‹ Études de linguistique et d'ethnographieChapitre 9 sur 32 · DANS LES LANGUES DRAVIDIENNES · texte numérisé non relu

DANS LES LANGUES DRAVIDIENNES

Dans une petite brochure du prince Bonaparte : Ohseï^valions sur le formulaire de prône conservé naguère dans l*Église d'Arbonne^ j'ai remarqué les phrases suivantes : « Nous serions trop long si nous voulions ici faire connaître en détail tous les grains d\>r grammatical et lexical que que nous avons exploités, etc. », et en note : « Tel que le mot goiko, nom roncalais de la lune, qui nous met sur la voie de Tétymologie possible du nom de Dieu Yaungoikoa, qui pourrait sans trop d'effort être considéré comme la syncope de Yaungoikokoa, mot qui, à la rigueur, indiquerait même à présent le Seigneur de la lune. Et nous disons : sans trop d'effort, car, pour que notre assertion puisse être avec raison taxée de gratuite, il faudrait oublier le culte de la lune des anciens Basques. » Immédiatement une réflexion toute naturelle m'est venue : Est-il bien utile de regarder Yaungoikoa comme une syncope de Yaun-goikoko^ « le seigneur de la lune »? Si goiko signifie « lune», Yaungoikoa doit se traduire « le seigneur lune », et dans ce cas, il faut admettre que c'est la lune elle-même qui était l'objet du culte des anciens Basques.

On ne manquera pas d'objecter qu'aucun témoignage his-

» Revîie de Linguistique, t. III, p. 294-306.

torique ne vient à Tappui de cette opinion ; on ne manquera pas de rappeler le passage suivant où Strabon semble accorder aux ancêtres des Basques actuels une religion toute spirituelle; en ajoutant, il est vrai, que les cérémonies du culte s'accomplissaient surtout pendant la nuit, lors de la pleine lune : hioi hï toùç KaXXaVxoùç âOéouç ^aai, TOÙ( 81 Kikilîripaç xa\ toùç npoaî6po\)ç teov ôfjK^peov auTOtç âv(ovûfJLCi> Tivt 6ew [Ousiv] xaîç :ravaeXTÎvoiç vixtwp izpo twv ttuXcSv, Tîavoixteuç tI )(^opeueiv xat ;cavvuyfl^eiv (III, IV, 16). Quoi qu'il en soit, entre les deux explications du mot Yaungoikoa, je n'hésite pas à adopter la plus simple ; et, pour moi, s'il est j^ vrai que goiko a signifié et signifie « lune » en basque, les

anciens Euscariens m'apparaissent comme des êtres fort peu civilisés, possesseurs d'une religion très-rudimentaire et toute matérielle.

On sait quelle importance était donnée à la lune par les peuples anciens : « La lune qui se détache comme une aiguille éclatante sur le sombre cadran du ciel, était appelée, par les premiers pères du groupe aryen, l'astre qui mesure, le mesureur du temps ; car le temps a été compté par les nuits, les lunes et les hivers avant de l'être par les jours, les soleils et les années. » (Max Millier.) Je ne rappellerai pas la parenté de rnoorif month, p.T[v,p.TÎv7), menais, etc. ; mais je dirai qu'en tamoul, à part le mot emprunté au sanscrit mâdam ou mâsam, il n'existe que deux formes du mot « mois », madi et tingdl, qui toutes deux sont des noms de la lune très-usités. En basque, mois se dit ilahethe^ qu'on explique généralement par ilargi-bethe « lune-pleine », ilargi « mourir-lumière » étant le nom ordinaire de la lune.

J'ai soumis cette explication de Yaungoikoa au prince Bonaparte, qui m'a répondu : « Nous ne partageons pas cette manière de voir, qui oblige à admettre d'une manière un peu trop gratuite que goiko « lune » signifie non-seulement lune (ce qui est certain), mais aussi Dieu (ce qui ne

peut se prouver par Fusage d'aucun dialecte). » J'ai répondu à mon tour : « En traduisant Yaungoikoa par le seigneur lune, je ne prétends nullement que goiko signifie Dieu, Dans ma pensée, goikoa serait « celui d'en haut », c'està-dire purement et simplement la lune que les Basques anciens auraient remarquée parmi les divers astres qu'ils voyaient au-dessus de leur tête^ sur le ciel, en haut. Je m'explique du reste ce culte par les raisons suivantes : La nuit n'est-elle pas la source de mille frayeurs pour les. enfants et les sauvages^ Or la lune dissipe ces frayeurs en venant chasser l'obscurité ; donc il est assez naturel que des peuples primitifs Paient regardée comme un être bienfaisant et qu'ils lui aient rendu un culle. Point n'est besoin que goiko signifie Dieu, s'il est le nom de l'objet adoré. »

Cette explication de Yaungoikoa a le malheur de contrarier l'opinion généralement reçue. Tous ceux qui ont écrit sur le basque (et il importe de rappeler que la plupart de ces écrivains sont des prêtres catholiques) ont posé comme un fait incontestable que de tout temps les Basques ont eu une religion spirituelle, et invoquent comme preuve décisive le âv(dv;S(ijci> Tivi 6£b> de Strabon. Goiko signifie proprement «d'en haut», aussi la signification naturelle de Yaungoikoa « le seigneur d'en haut » a-t-elle donné lieu à beaucoup de dissertations enthousiastes sur le monothéisme et le spiritualisme originels des Basques. L'abbé Darrigol dit : « Le nom que le Seigneur s'est donné, au livre de l'Exode, chap. m (Eyjeh et de là Jéhovah) est sans contredit le seul nom digne de son être ; mais après ce mot ineffable, comme s'expriment les Juifs, après ce nom tout divin, auquel nul autre ne peut être comparé, notre expression Jaincoa est tout ce qu'on peut dire de plus significatif. En effet... il se peut... que Jaincoa soit le même nom que Gainooa (celui d^en haut) : antonomase énergique, expression plus sublime que tous les superlatifs employés par les

Grecs, les Latins, les Français, etc., pour remplacer le nom propre de Dieu. Quoique cette étymologie ne soit nullement forcée, nous ne balançons pas à lui préférer celle que nous suggère la prononciation du mot Jaincoa, usitée dans les provinces espagnoles : Jaongoicoa ou Jabe-^n^goicoa (le bon maître d'en haut). Quoi de plus philosophique! » [Dissertation, p. 25-26.)

Le mot Yaungoikoa est en effet plus usité en Espagne qu'en France ; les Labourdins disent Yainkoa ou Yinkoa; les Souletins Jinkua (j français). Je ne cherche pas à expliquer ces divers mots, qui ne sont peut-être que des abréviations, des contractions du premier; j'ai voulu seulement indiquer ici une signification originelle possible de Yaungoikoa,

En somme, il n'y a pas en basque de mot simple signifiant spécialement Dieu^ car yaun, souvent employé dans ce sens, veut dire proprement « seigneur, maître » ; les 6tymologisles du pays le décomposent même, ainsi qu'on l'a vu ci-dessus, en yabb^n « maître-bon » ^ Il est intéressant d'examiner si les peuples qui parlaient les langues dravidiennes étaient plus avancés à ce point de vue que les Euscariens antiques.

Les vocabulaires tamouls donnent avec le sens de « dieu.

' Ceci ne veut pas dire que je sois disposé à approuver les étymologies ultra-fantaisistes proposées par la plupart des basquU sants locaux. Il est arrivé dans mes mains, ces jours derniers, une feuille manuscrite, où je copie ce qui suit pour rédificatiôn des lecteurs de la Revue : « Les garçons appellent leur sœur arreha^ c'est-<à-dire seconde Ève^ nom donné naturellement par les garçons premiers nés d'Adam et d'Eve à la première fille qui naquit d'eux ; c'est une seconde Eve, dirent-ils, arra eha. — Seme^ fils, tire évidemment son origine de Sem^ fils de prédilection de Noé et modèle des bons fils. On comprend que les descendants de Noé, dans le désir que leurs enfants fussent des sem (c'est-à-dire des bons fils), aient aimé à les appeler de ce nom, sem^ semé! » • "

— sa —

divinité » les mois suivants : amarary 'pavmavaT, puUêlir, an^ar, umbar, imœynvar, vihudar, vânôr, ilêgar, pulavar, vinnor, amudar, âdittar, mêlôr, œyar, surar, iîrttar, uyamilaltavar, anangu, sûr, puttêl, kadiavul, té, iéyvardam, téyvam, auxquels j'ajouterai sâmi, ko et ir^œvan. Les autres langues congénères ne nous offrent aucun mot nouveau purement dravidien. De la précédente liste il faut en effet tout d'abord écarter amaror-r (amara), andia-r (and&), vibuda-r (vibudha), t-lêgcnr (1 êkha), amurfo-r (amuda), âditta-r (âditya), sura-r (sura) et tirltorr (tîrtha), qui sont de simples transcriptions du sanscrit. Il faut également mettre décote pannavar « les faiseurs, les créateurs», vânôr et vinnôr «ceux du ciel », mêlôr «ceux d'en haut», uyarni" lattavar «ceux du monde supérieur», qui sont des mots visiblement composés et formés postérieurement à la conception de ridée de Dieu. Examinons les douze mots restants :

1° Putlêlir, pluriel de puttêl {littéralement « vous qui êtes dieu »), paraît formé de pudu « nouveau » (varié en puttu devant une voyelle) ^ et d'un mot inconnu * ; puttêl, en effet, a non-seulement le sens de «dieu », mais aussi celui de « nouveauté ». 2^ Umbar, qu'on traduit généralement « les bienheureux », est aussi employé par opposition à ambar « ce lieu-là » et à imbar ^ « ce mon4e, ce lieu-ci »,

> Les formes adjectives des noms de qualité, terminés eu u avec une des six consonnes que les grammairiens tamouls appellent dures, peuvent, devant une voyelle, ou allonger leur voyelle radicale ou doubler la dernière consonne ; dans les deux cas. Vu final est élidé: a.insiptidu «. nouveau » devant ilœ « feuille n produira puttilœ « feuille nouvelle » ; pasu — ilœ^ pdsilœ ou patchilœ « feuille verte » ; vér'u — ilœ, véft'ilœ « simple feuille », etc.

* J^incline à croire que beaucoup de mots dravidiens dont l'analyse paratt impossible ont été formés par le procédé contractif familier aux idiomes de TAmérique et au basque.

' Les Dravidiens ont trois pronoms démonstratifs : a pQur

pour signifier « air, élévation, place moyenne », et c'est son sens le plus naturel : Tair apparaît en eflet aux yeux des enfants et des simples comme interposé entre la terre et la voûte étoilée ; employé religieusement, umbar désignerait donc uniquement les habitants de Pair, du ciel ; ce serait un synonyme de vânor et vtnnôr (vân et vin signifient à la fQis « air » et « ciel »). 3^ Pulavar, de pulam « science, connaissance», signifie principalement «( les savants » et est le plus souvent employé avec le sens de « poètes » ^.

4® Imceyavar ou imœyâr veut dire « ceux qui clignent de Tœil » *; les Indiens entendent par là que les yeux divins ne sont jamais fermés par le sommeil. 5^ JSyar correspond exactement au basque yauna et signifie « les seigneurs^ »; il est d'un usage courant dans la conversation et s'applique aux' personnes respectables, aux princes, aux rois, aux brahmes, etc. 6® Anangu et 1^ Sûr signifient principalement a crainte, afQiction » et représentent Dieu comme Fétre redoutable par excellence.

S^ Ka^avul, Ce mot est le plus important de tous; c^est celui que les missionnaires catholiques emploient de préférence. Il est formé de ka4a et de uj, avec v euphonique. Ul signifie proprement « intérieur » ; mais, comme la vie se manifeste par des mouvements à l'intérieur du corps, ul a

les choses éloignées, i pour celles qui sont proches, et u pour les intermédiaires. Ce dernier pronom u est aujourd'hui tombé en désuétude.

1 La racine de ce mot est-elle la même que celle des suivants, où Ton entrevoit une racine presser sur? pulâX^ pulavu « chair, odeur de chair »; puli « tigre »; pulœ « viande, chair »; pul « herbe, bassesse » ; pula « infériorité, asservissement » ; — ptUa a refusei*, bouder » ; ptUambu « se lamenter, sangloter » ; pular a se flétrir » ; pullu « serrer, embrasser ».

* Ci. pour Ja racine ; imœ « cligner de Tœil » ; imir « résonner, retentir, se presser s, Hmij a résonner, retentir ».

3 Sans doute ^^an; a seigneur » n'est que le développement de Tindéfini œ « dieu, roi, mattre », allié probablement à œyatn « doute, hésitation, crainte, aumône ».

pris le sens de « existence »; de là est formé le défectif un4u a il y a, il existe ». Le sens de ka4a va être déterminé par Texamen de quelques mots congénères : ka4a « passer, franchir, éloigner » ; ka4i « se fâcher, détruire^ couper, mordre »; ka4u a voler, arracher »; kaffu « attacher »; ka^u a violent, sévère, amer » (d'où ka^ugu « moutarde »). Ces mots ont la même forme dans les diverses langues dravldiennes. De ka4a « passer, franchir » \ienika4cil « mer » (malayâla katal, tél. et can. ka^lu) et ka^an (m. katam^ can. kafa) «obligation, devoir, dette ». Ces divers mots dérivent donc probablement d'une racine signifiant presser «ter; ka4a doit avoir le sens de u au-dessus n et kaiavul eist littéralement « être suprême ». Mais dans les anciens poèmes, ce mot est aussi bien appliqué aux rois qu'aux dieux. 9° Ir'œvan' ou plutôt ir'œ (forme plus ancienne, indéfinie ^), signifie « roi, prince, maître », et ne s'applique qu'exceptionnellement à Dieu '.

10® Sâmi, 11® tê ou têvu^ 12<> téyvatn ou téyvadam sont empruntés au sanscrit (svâmin, dêva, dâiva), mais ils n^ont pas été seulement transcrits, ils ont été altérés : un certain nombre de mots sont dans le même cas .et ont subi Voilera-iion phonétique, cf. u4açfu (loka) ; a-^asu (râja); mœnda^ tnânda, mâni^a (manusyaj, etc. ^e pense que tous ces mots ont été les premiers que les Tamouls ont pris aux In-

' 11 est probable qu'avant Tiiivasioa aryenne les Dravidiens ne connaissaient pas la distinction des genres. Beaucoup de noms actuellement pourvus de terminaisons masculines en an et neutres en atn^ ont en tamoui des formes anciennes indéfinies : arasu « roi », tévu « dieu », tr'or « prince », etc. Souvent même, dans les vieux poèmes, on voit des sujets masoulins ou féminins suivis, à la troisième personne, de la forme neutre du verbe, qui: est probablemeat l'ancienne et unique fetraie, générale, et indéfinie.

* Cf. pour la racine: tr'a«e mourir, passer, marché]^ — abaisser, anéantir »; ir'u « briser, casser » (d'où ir^u «e fin »); ir^u-^u a être serré, comprimé»; i'rm « répandre, jeter » td-oiH iV«?« tribut ») ; ir'dn (malayâla) « seigneur! »

diens, à Tépoque même où leur civilisation s'opérait sous rinfluence de ces derniers; plus tard, à Tépoque littéraire, beaucoup d'autres mots ont été empruntés, mais ceux-ci ont été simplement transcrits ; la prononciation même n'a pas toujours changé (par exemple on écrit sanam et Ton prononce djanam); c'est ainsi qu'à côté de ulagu, arasu, etc., on a eu u-lôgam, v-râsa^ etc. Les mots ainsi transcrits ont toujours été distingués des mots purement dravidiens dans les grammaires et vocabulaires taquouls, télingas, etc.; en tamoul on appelle les premiers va^amoji « mots septentrionaux » et les seconds ténmoji « mots méridionaux ».

En résumé, il n'existe pas de mot purement dravidien qui exprime l'idée de Dieu avec la netteté de deus, par exemple; beaucoup de mots signifient également u prince, roi, maître, dieu » ; beaucoup d'autres, employés avec le sens de dieu^ sont des appellatifs qui n'ont pu être formés que lorsque les Dravidiens ont été convaincus de l'existence d'un être surnaturel et qu'ils se sont fait une idée de ses attributs. Cette croyance a dû être l'un des premiers effets de la civilisation apportée dans le sud de l'Inde par les Aryas. Aussi ne dirai-je pas, comme M. Caldwell [Comparative Grammar, p. 78), que les anciens Dravidiens « reconnaissaient l'existence de Dieu, qu'ils qualifiaient de ko ou « roi », titré réaliste qui. est inconnu à l'orthodoxie hindoue », et qu' « ils élevaient en son honneur un temple qu'ils appelaient kô-il « maison de Dieu ». Je ferai remarquer que kô-il (écrit kôyil ou.kôvil)^ qui n'a plus aujourd'hui que le sens de « temple, église » ^ est généralement employé dans les anciens poèmes avec le seiis de « palais, maison royale ». M. Caldwell ajoute, du reste : « Mais je ne puis trouver aucune trace du culte qu'ils lui offraient... Ils n'avaient pas

1 C*est le lieu de rappeler que gudi, en canara et en télinga, signifie actuellement a temple », tandis qu*en tamoul kudi a seulement le sens de « maison. Habitation ».

de prêtres héréditaires ni d'^ichles, et ils semblent n'avoir eu aucune idée du ciel ou de V enfer, de Vâme ou du péché, » Je citerai encore le passage suivant (p. 79) : « Leur état d'ignorance intellectuelle se révèle principalement dans les mots qui se rapportent aux opérations de Tesprit. Leurs seuls mots pour esprit étaient le diaphragme (le f pTjv des Grecs antiques) et Vintérieur. Ils avaient un mot pour pen-sée, mais ils n'avaient pas d'autres mots distincts de celui-là pour mémoire, jugement ou conscience; ils ne possédaient . aucune expression pour volonté. Pour exprimer la volonté, > il leur aurait fallu la périphrase suivante : « ce qui, à Finit térieur, dit : je vais faire ceci ou cela. » Je crois donc que, avant l'arrivée des Aryas dans le draviia, les habitants de ces belles contrées étaient des sauvages complètement athées; il serait intéressant de chercher à se faire une juste idée de leurs mœurs, leur élat social, etc. : ce sera pour moi l'objet d'un travail qui ne pourra être complet que lorsque l'étude comparée des vocabulaires dravidiens m'aura permis de séparer tout à fait l'élément sanskrit, de reconstituer la forme primitive des mots simples, enfin de distinguer les mots composés naturellement ou ceux simplement calqués sur des composés aryens.

La courte étude qui précède a fait voir que les Dravidiens, avant de se trouver en contact avec la branche indienne des Aryas, n'avaient probablement aucune idée religieuse. Les Basques, lors de leurs premiers rapports avec les Romains (et il est essentiel de remarquer que cette époque est de beaucoup postérieure à celle de l'arrivée des Aryas dans le sud de l'Inde), devaient être plus avancés; ils auraient cru découvrir dans la lune un être supérieur à l'homme et lui auraient rendu un véritable culte, très-simple du reste. Mais, quand même la traduction « le seigneur lune » serait fausse, quand même ^ot/co ne signifierait pas a lune » et que Yaungoikoa serait uniquement « le sei-

gneur d'en haut »>, je prétendrais encore que nul n'aurait le droit d'affirmer que les peuples qui ont parlé le basque n'ont jamais eu qu'une religion spirituelle. Personne n'ignore que, au moins dans les langues aryennes, les mieux étudiées et les mieux analysées de toutes, les idées abstraites sont exprimées par des mots dont la signification originelle est matérielle, sensible; il n'y a point deux catégories de mots, les uns pour les choses de l'esprit, du cœur, etc.^ les autres pour celles de la nature. Que doit-on conclure de là?

Le linguiste qui fait de la science sans idée préconçue, sans parti pris, sans se préoccuper d'arriver à un résultat donné, et qui cherche dans le langage l'histoire de la pensée, acquiert dans l'étude des langues la conviction que l'humanité a progressé considérablement depuis ses origines : de l'ignorance la plus grossière, elle s'est élevée aux théories métaphysiques les plus transcendantes, les plus éthérées; il est irrévocablement acquis aujourd'hui que plus on remonte aux commencements du langage, plus on le voit se réduire, se simplifier, et plus on voit disparaître les mots exprimant des idées abstraites.

La linguistique vient ainsi en aidé à la géologie et à Vethno^^phie, dont les découvertes confirmaient déjà, en partie, les anciennes traditions qui nous peignent l'homme uniquement occupé à satisfaire la faim qui le dévore,

quum frigida parvas

praeberet spelunca domos ignemque laremque et pecus et dominos communi clauderet umbra ; sllvestrem montana torum quum sterneret uzor frondibus et culmo vicinarumque ferarum pellibus, haud similis tibi, Cynthia, nec tibi, cujus turbavit nitidos exstinctus passer ocellos, sed potanda ferens infantibus ubera magnis et saepe horridior glandem ructante marito.

(/ut>., Sat. VI, V. 4-10.) Bayonne, le 18 juin 1869.

LA REUGION DES J'AINAS '

" On a beaucoup étudié, en Europe, la philosophie et la religion orthodoxes de Tlnde ; on a aussi beaucoup étudié le bouddhisme. On s*est fort peu occupé du çivaisme et du j^âinisme. J'ai pu me convaincre, par Tétude de la littérature dravidienne, que, dans le sud de Tlnde au moins, ces deux religions ont eu une très-grande importance ; elles ont lutté violemment Tune contre Tautre, elles ont conquis, l*une après Tautre, la presque totalité des Dravidiens : il n^y a jamais eu beaucoup de vâifnavas dans le sud de Tlnde. Aussi ai-je cru intéressant de résumer ci-après les doctrines des J^âinas, J'ai entremêlé ce résumé de citations d*écrits originaux tamouls. J'ai consulté, outre mes souvenirs personnels, les Kur'als de M. Ellis (Madras, 1822, ïnA^) où Tillustre tamuliste, si prématurément enlevé à la science, a consacré quelques pages remarquables aux doctrines ties J'âinas. Je me suis beaucoup servi aussi d'un article en tamoul rédigé, en 1841, par un professeur indien, Sâstram- «yar, qui était j'dina, et publié par M. Bower dans Tintroduclion de « The chintà-mani, first boock. Madras, 1868, în-8o ».

Les J'âinas croient à Téternité du monde : il a existé de tout temps, il n*a été créé par personne et il ne sera jamais détruit (quelques sectaires disent pourtant qu'il sera détruit par un déluge dans le sixième yuga). L^univers est d'ailleurs divisé en trente-huit mondes : le plus inférieur est Vadhô^

' Rstue de Linguistique^ t. III, p. 906-327.

gati; puis viennent les sept narakonlôkas « enfer »; au dessus sont les dix pavanorlôkas « purgatoires » ; puis vient la terre, divisée en trois mondes (inférieur, moyen et supérieur) et renfermant deux autres mondes, le vi-yantra-lôka « monde des démons » et le vidyârdhara-lôka « séjour des Vidyadharas ». Au-dessus de la terre est le jyôti-lôka « monde lumineux», région des étoiles; au-dessus encore sont les seize dêvorlôkcLs « séjour des dieux », après lesquels se trouve le (xham-indra-lâkaf séjour d'Indra, chef des dieux. Au sommet de Tunivers est enfin le môkfa-lôka, où réside Têtre suprême, le seigneur de tous les mondes^ que les J'^àinas ai^peWeni anâdi'Siddhar'paramé-^thi « le sage, sans commencement, qui est au sommet ».

11 était nécessaire de donner la nomenclature précédente avant d'exposer le principe fondamental de la religion des J'âinas; on comprend mieux,- après Tavoir lue, la marche des âmes vers le but suprême.

Les âmes sont éternelles; depuis Téternitc, elles sont unies à des corps formés d'une matière très-subtile, mais dont elles doivent se débarrasser complètement. Malheureusement, dans leur course à travers l'espace, elles revêtent des enveloppes de plus en plus grossières ; c'est seulement après d'immenses efforts et à la suite de nombreuses pérégrinations qu'elles peuvent se purifier. Mais elles ne se séparent complètement de la matière que quand elles arrivent au môkçorlôka; à ce moment, de jîvâtmâ qu'elles étaient, elles deviennent paramâtmâ.

La paramâlmâ n'est plus soumise aux lois, c'est-à-dire aux imperfections de la nature; aucun changement ne peut l'afifecter: elle ne souffre d'aucun mal et ne se souille d'aucune faute. Elle est plongée dans un bonheur immense qui est le résultat de son indifférence absolue. En cet état, elle n'est pas l'égale de Dieu, elle est Dieu lui-même; c'est-à-dire que toutes les âmes qui arrivent au monde suprême se con-

fondent en une seule substance, et cette substance est Dieu» C'est là le but suprême {gati), le môkça « absorption », appelé aussi par les écrivains tamouls vî4u « la maison », et pêr'u « le gain^ le but ».

Pour arriver au môkça, il faut que Tâme soit dans un état complet cPindifTérence ; il faut qu'elle ait échappé au bien et au mal, qu'elle ait détruit complètement Vaciivité (en tamoul vin'œ) qui est la seule cause de nos bonnes ou de nos mauvaises actions. Quand nous avons fait plus de mal que de bien, nos âmes vont souffrir dans Fun des mondes infernaux; quand nous n'avons fait que le mal, elles reparaissent sur la terre sous une forme animale; quand le bien domine, elles vont jouir d'un bonheur relatif dans les inondes divins. Quand le bien et le mal se contre-balancent, nous renaissons sous la forme humaine, comme il est nécessairement arrivé maintes fois à chacun de nous, car le nombre de nos vies passées est incalculable, et nous ignorons combien de fois encore nous pourrons renaître. Les moralistes tamouls ont trois mots remarquables pour exprimer la destinée des âmes : ils appellent immœ « cet étatrci » la vie actuelle ; mar'umœ « l'autre état » la vie future, celle qui suivra la vie actuelle; ummœ « l'état intermédiaire », la vie passée, et plus spécialement la vie immédiatement antérieure à la vie actuelle ; celle dont, par conséquent, nous sentons journellement l'influence. En effet, le bien que nous avons fait ou le mal que nous avons commis pendant sa durée ne manquent pas de porter des fruits nombreux. Sommes-nous heureux? c'est que nous avons accompli, dans la vie précédente, de bonnes actions. Un malheur nous frappe-t-il? c'est évidemment l'effet d'une mauvaise action de nos vies passées. Cette influence des anciennes actions ^ forme le point capital du sys-

' On la désigne en tamoul par les mots t(J« antiquité », ûjvin*(e « actions passées », pajavin'œ « actions anciennes », que les die-

tème, qui est, on le voit, une sorte de fatalisme; mais il est en notre pouvoir, par notre conduite, de rendre agréable ou amer le destin qui nous attend dans la vie future. Cette croyance est commune aux J^âinas et aux Çâivas, leurs ennemis et leurs rivaux. Les textes ci-après rendront parfaitement claire, nous Tespérons, la conception des Indiens .

« Tel, lorsqu'on coupe le pédoncule d'un nénufar, un fil le suit inséparable; telles, quand nous quittons nos anciens corps, nos mauvaises actions s'attachent inséparables à nos âmes, les embrassent, les entourent, les suivent, entrent où elles entrent, et allument le feu de la souffrance infinie.

« Quand, devenus des hommes à l'esprit vertueux, nous avons été charitables envers notre prochain, nos anciennes actions accompagnent nos âmes comme l'ombre suit l'oiseau et sans qu'une seule manque; telles que la précieuse

tionnaires traduisent généralement par « destin » ; mais cette dernière signification s'applique mieux a vidi (skr. vidhi) et à mur^œ « ordre, succession, tour ». Dans son commentaire latin sur \e6Kur''als^ Beschi explique ainsi la théorie indienne qui nous occupe: « Non me latet vocem ûj, cui ego divinorum decretorum significationem tribuo, ab aliis usurparî pro pajamn*œ^ quod significat opéra antiquitus facta., neque ignoro eosdem humanarum rerum vices tribuere operibus antiquitus factis,siyeboni8f sive malis,pro effectuumdiversitate; dicunt enim, virumprobum pauperem esse, ob peccata quse antiquitus patravit (sive anteqnam nasceretur in alia generatione, uti Tamulenses stulte putant, sive postquam natus est in adolescentia vel pueritia), quœque adhuc non luit ferendo supplicium iis debitum ; virum vero improbum felicem esse, ob virtutes quœ antiquitus exercuit, et pro quibus adhuc prsemium iis debitum non retulit ; atque, eodem modo, virum industrium ac indefesse laborantem pro divitiis acquirendis, cil acquirere in pœnam peccatorum veterum; virum vero omnino ineptum atque pigrum sine uUo labore divitem evadere in pr»mium veterum virtutum ; ita ut quidquid vulgus malam fortunam aut bonam fortunam appellat, id ipsi refundant in opéra antiquitus facta. »

vache (kâmadhénu) qui produit tout, elles nous procurent tout ce qui est Tobjet de nos désirs. » (Sinddmani.)

« Je n^ai pas su rendre les honneurs convenables à mes hôtes et aux sages vQrsés dans Pétude des anciens livres sacrés; je pensais que d'autres choses que mes actions bonnes ou mauvaises m'appartenaient. Mais est-ce que les maisons que j'ai habitées, les épouses que j'ai aimées, mes enfants, ce corps même, m'accompagneront? Après la mort» je serai plongé dans un enfer cruel ou bien, pendant d'autres vies, je souffrirai au milieu de la plus profonde misère. » (Kâçikân4a.)

« Le jeune veau conduit au milieu de plusieurs vaches est capable de trouver sa mère et de s'attacher à elle; les anciennes actions précédemment faites ont une semblable pro* priété pour trouver celui qui les a faites et s'attacher à lui.

« Ceux qui ont la grandeur du palmier perdent tous les jours leur grandeur et deviennent pareils au tin'œ (panicum italicum) ; leur éclat diminue : quelle cause en chercher si ce n'est le produit des actions passées?

« Ceux qui non-seulement ne sont pas ignorants, mais savent ce qu'il faut savoir font des choses blâmables : ô prince do frais rivage dé la vaste mer d'où le vent rapide apporte une odeur de poisson, c'est à cause des anciennes actions.

« Sur la terre aux eaux abondantes, personne ne désire le produit des mauvaises actions ; que l'on désire ou non celui des bonnes actions, il est difficile que ce qu4 doit arriver passe sans nous atteindre. » [Nâla4iyâr^ xi, s. 1, 5, 8, 9.)

Aussi ne convienMl pas de se désoler quand un malheur nous frappe :

« L^efifet des bonnes actions précédemment faites n'est pas trop faible, n'est pas trop fort, n'arrive pas mal à propos, ne reste pas plus qu^il ne faut et ne se trouve que là où il faut : aussi, quand le bonheur est détruit, à quoi sert la douleur? » [Nâlaiiyâr, xi, 10.)

« Naître et mourir sont le résultat de nos actes ; la prospérité et la ruine sont dans la nature des choses, tu as (pu) le voir ; les chagrins et les joies sont étrangers à la pure sagesse. Enfant, tu as bien tort (de pleurer), ô toi dont les bras sont ornés de bracelets I

• Si Ton veut compter nos vies passées^ le nombre des grains de sable que touche la mer est insuffisant. Séparément, nous sommes nés dans toutes ces vies bornées, nous avons marché, et nous arriverons au but suprême sans nous rapprocher. Notre union n'aura duré que deux jours, dans ce palais : il ne faut donc pas pleurer. » (Sindâmani, i, 269-270.)

La race humaine seule peut aspirer au môkça; pour y arriver, les dieux sont obligés de renaître sous la forme humaine. Aussi faut-il plaindre vivement ceux qui ne profitent pas de cette bienheureuse forme, si difficile à obtenir et à conserver. Cf. les passages suivants du prahhu-lingalîlâ tamoul, poème çivaïste :

« A quoi sert la forme (humaine) à celui qui vit incertain, sans penser à obtenir uniquement son salut, en évitant les naissances aux douleurs multipliées et en pratiquant les diverses vertus difficiles à Taide de ce corps long à obtenir et auquel il est cependant arrivé? C'est comme si Ton versait dans une fente du sol le lait qui devrait n^étre mis quadans des vases d'or.

« Il n'y a point de plus grande illusion que celle de l'homme qui vit inutile et jouissant, sans se fatiguer pour pratiquer la vertu, par attachement au corps qu'il craint de faire souffrir. A l'aide de ce corps qui périt aussi vite que l'éclair, il pourrait cependant arriver au bonheur et à une forme indestructible! — dit l'habitant du frais bosquet fleuri. » (Ch. xi, s. 12-13.)

Quelle est donc la morale des J'âinas? Le but suprême étant le môkça, . les hommes doivent tendre à la destruction de l'activité et s'efforcer d'atteindre à cet oubli absolu du bien

ai du mal nécessaire pour la délivrance des âmes. Aussi l^ascétisme est-il en grand honneur chez les J'âinas, qui regardent comme imparfaite la vie conjugale, source de tant d'actions bonnes ou mauvaises. Il y a par suite chez les J'âinas un grand nombre de pénitents; le nighantu de Man^ala^ pur*i(f a en compte trois espèces : XQSsaumyas, lesi/d^oset les digambaras (II, s. 3). Ces derniers, appelés aussi éâranas, sont censés être parvenus à se débarrasser de tous désirs, de tous besoins matériels; aussi, ne portent-ils aucun vêtement et méprisent-ils toutes les convenances ; ils se retirent loin de la société, dans les bois, où ils vivent solitaires et silencieux. Leurs mérites sont tels que le nighaniu déjà cité ajoute : « Les huit espèces de éâranas qui peuvent, quand ils le veulent, entrer dans Feau, dans la terre ou dans le ciel, sont les plus grands des samanas, » (II, 4.) Samana ou correctement çi^amana est un autre nom des J'âinas. On divise encore les religieux j'âinas en digambaras, dont nous venons parler; en çvêiâmbaras, qui habitent plus spécialement le nord de Tlnde et sont toujours, comme Tindique leur nom, vêtus de blanc, et en raktâmbaras qui habitent plus spécialement le sud de Tlnde. Les raktâmbaras sont vêtus, non de rouge, mais de jaune-orange foncé, comme tous les dévots çâivas et vaiçnavo^ des mêmes régions : cette couleur est produite par une espèce d'ocre appelée en tamoul kâvi (skr. ka^fâya). Dans notre siècle dégénéré, dit plaisamment M. Ellis, il n'y a plus de digambaras. Tout religieux j'âina est désigné sous le nom de yoga ou yati; un J'âina non religieux est un çrâvaka (tam. sâvagan').

Les devoirs des çrâvakas sont résumés dans les strophes suivantes :

« Le meurtre, le mensonge, le vol, Tamour, Tavarice sont les cinq grands (péchés) ^

' ' Par atnour^ les Indiens n'entendent ici que Tamour adultérin ou incestueux ; tout autre amour, du moins chez .ceux qui ne sont

« Se jeter du haut d^une montagne, entrer dans lesdammes, ^e baigner dans une rivière, c^est ce qu^on appelle les illusions mondaines.

« Adorer ceux qui sont susceptibles dMllusion, de partialité, de colère, c'est la folle illusion religieuse.

« Vénérer ceux qui sont dans les voies impures, c^est la sottise de Thérésie.

« Fournir (au prochain) la nourriture, les médicaments, le logement et tous les soins nécessaires, tels sont les quatre devoirs {d'un chef de maison). » (Arungala séppu,)

« Donner aux pauvres et aux pénitents ; ne jamais regarder réponse d'autrui, éviter le mensonge, se garder de jamais tuer, ne manger qu'après avoir donné [au prochain) à manger; vivre ainsi, c'est mener la vraie vie domestique.

« Celui qui ne pratique pas l'hospitalité, qui n'est pas généreux, qui n'aime pas les hommes vénérables, qui n'évite pas le péché, on dit qu'il souille la vie domestique. » (i4r'anér'ir^âra,)

Les devoirs des yatis sont indiqués dans les vers ci-aprês:

pas religieux, ne leur a jamais paru coupable. — D^autres listas des cinq grands péchés mettent Vivresse & la place de ravariceet la colère au lieu du mensonge.

• C'est cette dernière opinion que nous avons suivie dans la strophe suivante, composée à Karikal en 1861, et où nous com^parions ces grands péchés aux cinq terrains des Indous :

Ar^aviyamanattardgiyarunholœkkurinc^ittaiïdi, .,.t tur*aviyafpor^umœUêrméVfogtiSin*appàlœnindi, . . ,p

pur'aviyat*kdmamullœkalavén'umartuUimpô gi

inar'aviydnéydcflvœgdvaragâdikkadàlutsirvd m

« Devenus des hommes à Tesprit vertueux, nous franchirons le pays montagneux du meurtre pénible ; nous traverserons le désert de la colère amassée sur le char de la patience propre à la pénitence ; nous voyagerons dans le bois de Tamour dont la nature est extérieure, et dans le terrain fertile du vol ; et sans nous arrêter au rivage désolé de Toubli ( ivress ey, nous arriverons dans Tocéan du but suprême. »

• « S'abstenir entièrement des cinq grands péchés, dont le premier est le meurtre, c'est la dévotion la plus parfaite.

a II faut s'abstenir absolument de toute relation avec les parents, de la colère et de tout attachement. » (Arungalor' séppu.)

« La vérité, la patience, le respect, la dévotion, la retenue, la justice, Tabandon de tout objet possédé, le renoncement, Iff bienveillance, Fabslinence immuable; avoir ces dix vertus, c'est la qualité essentielle.

« Grandir en science pure, éviter l'orgueil menaçant, suivre avec la plus ferme constance la voie où sont vaincus les cinq sens, protéger les êtres en vie et faire fleurir la sagesse (c'est le devoir du religieux). » (Ar'ornérH sdra.)

Le plus grand crime aux yeux des J'âinas, c'est le meurtre, qui n'est permis chez eux dans aucun cas, car ils ne font pas de sacrifices sanglants ; ils ont à cet égard le précepte ahimsârparamâ-dharmmai. Ils poussent même le scrupule jusqu'à s'interdire l'usage des légumes et des productions de la terre qui peuvent contenir un germe vital, tels que les racines, les fruits récemment cueillis, les grains récemment coupés ; cependant cette défense n'est pas obligatoire pour les çrâvakas.

Il y a trois espèces de çrâvakas : lejaghanya, qui, absorbé par les affaires terrestres, pratique à peine la religion ; Vulla/ma, qui, quoique marié, se conduit à peu près comme un yaii; et le madhyama. Le groupe des madhyamas comprend la grande majorité des J'âinas non religieux. Voici, d'après M. Ellis, le tableau des obligations imposées au madhyamorçrdvaka :

Il doit avoir une foi absolue en J'inéçvara ou Arhat, le seigneur du triple monde (terrestre] ; il doit être plein de zèle pour la propagation de la vérité ; il doit regarder la vertu comme une amie et le péché comme un ennemi ; il doit bien comprendre la différence entre le séjour parmi les

dieux et le môk^a; il doit, en récitant ses prières quoti» diennes, le matin, à midi et le soir, offrir des libations d'eau (ârghya) seulement à Têtre suprême qu'adorent toutes les créatures vivantes ; il doit pratiquer quatre sortes de pénitences : l^ne jamais sortir du pays qu'il habite; 2® faire vœu d'accomplir de bonnes œuvres; 3^ jeûner tous les deux jours et honorer les religieux ; 4^ jeûner aussi complètement que possible aux quatre lunaisons, c'est-à-dire le 8® et le i¥ jour de la lune, ainsi que les jours où elle est pleiae et nouvelle. Il doit avoir un souci médiocre pour les richesses mondaines. Il doit éviter les diverses espèces de peurs (celle de ce monde et des autres, celle de son incapacité, celle de la découverte de ses pensées, celle de la mort ou de la maladie). Il ne doit pas désirer vivre plus ou moins longtemps. Il ne doit pas jouer, manger de la viande, boire des spiritueux, fréquenter les courtisanes, chasser, séduire la femme d'un autre, et voler; car ce sont là les causes de la souffrance. Il ne doit pas non plus offrir des libations d'eau au soleil ; se baigner pendant les éclipses ; adorer le feu ; s'incliner devant une vache ; consacrer des pierres précieuses, des véhicules ou des armes ; se baigner dans la mer et les rivières, en croyant laver ainsi ses péchés ; consacrer des remparts de terre ; se suicider en se jetant du haut d'une montagne ou en s'élançant dans les flammes ; adorer, pour en obtenir certains dons, des dieux accessibles à la haine et à l'affection ; regarder comme la vraie voie celle où marchent les hommes engagés dans le tourbillon de vie, absorbés par la cupidité et amenés à détruire des créatures vivantes ; manger le fruit du fîguier, du lâultipliant, de Yarasu (râj'a, ficus religiosa), du kôli [autre espèce de ficus], de Vilandœ (jujubier], du pu4al (trichosanthes anguina], du surœ (eucurbita lagenaria), ainsi que le ganjâ (cannabis indica), l'opium, les oignons, Vassa fœtida, l'ail, le radis, le champignon a^aWottô cam;>e5/m^ etc., qui contiennent tous des

animalcules. Enfin, il ne doit .pas considérer comme dieux ceux qui ne le sont pas, comme gourous ceux qui ne le sont pas, comme principes de la nature ceux qui ne le sont pas^ et il doit se garder soigneusement de trois choses : quitter sa ville natale, donner à d^autres des armes ou des outils pouvant servir à tuer des êtres en vie, sacrifier trop aux sens, soit en se parfumant ou en écoutant de la musique, soit en mangeant dos mets délicats ou en fréquentant la société des femmes belles. — On ajoute à ces recommandalions celles de ne pas boire de miel, de ne boire que de Teau filtrée et de ne rien manger pendant la nuit, parce qu^on pourrait sans s'en douter avaler des animalcules.

Ce ne sont là que quelques-uns des préceptes de morale relatifs aux çrâvakas, car si on voulait les énumérer tous, les J'âinas prétendent qu'on en compterait douze mille.'

Quant aux recommandations relatives aux pénitents, ellea sont innombrables. Mais aussi eux seuls peuvent atteindre au môha auquel n'arriveront jamais ni les soudras, ni les animaux sans raison, ni les dieux, ni les êtres infernaux, ni les femmes. Quelques docteurs cependant admettent que les .femmes peuvent dépasser le svarga. En général, les Indiens ont une triste opinion de la plus belle moitié du genre humain. On lit dans deux des principaux livres j'âinas tamouls :

it Même si, à l'aide du fil de l'affection, on réunit les fleurs des douces paroles jointes au sandal des désirs amoureux, et si, pendant tout le jour, on ne cesse d'en couronner les jeunes femmes, leurs yeux et leurs cœurs suivent des étrangers : c'est la nature des égales de< la gazelle. ^

« Ce qu'on appelle femme, écoute bien, n'a point de dignité, ne considère pas la naissance, ne possède pas intérieure^ ment d'idées justes, est doué d'un esprit jo^ille fois changeant. Qu'on lui mette dix pièces de monnaie dans la main,

— lOô —

et la fHle même d^Indra, amollie comme une masse débourre qu^on approche du feu, suivra (le premier vçnu}.

« Celles qui meurent quand leur mari meurt ; qui souffrent (quand il souffre); qui, pendant son absence^ ne s^ornent point de fleurs et Tattendent, tout en larmes, avee leur seule beauté, sans prononcer même le mot amour; celles qui adorent leur mari les mains jointes, sont pareilles à la déesse de la fleur mielleuse ; elles empêchent que le mari ne soit infidèle. » (Sindâmam, vu, 40-42.)

« Celle qui sait particulièrement obéir au moindre signe de son mari, garder la modestie digne de louanges, ne pas convoiter à Tinstant même tout ce qu^elle voit, chasser Tabsence de désirs en ne faisant rien de ce qui lui est défendu ; celle-là est vraiment femme.

« Si i^^le remplit bien ses devoirs, si elle marche droit, si elle fait sans impatience ce quMn lui dit de faire, si elle obéit sans répliquer, le mari aimera et vénérera son épouse et prendra plaisir à la parer.

« Toutes sont ignorantes, mettent au monde des enfants et ont des faiblesses spéciales à leur sexe. Si elles ne mangent qu^après avoir donné (aux pauvres de la nourriture) autant qu^elles le peuvent, si elles accomplissent tous leurs devoirs domestiques, si elles pratiquent fermement la vertu, elles mériteront d^être appelées femmes.

« Si la femme et le mari unis d^amour ne vont pas Pun et Pautre d'accord, le char superbe de la vie domestique, tiré d'un côté et de Tautre, ne marche pas, trébuche, s'arrête.

« Si Ton évite le péché, si Ton accueille bien les hôtes» la vie domestique est meilleure que la pénitence ; la délicate belle, à la superbe guirlande, est excellente si elle sait bien traiter les hôtes et si elle ne réplique pas.

« Habiter ailleurs que son mari, aller dans la maison des autres (hommes), fréquenter de mauvaises femmes sans chas-

teté, aller à d'autres villes ornée de ses bijoux, se moatret* dans les fêtes publiques» se mortifier; tout cela détruit rh<Mh ."^eur d'une (femme) aux beaux bracelets.

il La mort suit, brandissant sa massue, la (femme) aux larges yeux tranchants comme des glaives, qui, lorsque son mari est parti pour la ville voisine, se baigne dans de Teau de safran, peint ses yeux vifs comme des cyprins, et chasse les insectes ailés du nuage de sa chevelure. » {Ar*cH%é'ri9dra.)

On connaît le célèbre çloka :

nâgnis trpyati kâffhânâm nâpagânam mahôdadhify nântakas sarvvabhûtânânam pumsâm vâmalôéanâ^ ^

La pensée exprimée dans la strophe tamoule suivante n^est-elle' pas plus juste?

a Toutes les belles seraient bonnes Naturellement si les forts ne les perdaient pas ; et beaucoup d'hommes auraient plus de sagesse, si les femmes ne leur faisaient pas perdre le bon sens. »

Quant à Tétre suprême, anâdisiddha-paramêsthi , il a, disent les J'âinas, mille huit noms sacrés, dont les principaux sont : arhat (transcrit en tamoul aruga),jina, vâma buddha^ mal, etc. Les trois mondes terrestres Tadorent. Sla science est si grande qu'elle s'étend à la fois à toutes les choses sensibles et insensibles, à ce qui a été conçu et à ce qui ne l'est pas encore, aux mondes et aux espaces. Il a le pouvoir de donner la connaissance de la pure doctrine et à tous les êtres en vie, sans s'aider de l'esprit, de la parole ou du corps, et il le fait par pure générosité, sans aucun motif personnel. Il n'a le pouvoir de rien créer ni de rien protéger. Il n'est sujet ni à la naissance ni à la mort. Sa sagesse, son intelligence, sa puissance et sa félicité sont infinies. C'est lui qui,

1 a Le feu ne se rassasie point de bois, ni le vaste océan de fleuves, ni la mort de toute espèce d'êtres, ni d*h6inmes lea [femmes] aux beaux yeux «.

pour rendre heureux tous les êtres, a révélé, à Torigine, les douze Védas primitifs. Il est sans commencement et sans un* Il a évité les cent quarante-huit karmas. Il a déclaré que les Védas, les Mondes, le Temps, les Ames, le Karma et le Dharm^y sont, comme lui-même, étemels et impérissables. Il n'éprouve jamais ni haine ni amour. 11 est assis à rombre d'un açôka (uvaria longifolia) couvert de fleurs où le miel abonde; il tient d'une main les dharmaéakras; il ombrage l'univers de son triple parasol orné de la pleine lune ; il a quatre visages sacrés qui ont la couleur de la mer en furie; son corps est parsemé de mille huit taches de têmal; les dieux et les mortels sont prosternés à ses pieds de lotus.

Les qualités esseirtielles de la dnrinité sont au nombre de huit; elles sont énumérées dans les strophes suivantes:

<« Quel est celui qui possède, avec l'infinie sagesse, l'Intelligence, la puissance et la félicité infinies; qui n'a pas d'âge, qui ne connaît pas d'obstacle? C'est le seigneur de ce monde.

« La sagesse imparfaite, l'intelligence obscurcie, la faiblesse et les illusions, l'âge, le nom, la race, les obstacles multipliés, voilà les huit défauts; quel est celui qui en est exempt? C'est le seigneur de l'univers. » [Nighanfu, xii, 74-75.)

Les huit défauts indiqués ci-dessus et leurs dérivés forment les cent quarante-huit karmas qu'Arhat a évités et auxquels, à son exemple, les hommes doivent échapper avant de s'absorber en lui. Les karm^is sont éternels, comme là matière qu'ils accompagnent, mais ils n'aflectent point nécessairement à jamais les âmes, qui peuvent s'en débarrasser. C'est, disent les J'âinas, comme l'obscurité qui a précédé la lumière, car la lumière est venue dans l'obscurité et non l'obscurité dans la lumière; et, une fois arrivée, la lumière ne peut plus céder la place à l'obscurité. Dans leurs

diverses étapes, les âmes sont plus ou moins sujettes à ces karmas; les êtres infernaux souffîrent de tous ou seulement de quelqiies-uns, mais alors à Texcès; les végétaux et les animaux, dont Torganisme est imparfait, les éprouvent presque tous beaucoup plus vivement que Thomme. Mais le sage j'âina, s'il persévère, ne tarde pas à s'en débarrasser, .et le saint Digambara, en quittant le monde, arrive tout droit au môkfa, — C'est le mot karma, traduit en tamoul par le mot vin'œ \ qui a été rendu par « Tactivité » dans plusieurs passages de cette étude ; les J'âinas comprennent sous ce nom l'ensemble des actions, quelles qu'elles soient.

Les J'âinas rendent à Arhat un culte tout platonique, car, au milieu de son bonheur ineffable, il ne saurait s'occuper des affaires de ce monde. Il ne peut aider personne à acquérir la perfection, mais il a révélé la vérité et il s'offre aux méditations des hommes. Voici deux belles hymnes, tirées du poème épique j'âina Sindâmani :

« Ceux qui ne célèbrent pas de leur langue, en répandant

des fleurs mielleuses, le prince des dieux le prince des

dieux au triple parasol^ dont la couleur est celle des vagues qui se gonflent (et qui est assis) sous Vaçôka aux fleurs parfumées, n'arriveront pas au monde du bonheur suprême.

« Ceux qui ne chantent pas sans cesse les pieds de lotus de celui qui a l'infelligence parfaite..... qui a l'intelligence parfaite sous son triple parasol, qui a la couleur de l'océan, le réi qui a vaincu les cinq sens redoutables, n'arriveront pas au monde du ciel.

«1 Ceux qui n'adorent pas, en exerçant leur langue, celui qui a la couleur de la mer furieuse et qui réside sous Vaçôka toujours fleuri, n'arriveront pas au monde du bonheur su-

' Ce mot vin'œ est celui dont les grammairiens tamonls se servent pour désigner le verbe.

préme.... Ceux qui n'arrireront pas au inonde du bonheur suprême courront^ flotteront dans le mal de Tactivité, repoussés par le dieu aux huit attributs. » (vi, 66-58.)

« Tu as révélé les Védas éternels ; tu aimes à recevoir une p^.uie de fleurs, tu connais le chemin de la justice; tu es le prince de la certitude incomparable; tu dois être appelé le Seigneur ; fais-nous briser les liens de Taffection, nous qui adorons les lotus de tes pieds au milieu de Tocéan des naissances amenées par nos fautes.

« Tu as méprisé les amères naissances; tu éprouves une félicité unique; tu as renoncé au monde incertain; tu es le prince de la certitude illimitée ; 6 roi glorieux à la citadelle d'or, dis-nous le moyen de nous sauver, à nous qui errons au milieu des machinations de Tennemi et qui sommes plongés dans Tocéan des passions des sens.

a Tu possèdes les trois mondes ; tu habites dans la citadelle aux remparts d'or brillant; tu as la toute-puissance; tu es adoré par tous les dieux ; 6 va*ste océan sans vagues de la vertu, personne n'a pu te comprendre, tu résides à Tombre fraîche du triple parasol et tu dresses ton sceptre puissant qui interdit le meurtre. » (v, 77-79.)

Arhat, le dieu suprême, est formé par la réunion des âmes parvenues au môkfa, parmi lesquelles on distingue particulièrement celles des vingt-quatre tîrthakas ou thirlhankaras qui ont apparu successivement sur la terre pour révéler les livres sacrés et les dogmes de la religion. Voici les noms de ces vingt-quatre personnages: Vrtabha, Ajita, Sàmbhava, Abhinandana, Sumati, Padmaprahha, Suparçiva, C*andraprabha, Pu^padanta, Sitala, Çriyamasa, Vasapujya, Vimala, Ananta, Dharmâ, Santhi, Kunthu, Arha^ Mali, Mumasvrata, Nanti, Nêmi, PârçvanâihcL, Vrddhyamana, — Les J'âinas disent que le système Çâiva fut inventé sous le premier tirthankara et le système Fdifnava sous le treizième ; mais c'est à l'époque du vingtième

que les sacrifices sanglants furent faits pour la première fois et que les temples de Vifnu et de Çiva furent bâtis. L^apparition du vingt-troisième, ParçvanéUha, coïncide, ajoutentp-ils, avec l'établissement du mahométisme. Les <!astes avaient été établies avant le promis tirlhankara.

Les J^âinas reconnaissent les diverses divinités de rindd, Çiva, Vifnu, Btahma, Ganêça, Subrahmanya^ etc., et admettent leurs légendes, parce que, disent-ils, les Védas ont déclaré que tous ces dieux ont été de pieux disciples des Hrthankaras, Ce sont donc des serviteurs d'Artiat et ils ont ^roit à un certain culte. Ils habitent les seize mondes supérieurs; leur chef, Indra, estseul'dans un monde particulier où ne pénètrent que les âmes destinées au môkfa. Les autres, qui ont fait le bien, mais sans élriter absolument les •effets de Taclivité, restent parmi les dieux. On y jouit d'un bonheur relatif, mais ce n'est point là une position désirable : les dieux ont encore un corps, source de souffrances nombreuses; ils ^nt une tâche fatigante à remplir; -sans cesse ils courent à travers les mondes, où ils vont aider, encourager, protéger, conseiller les êtres, etc. Cf. la strophe suivante du Sindâmani :

a Les dieux eux-mêmes sont réprimandés par les dieux supérieurs; ils reçoivent respectueusement leurs ordres; ils «exécutent ce que leur ont commandé leurs parents illustres; leur souffrance est grande. Naître dans la douleur, c'est encore souffrir. Tout est souffrance, femme, pour ceux qui ont un corps. »

Les temples j'âinas sont très-simples ; ils contiennent seulement la statue de l'un des Hrthankaras : les fidèles doivent faire le tour du temple, saluer l'image, lui offrir des fleurs ou des fruits (cf. Sindâmani, v, 76 ; vu, 52) et répéter des mantras qui consistent uniquememt en saluts à Arhat, aux sages, aux dévots, etc. On a vu plus haut que les J'âinas prient trois fois par jour : le matin, à midi et le soir.

M. Bower cite la prière du matia suivante : JééhÂmi kkama, samno bandiyon, jo man jayê niçyayê; mathêna vandâmi, quHl traduit ainsi, d'après Wilson : « Je demande pardon, Seigneur, pour votre esclave, quelques mauvaises pensées que la nuit ait pu produire. — Je salue de la tête. »

Les principales villes habitées par les J'âinas sont Tiriinar'unkoniœ, Dipanko^i» Siffâmûr, Pérumaniur et Râjamahêndra dans le sud de Tlnde ; KâMipura, TiruparuUikkun'd'a, Pélikula, Mûdupaltirœ, Seringapatam (Çrtrangappaftana), Kanaghiri et RcUnaghiri à Touest; J'amamêdaghiri, V'Uyulâscda, Bénarès (Kâçi), Pâpâpiiri^ Sambdpuri, Urjayantaghiri, Patna (Patand), J'éya-pura, J'ôtipura, Delhi et Golldptira, au nord. A cette énumération donnée par récrivaiatamoul,.M. Bower ajoute, en note : « Il y a environ quinze familles de J'âinas à Madras : ils sont maîtres d'école ou marchands. Il y a également des familles j'âinas à Royapura, au Mont, à Dalaveram, Madaveram, Pondichéry et Tandjaour (Ta^jdvûr), Ils ont un temple à Chiitamoor {SiVVdtnûr), à trente milles (48 kil.) à l'ouest de Pondichéry, dédié à Singapurinâda (Simhorpuri-ndtha), Ils ont aussi une pagode à Perrul. »

Ils ont des couvents à Delhi, Gk)llapura et ailleurs. On sait qu'il y avait même anciennement des monastères de femmes et que des femmes se réfugiaient dans les bois pour faire pénitence, seules ou plusieurs ensemble (cf. Sinddmani^ i, 347 et suiv.). Les directeurs de ces établissements ont des drapeaux, des éléphants, des palanquins, des chevaux, etc. Les pénitents n'ont en propre que des vases pour mettre l'eau et des plumes de paon.

Les J'àinas disent que leurs douze Védas se sont perdus parce qu'on ne les a jamais écrits et qu'ils se transmettaient seulement de bouche en bouche, mais qu'il en reste des traces, des fragments, dans les ouvrages actuellement exis-

tants, dont les principaux sont : en sanskrit, le Mahâpu^ râna, le Trilôkasâra, le Gàmatasâra^ le Padârthasâra, le Ratnakaran4aka, le Dharmaparîkfa, le antâmani^ le CûiomAxai, le Mérumantrapurâna , le NtlcJcêsivdda,. VAmara, le Çâka0yara, le Nayaéakra, le Sabdabhangiy \eDhavala, le Vijaycuihavala, le Mahâdhavala, le St(6d- (i/tani, etc.; en tamoul, le Sinddmani^ le Si2^dman»> le Nilakêsivâda, le MammêgcUœ, le Nâla4h les Kur'aly. le Nighantu, le Nan'n'ûl, le Mêrumantrapurdna, VArungalaséppu, VAr'anér'isâra, etc. Les livres j'âinas forment environ la moitié de la littérature tamoule; ces ou* vrages sont d^ailleurs les plus anciens, les mieux écrits, les plus originaux.

L'époque pendant laquelle les J'âinas ont dominé dans le sud de rinde, où ils ont laissé (notamment dans le Maïs* sour) des inscriptions et des monuments, est appelée par M. Caldwell Tâge d'Auguste de la littérature tamoule. M. Bower place Tépoque de leur influence entre les sixième et douzième siècles de notre ère, mais il ajoute quUls existaient avant le cinquième siècle^ D'après les légendes indiennes, ils ont été très-puissants dans le royaume du Pâû4i (Maduré) depuis Virapântfiya, cinquième roi, jusqu'à Kûnapân4iyo, soixante-quatorzième et dernier roi. Ils ont fait une guerre impitoyable aux bouddhistes et ont été, à leur tour, très-cruellement traités par les çivaïstes : Kûnapdn4iya, qui avait été j'àina, fut un des plus ardents persécuteurs; il alla jusqu'à faire empaler ses anciens coreligionnaires. Le tiruvilœyd4€Upurdna et d'autres purdnas tamouls secondaires racontent leurs longs et sanglants démêlés avec les çivaïstes, les miracles par lesquels ceux-ci les convainquirent d'erreur, etc., etc.

J^ai négligé dans le résumé qui précède un grand nombre de détails que les J'âinas regardent comme essentiels, mais qui m'ont paru tout à fait secondaires, comme par

exemple les dimensions quUls attribuent à la terre, leurs idées sur sa conGguration et sa constitution, leur division du temps, leurs légendes historiques, etc. Les doctrines des çâïvaHsiddhântas offriraient seules un luxe pareil de détails accessoires. Cette multiplicité d'hypothèses tientrelle essentiellement aux cultes en question, ou bien est-elle duo à Tesprit naturellement rêveur des Dravidiens modernes, incapables de considérer les choses de haut jeft en grand, peu enclins au raisonnement scientifique?

Dans son ensemble, la religion des J'âinas se présente avec un tel caractère que M. Bower, qui est avaht tout un missionnaire anglican, s'écrie douloureusement : « On ne peut nier qu'une religion qui n'enseigne pas la vérité sur l'existence d'un dieu personnel, créateur de tout, et père de tous; qui ne parle pas de l'individualité, de l'unité et de la fraternité des hommes; qui ne montre pas clairement la nature du péché et le moyen de s'en guérir, n'est pas du tout une religion. »

En se plaçant à un autre point de vue que M. Bower, il convient, pour juger le j'^inisme, d'examiner sa morale et sa théorie sur la destinée de l'homme. Les J'âinas préconisent Fabandon du monde, l'éloignement de la société, et, dans des termes plus sévères que l'apôtre chrétien, l'horreur du mariage et de la famille. Le vrai fidèle, indifférent à tout ce qui constitue la raison d'être de la vie, plongé dans une immobilité silencieuse et solitaire, ne doit songer qu'à cet être mystérieux, éternel, infini, égoïste, auquel il aspire à se réunir; sa vie doit s'écouler inutile et sans laisser de traces. Heureusement, dans la pratique, peu de J'âinas ont été capables de suivre ces recommandations; ils ont plus ou moins compris les instructions de leurs 'prêtres. Comme dans toutes les sociétés organisées^ et d'une manière plus tranchée peui^tre que dans d'autres parties du monde, la religion a été daûs l'Inde l'apanage du petit nombre ; pour

la grande masse, elle n'a été qu'un drapeau imposé à la naissance ou embrassé par calcul. De même que la plupart des Européens de nos jours dont, à leur insu, les actes contredisent souvent les doctrines religieuses et qui n'ont guère de leurs cultes respectifs que l'étiquette, de même, tout en prétendant croire à l'influence des actions sur la yie future et à l'absorption en un dieu abstrait, la grande majorité des J'âinasadû se conformer uniquement à la seule morale réelle : ils ne l'ont pas d'ailleurs trop mal entendue, si nous en jugeons par les conseils à l'usage des çrâvakas que nous avons cités et où la charité est si bien enseignée. Mais sans doute, là comme ailleurs, plus même qu'ailleurs, puisque l'Inde est depuis longtemps en retard sur l'Europe, il a dû y avoir parmi eux un grand nombre d'individus qui n'ont pas compris leurs intérêts véritables.

Quoiqu'il n'admette pas un dieu personnel et actif, le j'ainisme ne diflTère donc pas essentiellement des autres religions connues ; comme elles il a eu ses idoles, ses doctrines inflexibles, son intolérance cruelle, ses prétentions exorbitantes, ses saints, ses martyrs, ses persécuteurs. Mais il a eu au moins un mérite, celui de proclamer, comme un principe fondamental, qu'aucune puissance surnaturelle n'agit sur l'homme. Le fatalisme des J'âinas n'est qu'un écart d'imagination ; supprimez la métempsycose, et de leur théorie il restera cette idée, qui contient un grand fond de vérité, que des seules actions bonnes ou mauvaises dépend le bonheur ou le malheur de la vie.

Bayonne, le 22 septembre 1869.

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