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tique, la poésie canadienne comptait déjà en 1850 quelques pièces assez médiocres. Les Canadiens, en leur qualité de Français, avaient chansonné leurs oppresseurs : les gouverneurs anglais Haldimand et (2arleton en surent quelque chose. Joseph Quesnel, Fauteur de Petit Bonhomme rappelle Désaugiers, et il fit école jusque vers 1830. A cette date parut comme le testament de cette littérature primitive : les Hpîtrcs, Satires, Chansons et Epigrammes de Michel Bibaud (i).
F.-X. Garneau ne dédaigna pas non plus, pendant les rares loisirs que lui laissait la préparation de son livre, ds sacrifier aux Muses, comme on disait alors. Ses Oissaux blancs (1839), ^^n Hiver (1840), son Dernier Huron, et son Vieux Chêne (1841), recueillis en 1848 dans le presque introuvable Répertoire national, présentent un intérêt purement rétrospectif. Il en est de même des premiers essais de P.-J.-O. Chauveau (1841), qui devait être plus tard premier ministre de la province de Québec et laisser mieux que de simples promesses (2).
(i) Michel Bibaud mort en 1857 fut l'auteur de quelques ouvragées historiques, Hisi. du Canada sons la domination française (.Montréal, 1837) et Hist. du Canada et des Canadiens sons la doDiinution anglaise (Montréal, 1844), sans parler de travaux d'arithmétique et de plusieurs journaux. C'était dit M. Ph. Gag-non, un tory de la vieille roche, hostile à tout mouvement des Canadiens pour améliorer leur sort.
(2) Outre l'ouvrag-e sur Garneau déjà cité, on a de lui : Charles Giiérin, roman de mœurs canadiennes (Montréal, 1853), avec un frontispice et des culs-de-lampe qui parurent, dit M. Philéas Gag-non, « d'un luxe effréné » ! l'Instruction publique au Canada (Québec, 1876), une traduction du Dies irae (Montréal, 1887), etc.
I 8 LA LITTÉRATl'RE CANADIENNE FRANÇAISE
Mais la poésie canadienne commence véritablement avec Octave Crémazie.
En ce temps-là vivait à Québec, un libraire qui exerça sur toute la littérature de l'âge suivant la plus féconde influence. C'était un petit homme courtaud, d'une trentaine d'années, qui, pendant de longues heures, au lieu de s'occuper d'affaires, s'absorbait dans son arrière boutique à lire les poètes français dont il recevait les œuvres d'Europe. Hugo, Lamartine, Musset, Gautier étaient ainsi ses compagnons habituels.
Parfois, il essayait de les imiter, comme un écolier qui s'exerce et bâtit, derrière son pupitre, des drames où revivent sous d'autres noms Hernani, la Tisbe ou Ruy Blas et toute la théorie des héros. Ainsi se révélait à lui la beauté. Profondément épris d'art, il imitait pieusement ce qui lui semblait admirable, il chantait la guerre de Crimée, le souvenir du grand Empereur, et devant ses yeux, s'agitait le kaléidoscope des Orientales : ce n'étaient que minarets, cités blanches au bord des flots bleus, alhambras aux trèfles mauresques. Il ne se demandait pas si, Canadien, il ne faisait point fausse route lorsqu'il chantait ainsi des civilisations lointaines et qu'il ne connaissait pas. Il se laissait aller à l'harmonie du vers romantique et propageait autour de lui la bonne nouvelle.
Dans sa boutique, se réunissaient tous les amis des lettres canadiennes, et là, comme sous les galeries de rOdéon, feuilletant les volumes nouvellement arrivés, ils apprenaient à connaître nos grands
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poètes contemporains et leur griserie était comparable à celle des jeunes Français qui, au sortir des sévères splendeurs d'Athalie ou de China — auxquelles ils reviendront plus tard — font connaissance vers quinze ans avec la littérature moderne. Il faut en effet, pour comprendre l'état d'âme des poètes canadiens à cette époque, rappeler nous semble-t-il nos premières émotions artistiques au collège. L'enfance d'une littérature n'est pas éloignée d'une littérature d'enfants. Mais Crémazie et ses amis voulaient exprimer des pensées d'hommes.
Ils essayèrent avec inquiétude cet instrument nouveau pour eux qui leur venait du vieux pays et, malgré leurs lèvres novices, en tirèrent des sons qui leur parurent enchanteurs. Lorsque la corvette la Capricieuse, envoyée par l'Empereur, montra le pavillon français dans le Saint-Laurent, en iSi^ô, pour la première fois depuis l'annexion, on entendit résonner la voix d'un poète. Crémazie composa ce Chant du Vieux Sohlat canadien qui rappelle les jours de gloire et de deuil où le drapeau blanc flottait sur Québec. Qu'importaient les maladresses et les imitations ? Crémazie traduisait le sentiment national et, ce jour-là, naquit la poésie canadienne française.
Malheureusement, la carrière littéraire de Crémazie fut courte. Pendant quelques années encore, il chanta la vieille et la nouvelle France, trouva de beaux accents pour louer le sol natal, lit vibrer les sentiments religieux de ses compatriotes : mais ses
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affaires périclitaient: il aimait trop la poésie, trop peu le commerce. Il ne pouvait vivre dz son art dans un pays neuf, incapable de se donner le luxe d'un poète. A la suite d'événements où il laissa fortune et honneur, Crémazie dut s'expatrier et gagner la France qu'il habita dix-sept années. Pendant ce long exil, il écrivit à sa mère et à ses frères d'amirables lettres qui débordent de tendresse; il leur raconta les incidents de son séjour parmi nous; il nota pendant le siège ses impressions quotidiennes et ses jugements parfois un peu sévères pour la France d'alors; il s'entretint avec M. l'abbé Casgrain, l'ami des bons et des mauvais jours, des questions littéraires qui les intéressaient tous deux et mourut misérablement au Havre, où il n'a pas même un tombeau.
Les œuvres de Crémazie (i) nous permettent de caractériser la poésie canadienne à cette époque. Le catholicisme, l'amour de la France, la gloire du passé, tels sont les principales sources d'inspirations que nous retrouverons encore chez ses successeurs. Il chante ce que Garneau raconte et contribue puissamment à rendre aux Canadiens confiance en eux; sa voix pénètre jusque dans les collèges, éveille des échos au cœur des jeunes gens. Lord Durham avait tort : il existait une littérature canadienne française. Elle imitait, elle manquait de souplesse et de variété, mais elle vivait et pouvait vivre. Il s'agissait alors de créer un public et
(i) Octave Crémazie, Œm'res complùies (i vol. in-S" Montréal, 1882), réimprimé en 1896.
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des organes; il s'agissait aussi de recueillir les touchantes ou terribles légendes avant qu'elles fussent oubliées. Nous allons voir comment on put conserver ces traditions auxquelles les lettres canadiennes doivent un parfum de terroir.
Philippe Aubert de Gaspé, qui appartenait à une des meilleures familles franco-canadiennes, entreprit alors, pour charmer les loisirs et la solitude de la paisible vieillesse qui terminait une existence des plus agitées, de mettre dans un ouvrage consacré aux Anciens Canadiens toutes les observations et tous les souvenirs relatifs h son pays et à son enfance. Doué d'une mémoire si prodigieuse qu'il se souvint toute sa vie des contes de sa grandmère, morte quand il avait deux ans et demi, il composa un livre vraiment captivant et profondément original.
M. de Gaspé, voulant écrire un roman, se crut obligé d'inventer une intrigue; l'histoire est quelconque. Mais quelle sauce exquise relève ce poisson à la saveur un peu commune! L'auteur ressuscite le vieux Canada tout entier et, d'un trait vif, esquisse un paysage, note un geste, croque un ridicule en restant toujours simple et vrai. Un succès sans précédent accueillit cette histoire anecdotique qui complète si heureusement certaines parties de l'œuvre entreprise par Garneau. Les Mémoires publiés peu de temps après, méritent mieux aussi qu'une men-
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tion sommaire et ne sont pas indignes du livre qui les précéda (i).
Les SoirJi's CanadioDics, la revue où parurent les Anciens Canadiens, doivent nous arrêter un instant. Leur courte existence amena quelques résultats et nous leur devons la publication de plusieurs œuvres de valeur. Pour grouper toutes les bonnes volontés, pour donner un essor aux lettres françaises, il fallait créer une revue nationale (2). C'est à Québec que l'idée prit corps. En 1859 et 1860, un jeune prêtre de Beauport, M. l'abbé Casgrain, qui est aujourd'hui l'un des plus célèbres écrivains du Canada, venait de composer quelques légendes. Le Courrier du Canada, dirigé alors par J.-C. Tasché avait publié les deux premières, le Tableau de la Rivière Quelle et les Pionniers Canadiens dont l'auteur s'était dissimulé sous les initiales E.-B. Réuni à ses amis,
(1) Voir plus bas l'étude sur M. de Gaspé.
(2) Il y avait eu en 1845 et 1846 un premier essai de Revue canadienne. La revue qui porte actuellement ce nom se rattache à un mag-azine qui commença de paraître en 1864 et dont les quinze premières années sont peut-être les plus intéressantes. Dirigée par M. Alphonse Leclaire, elle joue actuellement un rôle un peu analogue à celui de notre Correspondant. Elle est chrétienne et catholique.
Il nous faut encore citer, parmi les recueils qui précédèrent les Soirées Canadiennes, le Répertoire national, publié par J. Huston, membre de l'Institut Canadien de Montréal (Montréal, 1848-1850, 4 vol. in-80), réimprimé récemment à Montréal avec portraits. Il renferme des écrits en prose et en vers, publiés de 1777 a 1850 par J. Quesnel, Michel Bibaud, F.-X. Garneau, P. Chauveau, J.-E. Turcotte, P. -A. de Gaspé, Gérin-Lajoic, etc. C'est une intéressante encyclopédie complétée par les suppléments du Foyer Canadien et par les Revues pour la période qui s'étend jusqu'en 1866.