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INDO-EUROPÉENNE

Commencées il y a plus d*ua demi-siècle, les recherches méthodiques entreprises sur les langues dites indo-européennes, ou aryennes, ont abouti depuis une vingtaine d^années à la restitution sommaire de Tidiome parlé par nos « ancêtres linguistiques » ^. Aujourd'hui la science du langage en est arrivée à ce résultat qu'il n'y a plus à mettre en doute l'existence préhistorique d'une population dont la langue était celle que l'on a pu rétablir d'après les idiomes hindous ^ éraniens^, helléniques, italiotes^ germaniques^ lettes, slaves, méthodiquement comparés. Au point de vue phonétique (voyelles, demi-voyelies, consonnes), et au point de vue morphologique (formation des thèmes, dérivation, composition, déclinaison, conjugaison), l'on est parvenu, dans cette restitution, à des conclusions peu afTirmatives sans doute en ce qui touche certains détails et même quel-

^ Ce mémoire a été communiqué à la section d^ anthropologie de V Association française pour l*avancemen4 des sciences. Première session, tenue à Bordeaux. Séance du 11 septembre 1872.

* Le terme dHndo^tiUropeen ne laisse entendre %u*une parenté glottique sans préjuger aucune .communauté de race.

3 Le sanskrit en est le pLos correct représenta&t.

^ Entre autres, le zend ou Tie«x baktri^n, langue dans laquelle fut rédigé yAvesta, et le vieuip perse.

ques faits importants, mais du moins parfaitement neltes et décisives en ce qui concerne Tensemble du système. Ces conclusions ne sauraient guère rencontrer d'^objections que de la part des personnes auxquelles est étrangère la science du langage, ce qui, dès «loi*fe,- et par là même» enlève aux yeux des juges compétents toute valeur à ces objections. En somme, «i nous ne nôiis trouvons pas fixés d'une' mariièif^ définitive I5ur certains points du, piionétiâme commun indoeuropéen, si nous sommes renseignés d'une façon moins précise encore sur certains faits morphologiques*, nous possédons au moins, non-seuleifient Pensemble du système, mais encore, sur une foule de détails, des renseignements, très-exacts, si bien qu'un idibme indo-européen quelconque ne peut plus être étudié seientifiquethent que dans l'unité linguistique indcH^uropéénne.

Encore ua coup, ce sont là des faits qui, aux yeux des spécialistes, valent comme' monriaie éourante. Ce qu'il y a dé beaucoup moins évident, dé beaucoup moins prouvé, et, à notre point de vue, de singulièrement hasardeux, ce sont ces restitutions de souches linguistiques secondaires auxquelles depuis quelques années l'on semble accorder une valeur réelle. L'opinion la plus générale, la plus communément répandue-, est que là langue commune indo-européenne se serait partagée, à une certaine époque, en deux tronçons, c'est-à-dire aurait donné naissance à deux branches secondaires, l'une indcKéranienne, l'autre européenne. La première de ces branches se serait divisée subséquem-

' Par exemple, àTégard des noms de iiombre. Nous ignorons quel a pu être lé mot servant à exprimer le nombre un; \& racine des nombre 5^^ f, Tiuit est connue, mais la forme thématique organique ne Veàt point. Dans la déclinaison, il nous fiiut encore hésiter sur la restitution 'pi'ëcise de certains suffixes.

ment en deux rameaux, Tun hindou (sanskrit, etc.), Faut re éranien; à don tour, la langue commune éranienne aurait donné naissance au perse, au zend, etc.; Quant à la branche européenne, les opinions relatives à ses subdivisions sont singulièrement divergentes. Un certain nombre d'auteurs admettent une unité secondaire helléno-ilalique; de la branche commune européenne (détachée elle-même du tronc indo-européen) aurait procédé un idiome bien déterooiné dont seraient nçs, à leur tour, d'une part les dialectes grecs, d'autre part le latin, l'osque, l'ombro-samnile. Cette théorie, défendue par des linguistes de premier ordre ^ n'a malheureusement rien ajouté à la réputation des auteurs qui la soutiennent, et, dès le premier abord, elle se trouve discréditée par de singulières violences aux principes phonétiques, violences que nécessite son acceptation. Schleicher, notamment, était absolument opposé àcette manière de voir. D'après lui, de la langue commune indo-européenne se seraient détachés non pas un rameau indo-européen et un rameau européen, mais bien, et simultanément*, d'une part un rameau slavo-germanique, d'autre part un rameau indo-érano-gréco-italo-celtique : celui-ci aurait donné à son tour d'un côté un idiome commun indo-éra nique, d'autre côté un idiome conomun gréco-italo-celtique, d'où le grec d'une part et de l'autre part une langue commune italoceltique; celte dernière enfin se serait plus tard subdivisée à son tour. Ce qui caractérise spécialement- cette théorie, c'est le rapprochement intime des idiomes celtiques et italiques, rapprochement que d'excellents auteurs ont d'ailleurs appuyé avec un grand luxe d'argumfedl^. 11 est vrai que d'autres auteurs, non moins compétents, crurent trouver

\ EntriB autres, par MM. Curtius et Ascoli. La prétendue branche heJléno^italique a reçu parfois le nom de pélasgique^ mais cet^e dénomination manque de tout fondemept positif.

^ Conipendiurn dei^ vergleich, gramm,yiîïiToà\icXio\i.

des liens d*une parenté plus rapprochée entre les langues celtiques et germaniques. *En ce qui concerne les langues slaves et le groupe letto-lithuanien, les points de contact grammaticaux sont assez manifestes pour que Topinion générale se prononce en faveur d*une unité secondaire, ou tertiaire, letto-slave.

Il ne rentre pas dans le cadre de cette courte notice d'indiquer, même brièvement, les motifs sur lesquels s'appuient, chacun de leur côté, les auteurs partagés d'opinions pour soutenir leurs vues respectives. C'est en particulier à l'égard de la position occupée par les langues celtiques que la question a été débattue par les auteurs les plus compétents dans les deux recueils spéciaux publiés par M. Ad. Kuhn^; c'est là que doivent avant tout se reporter les personnes qui désirent examiner la question d'une manière approfondie. Ebel, si parfait connaisseur de la phonétique et de la morphologie des divers idiomes celtiques, et si versé, en même temps, dans l'étude de la linguistique générale indoeuropéenne, sans partager l'opinion émise par M. Lottner que les Celtes aient formé, à une époque donnée, une population commune . avec les Germains et les Letto-Slaves, déclare sans hésitation que les langues celtiques se relient intimement au groupe germanique; mais, d'autre part, il leur trouve une bien grande affinité avec les langues italiques, et, en définitive, il arrive à cette conclusion qu'à l'exception du lette et du slave, il n'y a point dans la famille indo-européenne d'idiomes plus rapprochés l'un de Tautre que les idiomes celtiques et italiques; de plus le groupe qu'ils forment ensemble lui parait plus proche des langues germaniques que de l^eliénisme. Cette théorie, comme, on

* Beiirœsne zur vergleieh. spraehforschung, 1858 et suir,; Zeiischrift f, vergl, 9prachf,, Berlin.

le voit, diffère notamment de la formule de Schleicher par Técart pluâ considérable dans Tequel elle place les Grecs dans le prétendu groupe européen. Personnellement cet écart ne nous choque en aucune façon, vu les très-nombreuses analogies que nous rencontrons entre les idiomes grecs et éraniens, une connaissance plus approfondie des langues aryennes de TAsie -Mineure fortifiera peut-être encore cette opinion.

G\est affaire à une publication spéciale que de passer au crible les arguments de détail fournis sur cette question par les différents linguistes qui Tont traitée. Si les résultats de la linguistique, comme ceux de toutes les sciences naturelles, doivent être manifestes pour les personnes qui ne font point de cette sorte de recherches une étude particulière, ses analyses, du moins, ne peuvent être appréciées, selon leur plus ou moins grande valeur méthodique, que par les spécialistes. Nous nous abstenons donc ici de toute critique particulière.

Toutefois, et tel est précisément le t)ut de cette notice» nous tenons à mettre en garde les anthropologistes peu versés dans la science du langage contre cette opinion, inadmissible à notre sens, qu^entre la langue commune indo-européenne et les groupes hindou, éranien, hellénique, italique, celtique, germanique, lette, slave, il y ait eu des unités secondaires intermédiaires, celto-italique, par exeàiple, ou celto-germanique, ou letto-slave, ou guelque autre encore. Si Ton acceptait ces groupements secondaires, ces unités intermédiaires, Ton serait bien forcé d^admettre également des populations ayant parlé ces sortes d'idiomes; or, cette conelusion, nous estimons que la liiiguisUque ne

la fournit en aucune façon à Tanlbropologie. Sans doute quelques idiomes, sont pluâ rapprochés de quelques-uns dé leurs congénères que de quelques autres d'entre eux, et cela sous noinbre de rapports, par exemple Thindou de Téranien, le lette du slave. Mais est-ce à dire qu'il faille conclure de là à une langue spécialement commune letto-slave, indo^ éranienne? En aucune manière. Nous ne savons pas encore à rheure actuelle, et sans doute nous ne saurons jamais pour quels motifs les Indo-Européens entreprirent les lointaines émigrations que Ton connaît; mais ce qu'il y a de fort vraisemblable,' de hautement probable, c'est qu'avant leur dispersion, ou, si. l'on veut, leurs dispersions, ils pour vaient déjà se compter en nombre considérable et qu'ils s'étendaient sur de vastes espaces. Qu'y auraib-il eu d'étonnant à ce qu'en ces larges limites le parler commun se fût modiOé, altéré, corrompu dans les différentes tribus établies sur ce territoire? Rien, assurément. Ces altérations, ces modifications ne durent point se montrer toutes et partout les mêmes : ici elles affectèrent plutôt ta phonétique, là elles s'attaquèrent de préférence aux formes. De plus, il nous paraît singulièrement admissible que les modifications acceptées par une tribu, durent parfois, souvent même, être à peu près de la même nature que les niodifications acceptées par la tribu voisine. Plus les groupes se trouvaient distants, plus ils devaient être différenciés; en un mot, par exemple, entre le groupe ouest et le groupe nord, il devait y avoir plus de diversité qu'entre le même groupe ouest et le grorpj nord-ouest; De nos jours il est loisible de constater dans les patois celtq sorte de sériation. Nous n'avons pas à rechercher les causes qui déterminèrent la direction générale planant sur un ensemble de tribus, voisiaes; peutr-être nous resteront-elles à jamais inconnues ; mais ce que nous . pou* vous admettre très-aisément, c'est que ces groupenaenls secondaires et intermédiaires dont il a été question ci-dessus

n'ont jamais eu d'existence réelle. La singulière divergence des auteurs qui prétendent les établir est déjà une première preuve négative. Ajoutons que, si nous voulions pousser à Textrême ce procédé do groupement linguistique, rien no nous serait plus aisé que jde con^titu.er un idiome érano-celtique, helléno-slave, helléno-germanique, et ainsi de suite ; il ne s'agirait que d'élargir quelque peu le domaine élastique do la fantaisie.

En définitive, la conclusion à laquelle iiQus estimons êlrs arrivé peut être formulée de. la façon. euiyante :

Les unités secondaires intermédiaires, (sur lesquelles Icc» auteurs aMtorisé3 ont des vues si différente9] ne sont néces* sitées en aucune façon par le plus ou mQins de rapproche^ nient des divers idiomes indo-européens. , Si quelques-uns de ces idiomes possè4ent avec tels ou tels de leurs congés nères une apparence plus vive de fraternité, cela tient à co qu'ils étaient, dans l'unité indo-européenne, plus rapproches géographiquement des congénères en question.

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