ÉTUDES DE LITT. IG
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u a nom William Shakspeare; et ils sont tous deux du «( même comté et presque de la même ville, tous deux « vraiment fameux dans leur genre , bien qu'il ne soit «c pas séant à la gravité et à la sagesse de votre seigneurie « de fréquenter les lieux où ils ont Fbabitude de charmer « l'oreille du public. Leur supplique a pour objet de « n'être point molestés dans leur profession , qui leur « sert non-seulement à se soutenir et à faire vivre leurs « femmes et leurs familles (étant tous deux mariés et «< de bonne réputation), mais à secourir aussi les veuves u et les orphelins de quelques-uns de leurs camarades « décédés. »
Lord Ellesmere, s'il n'allait pas aux spectacles publics, avait, quelques années auparavant, fait jouer par Burbage et sa troupe la tragédie â*OtheUo à son château d'Harefield, où, dans l'été de 1602, il reçut en grande pompe la reine Elisabeth et sa cour. Soit souvenir de cette époque , soit influence de la recommandation présentée, soit enfin que Shakspeare eût plaidé sa cause et soutenu les franchises de Black-Friars avec cette intelligence des termes de la loi qu'on a remarquée dans quelques-unes de ses pièces , lord Ellesmere parait avoir donné raison aux comédiens contre la ville. On le voit par un efibrt qu'elle fit, peu de temps après, pour acheter ce qu'elle n'avait pu détruire. La négociation échoua, comme le procès. On peut conclure seulement des offres de la ville et des prétentions de la comédie que Shakspeare était , après Burbage, le plus intéressé
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dans Black^Friars^. Il demandait, pour son droit de propriété dans le mobilier du théâtre et pour quatre parts de sociétaire, la somme considérable alors de t ,400 livres sterling.
11 parait qu'indépendamment de son influence sur le théâtre de Black-Friars , Shakspeare fut encore chargé, par le roi Jacques , de la direction d'une troupe particulière destinée aux amusements de la cour. Ce prince fut charmé des prédictions flatteuses pour les Stuarts d'Ecosse introduites dans la terrible tragédie de Macbeth ; et il écrivit, dit-on, au poète une lettre de sa main pour Fen remercier. On peut douter de Tanecdote. Hais un contemporain dont le témoignage n'est pas équivoque , Ben Johnson , atteste l'estime du roi pour le poëte : « Doux cygne de l'Âvon^ s'écrie-tnil, quel spec- « tacle ce fut pour nous de te voir apparaître dans nos « eaux , et prendre, sur les bords de la Tamise, ce vol « heureux qui charmait Élisa et notre roi Jacques I » J'imagine cependant que le docte souverain devait préférer les pièces de Ben Johnson, toutes chargées d'imitations du latin et du grec. Shakspeare avait surtout pour lui le suffirage public^
< New Particulan re^rding ihe works of Shakspeare, firom ii Payne Collier. 1836.
* « Sweet swan of Avon» whal a sight il were To see thee in our waters yet appear; And make Uiose flights upon the banks of Thames^ Thaï 60 did take Eliza» and our James. »
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Quoique attaqué souvent par les allusions de Ben Johnson et de Fletcher, il vivait en amitié avec eux et d'autres lettrés du temps , entre autres le docteur Donne, célèbre par Tamertume de ses satires. On se réunissait au club de la Sirène, et on s'y raillait librement. La lutte était souvent assez vive entre Ben-Jobnson et Shakspeare. Le premier, dit un contemporain , semblait un lourd et solide galion d'Espagne, assailli par une frégate vive et légère. <> Que de choses nous avons vues <t naître à la Sirène! Que de mots nous avons entendus, « si fins et si remplis d'une subtile flamme , que chacun , « en les lançant, semblait avoir mis dans un trait son « esprit tout entier! » Yoilà comme un écrivain du temps , affilié de la Sirène , peint ces libres entretiens où s'égayait Shakspeare , entre les noirs fantômes d'OfAeZ/o et du jRoe Lear,
Le poète , en s'éloignant de la jeunesse , en descendant au fond de cette vallée des ans dont parle Othello, n'était pas devenu insensible à d'autres plaisirs c[ue ceux du cluh de la Sirène, « A trente-cinq ans j'aimais encore , >» a dit Montesquieu. Shakspeare aima plus tard ; et , dans ses sonnets , qui sont , à tout prendre , les seuls mé* moires de sa vie , il se plaint de vieillir en se laissant tromper. t< Croyant faussement qu'elle me croit jeune , « dit-il , bien qu'elle sache que les meilleurs de mes « jours sont passés , j'ajoute foi naïvement à sa langue « menteuse, et des deux côtés on fausse la vérité. >» Quand cinquante ans arrivèrent cependant, le poëte,
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dans toute la force de son génie y dit adieu à ces beautés qui lui cachaient son flge , et , se dégageant de la direction du théâtre » il partit pour Stratford , où quelques années auparavant il était allé marier sa fille Suzanne , et avait planté , dans le jardin de New^Place , un mûrier longtemps célèbre. Selon toute apparence, c'est dans Tannée 1614 que Shakspeare quitta ainsi tout à fait Londres ; car, depuis lors , il n'est plus nommé comme propriétaire du Globe; et, cette année même, Fletcber donna sur ce théâtre sa comédie de la Dame dédaigneuse, od le monologue d'HamIet et les dernières paroles d'Ophélie sont malignement parodiés.
Shaskpeare , rentré dans sa ville natale , auprès de sa femme , si longtemps et si souvent quittée , et de ses deux filles, semblait destiné à jouir du repos dans une heureuse aisance : mais ce repos fut court ; et il en est resté encore moins de souvenirs que des autres années du poète, n fut, dit-on seulement, bien accueilli des gentilshommes du voisinage , alla quelquefois à la taverne de Stratford, et fit une épigramme sur un de ses voisins , riche et vieux gentilhomme , fort de ses amis , mais un peu usurier. On voit encore , par les actes publics du temps , qu'il eut un procès avec la commune de Stratford pour une question de clôture, et qu'en 1616 il maria sa seconde fille Judith , qui avait passé trente ans. Cette même année, le 23 avril, jour anniversaire de sa naissance, Shakspeare mourut, à cinquante-deux ans révolus. Ce même jour 23 avril 1616,
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expirait un autre moraliste inventeur, Cervantes , vieux et pauvre , et près de sa dernière heure implorant pour sa famille , par une lettre qu'il n'acheva pas , les aumônes de son protecteur, le comte de Lémos. '
Shakspeare, quoique la mort paraisse Tavoir surpris » laissait un testament écrit de sa main, « en parfaite tt santé de corps et d'esprit , » dit-il au commencement de cet acte daté du 25 mars 1616. Dans ce testament fait au nom de Dieu , il déclare d'abord qu'espérant et croyant avec c^itude participer à la vie étemelle , par les seuls mérites de Jésus-Christ son sauveur, il confie son &me aux mains de Dieu son créateur, et son corps à la terre, d'où il est formé ; puis il dispose , en bon gentilhomme anglais , de son bien, assez considérable pour le temps. Après avoir complété la dot de sa fille Judith , fait divers legs d'argent et de meubles à sa sœur Jeanne , aux enfants de sa sœur et à quelques amis, donné dix livres sterling aux pauvres de Stratford, il laissa la grande part de ses biens, sa maison et toutes ses terres, à sa fille atnée Suzanne , et , après elle , au fils aîné de Suzanne , puis aux héritiers mâles de ce fils; puis, à leur défaut, au second fils mâle de Suzanne , et aux héritiers mâles de ce fils , renouvelant cette disposition conditionnelle jusqu'à sept fois; et, à défaut de tout héritier mâle, substituant ensuite lesdits biens à sa nièce Hall , au fils de cette nièce, et enfin à sa seconde fille Judith. Deux dispositions sont encore à remarquer dans cet acte : Tune est un souvenir de Shakspeare pour son ancienne pro-
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fession de comédien , l'autre pour sa feinnie : « Je donne « et lègue, dit-il, à mes camarades John Heminge , Ritt chard Burbage et Henri Gondell , trente-six schellings « pour leur acheter des bagues. » Bt plus bas : « Je donne « à ma femme mon meilleur lit de couleur avec la gar-* « niture. » Enfin Shakspeare institue pour exécuteurs testamentaires son gendre John Hall et sa fille Suzanne. Hall , auquel Shakspeare avait marié sa fille bien-aimée, était un médecin qui devint célèbre dans la suite , et qui publia une espèce de Clinique, longtemps estimée , où , dans mille cas de pratique énumérés et décrits par lui , on ne cherdierait aujourd'hui qu'un seul cas , dont malheureusement il ne parle pas, la maladie de son beaupère Shakspeare. Mais souvent l'homme de génie n'est pas deviné par les siens; et souvent aussi l'homme qui écrit ne se doute pas de quoi la postérité serait curieuse.
La réputation de Shakspeare a surtout grandi dans les deux siècles qui suivirent sa mort, et dans la moitié, bientôt parcourue , du siècle présent. C'est pendant ce long période que l'admiration pour son génie est devenue , pour ainsi dire , un culte national , et que sa gloire, sortant de son pays , a graduellement conquis les suffrages de l'Europe. Mais , dans son siècle même , sa perte avait été vivement ressentie , et honorée des plus éloquents regrets.
Ben Johnson , le poète érudit et le fécond quoique trop faible rival de Shakspeare , lui rendit hommage
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dans des vers dont Félévation poétique atteste la sincé-* rite ; c'était cinq ans après la mort de Shakspeare , et pour mettre en tête de l'édition de ses œuvres , recueillies par les deux comédiens, Heminge et Condell, que le poète de Stratford avait nommés dans son testament, sans leur recommander ses ouvrages, qu*ii oublie tout à fait dans le compte minutieux de ses biens.
« Ame de notre siècle, s'écrie Ben Johnson dans ce <« libre et dernier témoignage , 6 toi, l'applaudissement , « le délice, la merveille de notre théfttre, lève-toi, mon u Shakspeare ; je n'irai pas te loger à côté de Chaucer ou ti de Spencer, ni dire à Beaumont de reposer un peu « plus loin pour te faire une place ; tu es un monument (( et n'as pas besoin de tombeau ; tu es vivant toujours , « tant que vivent tes ouvrages et que nous aurons des « intelligences pour te lire et des louanges à te donner. « J'ai mon excuse pour ne pas te mêler ainsi à des génies (( grands , il est vrai , mais sans proportion avec toi. Si je « croyais que mon jugement fût déjà celui des siècles, M je te mettrais avec confiance aux prises avec tes égaux ; u je dirais de combien tu surpasses en éclat notre Lilly, « et l'ingénieux Kind et le vers puissant de Harlow; et, « quoique tu aies su peu de latin et moins de grec en- « core, ce n'est pas ici que , pour t'honorer, je voudrais « chercher des noms rivaux. J'appellerais à nous pour cela « le foudroyant Eschyle , Euripide et Sophocle , Pacu- (I vins, Accius , le poëte défunt de Cordoue; je les reste susciterais pour leur faire entendre le pas de ton
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u cothurne sur la scène ébranlée ^ ; et , quand tu y es de- M bout , pour te laisser seul en face de tout ce que la <c Grèce et Rome ont mis au jour, et de tout ce qui, de- <( puis elles , est sorti de leurs cendres.
« Triomphe, maBretagne, tu peux montrer un homme « à qui tous les théâtres d'Europe doivent hommage ; il « n'appartenait pas à un siècle, mais au temps tout ente tier, etc. La nature elle-même était fière de ses pentt sées , et se plaisait à porter la parure de ses vers bril- « lants d'un éclat si riche , et si bien tissus , que depuis , «< elle n'a plus accordé le même don. La gaieté grecque, M le trait piquant d'Aristophane , la netteté de Térence , « l'esprit de Plante ne plaisent plus; surannés mainte- « nant, ils gisent oubUés comme s'ils n'étaient pas les « en&nts de la nature. Et, cependant, je n'attribue pas H tout à la nature ; ton art , mon gracieux Shakspeare , tt doit avoir une grande part. Quoique la nature soit la «« matière du poète , c'est l'art qui donne la forme , et « celui qui veut écrire en vers durables comme les tiens, tt doit suer et frapper une seconde fois sur l'enclume u des Muses. Le bon poète se forme, et ne natt pas seutt lement : tel tu as été. Voyez comme le visage du père tt revit dans ses enfants : ainsi la trempe d'esprit et d'âme tt de Shakspeare reluit dans ses vers bien tournés et
* « From thence to honour thee, I would not seek for names; « but call forth thund'ring iËschylus, Euripides , and Sophocles to « us, Pacuvius, Accius, him of Cordova dead, to live again, to hear c thy Buskin tread, and shake a stage ; etc. »
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« brillants d'un éclat si vrai. Doux cygne de FÀvon y quel <i spectacle ce fut de te voir apparaître dans nos eaux , « et prendre sur les bords de la Tamise cet essor qui u charmait Ëlisa et notre roi Jacques I
« Maintenant je te vois élevé dans l'hémisphère , et de- » venu pour nous une constellation. Brille , étoile des «< poètes ; que ton astre , irrité ou favorable , gourmande u ou ranime le théâtre languissant qui, depuis ton départ u d'ici-bas , languit dans le deuil et la nuit, et désespère u du jour, sauf la lumière qui jaillit de tes ouvrages. >»
En dédiant leur publication à deux seigneurs de la cour, le comte de Pembroke , lord-chambellan , et le comte de Montgommery , son frère , gentilhomme de la chambre , ils expriment la crainte « que leurs Grandeurs « ne puissent descendre à lire de semblables bagatelles. « Toutefois, disent-ils , vos seigneuries ayant compté ces « bagatelles pour quelque chose , et honoré les œuvres et « l'auteur vivant de tant dé faveur, nous espérons que « vous userez envers elles de la même indulgence qu'en- « vers leur père . » Puis ils ajoutent, avec une humilité vraiment touchante : « Nous les avons recueillies, comme par « un pieux office à l'égard du mort, afin de procurer tu- « telle à ces orphelins , sans ambition de profit ni de re- « nommée, et seulement pour conserver la mémoire d'un « aussi digne ami et d'un aussi bon compagnon que notre « Shakspeare^, »
* t Only to keep Ihe memopy of so worlhy a friend and fellow « alive as our Shakspeare. *
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La gloire de ces bagatelles cependant s'accrut sans cesse. Quelque défectueuse que fût cette édition , TAn* gleterre y reconnut le grand poète dont elle devait s*ho* norer; et quoique, dans le milieu du xvir siècle, l'intolérance puritaine et la guerre civile, en proscrivant les jeux du théâtre, aient interrompu cette tradition perpétuelle d'une gloire adoptée par TAngleterre , on en retrouve partout le souvenir. Milton Ta consigné dans une épitaphe en beaux vers , mêlés d'une affectation qui ne détruit pas l'enthousiasme.
« Quel besoin a mon Shakspeare S pour ses os vénét< rés , de pierres entassées par le travail d'un siècle ? Quel « besoin que ses saintes reliques soient cachées sous une «pyramide qui monte jusqu'aux cieux? Fils chéri de la
1 « What needs my Shakspeare for bis honour'd bones» The labour of au âge in-piled stones ; Or that his hallow'd reliques should be hid Under a stary-pointing pyramid.
Dear son of memory, great heir of famé, What need'st thou such weak witness of thy name; Thou in our wonder and astonishment Hast built Ihyself a Hve long monument :
For whilst, to the shame of slow undeavouring art, Thy easy numbers flow» and that each heart Hath, from the leaves of thy unvalued book, Those Delphick Unes with deep impression toek ; Then thou, our fancy of itself bereaying, Dost make us marble with too much conceiving : Ând so sepulcher'd, in such pomp dost lie, That kings, for such a tomb, would wish to die. »
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« mémoire, grand héritier delà renommée, que f imporu tent ces faibles témoignages de ton nom ! Toi-même , « dans notre admiration et dans notre stupeur, tu t'es bâti « un monument de longue vie, tandis qu'à la honte de « l'art qui travaille lentement, tes nombres coulaient fa- « ciles, et que chacun , dans les pages de ton livre sans « prix , recueillait avec une impression profonde ces vers t< inspirés. Alors toi , dans l'étourdissement dont tu frap- M pais notre imagination , tu nous as rendus marbre par «( trop d'effort pour concevoir ; et , ainsi enseveli , tu reu poses dans une telle pompe, que les rois, pour imtom- «t beau semblable, ambitionneraient de mourir!»
On voit, par ces témoignages et par d'autres' qu'il serait facile de réunir, que le culte de Shakspeare , quelque temps affaibli dans la frivolité du règne de Charles II , n'a pas cependant été en Angleterre le fruit d'une lente théorie, ni le calcul tardif d'une vanité nationale. II suffit , d'ailleurs , d'étudier le théâtre de cet homme extraordinaire pour comprendre sa prodigieuse influence sur l'imagination de ses compatriotes ; et cette même étude y fait voir d'assez grandes beautés pour mériter l'admiration de tous les peuples.
La liste des pièces non contestées de Shakspeare renferme trente-six ouvrages produits dans un espace de vingt ou vingt-cinq ans, depuis les premières années de son séjour à Londres jusqu'en 1614. Ce n'est donc pas ici la fécondité prodigieuse et folle d'un Lope de Yega , de cet intarissable auteur dont les drames se comptent