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LES LANGUES ET LES ÉTUDES DRAVIDIENNES

Nous avons montré, dans une précédente revue, Tintérêt particulier qu'offrent à la France les langues dravidiennes, dont le nom est cependant presque complètement inconnu chez nous. Elles sont dignes d'être étudiées au triple point de vue de Thistoire, du commerce et de la science pure. Elles se recommandent au commerce, parce que ce sont les idiomes usuels et journaliers de plus de quarante-cinq millions d'hommes, parlés dans les possessions anglaises de rinde et dans nos quatre colonies de Pondichéry, Karikal, Mahé et Yanaon ; l'histoire peut tirer de leur connaissance d'utiles renseignements sur les relations anciennes des peuples de l'Occident avec les riverains du golfe de Bengale ; la science, enfin, trouve dans les langues dravidiennes un échantillon fort instructif de ces langages humains arrêtés dans leur développement, un des plus curieux exemples d'une superposition de races et de la persistance complète d'une langue encore imparfaite, survivant à la race qui la parlait.

Le langage primordial d'où se sont développés les nombreux patois régionaux dont le groupement forme les langues dravidiennes était en effet, sans aucun doute, d'une étonnante simplicité grammaticale et d'une pauvreté de vo-

' Extrait de la Républiqite française du 12 mai 1876.

cabulaire presque inimaginable. Il y avait fort peu de temps que les habitants du sud de Tlnde étaient parvenus à la condition d'hommes, — fort peu de temps relativement, bien entendu, à l'histoire générale de Thumanité, — quand un grand fait se produisit, l'arrivée des Aryas dans les plaines et leç forêts de l'extrême péninsule. C'est alors seulement que commence l'histoire de ces régions. Des Dravidiens primitifs la langue seule est restée, mutilée, altérée, envahie par l'idiome des civilisateurs, mais assez tenace, assez rebelle encore, pour avoir conservé ses caractères originaux les plus importants.

Le nom même qu'on lui donne le plus souvent aujourd'hui, ce mot de « dravidien », n'a rien d'authentique. C'est une appellation sanscrite, que nous ont transmise les brahmanes, mais on ignore comment se désignaient les sauvages du Décan avant leur premier contact avec les émigrants des climats froids du Nord. L'hypothèse la plus vraisemblable, en tout cas la plus heureuse, est celle qui suppose que le nom propre et spécial de cette race était le mot « paria » ; ce mot, dont l'orthographe correcte est par'eiya, dérive de par'ei « bruit, tambour », et a très-bien pu avoir le sens de c parleur, doué de la parole ». On sait que le nom de beaucoup de peuples n'a pas d'autre étymologie ; ce qui s'explique soit par le dédain envers les étrangers incompris, soit par un sentiment de supériorité sur le reste de la nature organisée. Le vieil Homère, le poeta sovrano de Dante, avait encore conscience de l'importance du langage comme caractère essentiel et distinctif de l'homme; car, sans langage articulé, il n'y a point d'homme. C'est pourquoi nous disions tout à l'heure que les Dravidiens étaient à peine hommes quand ils virent arriver du nord les pasteurs qui parlaient des dialectes sanscrits ; en d'autres termes, les langues des premiers habitants de l'Inde méridionale étaient encore relativement très-jeunes.

Le nombre des langues dravidiennes actuellement conservées est, on peut le dire, indéterminé. Dans la première édition, parue en 1856, de sa Comparative Grammar, M. Caldwell en comptait neuf;. dans la seconde, qui vient d'être publiée dix-neuf ans après, le nombre des idiomes congénères est porté à douze. Mais, sur ces neuf ou douze, cinq ou mieux quatre possèdent seuls une littérature, ont été écrits, et présentent à Tobservateur des monuments d'une époque plus ou moins ancienne : le tamoul, le canara, le télinga et le malayâla (ou maléolum, comme disent vulgairement les Français); quant au tulu, sa littérature se réduit à des proverbes et des contes conservés par la simple tradidion orale. Les autres dialectes dravidiens n'ont aucune culture; leur vocabulaire est extrêmement mélangé, et leur grammaire offre parfois de sérieuses difficultés à l'analyste.

Le malayâla n'a qu'une littérature secondaire assez mo-, derne et de peu d'intérêt. Le télinga est plus digne de l'attention des travailleurs, mais le canara et surtout le tamoul sont riches en compositions littéraires, soit originales, soit copiées sur des prototypes sanscrits : par originales, nous entendons écrites et pensées dans la langue du pays ; mais évidemment les idées n'ont rien d'original, puisque les Dravidiens ont tout emprunté aux gens du Nord, mœurs et religion. Il ne faudrait pas, du reste, exagérer ce caractère de secondante, si ce mot nous est permis, des littératures du sud de l'Inde ; il ne faut pas y voir seulement un pâle reflet du brillant épanouissement littéraire des cycles poétiques sanscrits, il convient d'y chercher en quelque sorte des variétés locales du mouvement intellectuel de l'Inde aryenne. Il ne faut pas comparer les écrits des philosophes et des poètes héroïques du Décan aux grandes épopées de la belle époque du sanscritisme ; il convient de les comparer aux productions contemporaines de tous les idiomes aryens de

la Péninsule. Considérés ainsi, les chefs-d'œuvre poétiques (tout ouvrage sérieux et ancien est en vers) tamouls ou canaras ne sont point sans mérite; les livres de morale tamouls, dont le plus célèbre est appelé les Kur'als (distiques) et est attribué à un soi-disant Tiruvalluva, sont, de l'avis de tous les indianistes, supérieurs à la plupart des compilations analogues. L'hérésie djâina et le bouddhisme ont occasionné dans les langues dravidiennes la production de beaucoup de livres ; la secte des adorateurs exclusifs de Çiva a, de son côté, produit beaucoup de poètes méridionaux. Sans parler des traductions dravidiennes d'ouvrages dont on n'a point encore retrouvé le texte original sanscrit, on peut, par bien des écrits de la même provenance, être initié à d'intéressants détails oubliés ou perdus dans les livres sanscrits parvenus jusqu'à nous. C'est ainsi que M. Burnell, un savant spécialiste sur les travaux duquel nous allons revenir, vient de découvrir, dans une vieille grammaire tamoule (elle est, dit-on, du huitième siècle de notre ère), les principes généraux d'une école grammaticale indienne antérieure à Pânini, le grand régulateur du sanscritisme, celle d'Indra. Le plus ancien ouvrage canara connu est environ du onzième siècle ; le plus vieux livre lélinga, du douzième; mais on a de très-sérieuses raisons pour croire que, parmi les nombreux écrits qui se sont perdus et dont il ne reste que le nom ou quelques citations éparses, il y en avait plus d'un antérieur à ceux qui ont survécu.

11 y a longtemps au surplus que les Dravidiens savent écrire. M. Burnell, dont nous avons cité le nom plus haut, M. Burnell, juge à Tanjaour (non loin de notre établissement de Karikal), qui a publié de nombreux et très-importants mémoires, dont la compétence et l'autorité s'imposent presque toujours à ses lecteurs, vient de faire paraître, sur cette question spéciale, un magnifique volume intitulé :

'Eléments of south-indian Pa/œo^frap/ij/ (in-4<*, viij-98 p., i carie et 32 planches lithographiées). Imprimé avec un soin tout spécial dans les ateliers de la mission de Mangalore> et tiré à 112 exemplaires seulement, il a été rapidement épuisé, et nous n'avons pu le consulter que grâce à la complaisance des missionnaires de Bâle qui ont bien voulu nous

^ confier ^exemplaire de leur bibliothèque. C'est à leur maison que se rattache la mission de Mangalore. Hâtons-nouâ^ de dire qu'il s'agit de missions et de missionnaires protestants ; ils comptent parmi eux un grand nombre de travailleurs distingués, qui ont déjà produit de nombreuses et excellentes contributions^ comme disent les Anglais, à la linguistique et à la philologie dravidiennes, canara et tulu principalement : nous nous contenterons de nommer ici MM. Kittel, Wurtz, Brigel, Gundert, Graeter, Metz, etc.

Mais revenons à M. Burnell et à l'histoire de l'écriture chez les dravidiens. On sait que le plus vieil alphabet, que les plus anciennes inscriptions indiennes connues, ne remontent pas à plus de 250 ans avant notre ère. Ce sont des édits ou proclamations d'un certain roi bouddhiste Piyadâsi» de la dynastie Açôka ; elles présentent deux variantes, l'une septentrionale, l'autre plus spéciale aux régions du sud. On a supposé que ces inscriptions n'étaient pas de beaucoup postérieures à l'introduction ou à l'invention de l'écriture ; il est certain que les écrivains grecs, contemporains d'Alexandre, Néarque et Mégasthènes, sont assez obscurs sur ce point. Quoi qu^l en soit, il paraît généralement admis aujourd'hui que les alphabets primitifs dont nous venons de parler dérivent de l'écriture phénicienne. La langue qu'ils ont servi à transcrire est le sanscrit; et la belle écriture sanscrite moderne, qu'on appelle le caractère dévanâgarî, vient directement de l'alphabet des inscriptions Açôka; c'est du dévanâgar! que procèdent le bengali et les autres systèmes graphiques des dialectes aryens septentrionaux.

Quant aux alphabets des langues dravidiennes, ils se présentent à Tépoque actuelle sous diverses formes qu'on peut sans effort ramener à deux principales. De toutes les langues dont nous nous occupons, quatre seulement ont une écriture spéciale. Le canara et le télinga emploient presque les mêmes caractères, remarquables surtout par leur rondeur générale; le tamoul se distingue au contraire par la prédominance de la forme carrée ; le malayâla tient pour ainsi dire le milieu, tout en se rapprochant sensiblement du tamoul et surtout d'un alphabet très ancien, dit grantha, dont les Tamouls se servent pour écrire le sanscrit; l'alphabet tamoul y est en effet tout à fait impropre : il n'a que dix voyelles et dix-huit consonnes, dont plusieurs n'ont pas leurs correspondantes en sanscrit, tandis que toutes les lettres sanscrites (cinquante-quatre) sont représentées dans les autres alphabets dravidiens. Dans aucun de ces alphabets, pas même en tamoul, Ve etl'o brefs ne sont distingués de Ve et de l'o long, ce qui est une présomption en faveur d'un emprunt de l'écriture aux gens du Nord par ceux du Sud. Ces derniers ont, dans la prononciation courante, deux e et deux o bien distincts quant à leur durée ; on sait que le sanscrit a seulement un e et un o longs. Un autre fait qui milite contre l'hypothèse d'une invention de l'écriture par les Dravidiens, c'est l'imperfection de leurs alphabetSy où certains signes ne servent à peu près à rien et où d'autres, en revanche, correspondent à deux ou trois sons très différents : en tamoul , notamment, k ei g^ t et d, p et b sont représentés par la même lettre, ainsi que ç, tch et dj et même que r* [r dur), V et d* (t et d mouillés).

Mais de l'étude historique des alphabets dravidiens résulte la preuve de leur dérivation de l'écriture Açôka. A part le tamoul, qui mérite d'être examiné séparément à cause de son originalité, les autres systèmes graphiques du sud de l'Inde ont pris leur forme actuelle au commencement du

dix-septième siècle. Mais, trois cents ans plus tôt, vers 1300, ils différaient beaucoup moins entre eux; le grantha de cette époque, le vieux malayâla, le vieux canara et le vieux télinga ont bien des traits communs. Plus tôt encore, le grantha et le malayâla se confondent, ainsi que le canara et le télinga ; les deux premiers dérivent d'un vieux type grantha en usage vers Tan 650 de J.-C, qu'il est facile de déduire de récriture qui senût, vers 350, aux rois Tchêra (côte occidentale, entre les Ghattes et la mer) à écrire leurs faits d'armes ou le détail de leurs générosités envers les temples et les prêtres. D'un autre côté, le prototype de l'alphabet canara est l'écriture des rois Tchâlukya (dans la région du centre, au nord du pays tamoul actuel), contemporaine de celle des Tchêra et se rattachant ainsi qu'elle au système dit des inscriptions des cavernes (dans la Présidence de Bombay). On ne saurait nier le lien qui unit ce dernier caractère à celui des proclamations de Piyadâsi.

Quant à l'alphabet tamoul, il résulte, d'après M. Burnell que nous suivons en tout ceci, d'une double influence : il a été formé, vers le huitième ou neuvième siècle, d'un ancien alphabet et de plusieurs signes empruntés au grantha. La coexistence de l'ancien tamoul et du grantha s'oppose à leur communauté d'origine ; aussi M. Burnell n'hésite-t-il pas à regarder le premier comme dérivé directement de l'écriture sémitique, c'est-à-dire de la même source que le caractère Âçôka, prototype de tous les autres alphabets dravidiens. L'alphabet tamoul était en usage dans la pointe sud de la Péninsule (provinces de Tanjaour et Travancore). L'emprunt direct aux Sémites, s'explique par les anciennes relations commerciales que les Phéniciens, si l'on en croit de nombreuses traditions, entretenaient avec la côte occidentale de l'Inde : mais est-il exact qu'Ophir soit l'Abhîra des bouches de l'Indus? Est-il vrai que le mot iûkiyim «paon»

du Livre des rois de la Bible ne soit autre chose que Texpression tamoule tôgei ou tôkei'i (Voyez notre article dans la Revue de linguistique, t. VI, p. 120-128.)

Un fait digne de remarque, c'est que dans le sud de Tlnde, excepté dans le pays tamoul, les inscriptions anciennes sont toujours en langue sanscrite. On cite cependant une ins> cription canara du neuvième siècle.

Outre les inscriptions sur pierre, c'est-à-dire sur les murs des temples ou pagodes, les seuls documents anciens qui soient parvenus jusqu'à nous sont transcrits sur des plaques métalliques, des lames de cuivre généralement. Tels sont les intéressants privilèges que conservent depuis le huitième siècle les juifs de Gochin. Ce sont des actes, en tamoul, par lesquels leur établissement et leur séjour dans le pays sont autorisés. Chaque acte occupe ordinairement trois lames, dont une seule est écrite des deux côtés; elle se plaçait entre les deux autres, dont la face blanche était à Textérieur, utile précaution contre les injures dû temps. Les ouvrages de longue haleine, les monuments littéraires, sont toujours sur ôles, c'est-à-dire sur des feuilles de palmier taillées de façon à avoir le plus habituellement environ cinquante centimètres de long sur quatre de large ; on y grave les lettres, dans le sens de la longueur, à Taide d'un stylet en fer, mais on a soin de ménager au milieu des lignes, à une certaine distance de chacune des deux extrémités, un espace libre où l'on perce ensuite un trou circulaire. Dans le premier de ces trous, à gauche, passe, quand les diverses feuilles d'un même ouvrage sont réunies, un cordon dont une extrémité s'attache à une baguette que l'on passe dans le second trou ; le surplus du cordon se replie autour du manuscrit, maintenu d'ailleurs entre deux planchettes de bois auxquelles on donne exactement la dimension des ôles et qui sont percées comme elles. Les manuscrits sur ôles sont exposés à trop de causes de destruction pour pouvoir

durer bien longtemps ; les plus anciens que Ton connaisse n'ont pas trois cents ans.

C'est depuis l'arrivée des Européens que le papier a commencé à être connu dans l'Inde ; ce sont les jésuites portugais qui les premiers y ont apporté ce bienfaisant instrument de la civilisation, l'imprimerie. Ici encore, M. Burnell a le premier signalé la date exacte de l'introduction dans la Péninsule cis-gangétique des presses typographiques. Les jésuites portugais paraissent en avoir établi deux à Goa vers 15^; mais, peu après, ils bâtirent un séminaire et une église sous le « vocable » de Saint-Thomas, dans le petit village d'Ambalakkâdu, voisin de Cranganore et d'Angamâli. Leurs élèves y étudiaient le sanscrit, le tamoul, le malayâla et le syriaque; ils y publièrent, en 1679, un vocabulaire tamoul-portugais, œuvre du P. A. de Proença. Mais> dès 1577, un frère lai de leur ordre, Joannes Gonsalves, avait fabriqué, à Cochin, des caractères malayâla en bois qui servirent la même année à imprimer une Doctrina christiana dans la langue du pays : c'est le premier livre indien qui ait jamais vu le jour à plus d'un exemplaire à la fois; il ne paraît s'en être conservé aucun exemplaire. En Europe, les premiers caractères dravidiens qui aient été fondus ont servi, en 1678, à donner le nom de quelques plantes dans un Hortus indicus malabaricus imprimé à Amsterdam.

Ainsi, dans l'Inde comme dans beaucoup d'autres parties du monde, la propagande religieuse a été le premier motif qui ait poussé les Européens à étudier les idiomes originaux; ainsi, les premiers livres indiens qui aient été imprimés sont des ouvrages de propagande et d'enseignement. Les catholiques, après les travaux de la mission de Goa, se sont laissé devancer par les protestants. Aussitôt, en effet, que les Anglais, les Français, les Hollandais et les Danois se furent établis sur les côtes de l'Inde, les théologiens aile-

mands songèrent à la conversion des infidèles. Le roi de Danemark recruta, en 1705, les pasteurs Ziegenbald et Plutschau; de l'université de Halle. Ils s'embarquèrent à Copenhague le 29 novembre 1705 ; le 29 juillet 1706 ils arrivaient à Tranquebar, où ils fondaient la mission danoise, premier établissement de ce genre sur la côte de Coromandel.

En 1710, on leur envoya de Halle une presse et des caractères européens et tamouls ; ces derniers avaient servi à imprimer en Europe une traduction du Symbole des Apôtres. C'est en 1714 que parut à Tranquebar la version tamoule du Nouveau-Testament qui fut réimprimée en 1758 ; une autre traduction, faite par un Hollandais, fut publiée à Ceylan en 1748 et 1759. La Bible entière, formant quatre volumes in-quarto, traduite par Ziegenbald seul, ne fut publiée qu'en 1728 ; cette première édition, car il en parut une deuxième en 1778, est devenue infiniment rare : M. Walter Elliot, ancien magistrat dans l'Inde anglaise, en a présenté un exemplaire au congrès des orientalistes qui s'est tenu à Londres en 1874.

La première grammaire tamoule est encore l'œuvre de Ziegenbald ; elle a été imprimée à Halle en 1716 et n'est pas rare. La première grammaire malayâla parut seulement en 1780 dans l'Inde. En 1814 et 1817, Garey publia à Serampoure ses deux grammaires du télinga et du canara. Quant au tulu, il n'a eu son tour qu'en 1872, grâce à M. Brigel, de la mission de Mangalore;

Trois de ces dates, 1716, 1814 et 1872, marquent bien le point de départ et les progrès des études dravidiennes. Au commencement du dernier siècle, la linguistique n'était pas née et l'on n'apprenait les langues de l'extrême Orient que dans un intérêt de commerce ou de propagande religieuse. En 1814, on les étudiait déjà pour elles-mêmes, dans rintérêt de la science générale ; mais, encore en admiration

devant la structure si parfaite du sanscrit récemment découvert, on y rapportait volontiers tous les idiomes du sud de TAsie. En 1872, la classification véritable est faite, les langues dravidiennes sont traitées comme des organismes inférieurs mais indépendants, et Ton a déjà cherché à reconstituer la physionomie générale de leur souche commune.

La grammaire comparée de Caldwell date de 1856 ; elle étudiait simultanément neuf idiomes, dont quatre, trèsincultes, offraient pourtant des particularités utiles à noter en vue de la synthèse entreprise. Dans la seconde édition de ce beau livre, les dialectes secondaires, sauvages pour ainsi dire, dont il est tenu compte, sont au nombre de sept. Cette seconde édition, de 1875, forme un assez gros in-octavo de xlii-154-608 p.; la première ne comptait que viii-528 p. : de nombreuses additions y ont été faites en effet; d'intéressantes dissertations y ont été introduites, entre autres celle sur Torigine des consonnes dites cérébrales ou linguales, essentielles aux langues du Décan, et dont, parmi les idiomes indo-européens, le sanscrit seul fait usage. A l'appendice, où ont été maintenues les très-intéressantes études sur le type physique et l'ancienne religion des -Dravidiens, et sur la classification anthropologique des parias, M. Caldwell a joint une notice sur la chronologie du royaume de Maduré et une lettre sur sa théorie émise en 1856, qui tend à apparenter le dravidîen primitif et le finnois, le turc, le mède des inscriptions cunéiformes. En d'autres termes, M. Caldwell continue à se montrer assez volontiers partisan de la théorie touranienne, dont M. Max Millier est le souteneur infatigable; elle consiste, on le sait, à regarder comme issu d'un môme type unique tout ce qui n'est ni chinois, ni sanscrit, ni hébreu ; elle n'est pas sérieusement discutable. M. Caldwell est aussi trop facilement enclin aux rapprochements de mots, et nous ne com-

prenons guère Putilité de ses tableaux d'affinilés de vocabulaires s'ils ne sont pas inspirés par une arrièrepensée d'unité soi-disant touranienne.

Nous ne voudrions pas terminer cette Revue sans dire quelques mois des congrès des orientalistes de 1873 et 1874. Le premier a eu lieu à Paris, du If** au 12 septembre 1873. Une séance y a été réservée aux langues dravidiennes; on y a lu une note que nous avions adressée, donnant la description générale de ces langues, ainsi qu'un mémoire de M. l'abbé Burthey sur une inscription tamoule ancienne ; et, sur la proposition de MM. Chavée et Textor de Ravisi, l'assemblée a émis le viœu qu'une chaire de tamoul fût créée à l'Ecole des langues orientales vivantes. Le congrès de 1874 s'est réuni à Londres, du 15 au 19 septembre ; il y a été question des langues dravidiennes, mais aucun travail vraiment important ne paraît y avoir été communiqué. Il semble que l'Europe savante se soit, à part quelques exceptions, tenue sur la réserve à l'égard de ces réunions bruyantes, fort à la mode depuis quelque temps, et dont l'abondance rappelle la chanson de Béranger : a Vite un congrès, deux congrès, trois congrès ! »

Cependant, si toutes ces fêtes, tous ces discours, tous ces compliments échangés solennellement ne sont pas sans donner prise à de sérieuses critiques, peut-être, à tout prendre, ont-ils cette utilité d'éveiller la curiosité de quelques oisifs, de quelques hommes intelligents inoccupés et d'appeler l'attention sur des études trop peu encouragées, sur des questions envisagées presque avec terreur par les gens du monde. Il n'est pourtant pas plus pénible de travailler sur le sanscrit que d'apprendre à fond le grec et le latin ; il n'est pas plus ennuyeux de prendre connaissance du chinois, du basque ou du tamoul, que d'approfondir les règles grammaticales de l'anglais ou de l'allemand. Voltaire avait sans doute raison lorsqu'il écrivait : « On court risque de

tomber dans d^étranges méprises quand, sur les bords de la Seine ou de la Saône, on donne des leçons sur la langue des pays où Ton n'a point été. » Mais nous ne considérons plus exclusivement au point de vue pratique de la parole, de la conversation, Tétude des idiomes de Tlnde méridionale ; ils offrent à notre patience bien des sujets d'étude dont seuls ou presque seuls en ce moment les Anglais se préoccupent. Un travailleur quelconque, pourvu qu'il soit de bonne foi, peut aider à la marche générale de la science. Une seule espèce de gens est à craindre, ceux dont riaient si fort Micromégas et son cqpipagnon : « Il y avait là un petit animalcule en bonnet carré, qui coupa la parole à tous les animalcules philosophes; il dit qu'il savait tout le secret...»

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