LA LITTÉRATURE SERBE
Les anciens monuments du douzième et du treizième siècle en langue slave méridionale (inscriptions , diplômes , écrits liturgiques] ne^ont pas encore du serbe proprement dit.
La véritable littérature croate et dalmate ne vient au monde qu'à la fm du moyen âge; elle précède la littérature du serbe oriental. Au quinzième siècle, Raguse prend une influence littéraire considérable et garde cette prépondérance intellectuelle durant tout le cours du seizième et du dix-septième siècle.
Nous ne saurions nous étonner de voir ce mouvement se localiser chez les Dalmates et les Croates. Entre eux et leurs frères de l'est, les Serbes, il y avait en effet une puissante barrière, une bjarrière que l'esprit moderne était seul capable de briser : la diversité du culte. La Serbie se rattachait à l'Eglise orientale, la Croatie à l'Eglise romaine; la première ne connaissait que les caractères alphabétiques slaves, la seconde usait des caractères latins. C'est seulement au
milieu du dix-huitième siècle que la Serbie orientale va secouer définitivement le joug liturgique qui pesait sur sa langue.
Dosithée Obradovitch fut l'instigateur de ce mouvements Cet homme dont la vie, consacrée tout entière au dévelop^ pement de la littérature de son pays, fut pleine d'événements, parcourut — poursuivant toujours son but — une grande partie de TËurope. Il étudia tour à tour en Dalmatie, en Grèce, à Venise, à Vienne, à Constantinople, à Moscou, à Leipzig, en Angleterre. Lorsqu'il mourut, à Belgrade^ en 1811, son but était pleinement atteint : la Serbie avait une littérature propre.
Son œuvre fut continuée et puissamment développée par Vouk Stefanovitch Karadjitch, né dans un petit village de Serbie. « Il fit, dit Fauteur des Serbes de Hongrie, il fit ses premières études à Karlovci et à Belgrade, mais c'est en lui-même, dans son infatigable énergie, dans son amour du travail» qu'il puisa les trésors de science qu'il amassa. Lors de la chute de Kara-Georges il quitta la Serbie, vint s'établir à Vienne et put s'y adonner à l'étude. Son premier ouvrage décida de sa vocation : ce fut une petite grammaire écrite d'après le langage vulgaire. Cette grammaire fut bientôt suivie d'un petit recueil de chants populaires. Stefanovitch allait plus loin qu'Obradovitch, en ce sens qu'il ne se bornait pas à écrire dans un style simple, mais recherchait partout les monuments de la littérature populaire, chants, contes, proverbes, pour en extraire les vrais principes de la langue.
a Dès l'année 1818, il fit paraître son dictionnaire serbeallemand-latin, qui fit époque, non-seulement chez les Serbes, mais chez les Slaves en général. En môme temps, il introduisait une orthographe simplifiée qui devait faciliter
* Les Serbes de Hongrie ^ p. 109 et suir. ~ Paris, MAison^ neuve, 1873-74.
kl lecture et Këeriture, enfin iV donaait un lexique du véritable idiaoie< populaire.
« Malgré leur haute valeur, il ne faudrait pas croire que les travaux de Karadjiteh niaient pas trouvé d'ardents adversaires. Tout novateur doit s'attendre à des attaques, et celles contre lesquelles le modeste et savant écrivain eut à lutter furent d'autant plus vives qu'elles vinrent du clergé. 0n lui reprocha de sacrifier les traditions reçues dans l'Église, où Tancienne langue, bulgare faisait presque partie du dogme.... L'opposition qui porta quelques prêtres exaltés jusqu'à détruire les exemplaires de ce livre qui leur tombèrent sous la main, ne l'empêcha pas d'avoir un immense retentissement. Karadjiteh était d'ailleurs sur la brèche et défendait vigoureusement ses doctrines. En 1821, il publia un premier recueil de contes nationaux et répondit à ses principaux adversaires. »
A la fin, Vouk sortit vainqueur d'une lutte de cinquante années. Il était arrivé à faire accepter pour ce qu'elle valait en réalité la langue véritable du pays, et à montrer comment elle était digne de servir d'idiome littéraire.
Le fond de cette littérature est, comme on le comprend aisément, le chant populaire, le pesma^ pisma ou piesma (selon les prononciations dialectales que nous avons signalées ei^essus)>
Tantôt le pesma est héroïque : il raconte le désastre de Kosovo^ le joug détesté de l'OsmanU; il pleure sur les malhmcz de la patrie et ravive l'espérance d'un meilleur avenir. Tantôt il évoque des idées pleines de grâce et de charme; il est naïf, souvent tendre, souvent aussi passîdmié : rarement précieux et de goût affecté.
Vt)i0i^ d^ailleurS):Un ou deux exemples de cette dernière espil0e^ de «pièces. Je traduis le texte à peu près mot à mot et'aus^i simplement que ppssible :
« Une jeune fille est assise près de la mer ejb se demande
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à elle-même : Ah ! doux^et cher Dieu ! y a-i-il quelque chose de plus vaste que la mer? Y a-t-il quelque chose 4e plus long que la plaine? Y a-i-il quelque chose de plus rapide que le cheval ? Y a-t41 quelque chose de plus doux que le miel? Y a-t-il quelque chose de plus cher qu^un frère?
« De la mer un poisson répond : simple jeune fille I Le ciel est plus vaste que la mer; la mer est plus longue que la plaine; Pœil est plus rapide que le cheval; le sucre est plus doux que le miel ; celui qu^on aime est plus cher qu'un frère. »
Autre pesma^ celui-ci un peu plus recherché :
a Si j'étais la pauvre eau froide, je saurais bien où prendre ma source : Je prendrais ma source sous la chère fenêtre où celui qui m'est cher se vêt et dévêt, pour que celui qui m'est cher s'abreuve de moi, pour qu'il me porte à son cœur. »
Ces deux pièces sont prises au hasard, entre une foule d'autres. Ce ne sont ni les meiUeures ni les moins bonnes : on peut dire que tous ces morceaux ont la même valeur. Ce sont des pièces essentiellement populaires et que leur origine naïve sauve précisément du maniérisme et du mauvais goût.
Les progrès de la littérature serbe furent puissamment encouragés par la fondation d'une société patriotique, la Malica srbska (reine des abeilles serbe), qui eut d'abord son siège à Pest. Cette société publia les « annales serbes » letçpisi srbske, qui, en 1865, se transportèrent à Ndvi-Sad, au milieu des Slaves de la Hongrie méridionale.
Vers 183o, le rapprochement commença. à se faire entre la littérature des Serbes occidentaux (Croates) et des Serbeâ orientaux. Ce rapprochement était dû surtout au mouve^ ment politique, et il est certain qu'en retour il favorisa puissamment ce même mouvement. Des journaux, politique^ parurent chez les Slaves du Sud, rédigés en langue croatoserbe, et les Magyars, — qui certes étaient des hommes de
liberté, mais lorsqu^il g^agissait seulement de la liberté pour eux-mêmes et du maihtien de leurs privilèges féodaux» ->-.les Magyars se trouvèrent en présence d'une nation qui avait enfin conscience d^elle-méme, de son passé, de son présent, de soii avenir.
L'auteur dés Serbes de Hongrie a tracé, à la fin de son ouvrage, Thistoire de la presse serbe de 1835 à 1874. C'est un tableau bien intéressant et qui montre d'une façon frappante les' progrès de cette nation, ou, pour mieux dire, de ces fragments de nation dont le vœu constant est de se réunir les uiis aux autres en un seul et même corps, mais que les rivalités et lé manque de programme des puissances européennes tiennent toujours séparés.
Aujourd'hui, la littérature scientifique des Croates et des Serbes est d'une importance réelle* L'Académie d'Agram a considérablement aidé à la développer. A côté de travaux purement scientifiques, nous remarquons, dans cette littérature, des œuvres de pure érudition qui lui font graiid honneur et que pourraient envier bien des pays qui passent pour être aujourd'hui au nombre des premières puissances de l'Europe.
Il reste aux Slaves du Sud, pour arriver à une union plus complète encore (en dépit des barrières politiques qui peuvent les séparer, au moins en apparence), à perdre le souvenir de leurs dissidences religieuses. Il y a là un sujet de discordé que leurs ennemis entretiendront toujours. A eux de terminer ce désaccord en renvoyant dos à dos popes grées ^ prêtres latins ; il leur suffit, pour hâter la venue du joiir qu'ils attendent, d'être patriotes comme leurs pères, et de lutter saiis relâche, comme ils l'ont fait depuis tant do siècles, pour leur organisation fraternelle et leurs institua
tiens véritablement démocratiques. -