LES LANGUES DE L'AFRIQUE
L*ethnographie linguistique de TAfrique est beaucoup plus compliquée que celle de TEurope. Les langues actuellement parlées en Europe (nous ne nous occupons point des races) appartiennent presque toutes à la famille aryenne, ou indoeuropéenne : rirlandais et le bas breton comme le grec, les langues romanes comme les langues slaves, Tallemand et ranglais comme le lithuanien. En dehors de la famille linguistique indo-européenne, on ne trouve en Europe qu'un idiome complètement isolé, le basque, et quelques langues d'origine ouralo-altaïque, telles que le lapon, le finnois, lé magyar et le turc.
En Afrique, la variété des langues est bien plus considérable. Nous nous proposons de passer en revue les différentes familles linguistiques que Ton rencontre aujourd'hui sur ce continent, et de tracer approximativement les limites dans lesquelles chacune d'elles se trouve cantonnée.
Entre toutes les populations africaines, nous pouvons même dire entre toutes les populations du globe, la race des Bochimans nous apparaît comme Tune des moins élevées. La taille du Bochiman est des plus petites ; la couleur de sa peau varie du café au lait à la nuance du bois de noyer clair; ses cheveux crépus sont implantés par touffes, par
I Extrait de la Bépt*bliq%ie française da 16 mars 1877.
buissons; son crâne est allongé; ses traits sont épatés, épais et grossiers. La femme bochimane est connue par sa stéatopygie, c^est-à-dire par le développement graisseux considérable de sa région fessière. Si tant est que Ton puisse employer avec plus ou moins d'exactitude le mot de raco pure, ce terme s'applique légitimement aux Bochimans.
Le nom que nous leur donnons est d'origine hollandaise ; il signifie homme des bois. Les Hottentots, leurs voisins^ leur donnent le nom de sân, qui a le sens dHndigènes, d'aborigènes. Et de fait, dans Tétat actuel de nos connaissances, nous ne pouvons regarder les Bochimans que comme les véritables indigènes de l'Afrique méridionale. Leur civilisation n'a jamais été que très-rudimentaire; ils n'ont rien absolument d'un peuple dégradé, et l'occupation des Hollandais et des Anglais les a simplement refoulés dans l'intérieur des terres. A vrai dire, elle a été aussi la cause la plus active de leur extinction graduelle. Les Bochimans vivent dispersés en un grand nombre de petites tribus, serrés par les Hottentots, par les Càfres et par les colons européens du Cap.
Les différents dialectes parlés par les Bochimans sont vraisemblablement parents les uns des autres, et remontent tous à une origine commune. On n'en connaît jusqu'à présent que fort peu de chose. Toutefois, on sait qu'il s'agit ici d'une langue agglutinante, c'estrà-dire d'une langue dont les mots sont formés par la juxtaposition très-intime de différentes racines dont l'une garde sa valeur primitive tandis que les autres ne servent plus, quant au sens, que d'éléments accessoires. Nous aurons plus d'une fois dans le cours de cet exposé à citer des exemples de cette forme de composition. La phonétique des dialectes bochimans a ceci de particulier qu'elle compte parmi ses consonnes un certain nombre de claquements, très-variés, très-distincts les uns ^ des autres, six ou sept, assure-t-on. Nous retrouverons tel$^
et tels de ces claquements dans la langue des Hottentots, dans certains dialectes de la langue des Cafres. Chez les Bochimans, nous pouvons les considérer comme originaux ; c'est de leur langue quUls ont passé à celles de leurs Toisins.
En définitive, la langue des Bochimans est encore assez peu connue, mais on peut admettre sans grande chance d'erreur qu'elle est indépendante des autres systèmes linguistiques, tout comme la race elle-même des Bochimans est indépendante des autres races humaines.
Nous n'en dirons pas autant des HoUentots, Le naturaliste ne saurait définir une race hottentote. Ni par les caractères osléologiques, ni par les caractères extérieurs, les Hottentots ne forment un groupe anthropologique. On peut voir au Muséum d'histoire naturelle, à Paris, un grand nombre de crânes hottentots: il a été impossible d'en composer une série quelconque. Selon toute vraisemblance, les Hottentots ne sont que des Bochimans plus ou moins métissés. Il est supposable qu'ils ont dans les veines une part plus ou moins considérable de sang cafre. En tout cas, ils tiennent des Bochimans l'implantation particulière des cheveux en espèce de petits bouquets, et une certaine stéatopygie chez les femmes.
Leur langue procède-t-elle de. la langue aborigène des Bochimans? Lô fait est possible, il est peut-être vraisemblable, mais, jusqu'à ce jour, il n'est pas démontré. On y retrouve, au nombre de quatre, les claquements dont nous avons parlé tout à l'heure ; dans l'écriture, on les représente par un trait vertical (I), par deux traits (II), par un point d'exclamation (1), etc. Les autres consonnes du hottentot sont assez nombreuses, et la gamme de ses voyelles
«st fort riche ;* il possède, dit-on, une douzaine de diphthongues.
Quant à la grammaire elle-même, elle est nettement agglutinative : la racine se place au commencement du mot, les éléments dérivatifs à la suite de la racine. Ces éléments dérivatifs ont une forme pour le singulier, une forme pour le duel, une forme pour le pluriel, et, d'autre part, ils sont eux-mêmes différents selon que le mot est sujet ou bien qu'il est régime, ou bien encore qu'il constitue un vocatif, un^ interjection. Il en résulte finalement, pour un seul et même mot, neuf formes différentes possibles. Au premier coup d'oeil, cela nous semble, à nous qui sommes habitués à la grande simplicité, à l'analytisme des langues ronianes, d'une difficulté considérable. Pourtant il n'en est pas ainsi. Le mot hottentot se compose sans doute de bien des éléments divers, mais le rôle et la fonction de ces éléments sautent immédiatement aux yeux, et, en fait, parmi toutes les langues agglutinantes, le hottentot est Tune des plus claires, nous dirions volontiers des plus enfantines, par la structure de ses formes.
Ajoutons que s'il se présente en hottentot des mots homophones, c'est-à-dire ayant le même son bien que possédant un sens différent (comme en français fin, délié, menu, «t fin, terme, but), on distingue ces homophones en les chantant chacun sur un ton différent. C'est ainsi que le mot Jkaib signifie obscurité, lieu, ou linge, selon qu'on lui donne telle ou telle intonation.
Quant à l'accent, c'est-à-dire l'élévation de la voix sur une syllabe du mot, il tombe toujours sur la première syllabe, qui» ainsi que nous l'avons dit, est toujours la syllabe radicale. S'agit-il d'un mot composé, c'esUà-dire de deux mots réunis pour n'en faire qu'un seul, pour faire un mot complexe, l'accent appartient au mot principal.
Ajoutons enfin que l'idiome hottentot se divise en trois
dialectes. Le nama est de beaucoup le plus important. Il est parlé par vingt mille individus environ. Vers le nord, il confine au héréro (langue du groupe bantou dont nous parlerons tout à rheure); au sud, il est borné par le fleuve Orange; à Test, par le désert de Kalahari ; à Touest, par FAtlantique. G^est beaucoup plus à Test qu^est parlé le dia- • lecte kora, aux environs du vingt-neuvième degré de latitude, vers les rivières Vaal, Modder et Calledon. Ce, dialecte, assez rapproché du précédent, est en voie d'extinction rapide. Enfin le hoitentot du Cap est à peu près éteint ; le hollandais, le cafir Font presque entièrement étoufTé.',
in.
Les langues du groupe bantou sont bien autrement importantes par leur extension géographique que celles des Bochimans et des Hottentots. On a évalué au quart de la population totale de TAfrique le nombre des individu» parlant Tun quelconque des nombreux idiomes de cette famille. Au sud, les langues du groupe bantou atteignent les environs du Cap ; au nord, elles dépassent un peu la ligne équatoriale, tant sur la côte occidentale que sur la côte orientale de l'Afrique.
C'est un nom purement conventionnel, et d'autre part très-défectueux, que celui de langues des Cafres qui a été donné maintes fois aux différentes langues du groupe bantou. D'origine sémitique, le nom ^e Cafre veut dire infidèle; après avoir été appliqué à toutes les populations du sud-est de l'Afrique, il s'est trouvé limité, restreint de plus en plus, et on tie le donne aujourd'hui qu'aux tribus qui s'étendent du nord-est de la colonie européenne du Cap jusqu'à la baie de Délagoa. Le terme de bantou est de beaucoup préférable. C'est le pluriel du mot qui signifie homme et qui s'applique par extension à la langue elle-même. Avant de parler de la
structure des idiomes de cette famille, disons quelques mots de Faire géographique qu^elle occupe.
Pour Tordinaire, on la divise en trois branches. La branche orientale comprend, du nord au sud, les langues du pays de Zanzibar, celles de la région du Zambèze, enfm le zoulou et le cafir un peu au nord-est de la colonie du Cap.
La seconde branche comprend des idiomes du centre même de TAfrique, le tékéza et le sétchouana.
A Touêst enfin, la troisième branche, s^étendant sur la côte de TAtlantique, dépasse Téquateur de quelques degrés et confine aux langues des Nègres guinéens avec lesquels elle n^a rien de commun. Du nord au sud, ce troisième groupe comprend, entre autres idiomes, la langue de Fernando-Po, le mpongoué, la dikélé, Fisoubou, le congo, la langue d^ Angola, et le héréro qui confine vers le sud à un dialecte hottentot.
Nous n'avons à dire rien de particulier des voyelles et des consonnes du groupe bantou, si ce n'est que nous retrouvons parmi ces dernières une partie des consonnes claquantes que possèdent les Bochimans et les Hottentots. C'est aux uns ou aux autres qu'elles auraient été empruntées, plutôt aux Bochimans qu'aux Hottentots. En tout cas, elles ne se présentent que dans les dialectes voisins du territoire bochiman, par exemple dans le rameau cafir-zoulou. Plus on s'éloigne de ce voisinage, plus ces étranges consonnes deviennent rares. Ainsi, nous ne les rencontrons pas en inpongoué, l'un des idiomes septentrionaux du groupe occidental.
Mais la grande caractéristique des langues de cette famille, c'est le mode même de la formation des mots. Tandis que dans les langues agglutinantes des Hottentots et des Nègres guinéens la racine précède les éléments dérivatifs, il arrive, en principe, que dans le groupe bantou les éléments dérivatifs précèdent la racine. Dans le premier
cas, la dérivation a lieu par suffixes^ dans le second cas,
-elle a lieu par 'préfixes. Cela est' un caractère de premier ordre. Certaines langues ne connaissent que la dérivation par suffixes (hottentot, langues australiennes, langues dravidiennes); d'autres usent à la fois de la dérivation par préfixes et de la dérivation par suffixes (langues maléo-polynésiennes) : le groupe bantou, il est bon de le répéter, emploie en principe la dérivation par préfixes. Ajoutons . d'ailleurs que cette dernière famille ne se distingue pas seulement des familles linguistiques qui Tentourent par la structure de ses mots ; elle en diffère encore essentiellement par Tensembie de son lexique. En définitive, le Cafre n'est parent du Nègre guinéen ni par la race, ni par la langue, et il occupe à tous égards une place particulière et indépendante dans l'ethnographie africaine.
C'est une question que nous n'avons pas à examiner ici que celle de savoir si tous les Nègres guinéens, les Nègres proprement dits, appartiennent à une seule et même race. Sur le terrain qui nous occupe, nous ne pouvons que constater un fait .'l'irréductibilité entre elles d'un certain nombre (le leurs langues. On a divisé en une vingtaine de groupes indépendants les uns des autres^ et possédant chacun leur individualité propre, les idiomes des Nègres guinéens. Nous ne nous sentons pas en mesure de porter sur ce chiffre un jugement décisif. Peut-être faudra-t-il le réduire, peut-être faudra-t-il l'accroître. En tout cas, il est acquis, dès à présent, et bien acquis, qu'un nombre quelconque de leurs différents idiomes ne peuvent être réduits entre eux par des procédés scientifiques. Toutes ces langues appartiennent sans doute à la catégorie des langues agglutinantes, mais cela ne préjuge en rien une communauté d'origine. Elles
forment toutes leurs mois en postposant à Télément radical les éléments dérÎTatifs, c'est-à-dire en employant la dérivation par suffixes (et non, comme les langues* des Cafres, la dérivation par préfixes] ; mais leurs grammaires et leurs lexiques se différencient nettement les uns des autres.
Nous n'énumérerons ici que quelques-uns d'entre les plus importants de ce^ idiomes.
l»vx}lof a uft intérêt pacticulier au point de vue de la civilisation européenne. Les établissements français du Sénégal sont en rapports journaliers avec les Wolofs ; le wolof s'étend, au sud, sur une grande partie de la Sénégambie. Le mandingue occupe la moitié méridionale de la Sénégambie et le territoire de la haute Guinée. Le groupe feloup s'étend en général un peu plus au sud et comprend de nombreux idiomes. Dans la région nord-orientale du fleuve Niger, vers le quinzième degré de latitude septentrionale, est parlé le sonraï, entre Tombouctou et Agadès. Le haousa^ dont les dialectes sont nombreux, est en quelque sorte la langue du Soudan : il n'y a point dans l'Afrique centrale d'idiome qui soit aussi répandu; c'est la langue commerciale de ce vaste pays. Plus à l'est, aux environs du lac Tchad, est situé le groupe bornou. Passons rapidement sur le krou^ Veghé^ l'tôo, qui nous ramènent tous vers la côte de TAtlantique, et terminons en citant le groupe des langues du haut Nil [chil^vk,dinha,hari^nouer) parlées au sud de la Nubie et à l'ouest de l'Abyssinie.
Avec le poul, nous quittons les langues des Nègres. Les Pouls ou Peuls occupent un espace assez étendu vers le centre de l'Afrique, entre les dixième et vingtième degrés de latitude. Du côté de l'Atlantique, ils s'avancent jusqu'au Sénégal ; à l'est, ils atteignent les environs du lac Tchad.
Cette situation met la langue poule en rapport avec plusieurs langues parlées par les Nègres, mais on peut dire qu^elle s^en distingue nettement. M. le général Faidherbe a publié en 1875 (dans la Revi^ de linguistique) un Essai sur la langue poule^ où la grammaire très-intéressante de cet idiome agglutinatif est clairement exposée. L^auteur se tient dans une grande réserve au sujet des relations du poul avec les langues parlées par les Nègres du Sénégal et de la Gambie. Nous partageons pleinement cette réserve et * admettons même sans hésitation la distinction totale du poul et des idiomes dont il s'agit, le wolof et autres.
Les Pouls, ainsi que Thistoire nous renseigne, ne sont pas aborigènes de TAfrique occidentale; c'est du centre même de TAfrique qu'ils se sont dirigés vers le Sénégal, et, selon toute vraisemblance, c'est dans l'Afrique orientale qu'il faut chercher leurs traces précédentes.
Les langues nubiennes sontr-elles parentes du poul ? Les Nubiens sont-ils alliés aux Pouls sous le rapport de l'ethnologie? Ce sont là des questions auxquelles les documents aujourd'hui en notre possession ne nous permettent pas de donner une solution décisive.
Parmi les principaux idiomes de la Nubie, nous citerons le nubien proprement dit, parlé par les Barabras au nombre d'environ quarante mille individus, sur le cours du haut Nil, vers les vingt-unième et vingt-quatrième degrés de^ latitude ; le dongolavi, un peu plus au sud ; le toumalé, dans le sud du Korfodan ; le koldadji, un peu plus à l'ouest. Ces différents idiomes avoisinent, eux aussi, plusieurs des langues parlées par les Nègres, entre autres celles du haut Nil, mais ils en sont entièrement distincts.
Comme toutes les autres langues dont nous avons parlé jusqu'ici, les langues nubiennes forment leurs mots par le procédé de l'agglutination.
vr.
Avant de parler des idiomes de TAfrique septentrionale, nous devons ajouter qu^un autre idiome agglutinant, appartenant au groupe malai, a pénétré dans Tîle de Madagascar : c'est le malgache.
Parent des dialectes parlés aux îles Philippines, de la langue de Tîle de Formose (près de la côte chinoise) et de celle des îles Mariannes, parent aussi du javanais, le malgache est originaire de la Malaisie.
Il est donc parent, également, des langues de la Mélanêsie (par exemple de celle de la Nouvelle-Calédonie) et des langues de la Polynésie. Ces deux derniers groupes forment, avec le groupe malai (le malgache et ses congénères), la famille linguistique appelée maléo-polynésienne.
On a tenté, mais sans succès, de rattacher cette famille à celle des langues indo-européennes ou à celle des langues ouralo-altaïques (finnois, mongol, mandchou, etc.); en réalité, elle est tout à fait indépendante. Elle appartient d'ailleurs d'une façon très-caractérisée à la catégorie des langues agglutinantes.
Dans les langues maléo-polynésiennes, les éléments qui viennent se juxtaposer à la racine principale pour dériver cette racine, c'est-à-dire pour constituer les mots, occupent parfois la première place, parfois la dernière : dans le premier cas, ce sont des préfixes ; daiis le second, ce sont des suffixes. Ainsi, dans la langue mélanésienne de Mare, navose « lien » provient de vose « lier » au moyen du préfixe na; dans un dialecte d^s Philippines, putian « blancheur » provient au contraire de puti « blanc » par Tagglutination du suffixe an. Or^ dans le groupe malai, la dérivation peut être faite, non-seulement au moyen de la préfixation ou de la suffixation des éléments dérivatifs, mais encore au moyen
de rincorporation de ces éléments dans la racine elle-même. Nous ne relevons cette particularité que par ce fait que le malgache appartient (comme il a été dit plus haut) au groupe malai des langues maléo-polynésiennes. Ajoutons, d'ailleurs que le procécé de rincorporation est également employé par beaucoup d'autres langues agglutinantes.