LES LANGUES DRAVIDIENNES
G^est seulement par le langage que Thomme devient réellement homme et quMl se distingue des animaux supérieurs, placés comme lui au sommet de Téchelle des êtres organisés. Mais le langage n^est autre chose que la pensée sonore» ou, en d'autres termes, que Texpression de la pensée. « Point de langage sans pensée » est aujourd'hui un fait d'expérimentation admis par la science ; il importe de rechercher quelles conditions doit remplir le langage, ou plutôt quel est, parmi les nombreux idiomes parlés sur toute la surface du globe, mais principalement en Asie et en Europe (c'està-dire dans les pays à peu près les seuls étudiés jusqu'à ce jour au point de vue linguistique), le langage ou le groupe de langages le plus parfait et le plus précis.
La plus exacte manière d'exprimer la pensée sera naturellement celle qui pourra le mieux en rendre les diverses nuances. Mais que sont les diverses nuances de la pensée ? On peut s'en rendre compte par cette considération que les idées^ les conceptions ou les intuitions peuvent être dirigées dans divers sens, c'est-à-dire qu'il faut distinguer, dans une idée, une conception ou une intuition, le fait qui est à sa base et la modification éprouvée par ce fait suivant le temps ou l'espace; ce que noua résumons par ces deux mots indiquant le but naturel du langage : « signification, relation ». Le langage le plus parfait sera donc celui qui
* Extrait de la République française du 26 juillet 1873.
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exprimera simultanément la* pensée et sa manière d'être, le fait et sa modification, la signification et la relation.
Si nous classons, à ce point de vue, les nombreux idiomes européens et asiatiques; si nous cherchons à nous rendre compte de la façon dont chacun d'eux indique la signification et la relation, nous les voyons se grouper en trois grandes catégories.
Dans la première se rangent les langues de TAsie sudorientale, le chinois et les autres langues dites monosyllabiques du continent indo-chinois. Elles sont caractérisées par Tabsence complète de Texpression des relations ; et si Ton réduit pour ainsi dire ces idiomes à leur plus simple état, on se trouve en présence seulement de mots primordiaux, de racines ne pouvant avoir qu'une signification vague et générale. Les relations se rendent par des procédés conventionnels extérieurs. C'est là évidemment l'état le plus imparfait du langage ; les mots y sont réduits à des syllabes isolées que rien ne relie entre elles : aussi ces langues sont-elles connues sous le nom di^ isolantes.
Dans la seconde se placent de très^nombreux idiomes, parlés sporadiquement sur toute la surface de la partie de la terre où nous sommes forcés de borner nos recherches, qui ne forment point entre eux une chaîne continue et se présentent sous l'aspect d'îlots indépendants. Ces idiomes sont supérieurs aux précédents, car ils savent exprimer la relation ; seulement ce n'est pas dans le mot qu'ils l'expriment, mais à côté du mot. A une racine signiûcative, on ajoute, soit devant, soit derrière, une autre racine qui devient en quelque sorte l'accessoire, le corollaire, le complément de la première, dont elle ne sert qu'à modiûer le sens. Ces racines de relation, ces mots secondaires s'emploient d'ailleurs aussi indépendamment comme mots significatifs : il est donc probable qu'à l'origine les langues de ce groupe étaient isolantes et monosyllabiques.
Mais ce procédé, quelque ingénieux qu'il soit, est évidemment insuffisant; car il faut deux mots^ deux sons, pour un seul acte de Tesprit qui ne fait qu'éprouver un changement de forme, tout en restant un. Il suit de là que le système linguistique le plus parfait sera celui qui indiquera la relatîon par un changement dans la forme de la racine significative qui restera une. C'est le procédé employé par les langues du troisième groupe ; c'est ce qui les distingue d'une façon bien tranchée des autres produits de l'organisme vocal humain. Elles expriment les relations par une altération, une variation de la voyelle radicale du mot significatif ; c'est ce qu'on appelle une flexion.
Par conséquent, nous devrons ranger dans ce groupe la plupart des langues les mieux connues de l'Europe et de l'Adie, le sanscrit, le grec, le latin, l'allemand, etc., en un mot, les langues indo-européennes d'une part, et de l'autre l'hébreu, l'arabe, etc., c'est-à-dire les langues sémitiques. Nous devons combattre, à cette occasion, une erreur assez répandue : la flexion ne joue aucun rôle dans les terminaisons, par exemple, des déclinaisons latines, et rosarum notamment ne diffère de notre « des roses » que par la position différente des racines significatives et accessoires. Ainsi, les langues à flexion expriment les relations, les rapports, non-seulement par le changement de la voyelle radicale, mais aussi par le procédé des idiomes du second groupe (appelés agglomérants, composants ou agglutinants); et il est très- vraisemblable, leurs racines significatives étant du reste monosyllabiques, que toutej les langues à flexion ont été primitivement isolantes, puis agglutinantes, et que la flexion n'est qu'un perfectionnement ultérieur.
De cet examen résultent également d'autres conséquences importantes. Si les langues à flexion sont les mieux organisées et si elles ont passé successivement par deux états
plus défectueux, il faut en conclure que le langage est essentiellement progressif, variable et modiflable dans le sens d'une amélioration constante. Il faut en conclure aussi que les langues indo-européennes, pour nous en tenir aux plus profondément étudiées des langues à flexion, ont parcouru une plus grande période de leur vie que de plus imparfaites, que les idiomes agglutinants par exemple.
Mais, puisque le langage est soumis à une variation perpétuelle dans le sens de la plus juste expression des divers rapports entre les racines significatives, comment s'est opérée cette variation? Par deux degrés seulement ; de Tisolement à Tagglutination, de Tagglutination à la flexion. Or, si nous examinons le rôle des racines secondaires dans Tagglutination, nous constatons qu'il est très - différent suivant les idiomes analysés. Dans telle langue, les affixes de relation sont à peine accolés aux racines et s'en séparent on ne peut plus aisément pour former des mots indépendants, au sens précis; dans telle autre, la séparation est très-difficile et ne semble produire que des syllabes sans valeur propre significative. Enfin, le nombre des afOxes qu'on peut joindre en même temps, l'un après l'autre, à un même mot, varie beaucoup d'un langage à l'autre. Les langues, pendant leurvie, peuvent donc, à ce point de vue, voir leurs mots éprouver deux sortes de changements dans leur aspect extérieur, dans leur forme; on a appelé ces changements le développement for^ mel et la décadence formelle.
Or, un savant linguiste, Schleicher, mort prématurément en 1868, qui a complété et développé l'œuvre de Bopp,. a démontré, notamment dans l'admirable introduction de son beau livre sur la langue allemande [Die Deutsche Sprache, 2» édition, Stutlgard, 1869, in-8o, xii.348 p.),' que, si la vie des hommes se partage en deux périodes bien distinctes : celle du développement physique, qui forme la période préhistorique de l'humanité^ et celle du développement moral
(jointe quelquefois à la décadence physique), qui forme la période historique, — la môme division doit être adoptée pour la vie du langage. Il y a donc eu, dans toute langue, une période préhistorique, celle du développement formel, et une période historique, celle de la décadence formelle : la décadence formelle provient principalement de l'oubli du sens primitif des affixes relatifs et de la tendance à faciliter et à abréger la diction.
Mais cette théorie de Schleicher reçoit elle-même son complément d'un fait remarquable que révèle l'observation des langues des divers groupes, lorsque nous cherchons l'époque de' leur arrivée à la. vie historique. Quelque lointains, quelque reculés que soient à cet égard les souvenirs des peuples à langues agglutinantes, il n'est pas possible de séparer complètement ces peuples des autres, c'est-à-dire de ceux qui ont des idiomes ou plus simples ou plus perfectionnés. Ces langues ont toutes emprunté les mots indiquant un état de civilisation et de culture murale relativement avancé; elles n'offrent aucun monui;nent écrit véritablement original. Il faut en conclure que, seules, les langues du premier et celles du troisième groupe sont arrivées spontanément, par une suite logique de leur évolution naturelle, à la vie historique, tandis que les idiomes agglutinants n'y sont parvenus que le jour où ils se sont trouvés en contact avec des organismes phonétiques d'une autre espèce. C'est par le chinois que le japonais est devenu historique ; c'est par Fes dérivés du sanscrit qu'a commencé la décadence du dravidien; c'est par le celte peut-être et à coup sûr par le latin et ses descendants que le basque a cessé de croître. Pour ces divers idiomes, le développement formel a été interrompu le jour où des peuples déjà historiques ont envahi les contrées où ils se parlaient; dès lors, ils ont été soumis à une décadence formelle d'autant plus rapide que l'action des idiomes conquérants, si l'on peut
s^exprimer ainsi, était de jour en jour plus puissante et plus efficace.
C'est sur cette donnée : que la décadence des langues agglutinantes s'accomplit, que leur histoire se déroule, sous l'influence perpétuelle d'idiomes isolants ou à flexion (et, pour ces derniers, parallèlement à la décadence spéciale de ceux-ci), qu'il faut s'appuyer, croyons-nous, pour remonter au point culminant du développement formel, c'està-dire pour reconstituer l'idiome étudié dans l'état le plus parfait auquel il ait atteint de lui-même, ce qui est un des buts de la science du langage. C'est faute d'avoir compris cette situation que tant de travaux sur les langues aggluti- • nantes ont misérablement abouti, et que des échafaudages laborieusement établis se sont trouvés n'être, en fin de compte, que des constructions absolument artificielles, empiriques et d'une fragilité extrême.
Ainsi, on ne peut fructueusement, sérieusement, étudier le japonais si l'on n'a préalablement une connaissance assez approfondie du chinois. Il n'est pas possible d'avancer quoi que ce soit au sujet du basque, si l'on n'a étudié les devenirs successifs (lu latin, et spécialement du français, du provençal et de l'espagnol, dans la région pyrénéenne.
On ne saurait davantage reconstituer la langue dravidienne primitive si l'on n'a pas appris l'histoire des dialectes aryens, c'est-à-dire indo-européens, issus du sanscrit védique. Tout porte à croire, en effet, que ces idiomes agglutinants représentent le parler national primitif de l'Inde cisgangétique, antérieurement à l'époque pourtant bien reculée où les pasteurs aryens, qui chantaient les. hymnes du Rig-Vêda, descendirent des flancs de l'Himalaya pour se répandre tout d'abord dans la vallée fertile de . rindus. Mais déjà les Aryas avaient beaucoup vécu, puisqu'ils étaient parvenus à l'état linguistique flexionnel, tandis que les peuples qu'ils trouvèrent dans les régions
méridionales en étaient encore aux premières phases de l'agglutination.
Les idiomes de ces peuples, les langues dravidiennes- (ainsi nommées du mot dravi4a, qui est le nom sanscrit du Décan), sont parlées aujourd'hui par plus de quarante-sept millions d'hommes dans toute la pointe méridionale de la Péninsule indienne, depuis les monts Vindhya et la rivière Narmada (défigurée par les Anglais en Nerbuddah), jusqu'au cap Comorin. Elles sont au nombre de cinq principales ; mais on trouve aussi, dans la même région, quatre ou cinq dialectes ou langues fort peu connus et qui semblent manifestement avoir la même origine. Les cinq langues dravidiennes principales sont le Tamoul, le Télinga, le Canara, le Malayâla et le Tulu.
Le Tamoulf qui joue dans la famille dravidienne le même rôle que le sanscrit dan^ la famille indo-européenne, sous le rapport de l'ancienneté et de la pureté des formes, est la langue des 15,000,000 d'hommes qui habitent toute la plaine à l'est des Chattes, depuis Paliacate jusqu'au cap Comorin, et aussi la côte occidentale jusqu'à Trivandrum. La longue bande qui s'étend entre les Chattes à l'est et le golfe Persique à l'ouest, de Trivandrum à Mangalore, est la région du Malayâla, parlé par environ 3,800,000 Indiens. Le TulUf jadis répandu au nord du Malayâla, sur la côte occidentale, est confiné actuellement aux environs de Mangalore, et le nombre de ceux qui en font usage n'est pas estimé à plus de 300,000 hommes : c'est une langue intermédiaire entre le Malayâla (qui est seulement un très-vieux dialecte du Tamoul) et le Canara,
Ce dernier occupe le nord de la région dravidienne, embrassant le plateau du Maïssour et la partie ouest du territoire du Nizam ; on évalue à 9,000,000 le nombre des hom^ mes qui parlent actuellement le Canara, langue fort intéressante et qui, à cause de son haut intérêt linguistique, peut
être appelée le latin du dravidisme; il a conservé des formes plus anciennes et plus pures que le Tamoul même. Quant au Télinga, il termine, à Test et au nord, la série des pays dravidiens ; c'est le langage usuel de 16,000,000 d^Indiens, mais, sMl est plus harmonieux qu^aucun de ses congénères, c'est aussi celui qui a subi la décadence formelle la plus profonde.
Tous ces idiomes ont une littérature assez riche; mais, à ce point de vue, le Tamoul et le Télinga l'emportent de beaucoup sur les trois autres. La littérature tamoule est du reste la plus féconde et la plus intéressante, parce qu'elle est la plus vieille ; elle ne se montre pas seulement comme un simple reflet de la littérature sanscrite du Nord, elle offre encore, sans cesser d'être au second rang, une certaine originalité. Le Tamoiil a eu la fortune d'être, pendant de longues années, la langue de sectaires civaïstes et d'hérétiques djâinistes ou bouddhistes qui ont beaucoup écrit. Leurs livres sont les chefs-d'œuvre de la poésie tamoule ancienne; on sait qu'au contraire les ouvrages primordiaux du sanscrit sont vichnouvistes. Il faut ajouter que les documents anciens ou de quelque valeur dans les langues dravidiennes sont en vers ; le Tamoul présente ici une particularité qui sufQrait à lui donnei: la première place dans la famille : la poésie tamoule est plus pure que la prose et proscrit avec beaucoup plus de soin l'emploi des mots empruntés aux idiomes étrangers ; c'est tout le contraire pour les vers télinga, canara ou malayâla, que les mots sanscrits envahissent à l'excès.
Les alphabets dravidiens sont au nombre de quatre, car le Tulu s'écrit avec les mêmes caractères que le Malayâla. Mais ces divers alphabets se ramènent à deux types différents : le canaro-télinga et le malayâlo-tamoul. Il faut ajouter l'alphabet grantha, employé dans le pays tamoul pour la transcription du sanscrit, et qui est, en quelque sorte, pour
la forme de ses lettres, intermédiaire entre les deux types •dont nous venons de parler. Tous ces alphabets sont, du reste, incontestablement dérivés des mêmes prototypes que le dévanâgarî.
La grammaire dravidienne est d'une remarquable simplicité. Pour en donner une idée, nous allons esquisser très-rapidement les traits principaux de ses deux divisions, la phonétique, et la dérivation ou morphologie, conformément à la classification si logique, seule admise aujourd'hui par les linguistes dignes de ce nom.
La phonétique n^offre point de difficultés sérieuses. Nous ne voyons guère à signaler que deux faits intéressants : i^ la consonne r est proscrite au commencement des mois ; aussi, lorsqu'elle se trouve à cette place dans une expression empruntée, une voyelle doit-elle lui être obligatoirement préfixée; 2® les consonnes explosives douces (^f, d, b) ne peuvent commencer aucun mot, et leurs dures (k, t, p) ne peuvent se trouver seules au miliei d'aucun, ce qui oblige par exemple les Tamouls à changer eïi tandam le sanscrit dantam « dent ».
Quant à la prononciation, les seules consonnes un peu pénibles sont les linguales (dites vulgairement à tort cérébrales), et pourtant ces sons ne sont point tout à fait nouveaux à nos oreilles, car, bien prononcé, le l des finales anglaises c^le, n'est qu'une linguale. On compte cinq sons de cette espèce dans les langues dravidiennes, f, d, n, l et J ou r. Les quatre premiers se rencontrent en sanscrit ; y ont-ils été produits spontanément par suite d'une évolution naturelle, ou ont-ils été empruntés aux idiomes dravidiens? Nous ne saurions le dire, mais il est certain qu'ails sont étrangers aux autres langues indo-européennes fondamentales^ et qu'ils étaient inconnus aux anciens Aryas.
Quant à la dérivation^ quant à la déclinaison et à la •conjugaison, elle est on ne peut plus simple, et rien n'est plus
facile que de s'en rendre compte. Elle s'opère constamment à Faide de particules plus ou moins agglutinées, mais dont le sens propre est toujours présent à Tesprit des Dravi- <diens, ce qui est un signe certain de la jeunesse relative de leur langue. De là vient que leur déclinaison n'a pas un nombre défini de cas : c'est comme en français, où chaque préposition ou groupe de prépositions (jusqu'à, par, de, vers, etc.) forme, avec un nom quelconque, un cas différent. De là aussi la confusion, familière aux anciennes langues dravidiennes , entre les sufQxes nomiitaux et les suffixes verbaux. On rencontre, dans les vieux livres tamouls, des formules telles que lévarîr « vous qui êtes dieu », ou sârndâykku « à toi qui es allé », qu'on doit décomposer en têvar « dieux », et fr « vous », suffixe verbal; sâr « aller, marcher^ atteindre », n euphonique, d signe du passé, ây « toi », sufQxe verbal, k euphonique et ku « à », sufQxe nominal. Les langues dravidiennes ne connaissent pas l'article; l'adjectif, toujours invariable, n'y est ordinairement pas distinct du nom; il précède toujours immédiatement le substantif déterminé. La distinction des genres devait être primitivement inconnue ; de nos jours même, elle ne s'applique qu'aux êtres humains parvenus à un âge raisonnable : les noms d'enfants sont neutres dans toutes les langues dravidiennes, et, dans la plupart d'entre elles, les noms de femmes le sont aussi au singulier. Quant aux nombres, il ne paraît y avoir jamais eu de duel. Le verbe n'a que trois temps : présent, passé et futur aoristique ; et qu'un mode, l'indicatif, puisque l'impératif, le gérondif et le participe ne sont pas^ à proprement parler, des modes; les grammairiens lui attribuent deux voix, la positive et la négative; mais cette dernière, ramenée à sa forme primitive, se trouve être composée d'une négation, des suffixes personnels et du simple radical verbal, c'est-à-dire dérivée et secondaire.
Le vocabulaire dravidien indique une infériorité morale très-grande; on n'y trouve point de mots originaux pour les grandes entités métaphysiques : en dépit du soi-disant consentement unanime des peuples, il n'y avait, dans le pays dravidien, avant Farrivée des Aryas, ni « dieu », ni « âme », ni « église », ni « prêtre » ; il est vrai qu'il n'y avait pas davantage de « livre », d' « écriture », de « peinture » ou de « grammaire » : le mot « volonté » manque également. On n''y savait pas compter jusqu'à « mille » : la seule langue dravidienne qui possède un mot propre pour ce nombre, le télinga, le tire de la racine vé « ardeur, multiplication ».
La bibliographie dravidienne est abondante, mais nous ne pouvons indiquer ici qu'un livre , le seul ouvrage d'ensemble que nous connaissions, la Comparative Grammar of the Dravidian, par le rév. Galdwell (Londres, 1856, in-8**, viii-528 p.). Il n'y a guère qu'un reproche à adresser à son auteur, c'est de suivre beaucoup trop docilement les- systèmes métaphysiques du professeur allemand d'Oxford, Max Mûller.
Quel est l'avenir des langues dravidiennes ? Si beaucoup d'idiomes agglutinants, 'pressés de tous côtés par le* flot montant de la civilisation indo-européenne, doivent obéir à l'impitoyable nécessité des choses et succomber plus ou moins prochainement, victimes d'une inévitable concurrence vitale, il ne saurait en être de même de langues parlées encore par près de cinquante millions d'hommes. Elles ont résisté jusqu'ici à l'exemple de .la Grèce qui civilisa ses vainqueurs, elles se sont imposées aux conquérants, qui ont gardé pourtant leurs mœurs et leur culte. Quelle action pourra exercer sur elles le dialecte germanique des possesseurs actuels de l'Inde, dont tout au plus quelques milliers sont épars au milieu des cinquante millions de Dravidiens?
Il exercera, nous le croyons du moins, une influence
salutaire que n'ont point prévue, lors de la conquête, les marchands de la Compagnie des Indes. Par Tanglais, les Indiens arriveront tôt ou tard à la connaissance des droits et des devoirs individuels dont la revendication et la pratique agitent et renouvellent, depuis près d'un siècle, la vieille Europe. L'Inde instruite échappera à la domination anglaise, et déjà nous connaissons parmi ces travailleurs, que les conservateurs à outrance qualifient d'utopistes , que les hommes de combat traitent dédaigneusement d'idéologues, des esprits généreux qui songent parfois à la future confédération dravidienne dans la République des Indes.