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LA LANGUE SERBE ET SES DIALECTES

Quelle est la place qu'elle occupe dans la famille linguistique slave ?

L'ancien idiome slave, celui qui a donné naissance ou russe, au polonais, au serbe et autres variétés de la môme famille, est une langue qui a disparu sans laisser de monuments. On a bien donné le nom d^ancien slave à Tidiome dans lequel furent traduits les Évangiles dans le courant du neuvième siècle, mais cette dénomination est tout à fait inexacte. La langue des apôtres Cyrille et Méthode ne peut pas être acceptée par des linguistes pour la mère commune du russe, du polonais, du serbe, etc. Il est évident, par exemple, que certaines des formes de cette langue sont moins bien conservées — non-seulement sous le rapport phonétique, mais encore sous le rapport morphologique — que les formes serbes correspondantes. Lé nom de cette langue slave aujourd'hui éteinte, et qui n'est plus employée que dans les offices ecclésiastiques, est celui de slave litw^ gique. Il se peut qu'elle ait donné naissance au bulgare moderne, mais à coup sûr ce n'est qu^une sœur du croateserbe : ce n'est point son ancêtre.

Que le croato-serbe se rapproche davantage du bulgare, et surtout du Slovène, qu'il ne se rapproche d'aucun autre idiome slave, le fait semble incontestable; mais voilà, nous paraît-il, tout ce qu'il est permis de dire sur l'origine de cette langue. Les idiomes slaves, en effet, n'ont pas été suivis dans leur passé, dans leur évolution, comme ont pu l'être les idiomes germaniques ou, mieux encore, les idiomes d'origine latine. En fait, on a proposé quatre ou cinq classifications différentes pour la famille des langues slaves,

mais aucune de ces classifications n'a pu s'imposer d'une façon évidente.

En tous cas, Funité de la langue serbe est nettement établie, bien que cette langue se divise en plusieurs dia^ lectes. .

Si nous faisions le compte des variétés locales qui n'ont [)as grande importance, nous arriverions sans doute à un nombre assez élevé de sous-dialectes; mais ce serait vraiment pousser trop loin l'amour des groupements et des divisions. On peut dire, en somme, que lé croato-serbe comprend trois grands dialectes : le dialecte de l'est, celui du 5ud, celui de l'ouest.

Le premier est celui de Belgrade et de toute la Serbie. Il est également en usage chez les Serbes proprement dits de la Hongrie, c'est>-à-dire au sud de Temesvar, à Zombor, à Novi-Sad. Le dialecte méridional fleurit surtout en Dalmatie : à Zara, à Raguse (Dubrovnik, en serbe). Enfin le dialecte occidental — qui certainement est le moins littéraire de tous — est le dialecte de la Croatie. Ce dernier est pénétré de formes Slovènes venant de l'ouest : ainsi, à Zagreb (Agràm), le serbe vulgaire, la langue populaire, o£Ere des traces évidentes de cette influence.

La caractéristique principale qui les distingue les uns des autres est très-facile à saisir, et nous pouvons l'exposer en quelques lignes sans craindre de nous lancer dans des explications linguistiques qui seraient ici hors de propos.

Tandis que, dans le dialecte de l'est (à Belgrade, par exemple], la voyelle radicale e se prononce e, il arrive que dans le dialecte de l'ouest elle se change en i.

Exemples : à Belgrade on dit vetar^ le vent; selo, le village (prononcez ve/ar^ «e/o); mais dans l'ouest on dit vitar, silo. m

Qu'arrive-t-il dans le dialecte du sud, en Dalmatie?Icî on ne dit nie ni i, mais on écrit ^'e ou ije, que Ton prononce

yé ou iyé. Exemples : vjetar, sijelo (prononcez vyétar, siyélo).

Évidemment cela ne peut être une difficulté. L^étranger qui parle serbe devra se conformer à Tusage de chaque dialecte, maisll peut, en toute sûreté, user à Belgrade de la prononciation de Raguse, à Raguse de celle de Belgrade ; il lui suffit d'être fidèle à un seul et même système dans le cours d'une seule et môme conversation.

Quant à l'ensemble de la grammaire serbe, il est certain qu'elle est assez difficile pour nous, comme, d'ailleurs, la grammaire de toutes les langues slaves.

Les lois euphoniques sont nombreuses, et il n'y a pas à songer à en faire bon marché ; la déclinaison est très-compliquée, les cas sont nombreux, et les désinences varient suivant que le nom est masculin, féminin ou neutre. La conjugaison donne Iseaucoup moins de peine, mais elle offre aussi ses difficultés.

Ajoutez à cela l'écueil de l'accentuation.

Dans certaines langues slaves, l'accent se place sans peine aucune. Ainsi, en tchèque, il porte toujours sur la première syllabe du mot; en polonais, il porte (quand il ne s'agit pas de mots empruntés à des langues étrangères) sur l'avant-dernière syllabe. Mais en croato-serbe il peut affecter toute syllabe, quelle que soit la position de cette syllabe dans le mot. C'est ce qui se rencontre également en russe. C'est là, pour l'étranger, une difficulté considérable, et qui est d'autant plus augmentée que les lois d'accentuation ne sont pas encore scientifiquement expliquées.

Quoi qu'il en soit, et pour en revenir à la grammaire -proprement dite, nous n'hésitons pas à penser que le serbe est, de toutes les langues slaves vivantes, celle que peuvent étudier avec le plus de profit les personnes curieuses de ces sortes de recherches. Elle a moins souffert assurément dans sa phonétique et dans le mode de structure de ses mots que

n^ont souffert les autres langues congénères. L'apprenti « slavisant » ne devra passer au russe et au tchèque qu'après s'être familiarisé avec le slave liturgique et le serbocroate.

Nous ne voudrions pas, dans un article du genre de celui-ci, entrer dans des détails linguistiques tout à fait spéciaux. Cependant, quelques lecteurs aimeront peut-être à apprendre par un ou deux exemples quel est le genre de phénomènes qui distingue le serbe (de même que les autres langues slaves) des autres idiomes indo-européens, tels qoe le latin et le grec. Ces phénomènes sont de deux espèces : ils appartiennent, soit à la phonétique, soit à la . morphologie.

Nous voyons d'abord, en ce qui concerne le tableau des voyelles et des consonnes, que le serbe, à côté de la consonne r, possède une voyelle r, inconnue au grec et au latin : par exemple dans les mots : prvi « premier », prsl « doigt ». C'est une voyelle particulière, un peu étrange pour nous, mais dont la prononciation n'offre aucune difficulté. — Le serbe a nos consonnes j et ch (de : « je cherche] » : on les transcrit dans l'alphabet croate par les signes zeis surmontés d'un accent circonflexe renversé. On sait que ni le grec ni le latin ne possèdent cette paire de sifQantes. — Nous trouvons également, en serbe, les consonnes que l'on peut figurer en français par « tch » et « dj », puis ces mômes consonnes légèrement « mouillées » ; ces derniers sons n'offrent pas pour nous une difficulté bien sérieuse.

Les lois du passage de l'ancienne forme commune indoeuropéenne aux formes slaves, et particulièrement aux formes serbes, sont très-bien établies. Une des plus curieuses consiste en ce fait, que très^ouveni le>/c de l'indo-européen commun devi^At s. Tandis, par exemple, que le grec deka « dix » ellM forme» celtiques dec^ deacj conservent la con-

sonne organique, le serbe dit deset « dix », deseti « dixième ». Le changement d^un g organique en un z serbe est tout aussi fréquent : c^est ainsi que le z des mots serbes znam « je sais, je connais », znan « connu », correspond au g des formes grecques gigncscô, et latines i^gnotus, co-gnomen, i-gnobilis.

Au commencement des mots une loi très-rimportante fait que, dans la plupart des cas, les voyelles initiales a, e, sept précédées d^un j (prononcez comme le y français) qui est purement euphonique. Tandis, par exemple, que la forme organique asti « il est » devient en grec esH, en latin esf, elle se change dans la langue serbe en jest (prononcez « yest »). Le mot ja « je » (qu'il faut prononcer « ya ») correspond rigoureusement au latin ego; cette forme serbe, en effet, a été précédée d'une plus ancienne forme jaz, dont le j (notre y) est purement et simplement préfixé, comme il vient d'être dit, et dont le z répondait à un ^ du grec et du latin, selon le phénomène indiqué déjà ci-dessus.

Dans la conjugaison nous pouvons remarquer que le serbe — comme les autres langues slaves — a perdu l'ancien parfait, qui était formé par un redoublement de la racine. Ce parfait redoublé, le grec l'a bien conservé, témoin leloipa, parfait de leipô « je laisse »; le latin dit iundo « je frappe », et au parfait tutudi, « j'ai frappé ». En serbe rien de semblable : le parfait se rend par une périphrase, par les formes du verbe auxiliaire « je suis, tu es... », accompagnées d'un participe dont le sens est celui-ci : « ayant fait telle chose... » Ainsi là fbrmule sam vidio « j'ai vu », sam dao « j'ai donné », veut dire, à. proprement parler : Je suis ayant vu, je suis ayant donné.

On comprend dès lors que si la personne qui parle est une femme, le participe se met au genre féminin. Un homme dit sam vidio « j'ai vu », une femme sam vidiïa.

Même observation pour le pluriel : smo vidili, « nous

avons vu » (c^estrà-dire : nous sommes ayant vu), est du genre masculin, et smo vidile est du genre féminin.

En fait, ceci n'est qu^un phénomène d'analytisme, et le français use d'un procédé analogue lorsqu'il dit : a J^ai dit, j'ai fait », alors que le latin, langue synthétique, dit en un seul mot vidi, feci.

Il serait superflu d'étendre la liste de ces exemples. Toutefois il ne faudrait pas croire que, parce qu'ils mettent le serbe en infériorité évidente vis-à-vis du latin ou du grée, il en soit toujours ainsi. Loin de là ! Le latin et le grec sont, en maintes circonstances, plus éloignés que le serbe de la langue commune indo-européenne.

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