LA COUVADE CHEZ LES BASQUES
Il en est de certaines affirmations scientifiques comme de ces « faits divers » des journaux politiques, qui sont reproduits à rinfini de Tun à Tautre et dont Torigine est insaisissable. Acceptées de proche en proche et confirmées d'âge en âge par les auteurs les plus estimables, les plus consciencieux, qui se citent les uns les autres, elles en viennent à former certains lieux communs que personne ne dément. Et pourtant, si Ton serrait de près ces légendes incontestées, combien peu laisseraient un résidu de quelque valeur!
Dains une étude de M"*« Clémence Rbyer sur les Migrations atlantiques, publiée en 1869 par la Refnteethnogra,phique, on lit (p. 48-49] le passage suivant : « Parmi ces usages (qui attestent Tunité d'un groupe ethnographiqjiïe), je citerai surtout la couvadet que Tylor (Early history of mankind, ch. x] nous montre dans toute son ingénuité primitive chez les Guaranis, les Caraïbes, les Abipones du Mexique, les Topinambas du Brésil, mais qui se retrouve à l'état de superstition altérée et détournée de son sens originel chez les Ibères et les Basques, leurs descendants. Elle existait en Corse au temps de Diodore, à Touest de l'Afrique chez quelques tribus, et enfin, chose étrange, chez quelques groupes ethniques isolés des montagnes du centre deJ'Asie. On Ta signalée chez les Tibarànsdu Pont, au sud
* Extrait de la République française du 19 janvier 1877.
de la mer Noire ; Marco Polo Ta rencontrée dans les provinces chinoises du Yunnam occidental ; on Ta signalée également chez les Miaotsze, une race sauvage inférieure des montagnes chinoises, et jusque dans Tarchipel oriental, à Bouro. » Un intérêt particulier nous a engagé à vérifier Tassertion relative aux Basques et à en rechercher Torigine.
On sait en quoi consiste la couvade : lorsqu'une femme est accouchée, son mari la fait lever, se couche à sa place auprès de Tenfant, qu'il couve pour ainsi dire pendant quelques heures, pendant un temps. plus ou moins long. Cette coutume existe-t-elle chez les Basques? M™° Royer Taffirme sans citer ses auteurs, comme s'il s'agissait d'un fait reconnu et incontestable, en ajoutant qu'il a été détourné de son sens originel et que ce n'est plus qu'une superstition altérée; Les Basques tiendraient cette superstition de leurs ancêtres, les Ibères. Sans parler de la parenté des Basques et des Ibères, qui n'est nullement démontrée et qu'on doit, jusqu'à nouvel ordre, regarder seulement comme une hypothèse possible, ce passage de M"« Royer soulève deux questions principales : Est-il vrai que la couvade ait été détournée de son sens primitif chez les Basques? Est-il vrai que cette coutume existe chez les Basques? La seconde question doit être résolue avant la première , car une réponse négative à cette dernière fait immédiatement disparaître la première.
Avant M°*® Royer, maint auteur a parlé de la couvade comme d'un usage spécial non-seulement aux Basques, mais à tous les peuples anciens et ihodemes de la région pyrénéenne.
Dans le Bulletin de la Société des lettres^ sciences et arts de Pau, 1874-1875, p. 131-134, M. Piche cite le passage suivant d'un article de la Revue des Deux-Mondes (1°** novembre 1874) sur « les origines de la famille », et qui n'est
guère qu'une notice signalétiqua de deux ouvrages de M. John Lubbock (Origine de la civilisation) et de M. A. Giraud-Teulon [Origines de la famille) : « L'idée de la parenté, telle qu'elle existe chez les peuples civilisés, nous semble tellement nécessaire et naturelle, que la constitution juridique de la famille sur la base du droit de la mère et de la filiation dans la ligne féminine nous parait le monde renversé. — On en rencontre pourtant des vestiges dans tous les pays du globe; chez les races inférieures, la généalogie se trace par la mère, les biens d'un homme se transmettent aux neveux. Plus tard, le principe de la paternité prévaut, au moins chez les races les mieux douées. Dans certains cas, la parenté du père se substitua si complètement à celle de la mère, que celle-ci fut pour ainsi dire exclue. — C'est ce qui explique, d'après M. Lubbock, une curieuse coutume que l'on rencontre chez les Indiens dé l'Amérique, en Asie et jusque dans le midi de l'Europe : à la naissance de l'enfant,, c'est le père qui se met au lit et qu'on soigne; c'est ce qui s'appelle en Béarn « faire la couvade ». M. Giraud-Teulon veut voir dans ces bizarres pratiques un symbole d'adoption, par lequel le père est en quelque sorte investi de droits égaux à ceux de la mère. »
M. Herbert Spencer dit également, dans la Science sodale (trad. fr., ch. vi, p. 145) : « Mettez une personne au défi d'imaginer toutes les analogies possibles, jamais elle ne tombera sur un usage qui se rencontre chez les Basques et qui a existé chez d'autres races : quand une Basque accouche, le mari se met au lit et reçoit les félicitations des amis, tandis que sa femme vaque aux soins du ménage. »
M. de Quatrefàges, dans ses Souvenirs d'un naturaliste^ a écrit ce qui suit : « Les Basques montagnards présentent un trait de mœurs plus caractéristique encore. Quand une femme accouche, le mari se met au lit, prend le nouveau-né avec lui et reçoit ainsi les compliments des voisins, tandis
que la femme se lève e.t vaque aux soins du ménage. M. Chaho explique cette singulière coutume par la légende d^Âïtor. Pendant son exil sur la montagne, ce père des Euskaldunois eut un fils, et 1^ mère, craignant pour les jours de cet enfant, si elle restait seule auprès de lui, le laissa sous la garde de son mari pendant qu^elie allait elle-même chercher la nourriture nécessaire à toute la famille. Depuis lors, les Basques ont conservé cette espèce de cérémonie en souvenir de la rude existence de leurs premiers parents. On comprend que nous ne saurions admettre cette explication d^un usage si contraire à nos mœurs, et nous aimons mieux y voir un reste de cette barbarie qu^on trouve chez tant de peuples sauvages, où Thomme, le guerrier, est tout, et la femme rien. »
Nous verrons plus loin quelle peut être la valeur du témoignage de Chaho, à qui M. de Quatrefages s^en rapporte entièrement.
EnOn, dans sa fameuse Luciniade, poème en dix chants sur Vari des accouchements (Paris et Nîmes, 1790-1815, quatre éditions in-12], le citoyen Sacombe, de Carcassonne, s'exprimait en ces termes :
En Amérique, en Corse, et chez ri]i)érien,
En France même encor chez le Yénarnien,
Au pays Navarrois, lorsqu'une femme accouche.
L'épouse sort du lit et le mari se couche ;
Et, quoiqu'il soit très-sain et d'esprit et de corps.
Contre un mal qu'il n'a point Tart unit ses efforts.
On le met au régime, et notre faux malade,
Soigné par l'accouchée, en son lit fait couvade :
On ferme avec grand sain portes, volets, rideaux-;
Immobile, on l'oblige à rester sur le dos.
Pour étouffer son lait, qui gêné dans sa course,
Pourrait en l'étouffant remonter vers sa source.
Un mari, dans sa couche, au médecin soumis,
Reçoit, eu cet état, parents, voisins, amis.
Qui viennent l'exhorter à prendre patience
Et font des vœux au ciel pour sa convalescence.
La description est complète; mais Tassertion du môdecin-poète n^est appuyée d^aucune preuve. Le témoignage le plus afiirmatif et le plus précis est celui de M. Gordier, qui s^exprime en ces termes : « Est-il vrai que le mari se mette au lit quand la femme' est accouchée, ainsi que Strabon le rapporte des Ibères? On n^en saurait douter. Zamacola, Chaho, témoignent du fait pour la Biscaye. J'ai voulu m'en assurer moi-même chez les Basques français : dans la Navarre^ on me dit en rougissant : Oui, cela so pratique, mais dans certaines familles, dans quelques lieux écartés seulement. Dans la Soûle, on me renvoyait à TEspagne, mais quelqu'un dit : « Il est vrai, la nouvelle accouchée se lève et sert son époux, qui se met au lit avec l'enfant; il y reste quatre jours et quatre nuits; il en est qui se contentent d'y demeurer quelques heures ; on pense que la chaleur du père est de nature à fortifier l'enfant et, si c'est un fils, la coutume est encore plus suivie. » Je n'ai pu en apprendre davantage, ni voir de près fonctionner cet usage... La coutume basque paraît s'être étendue au Béarn, où on l'appelait coubade^ nom curieux et qui nous rappelle que, chez certains oiseaux, le mâle couve ainsi que la femelle. C'est dans une note du fabliau de Nicolette et Aucassin que Legrand d'Âussy mentionne la couvade béarnaise [Fabliaux ou Contes, Paris, 1829, t. III, p. 372) ; et il est à remarquer que le fabliau lui-même nous transporte dans le Midi de la France, notamment à Beaucaire, et place dans cette région le grotesque épisode qu'il tire de cet usage. » [E. Cordier, de l'organisation de la famille chez les Basques, Paris, 1869, in-8S p. 23 et 25.)
Avant de discuter le témoignage personnel de M. Cordier, examinons les textes qu'il cite et reportons-nous aux pas» sages originaux. .
C'est au livre III de sa Géographie (ch. rv, § 17) q«e Strabon fait allusion à la couvade. Dans ce chapitre,, il
parle surtout de la cruauté, de la dureté, de la fermeté de tous les habitants de TEspagne, et surtout de ceux du Nord; il cite, comme exemple^ les Gantabres massacrant leurs enfants pendant la guerre, les femmes et les enfants tuant leurs pères et leurs amis prisonniers, pour ne pas les laisser vivants entre les mains des vainqueurs. Il assure que ces coutumes barbares sont communes aux Celtes, aux Scythes et aux Thraces, et il ajoute : « Ils ont aussi en commun ce qui touche à la virilité et des hommes et des femmes. Cellesci travaillent la terre, et ayant enfanté servent les hommes, les ayant fait coucher à leur place [anth' heautôn katakli" nasai) ; dans les tjravaux souvent elles enfantent et lavent et emmaillotent (leurs enfants), les inclinant vers quelque ruisseau. » Le géographe grec ne parle que très-accessoirement de la couvade : ce qui Ta frappé, c^est Ténergie et la vigueur des femmes ; il insiste sur le fait de leur action au travail immédiatement après Taccouchement, en citant aussi un exemple caractéristique donné par une Ligurienne.
Quant aux affirmations de Zamacola et de Chaho pour la Biscaye actuelle, voyons à quoi elles se réduisent. Je n'ai plus sous les yeux le texte du premier de ces auteurs ; mais son livre Historia de las naciones bascas, imprimé à Auch en 1818, ne m'avait paru qu'une élucubration à la façon de Chaho. J'y avais copié le passage suivant, qui est significatif à cet égard (je traduis) : « Les anciens Basques^ sans doute à l'époque où ils embrassèirent la religion chrétienne, firent une loi qui existait encore, il y a peu d'années, dans eertain vieux for qui se trouvait à la bibliothèque de Valladolid, par laquelle ils disposèrent que, attendu que les ministres du culte ne pouvaient se marier, mais puisqu'ils étaient des hommes comme les autres, pooir que les femmes biscayennes fussent quittes de leurs poursuites, il leur était permis à chacun d'avoir une concubine. Mais lés ecclésias-*
tiques du pays firent bientôt disparaître ces soupçons par leur vertu et leur sagesse, et les Biscayens eux-mêmes supprimèrent cette loi dans les copies de leurs fors qui ont passé à la postérité. »
C'est dans son Voyage en Navarre pendant l'insurrection des Basques {Paris, 1836, et Bayonne, 1865, chap. x) que Chaho s'occupe de la couvade. Voici tout ce qu'il en dit : « Il existe dans cette province (la Biscaye] des vallées dont la population rappelle, par ses usages, l'enfance de la société : les Biskaïennes y quittent le lit immédiatement après leurs couches, et le montagnard prend la place de sa femme auprès du nouveau-né. » Cette phrase est accom'pagnée de la note ci-après : « Voir Strabony liv. III » et Chaho continue : « Il est fort ordinaire de voir une Biskaïenne se livrer au travail des champs jusqu'aux derniers jours de sa grossesse ; plus d'un enfant baigné dans le ruisseau au bord dxiquel il vint au monde, passe son premier jour à l'ombre de quelque haie ou d'un arbre, tandis que sa mère retourne à son travail. » Ainsi Chaho n'a fait que paraphraser Strabon, en vertu d'un raisonnement analogue au suivant : les Basques étant les descendants des Ibères, des Cantabres, des Vascons, etc., ont dû conserver les coutumes et les mœurs de ces peuples; mais si la couvade se pratique quelque part, ce ne peut être que chez les Biscayens, les plus rudes des Basques contemporains. C'est par des raisonnements de ce genre, joints à un déplorable système de travail par à peu près et aidé par une imagination ardente, que Chaho a présenté au public savant un pays basque tout de fantaisie, et exposé des théories séduisantes qui ne supportent pas la moindre analyse. La soi-disant légende d'Aïtor, citée par M. de Quatrefages, est tout entière de l'invention de Chaho et ne repose sur aucune tradition réelle. M. Bladé a été d'ailleurs trop sévère en taxant le brillant écrivain basque d'imposture et de mensonge : il n'est coupable que de légè-
reté. Mais, pour en revenir à la couvade> ni M. Bladé ni M. Cordier n'ont remarqué que Cbaho, qui était de Tardets, c'est-à-dire du cœur de la Soûle, se garde bien d'attribuer à ses compatriotes cette coutume bizarre. S'il l'avait vue fonctionner autour de lui, il n'eût certainement pas manqué de le dire, puisque, pour les besoins de la cause, il suppose qu'elle est spéciale aux vallées reculées de la Biscaye.
Du reste, aucun écrivain basque^ aucun voyageur moderne n'en a parlé. A l'affirmation de M. Cordier qui prétend qu'en Soûle et en Basse-Navarre on lui a avoué l'habitude de la couvade, on peut opposer des affirmations contraires. Par exemple, M. Bladé [Études sur Vorigine des Basques, Paris, 1869, in-8<>, p. 527) s'exprime en ces termes : « Durant mes fréquents voyages dans le pays basque, français et espagnol, j'ai vainement essayé de constater un seul fait relatif à la couvade. J'ai interrogé là-dessus les curés, les médecins, les vieillards et les sages-femmes. Personne n'a pu me signaler un seul fait qu'il me fût possible de vérifier par une enquête que j'étais résolu à aller faire sur les lieux. » Bien d'autres personnes ont également entendu des réponses, négatives à toutes les questions adressées aux Basques sur la couvade. Celui qui écrit ces lignes habite depuis dix ans aux portes du pays basque qu'il a fréquemment occasion de parcourir; il n'a jamais pu rencontrer un cas vérifiable de couvade, bien que certains chercheurs maladroits et crédules^ aient été à ce propos, sous ses yeux^ l'objet de mystifications plaisantes.
La communication faite à la Société scientifique de Pau» en 1874, j)ar M. Piche, ancien conseiller de préfecture dea Basses-Pyrénées, que nous avons cité plus haut, se terminait ainsi : a II me paraît surtout intéressant de rechercher si cette étrange coutume de la couvade qu'on nous prête a jamais existé dans le Béarn ou le pays basque, et,, en cas d'affirmation, s'il en reste encore des traces. aujourd'hui.
Wotre honorable secrétaire général (M. V. Lespy) penche pour la négative; cependant M. Cordier, qui est un auteur sérieux, rapporte des faits qui sembleraient indiquer Texistence de cette coutume de nos jours encore. Il y a là un point à éclaircir; je me borne à le signaler à qui de droit. Je formulerai ainsi les questions quMl y aurait à résoudre : la coutume désignée par les auteurs sous le nom de couvade a-t-elle existé dans le Béarn ou le pays basque? Si oui, peut-on déterminer son extension géographique ou historique? Existe-t-elle encore? Quelle explication donne-t-on de cette coutume? » Malgré la publicité donnée à ces questions par les journaux du département, aucune réponse n'y a encore été faite. Quoi quUl en soit, il ne paraît point du tout établi que la coutume de la couvade existe chez les Basques.
Mais y a-t-elle existé? C'est plus que douteux pour le Labourd (partie sud-ouest de Farrondissement de Bayonne) ; en tout cas, on peut assurer qu'elle ne s'y pratiquait déjà plus en 1609, car de l'Ancre, conseiller au parlement de Bordeaux, qui parcourut le LaboUrd pendant cinq mois (de mai à septembre 1609), n'en dit pas un mot. On sait qu'il y avait été envoyé, avec le président d'Espaignet, pour faire une enquête judiciaire sur la sorcellerie; il en a rendu compte notamment dans son Tableau de V inconstance des mauvais anges (Paris, 1610 et 1612, in-4<*) : ces magistrats prirent leur mission tellement au sérieux qu'ils firent brûler comme sorciers environ cinquante personnes, dont trois prêtres. Or, le pieux conseiller n'eût pas manqué de relever,, à la charge des Basques, la couvade, lui qui leur impute à crime leur souplesse physique, leur habileté à la nage, leur habitude de se nourrir de pommes et leur passion pour le tabac.
Quant à la Basse-Navarre et à la Soûle, il esrt plus possible, bien que la preuve n^en ait pas non pïlus été faite en-
<;ore, que la couvade y ait été en usage. Ces provinces touchent en effet au Béarn : la plupart des auteurs qui ont parlé de cette coutume étrange Tattribuent aux Béarnais, dont le patois a fourni même le mot caractéristique de couvade. C'est des Béarnais qu'il est question dans le passage de Legrand d'Aussy cité par M. Cordier.
Au tome II des Fabliaux publiés par le savant que nous venons de nommer, on lit (édition de 1779, p. 180) Thistoire d'Aucassin et de Nicolette. A la page 203 se trouve le passage qui nous intéresse. Dans leur fuite, Aucassin et Nicolette s'embarquent sur mer : « Une tempête horrible qui survint les obligea de gagner le port et le château de Torelore (m). Le damoiseau resta trois ans dans cette ville, etc. » — Au renvoi m correspond (p. 216) la note suivante de Legrand d'Aussy : « C'est un pays bien singulier que cette terre de Torelore. Le roi est au lit et se couche quand Aucassin y arrive. La reine, d'un autre côté, à la tête d'une armée de femmes, fait la guerre avec des œufs, du fromage mou et des pommes cuites, fiction misérable quç quelques romans modernes ont pourtant imitée, car quelle est la sottise qui n'a été dite qu'une fois? Est-ce là une allégorie? est-ce une critique? Je l'ignore. Cette coutume, au reste, de faire lever les femmes accouchées pour vaquer aux travaux de leurs maris, tandis que ces mêmes maris se mettent au lit pour elles, n'est point une imagination de romancier. On l'a trouvée établie, deux ou trois siècles après, chez les Caraïbes d'Amérique, et l'on prétend qu'elle a existé chez les peuples du Béarn [Cqlomiès, MéL hist,, p. 26). Quoi qu'il en soit, Aucassin prend un bâton et rosse le monarque, auquel il fait jurer qu'il abolira cette coutume dans sa terre. Il termine aussi promptement avec son épée la guerre des pommes cuites. J'ai supprimé cet épisode...., l'expression de roi de Tore/ore devint une injure que. l'on appliquait à l'homme fanfarpn qui promettait beaucoup et ne. tenait rien. » Je n'ai
pu me reporter encore au texte du fabliau, mais le résumé de Legrand d'Aussy est suffisamment expressif.
Il restait à vérifier, à propos de la couvade béarnaise, Fauteur cité par Legrand d'Aussy. Il s'agit de Paul Colomiès^ dont les Mélanges historiques ont eu deux éditions, Tune à Orange, en 1675, et Tautre à Utrecht (eizévir), en 1692, toutes deux in-12. A la page 2d de la première et à la page 26 de la seconde on lit ce qui suit (entre les deux éditions il n'y a que de légères différences orthographiques) : « C'étoit une assez plaisante coutume que celle qui s'observoit autrefois dans le Béarn : lorsqu'une femme était accouchée, elle se levoit, et son mari se mettoit au lit, faisant la commère. Je crois que les Béarnois avoient tiré cette coutume des Espagnols, de qui Strabon dit la même chose au troisième livre de sa Géographie. La même coutume se pratiquoit chés les Tibaréniens, au rapport de Nymphodore, dans l'excellent • scholiasle d'Apollonius le Rhodien, livre II, et chés les Tartares suivant le témoignage de Marc Paul Vénitien, au chapitre 41 du deuxième livre de ces voiages, qui ne passent plus pour fabuleux, depuis que de nouvelles relations ont confirmé ce qu'ils nous apprennent. »
On pourra objecter qu'officiellement la Basse-Navarre se rattachait au Béarn et que les écrivains étrangers au pays ont pu sous le nom de Béarnais désigner les habitants de la province de Saint-Jean-Pied-de-Port. 11 n'en demeure pas moins établi qu'aucun témoignage positif et indiscutable n'est venu encore démontrer que la couvade se pratique dans le pays basque. Aussi, s'il est peuWtre téméraire de nierca-
tégoriquement la conservation dans la région pyrénéenne de cet usage de l'humanité primitive, il ne serait pas moins • imprudent d'en faire un des caractères ethnologiques des •; Basques. Les allusions des différents auteurs qui la leur ont . attribuée se rapportent toutes à des opinions courantes qui ^ ont pour base^ lorsqu'on veut les discuter» une phrase de
Chaho ; et Ghaho, qui prête cet usage aux régions du pays basque quHl connaissait le moins, se reti^nche devant une remarque, incidemment présentée, de Strabon. Les nombreux écrivains qui se sont occupés du pays basque auxder- • niers siècles n'en ont rien dit : Oihenart, Poça, Garibay, Isasti, n'en parlent pas ; et ils étaient Basques. M. Cordier est le seul qui, en 1869, rapporte d'un voyage rapide une affirmation catégorique.
Deux hypothèses seulement sont permises : ou M. Cordier a été bien habile et bien adroit pour faire avouer à des Basques un secret si bien gardé jusque-là, ou sa bonne foi a été surprise. La seconde hypothèse est la plus vraisemblable : comment admettre qu'on ait répondu négativement à tant de personnes, avant et après M. Cordier, si la coutume existe réellement; pourquoi la dissimulerait-on quand ceux qui s'enquièrent à son sujet ne la présentent point comme un signe de décadence, mais comme une preuve irrécusable àe cette antiquité que les Basques revendiquent tous si fièrement? Il ne faut pas oublier que M. Cordier, comme la plupart des voyageurs, n'a pas parcouru le pays basque français pied à pied, village par village, mais s'est arrêté, vraisemblablement seulement dans les centres importants ; en sa qualité d'étranger, ne parlant point et ne comprenant même pas l'idiome du pays, il n'a pu se trouver en rapport qu'avec des gens parlant français, plus ou moins élevés à la française, et plus enclins que les autres à méconnaître ou à vouloir cacher les originalités de leurs compatriotes, les particularités de leur vie intinie qui diffèrent essentiellranent des habitudes générales françaises. On a vuou plutôt on a cru voir beaucoup, mais on a mal vu et les récits qu'on fiait se larouvent inconsciemment foux. Pour se rendre un compte «xact des mœurs d*un pays, il est nécessaire de s'y étal^ir et d'y demeurer longtemps ; il est nécessaire de se familiariser arec les gens, les choses, le langage de l'endroit. Cest
seulement ainsi qu^on pourra pénétrer dans le secret des foyers. En procédant autrement, on risque souvent de faire rire à ses dépens : c'est ce qui est arrivé à maints voyageurs. Qu'on ait, par exemple, comme M. Jacolliot, une imagination vive et les souvenirs un peu vagues d'un séjour de dix-huit mois à Pondichéry et de dix-huit mois au Bengale, on arrivera aisément à produire de nombreux volumes pleins de détails piquants et d'aventures romanesques ; mais si l'un de ces livres arrive par malheur dans le pays qu'on a voulu décrire, s'il tombe seulement sous les yeux de personnes l'ayant longuement habité et le connaissant bien, on s'expose à recevoir quelquefois de graves démentis.
Tel n'est pas, du reste, le cas de M. Cordier, qui était, certes, de bonne foi ; qui, dans son ardeur, a probablement posé des questions un peu complexes qu'on a mal comprises ; qui a sans doute aussi interprété dans un sens favorable à sa thèse certaines réponses ambiguës. Il est d'ailleurs très-fâcheux qu'il n'ait pas donné à son affirmation un caractère de précision qui en aurait fait toute la force, en nommant les personnes dont il tenait ses renseignements, en indiquant exactement les localités où elles les lui ont fournis, en donnant enfin, sur l'époque et les autres circonstances de son enquête, les détails minutieux que demandait une question de cette importance.
Le témoignage de M. Cordier, qui est le seul, est donc au moins très-douteux. Je conclus par suite que, jusqu'à présent, il n'est pas possible d'attribuer aux Basques cette coutume de la couvade.