‹ Études de linguistique et d'ethnographieChapitre 30 sur 32 · LES SLAVES DU SUD EU HONGRIE · texte numérisé non relu

LES SLAVES DU SUD EU HONGRIE

La plupart des États européens, ceux-là même qui paraissent les plus homogènes, ofifrent le spectacle d'une agglomération d'individus différant par la langue aussi bien que par la race. Jetons les yeux sur notre pays, sur la France actuelle. Tout au nord, à Dunkerque, à Gravelines, à Haze* brouck, on parle un dialecte germanique, le flamand^ à Textrême ouest, dans le département du Finistère et dans la moitié du Morbihan et des Côtes-du-Nord, on parle un dialecte celtique, le breton ; au sud-ouest, dans les Basses- Pyrénées, à Saint-Jean-de-Luz, à Saint-Palais, à Mauléon, 130^000 individus se servent de la langue basque; sur notre frontière du nord-est, quelques . localités de peu d'importance nous restent encore où Ton parle la langue allemande.

L'Allemagne, sous ce rapport, est tout aussi bigarrée. A l'ouest, on y parle français; à l'est, lithuanien et polonais; au milieu même de son territoire, les Vindes de Lusace parlent un idiome slave assez voisin du tchèque. La Russie, la Turquie offrent des exemples tout aussi frappants de l'accumulation d'idiomes très-différents dans un seul et même État. Mais parmi tous les empires de l'Europe, il n'en est point que l'on puisse comparer sous ce rapport à l'empire austro-hongrois. La population de langue allemande y est de 9 millions d'individus cantonnés, pour la plupart, dans les deux duchés d'Autriche, dans le nord du Tyrôl, de

' Extrait de la Réforme économique* — 1*' avril 1876.

la Carinthie et de la Styrie, et dans certaines parties de la Transylvanie, près de la frontière roumaine. Le nombre des Roumains soumis aux Habsbourg peut être évalué à 2,900,000; celui des autres individus dont la langue est également d'origine latine dépasse le chiffre de 600,000^; ils habitent le Tyrol du sud et le Frioul autrichien. Les Magyars forment un quatrième groupe. On sait que la langue hongroise ou magyare est absolument isolée sur le cours du Danube; alliée au finnois, au lapon, elle n'a aucun rapport avec les idiomes germaniques, slaves et latins quii'entourent et qui appartiennent tous à la famille indo-européenne.

Le recensement officiel publié en. 1870 donnait un nombre de 5,553,000 Magyars ; les progrès continus de la langue allemande, au cœur même du pays magyar, ne permettent toutefois de regarder ce chiffre que comme un maximum. Il est présumable que Ton ne s'écarterait pas beaucoup de la vérité en acceptant un chififre rond de 5 millions. A Test aussi bien qu'à Tpuest de la partie du Danube qui traverse la Hongrie, on trouve de fortes enclaves de langue allemande, non-seulement dans la contrée hongroise voisine de la basse Autriche et de la Styrie allemande, mais encore dans la région voisine du pays de langue roumaine, tout à Test de l'empire; par exemple aux environs d'Arad et de Temesvar.

Les Slaves forment le cinquième groupe, le plus considérable de tous : il comprend certainement plus de 16 millions d'individus, 16 millions et demi peut-être. Les uns occupent le nord de l'empire, Ijbs autres en occupent le sud. Au Nordj'-^ce sont les Tchèques avec les Moraves et les Slovaques, puis les Polonais et les Ruthènes de la Galicie; au sud, ce sont les Slovènes, les Dalmates, les Croates, les Slavons et les Serbes septentrionaux.

Cette der^iière partie du groupe slave des populations austro-hongroises sera l'objet de la présente notice. Depuis

quelques années les Slaves du Sud ont attiré TaUention d^ tous ceux qui s^iatéressent à la politique extérieure. La question d'Orient n'est, en grande partie, que la question du mode ti^autonomie dos Slaves du Sud. Pour résoudre cette question, on a fait sur le papier bien des plans, bien des projets^ mais les intérêts de la plupart des puissances européennes s'y trouvent si diversement engagés, qu'il serait fort téméraire de croire à la possibilité d'un règlement ^ l'amiable. La Russie, l'Angleterre, la France et l'Allemagne peuvent y jouer une grande part de leur influence dans la politique générale; l'Autriche-Hongrie y peut jouer son existence même ; et l'état actuel de l'Europe semble si peu assuré que toutes les puissances, en définitive, ont un intérêt évident à retarder encore de quelques années la crise inévitable.

Les Slaves du Sud ou lougo-Slaves sont divisés sous le rapport de la langue en trois branches principales : les Bulgares, à l'est, occupent la plus grande partie de la Turquie d'Europe ; les Serbes et Croates, au centre, occupent la Serbie proprement dite, le Monténégro, l'Herzégovine, la Bosnie, la Sirmie, la Slavonie» la Croatie, l'Istrie, la Dalmatie (c'est-à-dire tout le nord-ouest de la Turquie et le sud de l'Autriche-Hongrie) ; à l'ouest, les Slovènes, alliés de très-près aux Croates, occupent la Carniole, le sud de la Styrie et de la Carinthie. Ces trois groupes forment un ensemble d'environ 12,700,000 individus, qui se décomposent ainsi en chififrcs rendis :

Bulgares 6,000 000

Serbes 6t Croates 5,500 000

Slovènes. 1,200 000

Comme on a pu le voir dans l'énumération que nous avon£^

donnée quelques lignes ci-déssus, le groupe central des Slaves du Sud, le groupe croato-serbe, ne possède en fait aucune homogénéité politique. De tous les Serbes, les Monténégrins seuls sont autonomes; les Serbes de la principauté sont encore vassaux de la Porte. On connaît assez aujourd'hui quel est le sort misérable de la Bosnie et de THerzégovine. Il est difficile, sans doute, de prévoir celui qui leur sera fait dans la reconstitution de TEurope orientale, lorsqu'elles seront délivrées du joug ottoman; mais on peut supposer qu'elles tendront alors à se rapprocher de plus en plus des éléments congénères qui les entourent presque de toutes p^rts : le Monténégro, la Dalmatie, la Croatie, la Slavonie et la Sirmie, la principauté de Serbie.

Restent les Croates et les Serbes de rAutriche-Hongrie^ Avec les Dalmates-Slaves, dont le nombre est d'envi* ron 425,000, ils montent d'après le dernier recensement au nombre de 3 millions 16 à 17,000 individus, et forment ainsi près d'un douzième de la population totale de la monarchie austro-hongroise. Leur langue est bien la même : à l'ouest on l'appelle croate ou dalmate, à l'est on lui dtnne le nom de serbe; mais elle n'offre dans le^ différentes provinces qu'elle occupe que des divergences dialectales bien peu importantes et, en fait, c'est un seul et mémo idiome que l'on parle à Agram, à Raguse, à Novi-Sad, aussi bien qu'à Belgrade, à Mostar et à Tsétinié.

Nous nous proposons de jeter un coup d'oeil sur l'histoire et l'état politique actuel des populations serbes qui occupent la Hongrie du sud-est, et de dire quelques mots aussi de la condition actuelle de la Croatie. L'histoire de la monarchie austro-hongroise est très-complexe et trop peu connue; cependant elle est pleine d'intérêt. Les nombreuses populations qui composent cet empire y ont joué tour à tour et presque toutes un rôle capital. Aujourd'hui ce sont les AHei^anids et les Magyars qui règlent les destinées de la monar-

chie; mais il ne faut pas oublier qu^à c^ié d'eux, et plus nombreux qu'eux, vivent des Slaves et des Roumaifls appelés les uns et les autres, par la force même des choses, à so jeter dans le mouvement fédératif et démocratique qui peut seul leur assurer une influence légitime et souhaitable.

Un livre a été récemment publié, auquel nous avons beau-* coup emprunté : les Serbes de Hongrie, leur histoire^ leurs privilèges, leur église, leur état politique et social (à Paris, chez Maisonneuve]. L'auteur, qui possède une grande connaissance de son sujet et qui fait preuve dans tout le cours de ce long travail d'un jugement impartial et sûr, d'un vif sentiment du droit moderne, a voulu demeurer anonyme. Il est vraisemblable que ce n'est point sans raisons. Nous pouvons constater au moins qu'il a vu de près les pays dont il parle et qu'il connaît leurs différentes langues. Ces deux conditions essentielles sont trop souvent négligées, et c'est faute de les avoir réunies que tant d'écrits de seconde et de troisième main se perdent, à peine nés, dans un oubli profond et mérité. Ils peuvent heureusement disparaître ainsi quand il naît à côté d'eux un ouvrage de la valeur de celui que nous venons de citer.

Au lendemain de ses désastres en Bohême, l'empereur François-Joseph confiait, comme l'on sait, à un ancien ministre saxon, M. de Beust, le gouvernement des affaires autrichiennes. Nous n'avons pas à raconter ici l'histoire du compromis austro-hongrois. Les Magyars, dont le dévoua ment à l'empire avait si souvent périclité dans le cours des siècles; les Magyars qui, une vingtaine d'années aupara* Tant, avaient tenu en échec les plus Gdèles soutiens de là maison de Habsbourg; les Magyars enfin qui, au lendemain de Kœnigsgrstz, avaient ouvertement pactisé avec la Prusse, les Magyars furent admis par l'Autriche au partage

de Tempire. Deux lots furent faits à peu près égaux : Vieane se réserva la partie allemande de la monarchie, la Bohême, la Moravie, la Galicie polonaise Bt ruthène, les pays Slovènes, ristrie, la Dalmatie, les Roumains de Bukovine; la Hongrie obtint le reste des Slaves du Sud (Croates, Slavons, Serbes de Hongrie) et la partie la plus considérable des Roumains. Ce système reçut le nom de « dualisme » et la convention qui rétablit celui de « pacte » ou de « compromis austro-hongrois ». D'un trait de plume, et sans que les populations aient été entendues^ on sacrifiait les 3 millions de Roumains et les 16 millions de Slaves. Un ministère austromagyar allait veiller aux affaires de Textérieur, de l'armée, des finances, et le traité fut déclaré valable pour une période de dix années : mis en vigueur au 1<"^ janvier 1868, il devait expirer à la fin de 1877.

En fait, les populations iougo-slaves sont donc soumises aujourd'hui à trois gouvernements différents : celui des Osman lis et celui des Magyars, peuples d'origine ouraloaltaïque, et celui des Allemands-autrichiens.

Il était nécessaire, pensons-nous, de rappeler ces événements assez récents avant d'aborder la période plus ancienne qui va maintenant nous occuper.

C'est au vii° siècle de notre ère que les Croates et les Serbes abandonnèrent la région des Carpathes orientaux et vinrent s'établir dans les contrées qu'ils occupent encore aujourd'hui, môme en Dalmatie. Au ix^' siècle ils étaient christianisés ; à la fin de ce même siècle les Serbes virent arriver les Magyars, et dans les dernières années du xi^, la Slavonie et la Croatie étaient conquises par ces nouveaux envahisseurs. L'auteur anonyme des Serbes de Hongrie montre, avec raison, que la vie des Slaves du Sud se cob* centra alors et pendant longtemps dans Forganisalioa

eeelésîastique. Le grand schisme d'avec FÉglise latine dato des x^ et xi® siècles.

Ce schisme, assurément, contribua d'aune façon puissante à sauTer la nationalité des Serbes dans leur rapprochement ayoc les rois de Hongrie; il sauvegarda en une grande mesure les apparences de leur individualité ; mais il eut, par contre, ce funeste résultat de les éloigner de leurs frères de Croatie et de Dalmatie. Soutenus par la papauté, les Magyars ne manquèrent point de mettre à profit cette discussion religieuse et ils ne tardèrent paï à agrandir leurs domaines aux dépens des schismatiques.

Cependant un ennemi, plus dangereux encore, sinon plus malintentionné, apparaissait à son tour dans l'Europe orientale : le Turc. La bataille de Kosovo (juin 1389) lui livra la Serbie. Une émigration considérable commença aussitôt. Lea Serbes, déjà établi3 en Sirmie, et ceux qui occupaient la rive gauche du Danube et les rives de la Tisza, furent puissamment renforcés ^ar cette arrivée de leurs frères du Sud. Ceux-ci reçurent immédiatement un certain nombre de privilèges.

Les Osmanlis, cependant, continuaient leurs progrès ; ils s'emparaient de Smederevo et Témigration serbe sur la rive septentrionale du Danube prenait de nouvelles proportions. Ce fut pour la Hongrie un secours important. Elle trouva dans ces nouveaux venus toute une pépinière de solides et vaillants soldats : c'étaient eux qui se trouvaient toujours appelés à supporter le premier choc des troupes du sultan. A la fin du xv® siècle, ils obtinrent en récompense l'exemption de la dlme qu'il leur avait fallu payer jusqu'à cette époque au clergé catholique.

Le xvi<^ siècle ne fut qu'une longue lutte contre le Turc, et l'on peut assurer que dans cette période critique de son histoire, la maison d'Autriche n'eut pas de plus fidèles soutiens que les émigrés serbes. A vrai dire, ceux-ci com-

battaient bien aussi pour eux-mêmes, pour leur indépendance, pour leurs nouveaux foyers ; mais, en fait^ ils n'en sauvaient pas moins Tempire. Triste spectacle, on vit au contraire les Magyars, que Ton pouvait croire acquis à la civilisation occidentale, allier leurs armes à celles du Turc et lancer leur troupes infidèles sur le territoire de rAutriche et de la Styrie.

La guerre de Trente ans allait ouvrir les temps modernes et avec elle commence une nouvelle période pour les Serbes de Hongrie. Incorporés dans les armées impériales, ils renoncent ainsi, de plein gré, au rôle exclusif quUls étaient venus jouer en Austro-Hongrie, le rôle de défenseurs de la civilisation contre Tenvahissement des barbares. Le règne <le Léopold, qui occupe la seconde partie du xvii^ siècle, tient une. place canndérarble datrs l^îstoire des SlaYe& de Hongrie. Proclamé despote des Serbes et anobli par Tem^ pereur, Georges Brankovitch est bientôt arrêté sans prétexte et se voit enfermer jusqu'à la fin de ses jours. Sa disparition devait laisser le champ libre aux manœuvres hypocrites qu'employa Léopold pour attirer en Hongrie une nouvelle immigration de Serbes. L'auteur de l'histoire des Serbes de Hongrie estime à 5 ou 600,000 individus le nombre de ces nouveaux immigrants : ils devaient perdre, sous un régime sans scrupules, sinon leur nationalité, au moins leur indépendance. On leur assigna des territoires sur la rive de la Maros, en Sirmie, en Slavonie, dans ia Batchka et plus loin encore de leur ancienne patrie.

Nous devons insister ici sur un point capital de l'histoire des Slaves de Hongrie, sur les privilèges qui leur furent accordés à l'époque de cette grande immigration et qui leur ont constitué jusqu'à ce jour des droits très-évidents, trèslégitimes contre la prescription desquels ils ont toujours protesté.

u En premier lieu, Léopold, en sa double qualité d'em-

«< pereur et de roi de Hongrie, recannaft aux Serbes le droit « de former une nation distincte. Comme nation, ils ne sont « soumis ni à Tautorité des comitats, ni à celle des seigneurs M féodaux ; ils ne relèvent que de Tempereur.

« En second lieu, ceux qui le désireront pourront retour- « ner dans le pays qu^ils habitaient auparavant, dès que ce « pays aura été reconquis par les armées impériales.

« En troisième lieu, les Serbes jouissent du libre exercice « de leur religion, pour laquelle ils ne pourront être in- « quiétés. Ils ont le droit d'élire un archevêque, à qui n appartient le gouvernement de leur . église et dont la M juridiction s'étend sur tous les membres du clergé.

a Enfin, en quatrième lieu, ils ont le droit d'élire dans « leur sein un voïévode et de s'administrer d'après leurs « coutumes nationales. » Op, dt., p. 77.

En somme, ce n'est pas un nom exact que celui de privilèges qu'on applique à ces différents droits : a II était intervenu entre les Serbes et l'empereur un véritable contrat qui liait également les deux parties. En retoi^ du sacrifice qu'ils avaient fait de leur pays, en retoar de l'impôt du sang qu'ils avaient déjà si souvent payé et qu'ils devaient encore acquitter à l'avenir, les Serbes recevaient certaines concessions expressément déterminées. » Ibid, Pour comprendre toute l'histoire moderne de la Hongrie et des différentes nationalités qui s'y rencontrent, il est essentiel de connaître les principaux points de ce pacte, ainsi que les conventions particulières qui furent établies, d'un accord commun, en.tre l'empire et la population serbe de certaines villes hongroises.

Nous sommes aux dernières années du xvii^ siècle. Les Serbes de {longrie prennent une part considérable aux grandes luttes qu'eut à soutenir le prin.ce.Eugène ; les Turcs, sérieusement l^attus, durept abandonner tout. le. pays situé au.nord et à l'ouest de.Temesyar. Il.sçn^blait enfip.que les

Serbes, forts de leurs privilèges, allaient pouvoir vaquer à leurs propres affaires, à leur propre institution. Il n^en devait pas être ainsi ; un nouvel ennemi surgissait devant eux» plus redoutable, plus puissant, plus ardent que rOsmanli : le Jésuite.

Entre les mains des jésuites, Léopold ne fut qu*un instrument docile ; il songea tout d'abord à retirer aux Seri)cs les droits ecclésiastiques quUl leur avait concédés, ou pour mieux dire, quUl leur avait reconnus, Du rite orientai auquel ils se rattachaient^ on voulut tout d'abord les faire accéder au rite grec-uni ; cette entreprise fut sans succès, mais la persécution dura soixante ans : il fallut soixante années de résistance et de protestation pour que le gouvernement viennois autorisât le rétablissement d'un évéché de l'église grecque orientale en Transylvanie. A vrai dire, ce fut merveille qu'en cette occasion justice ait été enfin rendue aux Serbes ; leur pacte avec l'empire ne reposait sur aucune garantie. On leur avait fait les promesses les plus solennelles, mais l'exécution de ces promesses n'avait aucune caution. Ils n'ignoraient que trop, au moment où leur ancien pacte fut conclu, que l'empire vivait avant tout du désarroi soigneusement entretenu entre ses différentes populations.

En 1718, les Turcs éprouvent de nouveaux revers et sont de plus en plus refoulés vers l'est. L'occasion était bonne pour le prendre de plus haut encore avec les Serbes de Hongrie. L'empereur leur avait promis de faire ériger leurs privilèges en lois par la Diète hongroise : «r Quand cette « assemblée se réunit, en 1723, il lui soumit l'affaire avec « un mauvais vouloir si évident que la Diète se refusa à re- « connaître les engagements pris par Léopold. Les Magyars « se bornèrent à déclarer qu'ils ne pouvaient consentir au « morcellement du royaume de Hongrie. Là Chancellerie u aulique déclara qu'elle n*y' pouvait rien et liaissa la Diète. « voter des lois qui étaient la violation la plus' flagrante

« des promesses impériales. » Op. cit., p. 106. Encore un coup, pourquoi les Serbes s'étaieni-ils engagés sans exiger des garanties efifectives de la bonne exécution du contrat?

Les voici livrés^ désormais, à Paristocratie magyare. La création des confins militaires du Banat, en 1724, leur apparut comme une sorte de bienfait; là, au moins, bien que soumis au commandement d^officiers allemands, ils restaient unis et agglomérés. Mais à Tavénement de Marie- Thérèse, profitant des embarras de Tempire, les Magyars supprimèrent les confins militaires de la Sirmie, de la Slavonie inférieure, du Banat de la Temes, et la population serbe se vit de nouveau livrée directement à leurs exactions. Les jésuites, cependant, avec Tacharnement et la soif intarissable de domination qui les caractérisent^ poussaient sans trêve ni merci à la persécution. Un jour arriva où toute mesure fut dépassée — si tant est que Ton puisse parler de mesure en ces sortes de choses — et 100,000 Serbes» répondant à Tappel de Pimpératrice Elisabeth, prirent le chemin de la Russie. Cent ans plus tard, ils s^étaient fondus dans le peuple qui leur avait ofifert une hospitalité fraternelle.

Durant le dernier quart du xviii^ siècle, le système administratif des Magyars s'introduisit de plus en plus largement dans le Banat. Les désastres qui en résultèrent furent incalculables : la culture est ruinée, la voirie est abandonnée. Ici encore, laissons la parole un instant à Tauteur anonyme; il ne trace point un tableau exagéré : « Ce fut la ruine des <( utiles travaux que Mercy et ses successeurs avaient enif trepris avec une si grande et si louable persévérance : les H routes laissées à Tabandon ne seront pas entretenues et tt deviendroi^ des fondrières; les canaux, qui devaient « mettre le pays à Tabri des inondations, ne seront pas « achevés; la culture, Tindustrie ne recevront plus d'en- « couragement: en un mot, les Magyars laisseront une

« contrée d^une richesse et d^une fertilité admirables redeve- « nir à peu près ce qu'elle était sous les Turcs. »

A dire vrai, Tempereur Joseph II n'hésitsiit pas à se déclarer partisan de la tolérance la plus complète, mais il dirigeait tous ses efiforts vers la germanisation absolue des différents peuples de la monarchie, et cette tendance ne faisait qu'exciter de plus en plus chez les Magyars le désir de magyariser les Serbes et les Roumains avec lesquels ils se trouvaient en contact.-

La Révolution française ouvrait enfin, pour TEurope entière, Tère d'un droit nouveau : elle allait sanctionner par la force des armes les revendications démocratiques définitivement associées à la conception de Tindépendance nationale. Le contre-coup qu'eut sur le bas Danube ce grand événement fut considérable; la monarchie autrichienne ressentit de suite les secousses du mouvement philosophique et civil qui allait faire passer à la condition de simples ci-devants les descendants de la vieille aristocratie française.

Les Serbes songèrent tout d'abord à réclamer une représentation au sein de la diète et à obtenir la reconnaissance de leur territoire. Dans la position précaire où se trouvait le gouvernement, on ne put leur refuser le titre de citoyens et l'assurance du libre exercice de leur titre ; mais l'aristocratie des comitats magyars devait rendre ces droits à peu près illusoires. Esprit rétrograde, l'empereur François, qui succéda à Léopold, n'était guère disposé à faire honneur au vieux pacte des « privilèges ». Napoléon définitivement tombé, la lutte des différentes populations de Hongrie et d'Autriche reprit avec une intensité nouvelle. L#s classes dirigeantes magyares furent les premières à assurer leurs positions et, sous couleur de parlementarisme, ellesprocédèrent avec plus de résolution que jamais à l'asservissement des

populations slaves et roumaines de Isf Hongrie. Leurs efforts pour propager la langue magyare et la faire passer au rang d'idiome officiel, ne manquèrent pas d'attirer une animositô qui n'était que trop justifiée, et les Serbes, qui venaient précisément d'être témoins de la grande rénovation de leur littérature, en furent profondément émus.

Metternich opposa enfin quelques obstacles à la prépondérance toujours croissante des Magyars; en cela il se montrait fidèle à la politique de bascule de la cour de Vienne, mais il n'était rien moins dans ses intentions que de tirer définitivement les Slaves de Hongrie de la condition misérable qui leur était faite. En tous cas, les relations purent devenir plus intimes entre les Serbes de Hongrie et la Croatie : c'était un réel et grand avantage.

La Révolution de 1848 trouva les Slaves du Sud plus disposés que jamais à revendiquer leurs anciens droits. Les Serbes demandèrent formellement la constitution d'une « voiévodine » serbe, composée des territoires reconquis sur les Turcs, de la Sirmie, de la Batchka, du Banat ; sans songer à se détacher de la Hongrie et tout en lui reconnaissant l'action diplomatique, ils réclamaient le respect de leurs droits nationaux dans les affaires intérieures. Kossuth repoussa sans ménagements cette pétition et ne craignit pas d'en appeler à la justice de Tépée. Aussitôt la résistance s'organisa et un comité révolutionnaire prit la direction du mouvement. Le ministère hongrois mit de son côté tout en œuvre pour faire obstacle aux tentatives insurrectionnelles, et les bandes magyares, se jetant sur la Batchka, commencèrent à terroriser le pays.

Tandis que les populations de ses royaumes en venaient aux mains avec la dernière furie, l'incapable empereur Ferdinand se perdait dans l'inaction et l'irrésolution ; il ne se trompait pas cependant sur les menées et las projets des Magyars. Pressé enfin par le mouvement qui éclatait en

Croatie, il se prononça en faveur des Serbes, et Jelatchitch, rétabli dans la dignité de ban, acheva ses préparatifs militaires. Les Serbes passaient ainsi de la condition d'insurgés à celle d^auxiliaires de Tempire. Celui-ci fut sauvé une fois encore; mais une fois encore, également, ses fidèles défenseurs virent leurs droits méconnus et assistèrent à une nouvelle ruine de leurs espérances ; il ne leur restait plus même à opter entre la réaction allemande et le despotisme magyar. De ces années de misère, le clergé catholique sortit seul plus puissant et plus accaparant, plus insatiable et plus intolérant, tel que Thistoire nous Ta toujours montré au lendemain des catastrophes nationales. Un lieutenant général fut investi des pouvoirs civils, et le gouvernement de la Voiévodine et du Banat devint à peu de chose près celui d'un simple régiment ; les Serbes de Hongrie se trouvaient déûnitivement séparés en trois groupes : ceux de PEst^ ceux de Croatie, ceux des conGns militaires, sans parler des Slaves de Dalmatie.

Nous avons dit quelques mots ci-dessus de l'origine du système dualiste et du partage des populations de Tempire entre Vienne et Pest; nous n'y reviendrons pas. Il nous suffit de rappeler que le pacte austro-hongrois fit passer légalement les « nations de la Hongrie » à l'état de « nation hongroise ».

Que se passait-il cependant chez les Slaves du sud-ouest? La Croatie allait souffrir du nouvel état de choses, tout autant qu'en souffrait la Serbie hongroise.

Une fois l'empereur d'Autriche couronné roi de Hongrie, le gouvernement de Pest confia à Tune de ses créatures, le baron Rauch, les soins d'organiser l'administration croate, n s'agissait avant tout de constituer une diète formée dMIêments dociles ; on y réussit par la terreur. Les députés dont

les noms sortirent des urnes dépendaient pour la plupart du gouvernement : ils n'avaient à choisir qu^entre la disgrâce immédiate de l'administration ou Tobtention de ses faveurs. Les patriotes laissèrent le champ libre , à cette étrange majorité et les créatures du baron Rauch se trouvèrent ainsi chargées de conclure avec les Magyars le pacte (Ausgleichgesetz) particulier de 1868, qui incorpora formellement la Croatie à la Hongrie. On peut imaginer la garantie qu^allait offrir à la nation croate cette diète de parade, devant laquelle le gouvernement local notait même pas responsable !

L'instruction publique, la justice, Tadministration intérieure étaient du ressort de cette fameuse diète. On lut allouait, pour couvrir ses frais, une somme netle d'un peu plus de cinq millions de francs, mais tout Fimpôt du pays devait être versé dans les caisses du gouvernement central. Quant au gouvernement magyar, il retenait, avec les fonds dont cette caisse se garnissait, la direction des affaire? militaires et commerciales et celle des voies de communication. Et cela n'était pas tout. Un surnuméraire du gouvernement de Pest, décoré du titre de ministre de Croatie, recevait la mission de s'ingérer constamment dans le peu d^autonomie qui restait encore aux annexés; grâce à ce prête-nom, le gouvernement magyar pourvoyait à toutes les nominations et dressait tous les projets de loi*

Sous un tel régime, l'opposition ne pouvait manquer de se développer et d'apprendre à s'organiser. Réfugiée à Vienne, et surtout dans les confins militaires, la presse indépendante menait une courageuse et chaude campagne contre le gouvernement magyar, les « magyarons »:et le ban Rauch. Vivement pressé, celui-ci, si^r l'ordre de l'empereur, assigna les journaUstas patriotes idevant les tribunaux militaires des confins ; un acquittement fut prononcé. Un homme probe et intègre, mais peu fait pour

Tadministration publique, M. Bedekovitch, succéda au baron Raùch. Les élections nouvelles donnèrent au parti national une majorité considérable, et après que la diète eut été quatre fois ajournée, le président du ministère magyar, M. Lonyay, dut entamer des négociations ayec les chefs du parti croate. Elles ne devaient pas aboutir : le 15 janvier 1871, un rescrit royal prononçait la dissolution de rassemblée, et un homme que son passé semblait peu [ou trop bien) recommander pour la haute fonction de ban, M. Vakanovitch, était placé à la tête de Tadministration. L^ordre moral devait régner avec lui, non seulement par la force brutale, mais aussi par les manœuvres les moins avouables. Cette nouvelle tactique n'eût pas un meilleur succès : elle provoqua tout d'abord dans la diète qui venait d'être convoquée la formation d'un tiers parti, le parti des unionistes modérés, recruté dans l'ancienne fraction gouvernementale et composé d'individus qui se séparaient enûn, par pudeur, des créatures de l'ancien ban Rauch.

Dans une adresse qu'elle fit alors parvenir à François- Joseph^ la diète exprima le désir de voir enGn réviser le pacte de 1868, dont les intérêts de la Croatie avaient tant à souffrir. Cette demande, on le conçoit aisément, n'aboutit à aucun résultat, et aujourd'hui, comme en 1871, les affaires croates se trouvent à la discrétion absolue du gouvernement magyar et de ses délégués.

Les demandes de la Croatie sont-elles donc incompatibles avec l'exiâtence même de la Hongrie ? sont-elles donc im^ modérées, exorbitantes, inattendues?... Assurément non. 'Voici d'ailleurs quelles étaient et quelles sont encore les demandes du parti national :

En premier Heu, on voulait voir le gouvernement croate indépendant du ministre^président hongrois : c'est ce dernier en effet qui, d'après l'art. 51 du compromis, proposait au irbi de Hongrie la nomination du ban de Croatie. Ce ban

n^était point responsable devant rassemblée croate : on demandait qu 'il le devint.

On demandait en second lieu l'abolition des fonctions du ministre de Croatie qui siégeait à Pest et dont nous avons parlé un peu plus haut : responsable devant le gouvernement magyar, ce fonctionnaire ne Tétait point devant l'assemblée croate. Le gouvernement croate devait avoir affaire directe-' ment à la Couronne pour les questions locales dans lesquelles il était autonome.

La troisième revendication concernait la séparation complète des finances croates d'avec les finances magyares. A rétablissement du dualisme la Croatie avait gagné de jToir son argent dirigé sur Pest au lieu de le voir partir pour Vienne, et elle avouait que ce changement de destination ne suffisait point à la contenter. On réclama donc, disons-ilous, l'indépendance fmancière^ Chaque année la Croatie payait plus de neuf millions de florins et n'en recevait que deux millions et quelques cent mille. On offrait de contribuer en une certaine mesure aux dépenses réellement communes, par exemple les frais de la liste civile, du personnel diplomatique, de l'armée, de la marine, de la douane, des postes ei des télégraphes, les frais de certaines lignes de chemins de fer; l'on se départait en outre de la législation des impôts indirects, de la détermination des poids et me-^ ëures, de la juridiction maritime et de mainte autre prérogative tout aussi importante.

L'ensemble des demandes d'ordre financier était véritablement modéré. Le gouvernement magyar s'était plu à proclamer que la Croatie était pour lui, à ce point de vue, un fardeau considérable ; il avait fait répéter sur tous les tons qu'il n'était pas possible, même en surchageant les contribuables, de couvrir avec les revenus du pays les frais de sa propre administration. On publia des exposés de la situation, des relevés officiels, d'où il devait résulter clairement

que la Hongrie allait presque se minant parle fait de ce que lui coûtait sa bonne province de Croatie; mais ces relevés avaient reçu une date toute factice et les députés du parti national n^eurent point de peine à les réduire à leur juste valeur. Non seulement la Croatie ne grevait pas les finances magyares, mais elle payait presque le double de ce quMl lui eût fallu payer si les charges avaient été équitablement réparties ; en autres termes, c^est elle qui, à ses frais, soutenait en partie le gouvernement magyar. En effet, tandis que dans le compromis austro-hongrois on avait pris le revenu net comme base de la répartition des charges, on avait au contraire envisagé le revenu brut de la Croatie dans le pacte particulier qui était intervenu entre la Croatie et la Hongrie. Il importait donc absolument aux députés à la diète croate d'obtenir une séparation fmancière absolument complète.

A côté d'autres réclamations d'un ordre moins général, il s'en trouvait une enfin dont l'importance était capitale, mais pour laquelle, évidemment, on ne pouvait espérer un favorable accueil : la réunion en un seul gouvernement de la Croatie, de la Slavonie et de la Dalmatie. Nous avons dit ci-dessus que cette dernière province avait été dévolue à l'Autriche lors du compromis austro-hongrois, tandis que les deux dernières étaient abandonnées à la Hongrie. Réclamer la réunion des trois provinces, c'était attaquer le système du dualisme qui reposait précisément sur le partage des Slaves du Sud aussi bien que des Slaves du Nord, par les Magyars et les Allemands. L'État tri-unitaire de Croatie, de Slavonie et de Dalmatie sera-t-il jamais rétabli? nous ne pouvons le prévoir; mais il est aisé de comprendre que cette revendication légitime ne doit jamais sortir de la pensée des Slaves de Hongrie et qu'elle doit être consignée dans tous leurs cahiers. Nous la verrons reparaître assurément lorsqu'il sera question de la révision des compromis.

Nous avons un peu négligé, pour parler des affaires croates, les Serbes ée la Hongrie du sud-est; nous devons revenir à eux. Réunis à Betchkérek, en janvier 1869,. dans une grande conférence, ils se déclarèrent solidaires des autres nations de la Hongrie tenues par le gouvernement de Pest dans une condition misérable , et ils offrirent alliance au parti démocratique magyar pour le cas où ce parti accepterait sans arrière pensée la notion de Tégalité des races. {Les Serbes de Hongrie, p. 313.) Ces avances demeurèrent sans effet auprès de ceux des Magyars qu'il pouvait être possible de gagner, et les Serbes hongrois en furent définitivement réduits à concentrer leur individualité dans les affaires ecclésiastiques. Ils ne négligèrent rien pour Ty sauvegarder. Plusieurs congrès ont été tenus, ou ils ont pourvu à leur oi^anisation di&césaine et scolaire, attendant de meilleurs jours et quelque occasion favorable pour agir sur le terrain purement politique.

Les griefs des Serbes hongrois cadrent aisément avec ceux que font entendre les Croates. Au fond, il ne s'agit pour les uns et pour les autres que de recouvrer leur part d'autonomie. Avant tout, ils prétendent exclure toute ingérence allemande et magyare de leurs églises et de leurs écoles et se soustraire à Tinfluence jésuitique contre laquelle . ils ont toujours eu à lutter. Puis^ ils protestent avec énergie contre toute prescription des anciens privilèges dont nous avons parlé plus haut. Les souverains austro-hongrois ont solennellement accordé aux Serbes, qui quittaient. la rivç droite du Danube pour immigrer dans la Hongrie du sud, des droits bien définis et qui devaient sauvegarder leur nationalité. Il n'y avait pas, il n'y a pas de droite mieux établis, mieux fondés, et il n'y en a certainement pas qui aient été plus audaçieusement violés qve nQ M (^r^o^

ceux-là, lors de la conclusion du compromis organisé par M. de Beust entre rAutriche et la Hongrie.

Il existe bien en Hongrie un parti serbe et surtout un parti croate qui songent à acquérir une autonomie absolue et à briser tous les liens qui retiennent leur pays à la monarchie austro-hongroise; mais ce parti est peu nombreux. La grande majorité des nationaux ne demandent qu^une fédération équitable et Tautonomie relative, sous la protection et la régence de la maison de Habsbourg. Ce vœu est celui des deux tiers au moins des populations de Tempire, et le plus grand obstacle qui s^oppose à sa réalisation vient, non pas des Allemands de la Cisleithanie, mais bien des Magyars.

La Hongrie est par excellence le pays des droits seigneuriaux et des privilèges. Jusqu^en 1848, la noblesse magyare conserva ses privilèges intacts ; le plus important de ceux-ci était rexemption complète dUmpôts : on peut dire qu'une grande révolution eut lieu le jour où elle consentit volontairement à se soumettre au droit de péage que Ton exigeait sur le pont de Bude-Pest. La noblesse magyare ne se recrutait pas seulement en vertu de lettres royales; elle pouvait naître parfois sans la participation du pouvoir central, et certains nobles avaient le droit d'anoblissement. Aujourd'hui encore subsiste en Hongrie la distinction des terres nobles et des terres qui ne le sont point, distinction capitale. Le détenteur d'une terre noble, en effet, n'est justiciable que de l'autorité centrale du comitat; pour lui, la juridiction des maires de village est non avenue et n'existe point. Les paysans détenteurs de terres non nobles doivent acquitter toutes les charges communales, et il arrive sou* vent que ces charges sont fort élevées ; en principe, le seigneur n'est point tenu' de les acquitter : il ne les paye au maximum que dans la proportion d'une « cession »» alors même qu'il en posséderait plusieurs. Le seigneur, enfin, a

— sosie droit exclusif de débit de boissons, d^établissement do péages pour les passages à travers son domaine, de mou-> ture, de patronat sur les communes.. Certes, ce sont là des droits inouïs; mais combien étaient-ils encore plus formidables alors qu'ils se trouvaient, attachés noii pas à la pro-^ priété terrienne, mais bien à la personnel D'ailleurs, il resté encore en Hongrie des traces de privilèges personnels, et nous voyons, par exemple, que certains instituts ne sont abordables qu'aux personnes qui se trouvent pourvues de titres nobiliaires.

Les privilèges des 'Serbes, ou, pour parler plus exactement, lés droits que Ton qualifie de ce jiom, n'ont rien de commun avec ces prérogatives féodales. On ne saurait trop le Irépéter, les soi-disant privilèges des Serbes de Hongrie résultent d'un pacte légitime et de traites consentis en toute liberté. Nous ne chercherions certes pas à les défendre s'il s'y trouvait quelque disposition aristocratique et hostile au droit actuel; mais notre conviction est que ces droits sont en général conformes aux principes de la société libérale et égalitaire. Nous abandonnerions volontiers leur qualité de droits historiques, bien qu'ils aient été soutenus de générations en générations; il nous suffit, il doit nous sufQre qu'ils répondent aux exigences et aux principes de la civilisation moderne. Le jour est-il proche, est-il éloigné où justice leur sera rendue?... Nous ne sommes pas en mesure de le prévoir; mais nous prenons acte de la persévérance de ceux qui les font énergiquement valoir à travers les persécutions de toute nature, et nous pensons que, même dans la monarchie austro-hongroise, le bon sens, l'intérêt général et la force des choses auront raison quelque jour de la domination des castes guerrières et sacerdotales.

Le pacte constitutif de l'Autriche-Hongrie sera-t-il renouvelé à l'époque de son expiration, et, s'il est remis en vigueur pour une nouvelle période, ses conditions principales

persisteroni-ellea ou seront-elles modifiées ? La question est fort importante, mais elle est aussi fort obscure. Le gouvernement magyar mettra en jeu toutes les manœuvres pour conserver et accroître, s'il le peut, sa part de suprématie, et il est vraisemblable que le concours du cabinet de Berlin lui sera assuré. L^Allemagne, en effet, compte sur la Hongrie pour continuer à s'avancer peu à peu vers le bas Danube, et les Magyars, de leur côté, s^appuient ouvertement sur TAllemagne pour défendre leur hégémonie en Transléithanie. G^est affaire aux populations slaves et roumaines des deux parties d^ Tempire que de resserrer entre elles les liens qui peuvent déjà les unir. Dans Tétat actuel de FËurope, il ne semble ni opportun ni souhaitable qu'elles visent à autre chose qu'à une fédération égalitaire, d'où le peuple magyar lui-même ne serait pas exclu ; mais il leur importe aussi d'être prêtes à tout événement, et il se peut que l'avenir réserve à la maison de Habsbourg de nouvelles et prochaines épreuves.

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