EN ANTHROPOLOGIE
Une classification n'est pas moins difficile à établir en linguistique que dans les autres sciences naturelles. Il est clair que, pour saisir plus facilement et plu^ rapidement les ressemblances des choses et Leurs différences, Tesprit humain cherche sans cesse à grouper les phénomènes d'une façon systématique, à créer des types plus ou moins factices, plus ou moins conventionnels ; mais toutes ces répartitions, par* fois attrayantes, parfois trop invraisemblables, toujours subjectives, la nature les ignore.
L^espèce, dans Tordre des sciences naturelles., ne se définit pas, ne se délimite pas. Non-seulement Tespèce n'est point permanente : en fait, elle ne revêt aucune forme palpable, elle n^a point de caractéristique absolue. Nous ne devons accorder à toute classification spécifique qu'une valeur trèsrelative, et nous ne pouvons affirmer que les classifications linguistiques n'échappent pas plus que toutes les autres à cette condition éminemment précaire.
Cest ce qu'il nous est facile de démontrer.
Nous nous proposons d^examiner en quelques pages la valeur des différentes classifications qui ont été proposées pour les langues.
* Extrait deia Revue d'anthropologie, t. VII, 1878.
En premier lieu, nous avons à nous demander si le classement par ordre géographique leur est applicable. Peut-on parler successivement, dans un enseignement oral ou écrit, des langues de TEurope^ des langues de TAsie, des langues de TAfrique, des langues de TAmérique^ des langues de rOcéanie?
La réponse à cette première question est évidemment négative. Non, Ton ne peut en aucune façon classer les langues en s*en rapportant uniquement à leur distribution géographique. Nombre de fois, dans le cours de Thistoire, cette répartition géographique a été bouleversée par les migra-* lions des peuples, par les conquêtes, par les empiétements de tels ou tels idiomes, plus favorisés, sur tels ou tels autres idiomes dont la force de résistance était moindre.
Prenons, par exemple, leâ idiomes indo-européens, et parmi eux le grec et les langues de Tlnde du Nord, idiomes assez proches parents les uns des autres. Eh bien, le grec est séparé de ces langues aryennes de Tlnde septentrionale par des idiomes altaïques, tels que le turc, le kalmouk, le turcoman.
- Et ces langues altaïques forment-elles, elles-mêmes, une chaîne continue? Il s'en faut de beaucoup. En Occident, en pleine Europe centrale, elles ont une sentinelle avancée, le magyar, que des idiomes indo-européens (le roumain, le serbe, le ruthène] englobent de toutes parts, et qui se trouve ainsi complètement séparé de ses parents plus ou moins proches^ le finnois, le tchérémisse, le turc.
Traversons le continent asiatique, parcourons-le latitur dinalement de Test à Touest : combien de familles linguistiques différentes nous allons rencontrer !
Ce sera d'abord deux idiomes agglutinants : le japonais
elle coréen ; — puis des langues monosyllabiques : le chinois^ le birman; — à nouveau des idiomes agglutinants, ainsi le mongol ; — puis des langues à flexion, telles que les dialectes de rinde du Nord : le kachmiri, le pendjabi ; — une lois encore des idiomes agglutinants : le bouroute, le kirghiz;
— à leur suite, des langues à flexion, comme le persan ; — après ce dernier, le turc, qui est une langue agglutinante ;
— puis une langue sémitique, c^esi-à-dire une langue à flexion, Tarabe.
Et notons bien ceci, que de ce fait que deux ou plusieurs langues sont monosyllabiques (le chinois^ le birman, etc.)) il ne s^ensuit pas qu^elles se trouvent parentes les unes des autres ; — de ce fait que deux ou plusieurs langues sont agglutinantf s (le japonais, le mongol), il né s'ensuit pas qu'elles soient également parentes; — que du fait, enfin, que deux langues connaissent le phénomène de la flexion, il n'est dit en aucune feçon qu'elles proviennent d'une seule et même langue mère. En aucune façon ! Nous dirons quelques mots, plus loin, de ces trois états de la structure pos^ sible des langues : monosyllabisme, agglutination, flexion.
Quoi qu'il en soit, cette traversée en écharpe du continent asiatique, parcouru du mn'd-est au sud-ouest, comme nous venons de le faire, ne laisse aucun doute sur Pimpossibilité absolue qu'il y a à classer les langues par ordre géographique.
On commencerait cette tentative par n'importe quel centre ou quelle extrémité de l'une quelconque des cinq parties du monde, que l'on serait arrêté à chaque instant. Dans les conditions actuelles, la répartiticui géographique des langues ne respecte ni les liens de parenté de ces langues, ni leurs analogies morphologiques.
Voilà donc un premier syst^e qu'il faut écarter sans hésitation.
Nous avons à parler plus longuement d^'un autre mode de classification : la classification dite généalogique.
Au commencement de ce siècle, Bory Saint-Vincent parait avoir appelé le premier Tattention des naturalistes sur Timportance des caractères ethniques tirés de la chevelure. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire insista sur cette remarque, et aujourd'hui nombre d'auteurs (entre autres M. Haeckel] ont définitivement admis la classification des races humaines établie sur les ressemblances ou les différences de la chevelure.
Si nous n'acceptons point cette classification comme étant une classification absolue, nous reconnaissons volontiers, cependant, le rôle important que joue le revêtement pileux dans la description des races. Il y a là, sans doute, un caractère considérable, un caractère de premier ordre ; mais d'autres caractères sont, eux aussi, de premier ordre. S'ils ne s'accordent pas tous les uns avec les autres (et c'est précisément le cas), il faut bien en conclure qu'une seule espèce de caractères ne peut suffire à opérer le classement des races humaines.
Voici, d'ailleurs, quelle est la classification de MM. Frédéric Millier et Haeckel, fondée (comme nous l'avons dit] sur les observations précédentes de Bory Saint-Vincent et d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire.
Les hommes sont d'abord distingués d'après le caractère laineux ou lisse de leurs cheveux. De là deux groupes principaux : celui des lUotrikhes et celui des lissotrikhes. Chacun de ces groupes est subdivisé à son tour en deux variétés : cheveux laineux implantés en touffes, cheveux laineux implantés en toison : telles sont les variétés du premier groupe, des ulotrikhes; cheveux Lisses et raides, cheveux
lisses et souples : telles sont les deux variétés des lissotrikhes.
A ces deux genres, à ces quatre variétés, correspondent, selon cette théorie, douze races humaines : quatre races à cheveux laineux (ulotrikhes), huit races à cheveux lisses (lissotrikhes). Voici, d'ailleurs, quelle est la table de M. Frédéric Mûller, reproduite par M. Haeckel :
en touflfes. . . . î l^ottentots.
Cheveux lisses } ' P*P^^»-
t nègres, en toison. . . . | cafres.
i australiens, hyperboréens.
américains, malais, mongols.
V dravidiens.
souples < nubiens.
( méditerranéens.
Cette classification généalogique^ on a voulu, disons-nous, rappliquer non-seulement aux races, mais encore aux langues. Or, à ces deux points de vue, elle nous semble éminemment vicieuse.
La question spécialement ethnique n'est point le but de cette notice ; nous ne pouvons, cependant, la passer complètement sous silence. Comme il s'agit ici d'une classification linguistique établie sur cette classification ethnique, nous devons rechercher, avant tout, si cette dernière est ou non acceptable.
La critique en est fort aisée.
Voici, par exemple, groupés dans une seule et même classe, sous prétexte qu'ils ont tous deux une chevelure laineuse implantée en touffes, en buissons, le Bochiman de l'Afrique méridionale et le Papou des Nouvelles-Hébrides. Mais est-il possible de négliger, en faveur de cette seule caractéristique, les autres caractères (et ils sont très-nom-
breux et très-importants) qui dififérencienl le Bochiman du Papou ? Le premier a la peau d'un jaune brun, le second a la peau noire ; le premier est d'une taille remarquablement petite (140 centimètres), le second d'une taille plutôt moyenne ; le premier se distingue par le développement l^raisseux de la région fessière, connu sous le nom de stéatopygîe : rien de semblable chez le second ; le Bochiman est très-dolichocéphale (son indice dépasse à peine 72) ; l'indice céphalique moyen du Papou est plus élevé, encore qu'il rentre parmi les dolichocéphales; le premier est presque glabre, le second a le système pileux assez développé.
La seconde série, celle qui comprend les Nègres guinéens et les Cafres, est sans doute plus homogène au point de vue ethnique ; mais dans la troisième, sous prétexte d'une communauté de cheveux lisses et raides, il est clair que l'on a réuni des individus fort distincts les uns des autres. Prenons au hasard entre les cinq variétés de ce groupe, prenons, pour les comparer, les Australiens et les Mongols. La différence entre eux est considérable, aussi considérable qu'entre un Européen et un Bochiman. L'Australien, en effet, a le système pileux très-développé ; le Mongol, au contraire, fort peu ; le premier a le teint noir, le second blanc jaunâtre ; le premier est très-dolichocéphale, le second est brachycéphale ; le premier est de grande taille, le second de petite taille; l'Australien a le nez gros et est fort prognathe, le Mongol a le nez petit et est modérément prognathe.
Et notons que cette classification ne s'en tient pas seulement à quatre classes (cheveux laineux en touffes, cheveux laineux en toison, cheveux lisses et raides, cheveux lisses et souples), puisqu'elle réunit les deux premières de ces quatre classes en un seul groupe (cheveux laineux) et les deux dernières en un seul autre groupe (cheveux lisses). Voilà donc, en fin de compte, le Bochiman et le Nègre classés en un seul groupe, et de même le Mongol et le Dravidien, l'Australien
et TEuropéen I Nous avons beau ne pas accepter, plus que ne le font MM. Frédéric Mûller et Haeckel, la théorie de la fixité des espèces et de la permanence des races, nous nous refusons à négliger en faveur d'un caractère commun une foule de caractères différentiels non moins importants.
Mais, dans ce tableau soi-disant généalogique, pouvonsnous trouver une classification des langues ?
En aucune façon, ainsi qu'il est facile de le démontrer.
Nous remarquons tout d'abord que dans les quatre variétés il se trouve des langues agglutinantes. Cette dispersion ne nous effraye pas, nous savons fort bien que les idiomes de structure agglutinante sont loin d'appartenir tous à une seule et même famille ; mais ce qui ne peut pas ne pas nous étonner profondément, c'est de voir jà côté les unes des autres la langue des Hottentots et celle des Papous ; dans un autre sous-groupe, les langues américaines à côté du malai. Que dire surtout du rapprochement établi entre les idiomes des nègres guinéens et les dialectes cafres ? Il y a là deux systèmes morphologiques absolument distincts : les nègres guinéens n'ont que des idiomes à suffixes (c'est-àdire qu'ils constituent leurs mots en plaçant la racine avant l'élément dérivatif), tandis que le Cafre, le Sétchouana et leurs congénères emploient, en principe, la dérivation par préfixes, et placent dans la constitution du mot, l'élément dérivatif, l'élément de relation, avant la racine même.
Dans une des branches de la troisième variété, dans la branche mongole, nous trouvons, non-seulement des idiomes agglutinants très-distincts les uns des autres (tels que. le finnois et le japonais), mais encore, à côté de ces idiomes agglutinants, nous rencontrons des langues monosyllabiques, comme le chinois, le siamois, le birman, l'annamite!
Même remarque sur la dernière branche de la quatrième ^ariété. Cette branche comprend, en effet, des idiomes aussi éloignés, aussi distincts les uns des autres que le sont les
langues sémitiques, les langues indo-européennes et le basque. Ainsi, au point de vue purement linguistique, cette prétendue classification 'généalogique est aussi défectueuse qu^au point de vue anatomique. En fait, elle n'est ni ethnique ni linguistique. A la vérité. M.. Frédéric Millier admet que les races humaines, ses d.ouzes grandes races, se sont formées avant la constitution même des langues; mais alors il n'y a plus concordance entre Torigine linguistique et Torigine ethnique, et b tableau que nous avons reproduit n'a plus aucune valeur.
in. .
A côté de la classification géographique dont nous avons parlé en premier lieu, à côté de la classiflcalion dite généalogique, il existe une autre catégorie de groupements des langues, à laquelle nous devons au moins une mention. Ce sont les classifications qui se décernent à elles-mêmes le nom de psychologiques. Cette étiquette n'est point trompeuse, ou, du moins, elle ne peut nous faire prendre le change sur sa propre valeur. Ici, comme partout ailleurs, elle couvre les théories les plus fantaisistes. Les classifications psychologiques ont la prétention de reposer sur l'étude des procédés idéologiques, sur les façons qu'emploient les différents idiomes pour formuler les opérations. Au fond, elles ne se soucient nullement de la forme même des mots. Or, l'examen de cette forme même des mots et des éléments qui les constituent, tel est précisément le sujet de la linguistique.
C'est dire que les nombreuses et très-conlradictoires dassiGcations dites psychologiques n'ont au point de vue scien7 tifiqu%aucun intérêt. Elles ne, relèvent point de Pétu de véritable de la linguistique ; elles appartiennent aux spéculations vagues et oiseuses de la métaphysique. Nous ne voulons point nous y arrêter.
C'est Guillaume Schlegel qui présenta le premier (si nous ne nous trompons), en 1818, la classification reposiant sur Texamen et Tétude de la forme des mots, et qui est dite, par ce fait, classification morphologique.
Sous le rapport de leur structure, les langues parurent à Schlegel se grouper en trois grandes classes. La première classe, la plus simple, comprenait les idiomes sans aucune structure grammaticale. Le mot, ici, c'est la racine même. €es idiomes sont appelés isolants ou monosyllabiques. Il est certain qu'à première vue une phrase composée d'une suite de racines pures et simples nous paraît (à nous qui sommes habitués à des langues dans lesquelles les éléments de dérivation jouent un rôle considérable) tout à fait extraordinaire. Si le mot est constitué par la racine pure et simple, et s'il n'y a pas d'autres mots que des racines invariables, comment reconnaître que ce mot exprime le singulier ou le pluriel? qu'il est substantif ou adjectif? qu'il est nom ou qu'il est verbe? qu'il est actif ou passif? qu'il indique le passé, lé présent ou le futur? Voilà une série de questions assez naturelles, mais qui ne sont embarrassantes qu'au premier moment. Il est vrai que les langues monosyllabiques (le chinois, le birman, le siamois) n'ont en réalité aucune espèce de formes grammaticales, mais elles ont toutes une syntaxe dont les lois sont fort rigoureuses. Chaque mot a sa place marquée dans la phrase, et c'est cette position même par lui occupée qui lui donne la qualité de nom ou de verbe, la valeur de substantif ou d'adjectif, et ainsi de suite. •
Dans la seconde classe, dans la classe des langues agglutinantes, un progrès considérable a été opéré. Certaines racines ont perdu une partie de leur valeur propre et prîmi*
tive ; elles ont abdiqué une part de leur indépendance, et sont venues s'accoler à d'autres racines (celles-ci conservées dans toute leur intégrité) pour leur servir d'éléments de relations. En autres termes, dans les langues agglutinantes (ou agglomérantes), une partie du mot est formée d'une racine principale, indiquant la signification fondamentale de ce mot ; l'autre partie est formée d'une ou plusieurs racines accessoires, indiquant les relations et les modes d'être divers de la racine capitale. La plupart des langues de l'univers rentrent dans la classe des langues agglutinantes : dans l'Océanie, les idiomes australiens ; en Amérique, les langues des aborigènes ; en Afrique, les langues des nègres ; en Asie, les langues altaïques ; en Europe, le basque, pour ne citer qu'une seule famille dans chaque partie du monde.
De même que l'agglutination était sortie du monosyllabisme, de même la flexion sortit de l'agglutination. La flexion, cette troisième sorte de structure des mots , consiste en ce fait, qu'une racine peut éprouver une modification phonique capable d'indiquer les diverses relations de cette racine. C'est ainsi qu'en arabe (vulgaire), l'on dit : katal, il tua ; kutil, il fut tué ; katil, tuant. Les langues à flexion sont les langues indo-européennes (langues romanes, celtiques, germaniques, slaves, grec, persan, etc.), et les langues sémitiques (arabe, hébreu, etc.).
Cette classification morphologique est, à nos yeux, la seule classification acceptable. Sans doute, elle n'est pas absolue ; les langues monosyllabiques ont parfois des tendances à l'agglutination; certaines langues agglutinantes présentent des traces de flexion. D'autre part, les langues agglutinantes possèdent nombre de mots purement monosyllabiques, et les langues à flexion offrent bien des formes agglutinées, et même des formes monosyllabiques. Mais, d'une façon générale, on ne peut se tromper sur ce caractère morphologique.
Il est relatif, sans doute, mais, en somme, on le saisit assez facilement.
En tout cas, il faut se garder de confondre cette analogie de structure avec la parenté proprement dite. Deux idiomes peuvent être, Tun et Tautre, monosyllabiques, — ou agglutinants, ou flexionnels, — sans avoir aucun lien de parenté. Le basque et le japonais sont tous deux agglutinants, mais leurs racines sont complètement distinctes ; Tarabe et les idiomes indo-européens sont également flexionnels, mais ils ne se rattachent point à une mère commune. Nous avons affaire ici à des langues que leur évolution a pu amener au même degré de développement, mais dont les origines sont tout à fait indépendantes.