LA VIE DU LANGAGE
Ce qui distingue la linguistique moderne des spéculations du passé sur Torigine et la nature des langues, c'est que cette science, toute contemporaine, a reconnu et proclamé qu'il existait une vie du langage; que chaque langue passait inévitablement par telles ou telles périodes biolo^ giques; en d'autres termes, qu'elle partageait le sort commun à tous les organismes, à toutes les fonctions naturelles,
La vérité de ce fait éclate aux yeux de tout observateur. Prenons un système linguistique quelconque, prenons-les tous les uns après les autres : il n'en est point qui ne se présente à nous dans un état de. mobilité et de variation constantes. Il suffît d'un peu d'attention, il suffît d'un peu de méthode, pour découvrir que chaque^ langue a sa période
* Ëttrait de 1» E^rtO^l^ue française d« 20 jvillet 1877.
de formation^ sa période de croissance^ sa période de plé^ nitude^ sa période de dégénérescence, •
Nous ne parlons ici que .des formes mêmes du langage, et nous écartons le côté purement littéraire de la question ; par ce terme de dégénérescence nous n^entendons en aucune façon la décadence de la littérature : il ne s^applique, dans notre idée, qu'à Tu sure et à la dégradation des mots. C'est un point que nous devons signaler avant tout, pour éviter toute espèce de malentendu. Une langue dont les formes sont des mieux conservées (c'est, par exemple, le cas du sanskrit) peut avoir une riche et belle littérature; mais nous pouvons aussi constater que dans tels ou tels autres idiomes, le développement littéraire coïncide avec une grande dégénérescence de la forme des mots. La langue des vieux chants religieux et des vieilles lois du peuple romain est certainement plus près des origines latines que ne Test la langue de Lucrèce et de Virgile : or, dans cette dernière, quel progrès littéraire, m^is aussi quelle dégradation dans la forme grammaticale des mots ! Sans déprécier la littérature française du douzième et du treizième siècle, il est permis de la trouver de beaucoup inférieure à celle du dixhuitième ; et pourtant la langue d'oïl à deux cas l'emporte considérablement, en ce qui concerne sa grammaire, sur celle de Voltaire et de Diderot.
Distinguons donc, avant tout, ces deux côtés bien difiTétents, et très-indépendants l'un de l'autre, de la vie du langage, et répétons que nous ne nous occupons en ce moment que du développement et de la décadence de la forme des mots.
On peut reconnaître deux grandes périodes dans la vie d'une langue. La première est préhistorique ; la seconde, au contraire, se place dans le cours de l'histoire. "Il suffît do
dire d^une façon générale, que la partie préhistorique de la vie du langage est Tépoque de la formation, de la constitua lion organique des mots. Cette première période échappe, sans doute, à l'investigation directe ; mais nous pouvons cependant nous rendre un compte plus ou moins exact de ce qu'elle a pu être, en analysant méthodiquement les éléments du langage, en procédant à Tanatomie comparée des formes (plus ou moins bien conservées] que nous livre la seconde période de la vie du langage. C'est ainsi que Ton a pu res* tituer la langue commune indo-européenne. En 1786, William Jones proclamait la parenté du sanskrit, du persan, du grec, du latin, des langues germaniques, des langues celtiques; Bopp démontrait plus tard cette parenté par l'analyse même des formes linguistiques ; Chavée établissait ensuite le fait, communément accepté, que toutes les langues indo-européennes ne sont que des variétés d'une langue unique, et il entreprenait dès 1849, dans sa Leœiologi^ indo-européenne, la reconstitution organique des mots de cette langue commune « en rétablissant le type original à l'aide de ses variétés les mieux conservées ; » enfin, Schleicher, dont la mort prématurée a été pour la science du langage une perte considérable, publiait son Compendium, cet excellent manuel de la linguistique indo-européenne, qui prend pour point de départ les formes organiques reconstituées et expose, avec la plus rigoureuse et la plus sûre mé^ thode, leurs modes et transformations successives et les lois principales de leur variabilité.
L'étude comparée des langues sémitiques est moins avancée. Un certain nombre d'auteurs (Ewald, Frédéric Nfôller^ Renan) ont déjà tenté cependant les premiers essais de restitution de la langue commune qui a donné naissance au chaldéen, à l'assyrien, à l'hébreu, au phénicien, à l'arabe, àThimyarite. On arrivera, cela est hors de doute, à un heureux succès ; il n'y a là qu'une question de temps. Le
premier Tolume du célèbre ouvrage de M. Renan sur les langues sémitiques est consacré à i^bistoire de ces idiomes : le second doit nous donner leur grammaire comparée ; nous y trouverons la reconstitution des formes communes, le vrai pendant du manuel de Schleieher. L^étude très-complexe des langues a)taïques(samoyède, finnois, turc, magyar, mongol, mandchou) ne nous permet pas d'espérer la jprochàiné publication d'une grammaire altaïque comparée ; mais riôiis avons un meilleur et plus prochain espoir pour la famille des idiomes dra vidions (tamoul, télinga> kanara, etc.). Étudiés par Galdwell dans leurs plus petits détails, ces idiomes ont déjà fait le sujet de sérieux travaux synthétiques dus à M. Julien Vinson.
L*anatomie des formes actuelles du langage permet donc de restituer les formes à jamais perdues et de pénétrer dans la période préhistorique du développement et du mode de croissance de ces mêmes formes.
Si maintenant nous étudions la période historique de la vie du langage, un fait nous frappe tout d'abord, qui, d'ailleurs, a déjà été constaté plus d'une fois. Dans cette seconde période, que nous pouvons suivre pas à pas, dont n(ms pouvons connaître par un examen direct les difTérentes phases, nous constatons tout de suite que plus la civilisation d'un peuple marche d'an pas rapide, plus aussi la vie de sa langue est précipitée. Quels sont, par exemple, de tous les idiomes indo-européens ceux qui sont entrés depuis le plus longtemps dans la voie de la dégénérescence et de la décadence des formes ? Certes la réponse est aisée. Cesontles idiomes d'origine latine, ce sont les langues issues du latiu vulgaire, les langues romanes ou novo-latines : le français, l'italien, l'espagnol . Et cela n'est pas étonnant : la civilisation latine, en effet, est celle qui a franchi les plus grande pas depuis bientôt deux mille, ans. Les langues germaniquet ne "tiennent qu'au second rang, les langues slaves qu'au traisîème.
Du grec moderne il n'y a rien à dire, car cet idiome n'est sorti du bas-empire et du moyen âge que pour tomber sous la domination turque: et certes, ce n'était pas là une condition bien fayorable de vitalité. De tous les idiomes indo-européens, il est aisé de reconnaître que le plus parfaitement conservé, le plus rapproché par ses formes de la langue commune indo-européenne, est, en Europe, celui dont la littérature est la moins développée : nous voulons dire le lithuanien. Pressée par le russe, le polonais et rallemand, la langue lithuanienne n'a plus sans doute une longue car^ rière à parcourir, mais il est à peu près certain que jusqu'à son dernier jour elle restera fidèle à ses formes remar^ quablement conservées; or, de tous les pays européens de langue aryenne, la Lithuanie, assurément, est l'un de ceux sur lesquels la civilisation moderne a eu le moins de prise.
L'exemple que nous prenons dans l'ensemble d'une gi*ande famille linguistique, nous pourrions le tirer tout aussi bien d'une branche particulière de cette famille. Il nous suffirait de jeter les yeux sur les langues germaniques. Si nous comparons l'anglais actuel , une des formes du bat allemand, à l'islandais, autre idiome germanique, nous remarquons du premier coup d'œil, combien ce dernier a peu varié depuis les premiers monuments que nous en connais-'sons ; nous sommes frappés de son rapprochement extraor* dinaire avec le type commun de la famille germanique, et par contre, nous voyons tout dé suite à quel point l'anglais s'est éloigné de ce même type. La distance est grande déjà entre l'anglais actuel et celui de Shakespeare (qui cepeadaot peut être appelé de l'anglais moderne), mais quelle différence si nous remontons à l'ancien anglais de l'an 1300, puis à l'anglo-saxon du vu® siècle !
Au surplus un fait bien curieux peut se présenter dans la tie du langage. Il peut arriver qu'un seul et même système linguistique, qu'une seule et môme langue commune, n'entre pas d'un seul coup — et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, tout d'une pièce — dans la période historique de sa vie. Les langues de la Malaisie (par exemple le malai proprement dit et le javanais) et les langues de la Polynésie (idiome de Taïti, des îles Marquises, etc.) ont formé jadis une seule et môme famille, c'est-à-dire qu'une seule et même langue mère a donné naissance aux langues malaies et aux langues polynésiennes. Ces deux branches, cependant, offrent entre elles de profondes différences; non-seulement de grandes diversités lexiques, mais encore (ce qui est bien autrement grave) de grandes diversités d'ordre grammatical.
D'où vient cela ?
La réponse est aisée. Cela provient de ce fait que les langues du groupe malai et les langues du groupe polynésien, bien qu'appartenant à une seule et môme famille, bien qtie provenant d'une seule et même langue mère, ne sont pas entrées en même temps les unes et les autres dans la vie historique. Les langues polynésiennes ont dû (pour une cause que nous n'avons pas à rechercher ici) se détacher d'assez bonne heure des langues malaies. Tandis que ces dernières poursuivaient lentement et graduellement leur âge de formation et de développement, les langues polynésiennes entraient, de leur côté, dans la période de dégénérescence, avant que leur structure eût été parachevée. Le groupe polynésien est frère du malai , mais il n'a pas atteint et n'atteindra jamais la perfection des formes de ce dernier.
Le phénomène linguistique de la décadence des formes ne se produit pas au hasard. Cette décadence a ses règles et ses principes; il ne sera peut-être pas sans intérêt de passer en revue quelques-uns de ces derniers, sur le terrain des langues indo-européennes. Nous pouvons nous livrer à cet jBxamen sans crainte de nous perdre à des détails trop spéciaux.
Si nous nous occupons d'abord de la décadence des formes dans la phonétique, c'est-à-dire de la variation du changement des consonnes et des voyelles organiques et primitives des mots, nul doute qu'il ne faille placer en première ligne la tendance à faire un moindre effort dans la prononciation. Prenons, par exemple, des mots latins, des verbei^ dont la syllabe radicale comporte un a, comme facere, faire, jacere, jeter. Si l'on veut faire de ces verbes simples des verbes composés, en leur préfixant une préposition, il advient que la voyelle radicale a s'amoindrit, s'atténue, se change en i : on dit reficere, refaire, confxcere, confectionner, rejicere, rejeter, dejicere, jeter à bas,- conjicere, jeter eur semble, réunir. En observant bien, on découvre qu'il n'y a ici qu'un phénomène de moindre effort.
Nous devons ranger dans la même catégorie de faits l'assimilation, qui est le résultat plus ou moins parfait de l'attrait, de l'attraction, qui existe entre différentes consonnes ou voyelles. Voici, par exemple, la consonne labiale v : cette consonne, en latin, tend presque toujours à labialiser (c'est: à-dire à s'assimiler) la voyelle a avec laquelle elle est en contact. Tandis que le sanskrit et le lithuanien disent avt>, )a brebis, le latin dit ovis; tandis que le sanskrit dit navas, nouveau, le latin dit d'abord novos, puis novus; tandis que le sanskrit dit vas, vous, le latin dit vos. C'est là
un exemple d'assimilation d'une voyelle à une consonne. Fort souvent, c'est entre deux consonnes consécutives qu'a lieu l'assimilation. Tandis, par exemple, que le latin respecte dans les mots noctem, acius, septem, la concurrence, le heurt de deux consonnes d'ordre différent, l'italien, faisant un pas dans la dégénérescence des formes, assimile totalement la première de ces consonnes à la seconde et dit : 7io//e, atto, sette.
Ces quelques lignes sufQsent sans doute, pour ce qui con* cerne la décadence des formes sous le rapport de la phonétique. Si nous envisageons maintenant le côté de la constitution même des mots, nous pous trouvons en présence de phénomènes non moins intéressants.
Tandis, par exemple, que le latin, dans sa déclinaison^ possède pour le mot ehien les différentes formes canis, canem, eani, cane, la langue d'oïl, la langue française du moyen âge (qui eut sa belle période à l'époque de Philippe- Auguste), réduisit au nombre de deux les divers cas du latin. Elle dit/i chiens pour le cas sujet, et le chien pour le cas régime. Le français moderne trouve que deux cas sont encore trop de luxe, et il conserve seulement la seconde forme, le chien^ qui lui sert tout à la fois de sujet et de régime. Nous parlons du français... mais nous eussions pu parler aussi bien du persan actuel, qui a perdu» lui aussi, les cas de la déclinaison que possédait son ancêtre, le perse iancien, la langue de Darius ; nous eussions pu citer l'arabe vulgaire, l'arabe parlé, qui néglige entièrement, lui aussi, les désinences dont l'arabe de la littérature se sert pour indiquer les eas.
Aux langues qui en arrivent, avec le temps, et grâce à leur vie historique, à cette simplification, à cette décadence des formes, on donne le nom de langues analytiques, tandis que l'on appelle langues synthétiques celles dont la dégéné> rescence n'a pas été poussée aussi loin.
Dans les langues synthétiques les mieux consenrées, on garde, jusqu^à un certain point, la notion plus ou moins précise du rôle que joue dans un mot chacun des éléments qui le composent; mais peu à peu le sens propre de chacun de ces éléments constitutifs arrive à s'oblitérer. En d'autres termes, on perd de plus en plus, et de jour en jour, le sentiment de la fonction naturelle des divers éléments dont les mots se trouvent formés.
Et cela n'est pas tout ! Il peut arriver, il arrive en afiet, dans la suite des âges, que le sens des diverses parties composantes d'un mot s'étant tout à fait oblitéré, le sens même de ce mot tout entier en vienne à varier. C'est ee que peuvent démontrer un ou deux exemples empruntés à notre langue. Le mot dangef% qui signifie péril, risque, provient d'un mot bas latin dominiarium, dont le sens était celui de pouvoir, puissance. Être en dangier de quelqu'un voulait , dire, dans la vieille langue d'oïl du moyen âge, être au pouvoir de quelqu'un. Froissart écrit, au quatorzième siècle, que les cardinaux étaient au danger des Romains. Être au danger de quelqu'un, c'est être en risque, en péril. De là l'équivalence actuelle des mots danger et péril. Ici ce n'est pas seulement la fonction des divers éléments du mot dont on a perdu le souvenir : le sens du terme tout entier a évolué. Toutefois, dans le lexique du droit féodal, danger conserve encore aujourd'hui son ancien sens, celui de puis, sance, de pouvoir.
Voici un autre mot, le mot exterminer^ qui est absolument dans les mêmes ponditions. Ce mot, qui signifie anéantir, faire disparaître, provient d'un verbe latin, lequel est composé de la préposition ea?, dehors, et de terminus, borne, limite. Or, ce verbe latin signifie, comma l'indique son
origine, chasser, bannir. En vieux français, dans la langue d'oïl, extermination voulait dire bannissement, expulsion. Le sens moderne anéantir, faire périr, est tout à fait secondaire ; c'est un sens donné par extension et qui ne répond que d'une façon très-indirecte à la valeur même des premiers^ éléments dont le mot a été formé.
Il y aurait à énumérer bien d'autres phénomènes de la décadence du langage que les variations des sons, les variations de la formation même des mots et les variations de sens. C'est ainsi que nous pourrions parler des nombreuses
' formes dues à une analogie plus ou moins heureuse : le pluriel latin arma, les armes, donne naissance au mot français singulier, l'arme. Par contre, le latin fei^um n'a pas de pluriel, et le français dit cependant : tous les fers connils. Une très-grande partie des adverbes français qui se ter-
. minent par la syllabe ment ne sont dus qu'à une formation analogique. Cette syllabe à son origine dans le latin mens, menlem, esprit. Loyalement, bonnement, veulent dire : avec un esprit loyal, avec un bon esprit. Eh bien, par analogie, on forma les mots récemment, nouvellement, tardivement, qu'on ne peut expliquer en les prenant à la lettre, et comme s'ils signifiaient : avec un esprit récent, un esprit nouveau, un esprit tardif.
Voici un exemple d'autpe espèce, toujours emprunté à celle langue. C'est la perte sporadique de la notion de l'article. Nous disons : la luette, le lendemain, le loriot, le lierre, au lieu de dire, comme on le faisait autrefois, l'uelte, l'endemain, l'oriot, l'hierre. Nous avons perdu la notion de ce fait que dans les mots loriot, luette, lendemain, il y a déjà un article uni au nom. Quand le patois picard dit Vurioi et Vhien'e, il est bien plus près du latin (aureolus, hedera) qu&
la langue littéraire. Lierre, loriot, lendemain, luette sont parfaitement français : levier le deviendra, et, à un moment donné, la forme actuelle évier {aqiuirium en latin) sera pédantesque. Le dictionnaire académique du vingtième siècle, ou du vingt et unième, apprendra à nos descendants qu'évier est vieux et prétentieux.
Parlerons-nous des changements de genre et des changements dénombre? Des mots viande, légende, offrande, qui représentent tout autant de pluriels neutres du latin (vivenda^
legenda)t D'orbite, essentiellement féminin jadis (latin : orhita), qui devient en ce moment masculin dans plusieurs de ses acceptations ? D'alvéole, essentiellement masculin (latin : alveolus)^ qui devient féminin ? Les exemples se présentent en foule, et nous n'aurions que faire d'insister sur un sujet aussi connu.
Nous devons, en tout cas, avant de terminer, attirer d'une façon toute particulière l'attention de ceux qu'intéresse cette question de la vie du langage, sur la grande importance linguistique des patois, ces racines (comme a dit M. Littré) par lesquelles les grandes langues littéraires tiennent au sol. Les patois ne sont autre chose que des anciens dialectes qui n'ont pu obtenir la qualité d'idiomes littéraires. En France, dans la seconde moitié du dixième siècle, l'usurpation de la famille des Gapets, qui fixa à Paris le siège de la monarchie, commença du même coup à faire passer à la condition de simples patois les dialectes de la langue d'oïl autres que celui de l'Isle de France : le normand, le picard, le bourguignon. Mais il est aisé de montrer que les patois français se sont souvent mieux préservés de la décadence linguistique que ne l'a fait la langue de la littérature. Quand le picard dit cagne et caine, caleur, camp, kien, il est plus rapproché du latin calena, calor-em, ca/mpus, canis, que ne l'est le français chaîne, chaleur, champ, chien. En berrichon, ft bailler » a couramment le sens de donner, tandis que le
français littéraire n'emploie plus ce mol que dans un certain nombre d'expressions très-déterminées et très-rares : bailler à ferme, bailler par contrat. Dans les patois du nord « clore un huis » (claxidere ostium) est une expression courante : nous devons dire « fermer une porte », car le verbe clore ne se dit plus en ce sens, au moins d'une façon active ; on dit qu'une porte ne clôt pas, qu'une porte est close, mais non point clore une porte. Quant au mot huis, nous ne le possédons plus que dans les formules telles que celle-ci : « à huis-clos •.
Après avoir vu comment vivent les langues, comment elles passent d'une période préhistorique de formation à une période historique de décadence, il nous reste à rechercher comment elles meurent.
Elles s'éteignent comme s'éteignent les nations et souvent les individus : elles périssent par la concurrence vftale, elles périssent dans une lutte malheureuse pour l'existence. C'est là un fait historique, c'est là un fait qui se passe sous nos yeux : c'est le sort actuel des langues américaines, du basque, dés langues celtiques. Un nombre considérable d'idiomes ont disparu dans l'antiquité : le grec et le turc ont étouffé des dizaines de langues dans l'Asie-Mineure., le latin a eu raison de l'étrusque» de l'osque, de l'ombrien ; l'arabe a fait disparaître le copte qui représentait l'ancien égyptien.
La mort de la langue d'un peuple est due souvent à l'anéantissement politique du peuple qui parlait cette langue ; elle eat due surtout à la supériorité de la civilisation du conquérant. L'arabe, au moyen âge, n'a pu s'implanter en Espagne; dans la péninsule des Balkans, la langue des Osmanlis n'a pu avoir raison du serbe, du bulgare et du grec. Par contre, les Romains ont donné leur langue à la
Gaule, à TEspagne et à une prartîe importante de la région du bas Danube. C'est que, dans ces différents pays, ils n'apportaient point seulement le fait d'une conquête brutale ; ils arrivaient avec une civilisation de beaucoup supérieure à celle des indigènes. Mais ils mirent aussi la main sur la Grèce et ne purent lui donner leur langue ; la raison en est simple, et ce fait confirme merveilleusement tout ce qui précède. Rome avait tout à donner aux Gaulois, aux Ibères, aux Daces : elle avait tout à recevoir de îa culture hellénique. Au surplus, les langues n'ont pas toujours cédé sans résistance devant une civilisation supérieure. Il y a deux cents ans on parlait encore sur les côtes de la Baltique, entre la Visiule et le Niémen, une langue sœur du lithuanien, le vieux prussien. Cetta langue avait mis quatre cents ans à s'éteindre. C'est vers la fin du treizième siècle que les chevaliers teutoniques, avant-garde du germanisme et du ehristianisme, avaient entrepris la guerre civilisatrice, le cuUurkampf^ contre ses malheureuses populations païennes. La lutte fut plus longue qu'on aurait pu le supposer, mais l'issue en était certaine, et le droit du plus fort devait être une fois encore le meilleur.