DANS L'INDE
L^article 2 de la loi constitutionnelle qui a doté la France d'une seconde Chambre législative, accorde un siège de sénateur à chacune de nos trois grandes colonies de la Martinique, la Guadeloupe et la Réunion. Parmi toutes les autres, Tlnde française a seule obtenu le même privilège, en raison, a dit le rapport, du chiffre élevé de sa population. Cet argument est évidemment dMne haute importance, et, dans un pays de suffrage universel, il est décisif; mais nous croyons qu'on aurait également pu en invoquer d'autres. Aussi nous a-t-il paru utile, au moment où l'attention publique vient d'être appelée, par la disposition constitutionnelle dont nous parlions tout à l'heure, sur notre plus vieil établissement de l'Asie, de consacrer à l'Inde française une de nos Revues hebdomadaires, et de réunir ci-après les principaux renseignements historiques et statistiques qui la concernent.
Ce fut seulement le 1^'' juin 1604 que fut autorisée par Henri IV la création d'une Compagnie des Indes, dans un but exclusivement commercial : un privilège de quinze ans lui était accordé. Elle ne semble pas avoir fait de brillantes affaires, car une seconde Compagnie fut organisée sept ans plus tard , et une troisième en 1642. Mais aucune des per-
* Extrait de la Républiqt^ française du 25 juin 1875.
sonnes qui étaient à la tête de ces entreprises n'avait songé à établir dans Tlnde proprement dite des comptoirs comme ceux que les Anglais et les Hollandais y avaient installés depuis quelque temps ; le but de ces premières associations commerciales était surtout File Saint-Laurent (Madagascar;. Or, en 1666, uhe nouvelle Compagnie des Indes, autorisée par un édit rendu en août 1664 par Louis XIV, qui, diton, y mit de Targuent en son nom propre, choisit pour directeur de ses opérations commerciales dans Fextréme brient François Caron, ancien employé au Japon de la Compagnie hollandaise. Caron ne tarda pas à se convaincre de la difficulté d'un établissement définitif à l'île Saint- Laurent (qu'on avait déjà rebaptisée !]e Dauphine) et fit voile résolument pour le continent indien , où il arriva le 24 décembre 1667, à Cochin. Le 13 février 1668, il débarquait à Surate, où un firman d'Aurengzeb du 11 août 1666 avait permis la construction d'une loge française ; c'est de cette époque que date notre colonie de l'Inde et que commencent les relations directes de la France avec la grande presqu'ile transgangétique. La loge de Surate devint bientôt une véritable ville ou plutôt une réunion de maisons et de magasins que Caron fît entourer d'une enceinte fortifiée, et où des édits royaux établirent une administration complète. 11 en fut de même à Mazulipatam, où le Grand-Mogol autorisa les Français à établir un comptoir le 9 décembre 1669, et à Calicut, où nos compatriotes créèrent une succursale de Surate l'année suivante. Mais Caron convoitait ]es possessions hollandaises de Ceylan et de la côte Coromandel ; deux attaques à main armée mirent nos compatriotes en possession des colonies néerlandaises de Trinquemalé et de Saint-Thomé, qu'il fallut d'ailleurs bientôt évacuer précipitamment devant des forces supérieures. La garnison de Saint-Thomé se réfugia, en avril 1674, sur un terrain voisin que le roi du Tànjaour avait vendu, l'année précédente, à
François Martin, Tun des directeurs de la Compagnie, et où une mission de capucins s'était installée le 16 janvier 1674.
Ce territoire, de peu d'étendue , prit vite une grande importance. Les Indiens y accoururent en foule, et leurs fra- •giles paillottes (maisons de terre couvertes de paille) s'y groupèrent bientôt autour des habitations plus solides que les Européens avaient élevées. Cette ville naissante reçut des indigènes le nom de Poudoutchêrg (en tamoul « nouveau village »), dont on a fait Pondichéry, François Martin, par son activité et son habileté, réussit en peu d'années a en faire un grand centre commercial; il prêta de l'argent au roi de Gingy et se le fit rendre en terres, de sorte que rétendue du domaine de la Compagnie s'accroissait de plus en plus. Il fortifia la ville, au milieu de laquelle s'élevait, à Tendroit même des premières constructions 'européennes, le fort Louis : une vaste et large place occupe aujourd'hui l'espace que couvraient les bâtiments du fort. Mais, profitant de la guerre déclarée en Europe, les Hollandais vinrent, à la tête de plus de 4,000 hommes, s'emparer de Pondichéry le 6 septembre 1693. Ils durent pourtant le restituer en 1699^ après la paix de Ryswick : ils avaient développé et augmenté les fortifications. Martin y revint avec le titre de gouverneur et de général. Une ère nouvelle de prospérité s'ouvrit pour Pondichéry, qui devint le chef-lieu de nos établissements. Le 25 septembre 1702, le conseil souverain de Surate y fut transféré; ce conseil, nommé, comme le gouverneur, par le roi, se composait de cinq membres : il centralisait toute l'autorité et pourvoyait à tous les emplois. Il va sans dire que le commerce était la principale préoccurpation des agents et fonctionnaires français, surtout lorsque, en 1717, des lettres patentes du régent eurent continué à la Compagnie occidentale de Law, qui prit le nom de Compagnie perpétuelle des Indes, les privilèges de la Compagnie de 1664.
Il ne saurait entrer dans le cadre dé cette étude de racon-
ter les principaux épisodes de I^histoire de Pondichëry et de rinde française ; il suffira de rappeler que, sous la direction de gouverneurs intelligents comme Lenoîr, Dumas et rillustre Dupleix, la puissance française devint prépondérante dans le Décan. Les chefs indigènes nous respectaient et notre colonie atteignait un état de splendeur que Martin lui-même n^aurait osé rêver. C'est sous Dumas que commença à s'accentuer la rivalité des Anglais. Sous Dupleix» la lutte s'engagea : La Bourdonnais prit Madras et le fort SaintnGeorges, le 21 septembre 1746, et Dupleix força l'amiral Boscawen à lever, le 17 octobre 1748, le siège qu'il avait mis devant Pondichéry le 6 du mois précédent. Mais des intrigues commerciales , des jalousies individuelles, amenèrent le rappel de Dupleix, et la décadence commença. Le malheureux Lally, malgré tous ses efforts, fut battu par Clive, le véritable fondateur de l'empire britannique des Indes, et la capitulation do Pondichéry, le 15 janvier 1761, marque la chute définitive de notre influence, en dépit de l'intéressante tentative de 1783, où Bussy et Suffren soutinrent vaillamment l'honneur du nom français et cherchèrent à reprendre les vastes projets de Dupleix. Pondichéry fut pris encore deux fois, le 17 octobre 1778 et le 23 août 1793, par les Anglais, qui nous le rendirent démantelé le 4 décembre 1816. Les traités de 1815 nous ont interdit d'élever dans nos établissements aucune fortification, et d'y entretenir d'autres troupes que celles qui sont strictement nécessaires au maintien de l'ordre.
Ces établissements ont constamment suivi le sort de leur chef-lieu. Celui de Chandemagor avait été autorisé par un Grman d'Aurengzeb du 10 juin 1687 ; celui de Mahé date de i721; celui de Yanaon de 1725. Karikal et son territoire nous furent vendus le 17 juillet 1738 par le roi du Tanjaour, Sahodji, pour la somme de 40,000 chakras, et nous en primes possession le 14 février suivant. En 1793, nous
avions encore, outre ces cinq villes et les villages qui en dépendaient, huit loges ou factoreries à Surate, Mazulipatam, Balassore, Galicut, Cassimbazar, Joûgdia, Dacca et Patna, c'est-à-dire que dans ces diverses possessions anglaises il y avait une maison qui nous appartenait en toute propriété, et où nous jouissions d'un privilège absolu de juridiction. Tous ces établissements nous ont été restitués en 1816 et 1817, sauf les loges de Cassimbazar, Patna et Jougdia. En 1857, sur les réclamations de M. Hayes, chef de service à Mahé, plusiejrs villages dépendant de cette ville, qui avaient été indûment retenus par les Anglais en 1816, ont fait retour à la France.
Depuis cette époque, la superficie totale du territoire français dans Tlnde est de 49,622 hectares inégalement répartis. Pondichéry, situé sur la côte Coromandel,. contient, avec les deux districts secondaires de Villenour et Bahour, 29,122 hectares, entrecoupés de beaucoup de petites enclaves anglaises ; on y compte 93 aidées ou villages principaux et 141 hameaux; la ville de Pondichéry occupe 212 hectares (61 pour la ville blanche, habitée exclusivement par les Européens et descendants d'Européens, et 151 pour la ville noire). Karikal, sur la côte Coromandel, commande aux quatre maganoms ou districts subordonnés de Tirounallâr, Nellajendour, Nédouncadou et Kotchéry, et comprend 107 aidées; la surface totale de l'établissement est de 13,515 hectares. La distance de Pondichéry à Karikal est d'un degré en latitude et de sept minutes en longitude; la ville de Karikal est voisine de Tranquebar, ancien chef-lieu des possessions danoises; elle est située à cinq kilomètres environ de la mer, tandis que Pondichéry est bâti sur le rivage iQéme. Karikal est sur TArselar, une des branches du Kavery; beaucoup d'autres cours d'eau, la plupart presque à sec pendant la plus grande partie de l'année, mais changés en véritables torrents à l'époque des moussons (mars et
octobre), arrosent nos deux principaux établissements» Yanaon, sur la côte d'Orixa, à quatre lieues au nord de Tembouchure du Godavery, est d'un bien moindre intérêt : il ne réunit en tout que 1,429 hectares, non compris la loge de Mazuiipatam et Taldée de Francepett, habitées par trois cents Indiens environ. Chandernagor, dans le Bengale, est bâtie sur THougly, un des bras du Gange, à sept lieues de Calcutta, auquel un chemin de fer la relie: la ville est grande, mais le territoire français qui en dépend ne mesure que 940 hectares. Mahé, sur la côte occidentale de l'Inde, entre Calicut et Surate, est lé chef-lieu d'un groupe d'aidées dont la superGcie totale est de 5,909 hectares.
La population de Tlnde française est relativement considérable : elle s'élevait, au !«' janvier 1873, à 266,784 habitants, dont seulement 1 ,395 blancs ou Européens et 1 ,490 mulâtres. Ces chiffres se partagent inégalement entre les deux sexes : les hommes sont en plus grand nombre que les femmes, excepté dans la population mixte. Le mouvement annuel de la population est très-satisfaisant; en 1872, les naissances ont de beaucoup excédé les décès dans les trois établissements importants; le contraire s'est produit à Yanaon et à Chandernagor; mais la population p'y est que de 5,647 et 23,367 habitants , tandis qu'on en compte 8,345 à Mahé, 92,516 à Karikal, et 136,899 à Pondichéry K Le 28 mai 1871, lors de l'élection d'un représentant à T Assemblée nationale, il y avait 47,424 électeurs inscrits, chiffre de beaucoup supérieur à celui de toute autre colonie*. Il faut remarquer, en effet, que Tlnde est de tous points assimilable
* Au 1"' janvier 1876, ces chiffres étaient : population totale, 271,460, dont 1,646 blancs et 1,485 mulâtres. — Pondichéry, 143,488; Karikal, 91,468; Chandernagor, 22,575; Mahé, 8,469; Yanaon, 5,460. — En 1875, les décès ont excédé les naissances à Chandernagor, Karikal et Yanaon. .
' * En 1876, il y avait 57,315 électeurs inscrits. .
à un quelconque de nos départements; la population n^en est en aucune façon immigrée, comme à la Martinique ou à la Réunion, par exemple ; il n'y a jamais eu d'esclaves, et les colons n'y ont jamais eu recours qu'à des travailleurs libres, pris dans une race indigène ayant ses mœurs, ses lois et son culte particulier. Il est utile de faire remarquer, à ce propos, que la très-grande majorité des Indiens français n'est ni protestante ni catholique ; elle est restée fidèle aux vieilles croyances brahmaniques. Une portion importante de nos « sujets » suit le culte musulman ; ce sont les descendants des envahisseurs persans, qui possédaient le pays quand les Européens y arrivèrent. Quelques autres se disent chrétiens ; mais ces chrétiens nominaux ont conservé, par une étrange condescendance des missionnaires, tous les préjugés de Tinstitution des castes, et, dans leurs églises, une place séparée est affectée aux parias impurs. Nous ne saurions, pour le moment, indiquer de chiffres complets, mais les suivants pourront donner une idée de la situation exacte : en 1856, on inscrivait à Karikal 77 personnes comme protestantes, 5,024 comme catholiques, 6,829 comme musulmanes, 5,531 comme vichnouvistes et 32,087 comme çivaïstes.
Le climat de nos établissements, principalement celui de Pondichéry et de Karikal, est généralement salubre. On sait que, sur la côte Goromandel, les vents soufflent du nord-est de novembre à mars, et du sud-ouest d'avril à octobre. Les changements de m(yussons sont marqués par des tempêtes, des cyclones, accompagnés de pluies torrentielles qui durent une semaine tout au plus. Pendant la saison fraîche des vents du nord, la température varie de 25 à 28 degrés centigrades; pendant la saison chaude, de 31 à 41; mais il n'y a jamais de variations brusques, c'est à peine si Ton observe pendant la nuit une baisse thermométrique de 2 à 3 degrés.
Le mouvement commercial de Pondichéry seul, en 1872,
<i été le suivant : 351 navires ont mouillé sur sa rade, imjiortant pour plus de six millions de marchandises, tandis que 348 autres en exportaient pour plus de huit millions ^ Les produits exportés sont ou ceux des industries locales, •comme les toiles bleues dites guinées^ les huiles de coco et de palmachristi, Tindigo, ou les fruits des cultures indigènes, tels que le riz, le café, le tabac, le coton, etc. Il nous paraît intéressant, à ce propos, de jeter un coup-d^œil rapide sur le système agricole de Tlnde, qui est totalement ignoré <}n Europe.
Les Européens ont succédé, dans la possession du sol, aux souverains musulmans qui avaient conquis le pays à main armée sur les despotes indigènes. Et par droit de conquête et par droit d'hérédité, si ce mot n'est pas excessif appliqué à la substitution des vassaux du Grand-Mogol aux râdjâs natifs, les princes musulmans étaient en principe, au dernier siècle, propriétaires exclusifs de toutes les terres cultivées ou incultes. Par faveur, par commisération ou comme rémunération de leur travail, le souverain abandonnait aux détenteurs réels du sol une part de la récolte ; les cultivateurs avaient, du reste, d'autres redevances à payer. D'après de vieux poèmes tamouls, et suivant toutes les traditions, la part du roi était jadis d'un sixième; un douzième était attribué aux brahmes et un huitième à la divinité locale. Le gouvernement français conserva les habitudes anciennes; avant 1788, les habitants de Karikal payaient à l'Etat, en nature, 35 pour 100 de la récolte, et il ne leur restait, toutes redevances payées, que 39 pour 100. Hâtonsnous d'ajouter qu'une pareille situation n'existe plus ; dès 1824, on admit le principe des concessions de terres aux in< digènes; un décret du 16 janvier 1854 a reconnu aux déten-
* En 1875, 383 navires ; importations, 4,318,675 fr.; exportations, 6,990,334 fr. 40.
leurs du sol la qualité de propriétaires incommutables et établi sur les terres cultivées rimpôt foncier en argent, réservant seulement à TEtat un privilège pour assurer le recouvrement de cet impôt. A Pondichéry, la propriété est individuelle; mais à Karikal, les terres de chaque aidée ou village sont en général indivises : les propriétaires communs, connus sous le nom de mirasdarSy font cultiver les champs par des fermiers que nos agents appellent des sotLShabitants et qui ont sous leur dépendance, comme ouvriers manœuvres, les panéals, sorte de serfs volontaires dont la condition est excessivement dure.
Outre rimpôt foncier^ les habitants des établissements français de Tlnde ne paient que de faibles contributions indirectes: ils n^ont à subir ni le timbre, ni Tenregistrement, ni les droits de douane. Le budget local des recettes se compose de Pimpôt foncier pour un tiers, des droits d'octroi sur les spiritueux et le tabac pour un autre tiers, et, en outre, des produits de ventes diverses, d'amendes, de rentes sur rÉtet: pour 1874, il s'élève à 1,689,409 fr. 26 K Les dépenses sont toujours inférieures ou tout au plus égales aux recettes. Dans la répartition par établissements des détails du budget, on voit que Pondichéry seul est en déficit, mais que la différence est comblée par les quatre autres cantons. La colonie se suffit donc à elle-même. Quant aux dépenses d'administration qui doivent être à la charge de la métropole, elles figurent pour une somme de 332,643 fr. sur le budget de l'État; mais la caisse de Pondichéry verse tous les ans au Trésor une somme de un million, payée par le gouvernement anglais, en vertu de la convention du 7 mars 1815, qui nous a enlevé, moyennant cette indemnité, le droit de fabriquer le sel et l'opium sur notre territoire. Le sel nécessaire à la consommation locale est livré par le gou-
* Le budget de 1877 s'élève à 1,694,376 fr. 47.
vernement anglais aux agents du domaine français, qui le revendent aux habitants. Ces dispositions avaient pour but de rendre plus complet le monopole de la Compagnie anglaise des Indes ^. Quoi qu'il en soit, on peut dire que rinde est la seule colonie française qui, loin de coûter à la métropole, soit au contraire pour elle une source de revenus.
Le régime administratif de Tlnde française a été réglé par une ordonnance royale du 23 juillet 1840, qui donne au gouverneur un pouvoir discrétionnaire et place à côté de lui un conseil composé des deux grands chefs de service, l'ordonnateur et directeur de l'intérieur, lé procureur général. Toutes les administrations se résument, en effet, en deux corps distincts : la magistrature, sous les ordres du procureur général, et tous les autres fonctionnaires, civils et militaires, sous les ordres de l'ordonnateur. La plupart des emplois civils sont conGés à des agents hors cadre du commissariat de la marine. Les établissements secondaires sont commandés par ce qu'on appelle les chefs de service. Mais le gouverneur est le chef suprême ; son pouvoir est exorbitant, et les seules personnes capables d'indépendance, les magistrats, ne sont pas abrités contre ses caprices par le précieux privilège de l'inamovibilité. Un exemple sufQra à montrer les inconvénients de ce système : bien que les principales lois françaises aient été promulguées, avec les réserves et les tempéraments nécessaires en présence des vieilles coutumes indoues, la presse est encore soumise à l'arbitraire du gouverneur. Aucun journal indépendant n'a jamais pu être établi à Pondichéry ; le Courrier de l'Inde
1 On sait que cette Compagnie a été supprimée par un Mil du Parlement, aprèS' l'insurrection des Cipayes (soldats indiens), en 1857. Depuis cette époque, Tlnde dépend directement de la couronne anglaise, et le gouverneur général porte le titre de vice-roi. — La Compagnie française avait été supprimée de la même manière en 1769.
française, écho du.parti libéral de notre colonie, qui n'avait pu trouver d'imprimerie que sur le territoire anglais, s'est vu forcé, au bout d'un an et demi de patience, à cesser sa publication, en présence des persécutions dont il était l'objet. Dans ses numéros des 3 août et 15 novembre 1872, 12 février et 3 août 1873, la République française a trop bien montré les vices du système appliqué à l'Inde, pour que nous insistions sur ce sujet.
L'ordonnance de 1840 créait d'ailleurs le contre-poids nécessaire, un Conseil général votant le budget et représenté en France auprès du ministre par un délégué spécial. En 1848, ce Conseil et son délégué furent supprimés et un siège de représentant fut réservé à la colonie. L'empire n'accorda pas de député et ne rétablit pas le Conseil général. Un décret du gouvernement de la Défense nationale rendu à Paris, le 1°"* février 1871, appela de nouveau l'Inde française à nommer un membre de l'Assemblée nationale. L'élection eut lieu le 28 mai 1871, et 13,597 voix, sur 29,606 votants, envoyèrent à Versailles M. le comte Desbassayns de Richemont, qui, seul des députés coloniaux, ne siège pas à gauche, mais qui fut élu comme candidat d'opposition au gouverneur alors en fonctions. Sur l'initiative de l'honorable député de l'Inde, assisté, paraît-il, de quelques « hommes spéciaux », fut rendu le décret du 13 juin 1872 qui a eu la prétention d'établir dans l'Inde le régime représentatif. Le journal où nous avons l'honneur d'écrire ces lignes a justement critiqué, dans les articles cités plus haut, ces inventions bizarres, toutes ces chinoiseries. Chacun des établissements nomme, à l'élection directe, un Conseil local que préside de droit le chef de service. Puis, les membres de ces conseils élisent au scrutin de liste sept délégués qui, joints à dnq fonctionnaires, forment le conseil colonial de Pondichéry. Les seules attributions de tous ces conseils sont le voie du budget et l'émission de vœux. Le sénateur
attribué à Tlnde sera nommé, dit Tarticle 4 de la loi du 25 février 1875, vu Tabsence de municipalités, par les niembres du conseil colonial ou des conseils locaux. Que voilà une disjonctive fâcheuse! Si les conseils locaux ont la préférence, il y aura 39 électeurs sénatoriaux ; si c'est le con* seil colonial, il n'y en aura que 12^ mais Télection offrira toutes les conditions de sécurité rêvées par les conservateurs de Tordre moral, car elleè auront lieu véritablement au troisième degré.
L'espace nous manque pour développer, avec tous les détails qu'elles comporteraient, les principales questions qui se posent au sujet de notre vieille colonie. Ce qui précède aura néanmoins suffi, nous l'espérons, pour en montrer l'importance relative. Nous ne saurions mieux faire toutefois, en terminant cette esquisse générale, que de rappeler l'intérêt historique et scientifique offert par nos possessions de l'Inde. Les mœurs, les religions, les idiomes des populations qui se pressent à l'ombre de notre drapeau, quel merveilleux et fécond sujet d'étude ! Pour ne parler, en passant, que de la linguistique, nous devons faire remarquer que Pondichéry et Karikal parlent tamoul, Yanaon télinga et Mahé malayâla : ces trois idiomes sont les principaux du groupe dravidien, purement indigène, antérieur au sanscrit et tout à fait indépendant. Le congrès des Orientalistes de 1873 a demandé qu'une chaire de langues dravidiennes fût créée à Paris aussi tôt que possible.
On comprend sans peine que, devant de si graves problèmes, la curiosité des chercheurs s'éveille aisément. Beaucoup de jeunes fonctionnaires que le sort amène sur la côte de Coromandel ont eu l'excellente pensée d'utiliser leurs loisirs en étudiant un peu l'Inde originale. Malheureusement la plupart d'entre eux ont abordé ces travaux délicats avec . une préparation insuffisante ou sous l'empire de préjugés funestes. Un savant magistrat, M. Esquer, a publié sur les
castes un remarquable volume^, où le premier défaut .se fait trop souvent sentir. Un habile ingénieur, M. Lamairesse, a fait paraître deux petits livres *, où les sévérités catholiques vont parfois jusqu^à Tinjustice. Nous citerons encore, à regret, le nom d'un autre écrivain, abondant ot facile, qui semble vraiment exploiter, qu'on nous pardonne le mot, le séjour de dix-huit mois quMl a fait à Pondichér}*, il y a une huitaine d'années ; on peut à bon droit lui appliquer le cruel proverbe qui suspecte la sincérité de ceux qui reviennent de loin. Dans ses brochures, dans ses' volumes aux apparences sérieuses, dans ses in-douze aux allures familières 3, M. Jacolliot décrit à ses lecteurs et à ses auditeurs bénévoles une Inde presque toute de fantaisie : des réminiscences d'observations imparfaites, des échos de nombreuses et rapides lectures, des citations de textes in- * dous fréquemment assez imaginaires, enfin des emprunts plus ou moins dissimulés, tel est le fond des élucubrations de M. Jacolliot, contre lesquelles il était de notre devoir de mettre en garde le public crédule.
Quelle supériorité n'offrent pas à ce point de vue les fonctionnaires anglais ! On ne les admet à la plupart des emplois du service de l'Inde que s'ils justifient d'une connaissance suffisante de l'une des langues du pays. Aussi peuvent-ils se renseigner directement et utiliser sérieuse- . ment le temps qu'ils passent dans la Péninsule. Nous ne mentionnerons qu'un livre, dû à la plume d'un officier de l'armée anglaise, le colonel Malleson, et qui a pour titre :
* A. Esquer, Essai sur les Castes dans l'Inde, Pondichéry, A. Saligny, 1870, 1 vol. in-8% 500 p.
* E. Lamairesse, Poésies populaires du Sud de VInde. Paris, libr. intern., 1867, in-12, 364 p. — Chants populaires du sud de VInde, 1868, iii-12, 334 p.
^L. Jacolliot, La Bible dans VInde, vie de lezeus Ghristna. Paris, 1869, 1 vol. in-8, 391 p. — Voyage au pays des Bayadères; Voyage au pays des Perles, etc., etc.
Histoire des Français* dans VInde (1674-1761) ^ C'est Touvrage le mieux fait et le plus consciencieux que nous connaissions sur ce sujet ; ce n'est pas que nous ne puissions y relever quelques erreurs de détail ni que nous souscrivions à toutes ses appréciations ; il ne nous paraît nullement démontré, par exemple, que La Bourdonnais se soit vendu aux Anglais lors de la capitulation de Madras. Mais M. Malleson fait preuve, dans ses jugements sur les hommes et les choses d'une époque où la France eut un beau rôle, d'une impartialité et d'aune équité à laquelle ses compatriotes ne nous avaient pas habitués jusqu'ici. Nous sommes heureux de saisir cette occasion pour lui témoigner hautement notre reconnaissance, en exprimant le vœu que toutes les études historiques soient entreprises avec cette hauteur de vue et celte largeur d'idées qui ne sont aucunement incompatibles, quoi qu'on en ait dit, avec le véritable patriotisme,
1 G. Malleson, Histoire des Français dans VInde, depuis la fondation de Pond ichéry jusqu'à la prise de cette ville (1674-1761), traduction de M'* S. Lepage. Paris, libr. de la Société bibliographique, 1874, 1 vol. in-8% xi-504 p., 1 carte. — Le texte anglais a paru à Londres (Longmans and C) en 1868.