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LES TEMPS HEROÏQUES

l'abbé Ferland, Gérin-Lajoie, Larue, J.-C. Tasché, d'autres encore que la session du Parlement attirait à Québec et qui tous fréquentaient assiduement l'arrière-boutique où Crémazie tenait son cénacle, il fonda les Soirées Canadiennes; le i^"" juin 1862, cette revue paraissait sur trente-deux pages in-8° (i). Tous les mois, cette brochure devait répandre les œuvres locales. C'était quelque chose comme nos éphémères Revues de jeunes qui fleurissent quelques semaines, de leurs couvertures multicolores, les étalages des librairies. Mais au lieu de travailler seulement à l'hypertrophie de quelques vanités puériles ou adolescentes, les auteurs faisaient œuvre nationale. Dans leur désintéressement, les fondateurs allaient jusqu'à payer le prix de leur abonnement. C'est là que parurent la Jongleuse de M. l'abbé Casgrain, les Anciens Canadiens de M. de Gaspé, la première partie de Jean Rivard.

(i) Les Soirées Canadiennes, recueil de littérature nationale, revue mensuelle (Québec, Brousseau frères, 1861-1865), cinq vol. in-8, renferment entre autres :

T. I Trois légendes de mon pays (J.-C. Tasché). Voyage autour de l'île d'Orléans. (F. -A. -H. Larue). Jude et Grazia (Fiset). La Jongleuse (Abbé H.-R. Casgrain). Journal d'un voyage sur les côtes de la Gaspésie (Abbé Ferland).

T. 2 Anciens Canadiens (P. -A. de Gaspé). Jean Rivard (Gérin-Lajoie). Frag-ments de la Promenade des trois Morts (Crémazie).

T. 3 Forestiers et voyageurs (J.-C. Tasché).

T. 4 Souvenirs de voyage (Napoléon Bourassa).

T. 5 Voyages en Californie (Ph. de Boucherville). L'île Saint Barnobé (J.-C. Tasché).

M.-L.-H. Tasché publia dans la suite à Québec, puis à Ottawa, les Nouvelles Soirées Canadiennes, à partir de 1882 (7 vol).

24 1>.V LITTKllATL Ui: C.VNAIHKN.M-: rilAMjAI.SK

M. Fréchette v débutait avec des vers à la louange de Crémazie. Mais bientôt la discorde éclata. La Revue faisait — si extraordinaire que cela paraisse — quelques bénéfices. Les uns voulaient les laisser à Limprimeur. les autres, les employer à des améliorations. M. Tasché tenait pour Brousscau, M. Ferland pour la Revue. On en vint aux brochures ; M. Tasché publia un pamphlet contre l'abbé Ferland, l'abbé Ferland répliqua; les morceaux volèrent, ce fut le signal du schisme. M. Tasché resta seul ou à peu près, et M. Ferland, suivi de presque toute la rédaction, fonda une revue rivale, qui prit le nom de Foyer Canadien, proposé par Crémazie (i).

M. Desbarats, imprimeur de la Rciue, consentit à faire composer la revue dans ses ateliers, au prix coûtant, et pour attirer le public, on décida d'oflrir

(i) Le Foyer Canadien. Revue de littérature canadienne (Desbarats et Derbyshire, 1863-1866, 8 vol. avec les primes).

Contient la Vie de Mgr. Plessis, par l'abbé Ferland, les Chansons populaires du D'' Larue, la fin du Jean RiiKtrd de Gérin-Lajoie, le Voyage de Mgr. Plessis dans le g^olfe du Saint- Laurent et les provinces d'En-Bas, les Récollets de M. de Gaspé. Le Mouvement littéraire en Canada et le F.-X. Garneau de l'abbé H.-R. Casg-rain (en tout 4 vol.)

Les primes (4 vol.) comprennent : Littérature Canadienne, prose et poésie (1863-1864, 2 vol.), (E. Parent, Garneau, Ferland, Crémazie, Fréchette, Fiset, Lemay, Alfred Garneau, etc.). Les chansons populaires du Canada, par E. Gag-non, ouvrage capital du folk-lore canadien et le Fratricide du vicomte Walsh. Crémazie alors à Paris s'élève dans sa Correspondance contre cette publication d'un ouvrage français de quatrième ordre, tout en louant les sentiment moraux et chrétiens de l'auteur (Lettres de Crémazie à l'abbé Casgrain, en tête des Œuvres complètes de Crémazie).

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en prime aux abonnés un recueil des meilleures pages que les lettres canadiennes avaient produites jusque-là; la première année, ce devait être une anthologie des prosateurs, la deuxième, une antho^ logie des poètes. Ce fut un triomphe. On réalisa trois mille souscriptions à un dollar. La revue commençait avec quinze mille francs; et en 1863, le premier cahier parut, avec la prime, qui comprenait en particulier des discours d'Etienne Parent, le plus remarquable penseur qu'ait produit le Canada, et dont les bonnes pages ne dépareraient pas l'œuvre de Cousin.

Malgré tout, les abonnements diminuèrent bientôt et l'abbé Ferland mourut peu après : c'était la cheville ouvrière de la Revue qui disparaissait. Gérin- Lajoie et la plupart de ses collaborateurs étaient obligés de suivre le Parlement nomade qui retournait pour quatre ans s'établir à Toronto. Les rédacteurs voulurent encore lutter, néanmoins. Gérin- Lajoie publia la fin de Jean Rivard qui est à notre sens une manière de chef-d'œuvre dans sa simplicité : on traita Jean Rivard de conte à dormir debout.

On eut beau doubler le format de la Revue, elle était condamnée à périr et les exemplaires qui restaient furent anéantis par un incendie qui éclata chez le libraire; aussi l'édition est-elle devenue rarissime.

Ces deux revues éphémères, les SoirJes et le Foyer étaient donc mortes; mais elles laissaient des traces durables; nous y trouvons les deux faces

2b LA LlTTKllATLllli CANAUIKNNI:: FUANÇAISK

de la littérature canadienne : la Jongleuse qui regarde le passé: Jean Rivard qui nous amène vers l'avenir et prépare la littérature de combat à laquelle nous faisions allusion plus haut.

La Jongleuse est une sorte de petit roman ou plutôt de longue nouvelle écrite dans une langue très colorée où l'on sent l'influence de Chateaubriand. Si M. l'abbé Casgrain eût persévéré dans cette voie et continué à traduire les mille histoires où revit le Canada demi sauvage des Indiens et des colons nous aurions aujourd'hui notre Cooper français. Mais ce n'était là pour lui qu'un exercice préliminaire; l'histoire et la critique l'attiraient et c'est comme érudit plutôt q^ue comme romancier qu'il a gagné ses galons dans l'armée des lettres.

Nous sommes ici au seuil d'une seconde période des lettres canadiennes.

Les ancêtres, Garneau, Ferland, Crémazie, Gaspé sont morts ou n'écrivent plus; mais leur labeur n'a pas été perdu. Vers 1865, l'histoire est fondée; la poésie également. Le roman existe, grâce à MM. de Gaspé et Casgrain qui, nous le regrettons, ne trouvent pas d'assez nombreux disciples. Nous sommes presque arrivés à l'époque où la grande lutte pour la liberté va prendre fin. Dans deux ans le Dominion existera, c'est-à-dire que les Canadiens-Français, minorité importante dans la Confédération, deviendront absolument indépendants au sein de leur province de Québec.

Il va falloir maintenant s'assurer de cette province, étendre le domaine de la race française,

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puisque sa vie est assurée. Et les ouvriers de la deuxième heure vont venir après leurs devanciers ; nous allons voir se dérouler le cycle colonisateur pour ainsi dire, qui commence à Gérin-Lajoie, et qui aboutit à M. Buies en passant par Mgr. Labelle. Comme les premiers succès des lettres canadiennes avaient fait naître la foule des plagiaires et des rimeurs nous allons voir les premiers essais de critique; les travaux d'érudition se continueront avec des méthodes toujours plus sûres; et parfois nous pourrons saluer quelques belles pièces dans les oeuvres des poètes.

Ecole de Sciences domestique Congrégation de Notre Dam< Ottawa

Le DominioR

En étudiant les origines de la littérature canadienne, nous avons dit que les écrivains tenaient surtout à faire vivre la langue et partant la race, et qu'il s'agissait pour eux beaucoup moins de se laisser aller au charme de la phrase que de lutter contre l'invasion d'un idiome étranger.

Au point où nous en sommes arrivés de notre travail, nous comprenons que les premières difficultés sont surmontées. Le Canada français a pris conscience de ses destinées, sa population augmente dans des proportions merveilleuses, malgré l'émigration aux Etats-Unis. La province de Québec va s'organiser, le pacte de 1841 sera bientôt rompu. Mais une nouvelle tâche s'impose aux hommes de bonne volonté.

La race française ne peut vivre que si elle s'empare du sol ; il faut que toutes les énergies se tournent vers la colonisation et il n'est pas nécessaire comme pour les jeunes français de traverser les océans et d'aller défricher les forêts pestilentielles de l'Afrique équatoriale, les brousses du Soudan ou les plateaux

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de Madagascar. Vers 1860, il suffisait encore de franchir le Saint-Laurent pour atteindre les contrées de l'Est et y trouver de vastes espaces inexploités.

Gérin-Lajoie écrivit à ce sujet un petit livre qui nous semble bien près d'être un chef-d'œuvre; c'est en tout cas l'ouvrage canadien qui nous a le plus profondément ému.

Le père de Jean Rivard. un cultivateur aisé, mais qui devait nourrir toute une nichée de douze enfants, dix garçons et deux filles, avait fait suivre à l'aîné nn cours d'études classiques. Mais tandis que Jean Rivard fait sa rhétorique, le père Rivard meurt, Jean doit prendre un parti: il a pour tout viatique cinquante louis, sa part de l'héritage paternel, et, à dix-neuf ans, il se trouve dans la nécessité de faire œuvre d'homme.

Va-t-il consacrer ses dernières ressources à terminer de coûteuses études, se rendre à Montréal et y entrer dans une carricrc libcrah comme fit Gérin-Lajoie lui-même qui nous raconte, dans ses Mémoires, ses débuts à la Minerve et ses luttes contre le mauvais sort(i)? Sera-t-il un de ces innombrables avocats sans causes, médecins sans clientèle, professeurs sans élèves, écrivains sans éditeurs, qui pullulent dans toutes les grandes villes, là-bas comme ici? Il prend une résolution héroïque : il ira bravement dans la foret et se fera défricJheur.

A cette lecture, plus d'un jeune Français qui connaît les angoisses de Jean Rivard. enviera la

1 1 Voir iiifra TÉtude sur Gérhi-Lajcic.

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détermination lIu Canadien, sans avoir le courage de l'imiter.

Jean Rivard se fixe dans les cantons de l'Est ; il se met bravement à l'œuvre, avec un seul aide et tous les deux entreprennent la lutte contre la

forêt géante, abattent les arbres, labourent le sol

Puis c'est dans la forêt le long hiver canadien, où les deux Robinsons charment leurs loisirs en lisant les œuvres créatrices d'énergie et d'idéal, l'histoire de Napoléon. Don Quichotte, et l'admirable récit de Foë: aux jours de tristesse, c'est dans Vlniitation qu'ils cherchent le courage. Le printemps revient, la première moisson germe et les défricheurs reçoivent avec joie le premier salaire de leurs peines.

L'exploitation prospère. Jean Rivard est maintenant à la tête d'une ferme. Grâce à lui, le canton se peuple; une habitation plus spacieuse remplace la primitive cabane. Des champs s'ajoutent aux premiers champs, les cinquante louis sont devenus une petite fortune: il fait venir sa mère et ses frères; il épouse une de ces braves Canadiennes qui sont par excellence la compagne de leur mari. Il a su faire à la fois, comme dit Figaro, le bien public et le bien particulier, vivre heureux, trouver un emploi de son activité et faire vivre toute la paroisse qui se presse maintenant autour de son logis et qui s'appelle Rivardville. Il devient maire, puis député au parlement fédéral, et cette simple histoire qui a le charme d'une idylle et le sain parfum des Economiques grecques, est peut-être, dans sa sim- )

LE DOMINION }l

plicité, ce que les lettres canadiennes ont produit de plus savoureux.

Naturellement, comme cette œuvre ne présentait aucune grande péripétie, comme il n'y avait là nulle recherche de style, comme enfin les seules mœurs canadiennes y étaient retracées, on trouva le roman insipide lors de son apparition dans les Soirées canadiennes. Mais rien ne fait mieux connaître le Canada que la lecture de ces deux petits volumes, et, disons-le, rien ne le fait davantage aimer.

Mais les cantons de l'Est devaient être vite peuplés, il fallait attirer le trop plein de la population vers d'autres régions de la vaste province; conquérir le Nord semblait une entreprise autrement hasardeuse ; ce fut l'œuvre à laquelle se vouèrent le curé, depuis Mgr. Labelle, et le publiciste qui lui prêta l'appui de son véritable talent, M. Arthur Buies, dont la carrière littéraire est bien une des plus curieuses qui se puissent voir.

M. Buies fut, dans sa jeunesse, élève du lycée Saint-Louis à Paris. Il a gardé de son séjour parmi nous une certaine verve, disons même une certaine gaminerie, qui semblent le rapprocher de quelquesuns de nos plus célèbres pamphlétaires. De retour en Canada, pendant quelques années, il vécut Dieu sait comment; il rappelle dans ses Réminiscences le souvenir de cette jeunesse orageuse où il faisait partie delà Pléiade rouge; terreur des esprits bien

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pensants, il s'attaqua d'abord sans aucune vergogne dans sa Lanterne, inspirée de M. Henri Rochefort, au tout puissant clergé catholique. La plaisanterie n'y est pas toujours marquée au coin du plus pur atticisme: mais l'entrain ne se dément pas un instant, et, même pour des étrangers, ces feuilles volantes, où l'écrivain procède par allusion, ne sont pas désagréables à lire.

C'est là un péché de jeunesse. M. Buies n'est pas condamné à l'opposition forcée à perpétuité. Il a mieux à faire qu'à railler. Il abandonne bien vite ces exercices préliminaires. Il écrit dans di\ ers journaux libéraux et ses chroniques sont charmantes. Puis il voyage; il apprend à mieux connaître son pays et un jour il découvre cette vérité dont peu de gens s'étaient aperçus avant lui : la province de Québec n'est pas tout entière limitée à quelques milles sur les deux rives du Saint-Laurent. Les Laurentides dépassées, il y a, au nord du fleuve, d'immenses et admirables territoires qui n'attendent que des bras pour devenir parfaitement propres à la vie civilisée. Les Canadiens français émigrent volontiers aux Etats-Unis. Pourquoi ne s'établiraient-ils pas sur les terres de la Couronne, et ne contriburaient-ils pas ainsi plus efficacement à la grandeur de leur race et de leur patrie?

Au lieu de traîner une existence précaire dans les cités industrielles de l'Union, que ne deviennent-ils des Jean Rivard sur un sol prêt à leur livrer ses trésors pour peu qu'ils appliquent le précepte de la Fontaine et qu'ils y prennent de la peine? Et c'est

ainsi que naquirent ces deux beaux livres, le Saguciiay et VOittaouais siipcricur sans compter des brochures comme la Matapcdia et le Portique des Laurentides, où M. Buies consacre au souvenir du curé Labelle, l'apôtre de la civilisation, des pages émues qui comptent parmi les plus parfaites de la littérature canadienne.

Les dernières lignes de cette plaquette méritent d'être citées; elles nous font comprendre comment M. Buies entend les devoirs d'un écrivain :

« J'ai déjà passé l'âge où l'en ne regarde plus vers l'avenir, mais dans le passé. A l'avenir je n'ai plus aucun droit, ni aucun souci de demander rien, si ce n'est de me laisser achever quelques œuvres à peine ébauchées, et le temps nécessaire pour laisser à mes chers enfants, ma seule préoccupation désormais, un nom qu'ils puissent invoquer un jour avec conliance auprès de leurs compatriotes. Il faut que je me hâte, si je ne veux pas que la mort me surprenne à mon tour, comme elle a fait de mon grand ami, frappé les mains encore pleines d'œuvres. Il fiîut que j'édifie avec un soin jaloux de chaque heure, si je veux laisser de moi un souvenir qui dure autant que mon rapide passage, et c'est en gardant dévotement le vôtre, mon généreux ami, que je réussirai peut-être à mon tour à laisser, de mon séjour parmi les hommes, autre chose que le vain fantôme d'une vie inutile » (0.

(I) Cet article était achevé, quand nous est parvenue la triste nouvelle de la mort de M. Buies. C'est une grande perte pour les lettres canadiennes.

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C'est cette constante préoccupation qui nous attache à l'œuvre de M. Arthur Buies.'Il se rend compte que l'écrivain est un pasteur d'âmes. Le gamin de la Lanterne est devenu l'un des plus illustres parmi ses compatriotes en s'attachant à cette expansion nationale que complétera bientôt l'inauguration du Grand NurJ, ce chemin de fer qui mettra définitivement en valeur les contrées naguère incultes qui s'étendent du Saguenay et du lac Saint-Jean au lac Nipissing. C'est également le souci de la grandeur nationale qui lui a suggéré ces amusantes brochures : les Jeunes barbares, Anglicismes et Canadianismes, où il prend à partie les écrivains qui déshonorent là-bas notre idiome dans des articles de journaux assez semblables à une version anglaise faite par un médiocre élève de Quatrième.

Pour ces Hurons, M. Buies n'a pas de railleries assez piquantes, de sarcasmes assez acerbes et il compte parmi les écrivains qui ont rendu à notre langue les plus signalés services, car sans être un tyran des mots et des syllabes, et, tout en sacrifiant parfois aux néologismes nécessaires, quand il s'agit d'exprimer des pensées différentes des nôtres, il croit qu'un Canadien n'a pas le droit d'écrire en sauvage .

M. Buies se plaint de la surproduction littéraire; c'est en effet un mal qui ne nous est point particulier et dans les innombrables ouvrages — vers et prose — qui furent '■' enregistrés au ministère de l'Agriculture et de la Statistique, conformément à

la loi du Parlement Canadien sur la propriété littéraire », il est certain que le plus grand nombre ne sauveront pas de l'oubli le nom de leurs auteurs (1). Mais il importe peu. Le mal d'écrire est universel; et il parait seulement étrange qu'il sévisse avec tant de fureur dans un pays où nul écrivain ne pourrait prendre la devise de M. Jules Claretie : Liber libro.

Voyons néanmoins si, dans la littérature proprement dite, certains noms saillants ne méritent point de retenir notre attention.

Sans étudier ici le roman canadien, qui a déjà produit certaines œuvres de valeur comme Angélinc de Montbnin et surtout le Claude Paysan du D' Choquette (2), jetons un regard sur la troupe innombrable des poètes que l'exemple de Crémazie ne fut point pour décourager. Ils travaillent presque tous à raffermir la tradition canadienne et continuent l'œuvre de Garneau et de Crémazie.

Sans doute, de cette inspiration catholique française, naît une certaine monotonie; mais les poètes canadiens sont placés dans une situation terrible; s'ils tentent de sortir de leur pays natal, on les y renvoie bien vite, en leur disant : laissez aux poètes français les développements généraux où vous leur serez mférieurs et parlez-nous du Canada.

(i) Le répertoire de M. Philéas Gag^non, qui s'arrête en 1895, compte pour les livres et les journaux 3747 numéros.

(2) Laure Conan (M"' Aug-erl Angeline de Montbrun, (Québec, 1886). D^ Choquette, Claude Paysan (Montréal, 1899/, très intéressant, les Ribaiid (Montréal 1898), Carabinades (igoo). — Voir infra.

l6 l.A LITTKIIAÏI lU: C.ANAMIF.NM-: FRANÇAISK

Ils décrivent alors la vallée du Saint-Laurent, chantent le souvenir de Carillon et d'Abraham, leur fête nationale la Saint Jean-Baptiste, ou, tournant un regard vers l'ancienne patrie, célèbrent nos gloires et nos revers. Il y a donc là nécessairement une certaine uniformité que l'on ne peut éviter qu'avec peine; mais nous avons déjà rencontré chez certains poètes canadiens de charmantes strophes d'une humanité plus générale qui pourraient orner le '< Parnasse >/ de Lemerre,

De tous les poètes, le plus connu — nous devrions même dire, le seul connu en France — est M. Louis Honoré Fréchette. Il a fait plusieurs fois le voyage de Paris: l'Académie Française l'a couronné sur le rapport de M. Mézières. M. l'abbé Casgrain l'appelait— avec, nous le croyons, une pointe d'ironie bienveillante — le plus français de nos poètes, c'est en tous cas le plus facilement accessible à nos compatriotes; ils s'y trouveront err pays de connaissance. La technique est celle de Victor Hugo, et l'on sent que M. Fréchette a beaucoup lu nos poètes de l'époque romantique. Ce n'est point un reproche que nous lui faisons; car les formes rythmiques sont le patrimoine commun de tous ceux qui écrivent en vers français; et nous ne connaissons rien de plus désespérément sot que les accusations de plagiat. Comme si l'on ne pouvait pas trouver toujours dans l'œuvre d'un poète des vers qui ressemblent à d'autres ûùts avant lui. Il suffit que l'impression soit toute personnelle, et M. Fréchette, dans sa L'^'gende d'un peuple, ses Feuilles

z-olantcs, ses jolis sonnets, a su foire œuvre originale : si la forme — disons mieux — le procédé rappelle parfois de trop près k romantisme exaspéré de Ruy Blas, de Hernani, avec 1 enumération et les antithèses, le vers est souvent coulé d'un jet et l'émotion communicative de presque toutes les pièces force l'applaudissement et l'estime.

D'autres, moins connus en France, mériteraient mieux qu'une mention sommaire, M. Le May qui dans les Vengeances se montre artiste inégal mais délicat peintre de mœurs, M. Routhier, à qui nous devons quelques jolies pièces d'anthologie- M. Poisson. M. l'abbé Gingras. M. Gonzalve Désaulniers et bien d'autres qui se rattachent à la grande école de 1830.

Un critique canadien (i) jetait encore, il y a quelques années, l'anathème sur nos décadents — au premier rang desquels il citait M. Henry Roujon, auteur de Mircmonde, actuellement Directeur des Beaux- Arts.

Les plus avancés en sont au Parnasse. M. Nérée Beauchemin, médecin à Yamachicheaécritdans ses m peu mièvres Floraisons maUitinalcs, des strophes exquises où l'oreille peut goûter le plaisir de la rime riche, comme la Cloche de Louishourg.

Cette vieille cloche d'ég-lise Qu'une g^loire en larmes encor Blasonne, brode et f.curdelise....

(i) M. Chapman.

3!^ LA LITTKHATUUK CANAUIENNl': FHANÇAISE

C'est dire qu'il ne faut point demander au Canndn d'imitateurs de M. Mallarmé ni de M. de Montesquieu.

Indépendamment de ces essais poétiques qui mériteraient mieux qu'une rapide mention — l'œuvre de M. l'abbé Casgrain ne renferme-t-elle pas aussi des pages charmantes, le Canotier par exemple, qui peut prendre place auprès du' Cl/an/ i/rs vovagriirs de Crémazie — nous avons encore à mentionner les premiers essais de critique.

M. l'abbé Casgrain a consacré ù ses plus illustres compatriotes, Crémazie, Gérin-Lajoie, M. de Gaspé et bien d'autres, d'abondantes monographies; en outre son Mouvciiicut Jiitcrairc an Canada contient de précieux renseignements sur la période qui s'étend de 1850 à 1865, et nous lui avons fait de fréquents emprunts.

M. Routhier — qu'il nous permette ici une légère critique, - — a voulu aborder l'examen des chefsd'œuvre de nos littératures orientales, d'Eschyle à Victor Hugo. Mais il faut bien reconnaître que dans ses Grands drames (i) il s'est servi d'une méthode qui ne saurait nous satisfaire : il examine les tragédies d'Eschyle, par exemple, à un point de vue entièrement chrétien et il interprète Prométhée par l'Ecriture Sainte, attribuant au poète grec une sorte de divination qui ne laisse pas de surprendre un peu le lecteur moderne. C'est un spirituel paradoxe (2).

(i) Montréal, 1889.

(2) Il nous faut au moins mentionner ici les travaux intéressants de M. Suite, le plus fécond des polygraphes canadiens

Mentionnons également ici les études de M. l'abbé de Gagné; professeur au séminaire de Chicoutimi, sur Crémazie, encore qu'il nous semble un peu forcer la note dans son admiration absolue d'un poète auquel nous sommes loin de marchander notre sympathie, mais qui n'est pas un grand parmi les grands. Enfin, dans l'œuvre de M. Buies, nous trouverions aussi des pages de critique, écrites au jour le jour et qui se ressentent un peu, quelquefois des exigences de la polémique. Quant aux pamphlets et aux injures personnelles qui s'échangent aussi au Canada sous prétexte de critique et d'art, nous ne leur ferons pas l'honneur de les signaler aux lecteurs d'Europe.

Voilà certes un bien rapide coup d'oeil jeté sur les lettres canadiennes, encore en pleine formation. Essayons néanmoins de résumer ici les quelques caractères dominants de cette littérature naissante et de nous faire une exacte idée de son importance.

Elle nous intéresse tout d'abord parce qu'elle est un rejet de la littérature française et nous la

et l'un des plus érudits, qui jette sans compter aux chercheurs ses plus curieuses découvertes, et ne dédaigne pas d'être un aimable poète. — La bibliographie de Gagnon note de lui les ouvrages n» 1320-1335, dont une Histoire des Canadiens-Français en 8 vol. in 4". — Nous lui avons emprunté plus d'un utile renseignement que nous aurions en vain cherché autre part.

40 LA LlTTlillATl IIK ('.ANADIKN.NK FIIANÇAISK

regardons non sans une certaine complaisance et, disons-le. une certaine fierté.

Sans doute, elle est encore loin de la perfection absolue et l'atteindra-t-elle même jamais? Nous ne lui devons pas encore de ces grands écrivains qui ajoutent quelque chose au patrimoine commun de la langue. L'Amérique anglaise s'enorgueillit de Longl'ellow, Washington Irving, Edgar Poe, sans parler de (^ooper : le Canada ne nous a pas encore donné leur équivalent.

Les talents les plus originaux se sont peut-être révélés dans la première période, ce que nous appelions l'époque héroïque, le temps de Garneau, de Gérin-Lajoie, de Crémazie, c'est-à-dire alors que la nationalité était en péril, et que tout écrivain sonnait au drapeau. Aujourd'hui encore, le fdon patriotique, auquel Crémazie et ses successeurs ont tous emprunté, nous semble un peu épuisé; mais une nouvelle littérature surgit, avec M. Buies pour plus illustre représentant, M. Fréchette étant, d'après nous, 1e dernier poète du cycle précédent. M. Buies, pénétré des exigences de la vie moderne, et de la vie moderne en Amérique, a laissé épars dans son œuvre, des tableaux de mœurs et des chroniques dont profitera sans doute le roman.

Et puis l'heure n'est pas encore passée où l'on pourrait faire avec les Anciens Canadiens un chefd'œuvre. Tandis que les mœurs et les traditions d'autrefois subsistent encore dans les campagnes, peut-être un écrivain paraîtra-t-il qui nous en laissera la peinture définitive. Enfin l'histoire a

trouvé là-bas des représentants et peut-être leur œuvre sera-t-elle la plus durable de toutes.

Quoi qu'il en soit, que la littérature canadienne française produise des ouvrages de premier ordre, ou que nos compatriotes se bornent à réjouir leurs enfants, le soir à la veillée, par les récits de leur jeunesse, sans que le riche propriétaire du manoir voisin s'eri occupe, suivant le mot de Crémazie, nous pouvons éprouver une certaine fierté et une véritable émotion en pensant que notre langue est encore vivante là-bas, et vivante d'une vie propre, qu'elle sert à susciter des hommes et des citoyens, à leur tracer des besognes viriles.

La survivance de la littérature française au Canada n'est pas seulement un curieux phénomène intellectuel, elle est un témoin de la grandeur passée, un gage de l'énergie future.

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