PHILIPPE ALBERT DE GASPÉ
Toutes les choses exquises du passé, vieilles tra- 1 ditions, vieux souvenirs, tout cet ancien Canada qui vivait encore dans les campagnes, mais que les villes effarouchaient devait renaître dans les œuvres de Philippe Aubert de Gaspé^Ceux qui, enfants, l'ont connu déjà vieux, confinent eux-mêmes à la vieillesse. Il fut pareil à un aïeul aimable racontant à ses petits-fils les souvenirs de sa jeunesse et il vint apporter, à soixante-quinze ans, à l'œuvre nationale de la littérature naissante, le charme de ses réminiscences. Ayant beaucoup vécu, et assisté au développement du Canada français pendant la première moitié de ce siècle, il ne pouvait rien écrire d'indifférent. ,
Né en 178/, à Québec (i), il appartenait donc à la 1
(i) Il publia les Anciens Canadiens (Québec, 1S63) traduction ang-Iaise de Georg-iana Pennée (1864) et les Mémoires (1866). On doit à son fils un roman historique V Influence d'un livre (Quibcc, 1837). D'après M. l'abbé Casgrain ami et parent de la famille de Gaspé le chapitre V. le meilleur de l'ouvragfe, serait dû à la plume de M. de Gaspé le père qui préludait ainsi à sa tardive carrière littéraire.
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première génération qui suivit la conquête. Sou grand père avait commandé une brigade à la bataille de Carillon: famille française s'il en fut. Son père, membre du Conseil Législatif, mort en 1821 à 66 ans, était l'un de ces seigneurs féodaux qui survécurent près d'un siècle à l'abandon du (".anada. et, pendant
\ les quarante années qu'il passa à la tète de sa seigneurie, il n'avait pas, dit le Canadien dans un article nécrologique, intenté contre ses censitaires une seule poursuite.
Thilippe de Gaspé eut l'enfance la plus heureuse dans le manoir de Saint-Jean de Port-Joli. 11 regardait autour de lui se dérouler le spectale du vaste univers et, preuve d'une nature délicate, jouissait en artiste de ses sensations.^ Le Pierre du Livre dc mon ami n'aurait pas désavoué ces quelques lignes
jou du moins le sentiment qui les dictait.
« J'étais heureux! Que me fallait-il de plus? Je laissais bien, le soir, avec regret tous les objets qui m'avaient amusé, mais la certitude de les revoir le lendemain me consolait: aussi étais-je levé dès l'aurore pour reprendre les jouissances de la veille. '< Je me promenais seul, sur la brune, de long en large dans la cour du manoir, et je trouvais une jouissance infinie à bâtir de petits châteaux en Espagne. Je donnais des noms fantastiques aux arbres qui couronnent le beau promontoire qui s'élève au sud du domaine seigneurial. Il suffisait que leur forme m'offrit quelque ressemblance avec des êtres vivants, pour me les faire classer dans mon imagination. C'était une galerie complète composée
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d'hommes, de femmes, d'enfants, d'animaux domestiques, de bétes féroces et d'oiseaux. Si la nuit était
. calme et belle, je n'éprouvr.is aucune inquiétude sur le sort de ceux que j'aimais, mais au contraire si
, le vent mugissait, si la pluie tombait à torrents, si le tonnerre ébranlait le cap sur ses bases, je me prenais alors d'inquiétude pour mes amis: il me semblait qu'ils se livraient entre eux un grand combat et que les plus forts dévoraient les plus
,| faibles; j'étais heureux le lendemain de les trouver
'sains et saufs. >/ (i)
' A neuf ans, le jeune Gaspé commence ses études. Peut-être, si nous en croyons les Mémoires, furentelles un peu irrégulières tout d'abord; il fit connaissance avec les polissons les plus distingués de Québec, notamment Coq Bezeau, le chef de la bande, « qui le présenta ensuite à ses amis comme un sujet des plus belles espérances. >/ Mais ses parents' mirent fin à cette dangereuse intimité en le plaçant au séminaire où il termina ses études.
Il fit son droit, devint sheriff; mais, trop libéral envers lui-même et envers ses amis, il fut victime de sa prodigalité. Il dilapida sa fortune et. comme Timon d'Athènes, ses familiers l'y aidèrent largement. Plus heureux que Timon, il trouva, aux jours d'adversité un ancien ami qui ne l'oublia point et lui rendit ce qu'il lui devait. Cétait beaucoup pour l'honneur de l'humanité, trop peu pour éviter la
(i) Philippe A. de Gaspé, Mémoires (Québec, 1S85), in-12, p. 12.
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ruine et la prison. Il semble qu'une fatalité ait poursuivi les fondateurs de la littérature canadienne. Philippe Aubert de Gaspé fut donc incarcéré pendant quatre ans. A son élargissement, il se retira'» dans sa terre de Saint-Jean dont il avait rusufruit|[
inaliénable et, trente ans, vécut ignoré, -y retrouvant
le calme sinon le bonheur, dans la compagnie des^ livres, de la nature et de ses souvenirs » (i).
Nul ne pensait à lui, sauf quelques fidèles, mais il se tenait fort au courant de la littérature locale et, quand il apprit la naissance de la Revue, les Soirées Canadiennes, et qu'il connut son épigraphe (2), il comprit que seuls, les vieillards comme lui pouvaient entreprendre cette tâche. Dans sa solitude de Saint-Jean, il écrivit alors pour les Soirées, ce livre délicieux où revit tout le passé : les Anciens Canadiens.
I t)e n'est pas le roman qui nous intéresse par lui- /même. Les aventures d'Archibald Cameron de Locheill, jeune Ecossais et de Jules d'Haberville, jeune Canadien, camarades de collège, que mirent aux prises plus tard les terribles péripéties de la guerre (1760), ne présentent que des variations sur un thème connu. Mais quelle saveur dans le détail, quelle résurrection ! C'est le Canada du temps
(i) Voir Abbé H.-R. Casgrain, Ph. A. de Gaspé (Québec, 1871) 123 p. in-i6, réimprimé dans les Biographies canadiennes, tome I'-''' des Œuvre complètes (Québec, 1873- 1875), 3 vol. in-8.
(2) <' Hâtons-nous de raconter les délicieuses histoires du peuple avant qu'il les ait oubliées » (Ch. Nodier)
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de nos gens, avec ses habitants, ses seigneurs féodaux, son clergé, ses Iroquois et ce langage si ^^ original que M. de Gaspé transcrit comme personne^V) Qu'ils relisent, ces journalistes que raille M. Buies, la scène où les s,orciers de File d'Orléans '< le califourchon fendu jusqu'aux oreilles ?/, assiègent le défunt père du^oituriei^'José, et ils verront si le « canadien » n'est pas un dialecte du français au même titre que nos autres parlers locaux. Il faut ' lire ces pages si alertes, ces multiples contes et lé-\ gendes qui interrompent le récit, mais en font tout le charme, si l'on veut avoir quelque idée du Canada sous Louis XV.
Puis, devant ces spectacles où l'on voit Jean- Baptist: (i) chantant, riant et dansant, heureux de sa vie plantureuse, malgré les rigueurs du climat, «t qui feraient presque aimer la féodalité tellement elle semble familiale, se tire tout à coup un rideau de vapeurs sanglantes. Voici les horreurs du carnage, l'incendie des seigneuries et des hameaux, les atrocités inexpiables de la guerre sauvage. Il existe peu de pages d'un tragique plus douloureux que l'épisode de ces soldats français qui regardent, impuissants, des Abenaquis, nos alliés, brûler et martyriser pendant huit mortelles heures, une Anglaise, une jeune femme d'une beauté ravissante dont le terrible crî leur sonnait encore aux oreilles des mois plus tard dans leurs nuits d'insomnie. Il y a là une sensation
(l) C'est VhabUant comme fm^éte, la créature csi Vhabitanie.
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presque physique, comparable à celle qu'on éprouve à certains drames de M. Sardou(i).
Pour connaître toute cette période, il n'est point de guide plus sur que M. de Gaspé. Ses grands parents et ses grands oncles participèrent à ces évé- Inements et le bercèrent de ces récits. N'est-il point neveu de Jumonville dont le procès historique est encore pendant entre Français et Yankees? Dans une note des Anciens Canadiens (2) — et ces notes ne sont pas la partie la moins curieuse de l'ouvrage — il esquisse une discussion à laquelle les ordres de M. de Contrecœur, datés de Fort Duquesne, 28 Juin 1754, et chargeant M. de Villiers, frère de Jumonville, de venger l'assassin (sic) qu'on nous a fait donnent un intérêt particulier. La pièce décisive du procès est la capitulation même accordée par M. de Villiers à George Washington, contresignée de Washington lui-même et renfermant cette phrase écrasante : '< les prisonniers que les Anglais ont faits dans l'assassinat du sieuç de Jumonville ».
Il suffit d'avoir montré en passant, par cet exemple, que l'histoire elle-même peut dev^oir à M. de Gaspé d'utiles renseignements. Mais ce qu'une analyse ne peut rendre, c'est le charme, c'est l'impression de vie qui se dégage de ce livre si jeune dù'à la plume d'un vieillard. 11 serait à souhaiter qu'une bonne réimpression rendit populaire en France cet ouvrage
(i) Anciens Canadiens (Québec, 1877), p. 268-270. Nous citerons toujours cette réimpression que nous avons entre les mains, grâce à l'obliffeance du D'' Brisson, de Montréal.
(2) Tome II p. 212-222.
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qui fait tant d'honneur à notre race. Procureronsnous à M. de Gaspé quelques partisans en rappelant qu'il comptait parmi ses ancêtres Philippe de Villiers de l'Ile Adam, Grand-Maître de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, qui défendit pendant cinq mois Rhodes contre Soliman le Magnifique? (i)
'< Il y avait jadis, écrit M. de Gaspé en tête de ses Mémoires, une femme nommée Fanchette. C'était une gaupe, sans ordre s'il en fut, qui laissait tout traîner dans son ménage. Aux reproches qu'on lui faisait, elle répondait constamment : '< J'ai oublié '^. de le mettre dans le coin, mettez-le dans le coin. /> Le pauvre coin n'en pouvait plus, encombré qu'il était de ce qu'elle y avait accumulé depuis vingt ans. Il me restait quelques anecdotes, bien insignifiantes sans doute, que j'avais oublié de mentionner dans les Anciens Canadiens, mais qu'avec la ténacité d'un vieillard, je tenais à relater quelque part. Dans ce grand désarroi, une idée ingénieuse sembla me tirer d'affaire. Imitons cette chère Fanchette, pensai-je, et faisons de cet ouvrage un coin à sa façon, pour y déposer tout ce qui me passera par la tête tant des anciens que des nouveaux Canadiens. Il ne m'en coûtera, après tout, que la facture. »
Cette idéé'simplifiait singulièrement la composition du livre, mais il y gagne un air dégagé et cavalier, éloigné du pédant de plus d'une lieue, car
(i) Voir Mémoires, p. 9 où M. de Gaspé rappelle ce souvenir à propos du nez de sa g-rand'mère qui reproduisait paraitil, par sa forme et ses proportions monumentales, celui du glorioux Grand-Maître.
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M. de Gaspé n'a même plus la gène légère d'une intrigue, si ténue soit-elle. Mais on est étonné et ravi, car jamais le mot de Pascal ne fut plus vrai : on cherchait un auteur, on trouve un homme, i'^ans doute, il y a quelques bavardages dans ces Mémoires, quelques anecdotes dont le vieillard seul pouvait sentir le prix, comme une longue histoire de dispense et d'excommunication à laquelle M. de Gaspé attache une grande importance et qui nous semblerait fastidieuse si elle ne nous appor- :ait un document sur l'opinion publique dans une paroisse au temps de Mgr. Briand.
— Cependant M. de Gaspé sait, comme beaucoup de ses compatriotes v^ncore, allier la tolérance à la foi.
'< Pendant les heureux jours de ma jeunesse, le fanatisme était un monstre à peu près inconnu à Québec. Mes amis protestants étaient très-nombreux, et si je passais près de mon église à l'heure des offices, la seule remarque qu'ils faisaient était celle ci: " Entre dans ton église, mauvais catholique! // Et je leur disais la même chose quand nous passions devant un temple du culte protestant. Certains peuples sont restés aussi fanatiques que l'étaient leurs pères, il v a cent ans, mais je proclame, ici, avec orgueil, que ce sentiment est étranger au cœur de mes compatriotes (Canadiens- Français. » [Mémoires, p. ^oi).
Que de scènes pittoresques repassent sous nos yeux, comme celle ou le duc de Kent danse le menuet avec une centenaire! que de coins curieux
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de l'ancien Québec, comme ce pilori, par exemple, qu'un magistrat philantrope avait rendu rotatif à la manière des chevaux de bois pour que le patient pût se donner de l'exercice et éviter les détritus de toutes sortes que lui jetait la populace! Que d'habitants revivent dans le père Romain Chouinard, que M. de Gaspé nous présente un peu avant de nous faire faire connaissance avec les deux Salaberry, le père, un survivant de la cour de France, le fils, qui fut le héros de Châteaugay !
Rien de plus difficile que de raconter ces Mcinoires. On ne peut qu'y renvoyer le lecteur qui trouvera dans cette langue forte sous son apparence négligée, pleine d'idiotismes et de tournures locales, un aliment savoureux. Mais ce serait trahir M. de Gaspé que de le résumer et de donner le squelette de son ouvrage: il faut le citer — et le lire.
M. Hector Fabre écrivait:
« L'histoire anecdotique du passé a déjà un excellent modèle- dans les notes qui accompagnent, les Anciens Canadiens et dans les Mémoires de M. de Gaspé. Si nous possédions pour toutes les époques importantes de notre passé un témoin aussi fidèle, un narrateur aussi spirituel, nous pourrions nous tenir pour satisfaits. Soyons du moins contents de ce que nous avons, remercions le noble vieillard, qui est le plus jeune de nos écrivains, de nous avoir rendu ce qu'il a vu durant sa longue carrière avec un tel aspect de vérité, avec un entrain si rare
'< Ce fut un jour unique et qui restera une date dans notre histoire littéraire que celui où l'on vit
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apparaître, au seuil des lettres canadiennes, cet auteurqui débutait h.soixante quinze ans par un roman. Il n'y eut qu'un cri d'admiration lorsqu'on sentit quelle fraîcheur d'imagination, quel charme de style régnaient dans ce livre qui devint de suite le plus populaire de nos ouvrages. >/
M. de Gaspé mourut plein de jours en 1871, avant fravé une voie où devaient s'engager malheureusement de trop rares continuateurs. Il est à peu près inconnu chez nous et nous serions heureux si ces notes attiraient sur lui, pour un moment, la curiosité de quelques Français.