OCTAVE CRÉMAZIE
Octave Crémazie descendait d'une vieille famille française immigrée depuis longtemps. En 17^9, Jacques Crémazie, qui avait abandonné le comté de Foix, son pavs natal, pour Bayonne, débarquait à Québec. Agé de 48 ans déjà, il épousa, en 1783, Marie-Josette Le Breton, et il en eût en 1786. un fils, Jacques, qui fut le père de notre poète (i). Octave Crémazie naquit à Québec le 16 avril 1827. Ainsi que la plupart de ses émules et successeurs, il fit ses études au séminaire jusque vers dix-sept ans. Puis il entra dans le commerce de la librairie.
Ce fut la source de ses malheurs, que nous raconterons en leur temps, mais il est probable que son métier ne fut pas sans contribuer à lui inspirer l'amour des lettres et de la poésie. Du moins lui permit-il de compléter son éducation. Il appartenait en effet à l'espèce rare des libraires
(l) Ces renseignements sont tirés du dictionnaire g-énéalogiquede M. l'abbé Tang-ua}% cité par M. l'abbé Casgrain, Biographies canadiennes, in-8" Montréal, 1884.
s 4 I.A LITTKnATlRE CANADIENNE FRANÇAISE
qui lisent les ouvrages de leur boutique. Les envois qu'il recevait de Paris le tenaient au courant de nos nouveautés. /Il ne méprisait pas non plus les littératures étrangères, et connaissait les chefsd'œuvre allemands, anglais, espagnols, italiens. 11 n'était pas dépour\'U de culture classique, mais il ne nous semble pas que la Grèce et Rome aient exercé sur lui quelque influence. C'est d'ailleurs un trait commun à toute la littérature canadienne.
Il avait pour associés ses deux frères, Joseph qui continua l'entreprise, et Jacques, un avocat de talent et de cœur, qui fut aux mauvais jours la Providence de l'exilé. Mais Octave Crémazie. au lieu de donner tous ses soins à ses affaires, composait, dans ses nuits d'insomnie, et peut-être même pendant ses journées, les strophes qu'il devait plus tard publier dans divers journaux et recueils.
Il recevait volontiers F. X. Garneau. Gérin- Lajoie, le continuateur de Garneau, l'auteur de ce Canadien errant, sorte de chant national, inspiré par les proscriptions de 1838, Etienne Parent, le philosophe idéaliste. M. l'abbé Casgrain, à peine sorti du séminaire; il encourageait les jeunes talents de M. Fréchette, qui devait acquérir plus tard une notoriété parisienne, de M. Pamphile le May, dont l'inspiration si canadienne nous procure une sensation d'exotisme et de \ieille France provinciale tout à la fois. Dans l'arrière-boutique du poète-libraire se donnait rendez-vous toute la pléiade de cette époque, tous ceux qui devaient plus tard se faire un nom au bord du Saint-Laurent;! tous ceux aussi qui jouis-
OCTAVE CREMAZIE S 5
saient déjà dans ce microcosme littéraire, d'une réputation établie.
C'était une époque de foi et d'enthousiasme, il y avait là tout un cénacle d'hommes de lettres et de penseurs, décidés à donner au Canada l'éclat dont il leur semblait digne; fiers des premières victoires remportées par Garneau et l'abbé Ferland, conscients de leur valeur, en possession de leur arme de combat, ces Soirées Canadiennes qui devaient porter dans toutes les familles la bonne parole. L'Institut Canadien de Québec venait de se fonder, grâce aux efforts de tous ces hommes de bonne volonté, et Crémazie n'avait pas été le moins actif. Pouvaiton, quand il s'agissait des destinées intellectuelles de la patrie, s'occuper de lettres de change ou de livres de caisse?
Cette belle nonchalance devait être fatale à Crémazie. Il ne pouvait compter sur sa plume pour s'enrichir ni même pour subsister. Il n'y avait pas à cette époque d'écrivains professionnels, et aujourd'hui encore au Canada, les seuls journalistes, avec leurs newspapers à l'instar de Londres ou de New- York, peuvent gagner leur vie en publiant, et vivre sur les frais du culte. Mais Crémazie, comme la cigale, ne pensait point thésauriser.
Dans sa boutique de la rue de la Fabrique, il faisait sa favorite résidence d'un réduit que M. l'abbé Casgrain nous dépeint, obscur, encombré de précieux bouquins '< de toutes langues, de tous formats, de tO"<^es reliures, de toutes époques, » la véritable et famlières cit: des livres. " Assis sur une caisse ou
S(i LA I.ITTÉRATLUi: CANADIKNXK FRANÇAISE
sur une chaise boiteuse h le gnome de céans, un petit homme gros et court, large d épaules, la tète chauve, la face exagérée par une barbe en collier dont émergeaient, sous des lunettes, deux petits yeux enfoncés et vagues, des yeux de myope qui regardaient ailleurs, suivait le rêve intérieur et splendide qui se déroulait dans son cerveau.
Qu'importaient, dans le magasin où s'empilaient les livres encore vierges, les rares et modestes acheteurs — les messieurs riches ne lisaient pas — jeunes prêtres studieux, besoigneux écrivains futurs, qui venaient échanger leurs économies centre l'ouvrage convoité longtemps?
C'est pendant ces années, de 1854 à 1862, alors qu'il avait de 27 à 35 ans, que Crémazie composa tous ceux de ses vers qui sont parvenus jusqu'à nous/ et que l'Institut Canadien édita pieusement ( i ). Plus tard, de Paris, l'exilé suivit sans doute avec un intérêt passionné le mouvement littéraire dont il avait été l'un des initiateurs, mais sauf une pièce de circonstance, consacrée aux noces de diamant de ses protecteurs, M. et M"'^ H. Bossange (1876), il ne confia plus au papier les vers qu'il se chantait dans la solitude et dans l'exil, couché, malade souvent, dans une chambre parfois sans feu, quand ses ami n'avaient su lui procurer quelque menu travail, ou
(I) Œuvres complètes d'Octave Crémazie un vol. in-8" Beauchemin et Valois, Montréal, 1882 . Dernière édition, 1897. En tête se trouve reproduite l'étude déjà citée de M. l'abbé Casg^rain.
OCTAVK CREMAZIE
uand les subsides de son frère Jacques ne lui parquaient pas à temps. Aussi est-ce à ce moment ne nous croyons devoir placer l'analyse et l'étude ; son œuvre poétique, avant de le sui\Te à Paris, i il se révélera comme le plus brillant des épisliers canadiens.
Le Poète
Il V a quelques années, il eût fallu beaucoup de hardiesse pour oser étudier Crémazie. Sa versification très simple, sans tintinnabulement de rimes, ni tours de force — il n'a même jamais fait un sonnet — eût paru fade à nos compatriotes. Aujourd'hui que l'excès même de virtuosité dont nous avons été les témoins a ramené le goût public vers Musset et Lamartine, nous pouvons sans craindre trop de brocards aborder l'œuvre d'un poète qui prit à Victor Hugo des expressions et des procédés, plutôt que des coupes de vers, et pour qui les Occidentales de Banville furent lettre morte.
Son œuvre tient tout entière en un volume, et il n'a pas laissé plus de 130 pages de vers. C'est qu'il n'avait pas de fonds de tiroir, que l'on pût après sa mort éditer sous le titre dœuvres posthumes. Il composait en effet la nuit. Doué d'une mémoire mer- ' veilleuse, il emprisonnait ses vers dans les cases de son cerveau, et ne les écrivait que pour les livrer à l'impression.
Ce procédé même de composition nous met en garde contre certains défauts que nous rencontrerons dans Crémazie. Pour rimer des vers, il faut les
OCTAVK CUKMAZIK — LE POETE =J9
avoir devant soi. C'est ainsi que l'on peut redresser une phrase, donner à la strophe une articulation plus souple, faire la chasse aux formules qui se répètent, en un mot, d'improvisateur, devenir artiste. Crémazie n'aura point le prestige de la forme : nej-^ cherchons en lui nulle, virtuosité,. '
Tant mieux. Ce que nous demandons au Canada, ce n'est point de nous donner des imitateurs plus ou moins adroits de nos poètes, mais de nous apporter quelque chose d'inconnu, un peu de l'air sain et vivifiant qui souffle sur les forêts et sur les lacs immenses, une note pas encore entendue, et non pas de la littérature.
Malheureusement, l'imitation est souvent flagrante chez Crémazie; mais elle est presque toujours si maladroite qu'on ne peut guère la lui repro-| y, cher avec sévérité. Avant donc de regarder ce qu'il/ nous emprunta, démêlons quels furent les sujets qu'il a traités, et ce qui lui donne un parfum de) terroir.
Les titres des vingt poèmes ou poésies que nous devons au libraire de Québec nous permettent de voir quelles sont les sources de son inspiration.
Voici tWs odes sur la Guerre de Crimée, une autre sur la Guerre d'Italie, une sur Castelfidardo et les soldats de Pimodan ; voici le Chant du Vieux Soldat Canadien, le survivant des luttes épiques; voici des vers en l'honneur de M. Evanturel, un ancien combattant de l'Empire, qui vieillitau Canada. Cette ode chante Mgr. de Montmorency-Laval, premier archevêque de Québec, et fondateur de la vieille et
Ou LA LITTÉUATLIŒ CANADIENNE FRANÇAISE
glorieuse Université française. Ces quatrains célèbrent les Mille-Iles, à la sortie du lac Ontario; puis c'est la terre natale, où la vie est si douce; le C/miililu voyageur qui descend les grands fleuves sur son train de bois; une méditation surla A/br/, où se trou\ent quelques-unes des plus belles strophes du poète: deux Ballades à la manière de Hugo, V Alouette et la Fiancée du Marin : quelques pièces de circonstance, et enfin cette Promenade des Trois Morts qui nous ramène par endroits aux plus mauvais jours du romantisme macabre.
Comme nous l'avons déjà exposé, toute la litté- . rature canadienne est en germe dans ces quelques pages, avec ses qualités et ses défauts. Le Christia- 7 nisme catholique, les soldats de la papauté, les premiers missionnaires, tout ce que révère l'âme canadienne se trouve chanté par Crémazie. "^ Mais deux autres éléments prendront, dans la poésie de lâge suivant, une place prépondérante : la peinture savoureuse des mœurs* locales d'une part, avec les vieilles traditions campagnardes, les dialogues entre cavaliers et blondes, les longues jaseries à la veillée, et, pour donner à cette vie de paysans un intérêt tragique, le souvenir de ceux qui sont partis, là-bas, dans la forêt, et qui frappent de leur cognée les grands arbres séculaires; d'autre part, le souvenir vivant de l'histoire nationale et des luttes héroïques, le temps de nos gens, ces traditions, écrin de perles ignorées, grâce auxquelles les Canadiens français sont un peuple et une nation.
Crémazie le premier chante le sol natal e^ son j
OC.TAVi; CUÉMAZIK — LE l'OÈTE Ol
passé de gloire: le premier, il évoque — trop ^ rarenTênTirnotre gré(i) — les mœurs canadiennes. Mais c'est dans le Vieux soldat Canadien, et dans le Drapeau de Qarillon, qu'il faut chercher le véritable Crémazie, le précurseur de presque toute l'école contemporaine.
Ouvrez n'importe quelle anthologie canadienne — et il n'en manque pas — ces deux petits poèmes s'y trouvent en place d'honneur. Là, peu de réminiscences (sauf, parfois, un faux air de Béranger), une gaucherie de primitif, malgré quelques respectables « mots nobles >, que l'on peut saluer au passage comme de vieux gentilshommes contemporains de Montcalm — ondes, guerriers, lauriers.
Reportons-nous aux circonstances où fut composé le Vieux soldat. Pendant près d'un siècle, la France et le Canada n'avaient plus eu que de lointaines et irrégulières relations.
Depuis
Que notre vieux drapeau, trempé de pleurs amers Ferma son aile blanche et repassa les mers (2).
nulle visite officielle n'avait été faite ou reçue. Mais en 1855, l'Empereur envoya dans le Saint-Laurent la corvette la Capricieuse.
Cette arrivée d'un bâtiment de guerre en pleine campagne de Crimée fut accueillie par les Canadiens avec un enthousiasme délirant.
(i) N'oublions pas que Crémazie est un citadin. (2) Fréchette, Légende d'un peuple.
(12 LA LlTTEllATLllK CANADIENNE FRANÇAISE
Il faudrait, nous disait un vieux Canadien qui est en même temps un vieux Parisien, se reporter aux visites qui précédèrent l'alliance russe, en 1893, pour se faire une idée de cette réception {1).
Crémazie composa un poème de vingt-cinq strophes pour célébrer cet événement, et le retentissement de cette poésie de circonstance fut énorme.
(i) Sur la plainte du Gouverneur Général et les remontrances du cabinet britannique, le Gouvernement français disgracia le capitaine de corvette Belvéze qui commandait la Capricieuse. On l'avait reçu avec trop d'enthousiasme. C'est à cette disg^râce que Crémazie fait allusion à la fin de son Ode sur la ruine de Sébastopol. Crimazie s'adresse à la France :
Un homme s'est trouvé pour attaquer ton nom. Un gouverneur anglais vint insulter ta race...
Ainsi, quand un héros montait au Capitole, Acclamé par la foule et ceint de l'auréole Qui vient illuminer le courage vainqueur, Il entendait toujours sur la route sacrée Retentir (ians les airs la parole acérée D'un esclave insulteur.
Mais bientôt, s'arrêtant sur la colline sainte, Du temple il franchissait la redoutable enceinte. Puis au pied des autels il rendait grâce aux cieux, Et, devant le Sénat debout sous le portique, Le pontife posait la couronne héroïque Sur son front glorieux.
Tandis que l'insulteur, que cet esclave immonde Se trouvait isolé dans sa honte profonde, Et que sa faible voix demeurait sans échos. Le vainqueur poursuivait sa marche solennelle, Et le peuple chantait de sa voix immortelle La gloire du héros.
Or.TAVE r.RKMAZIR — LE POÈTE 63
Un des compagnons de Montcalm ou de Lévis, vieux héros mutilé resté là-bas, apprenait la fabuleuse épopée de Napoléon, encore magnifiée par la distance.
Peut-être, une fois, la France se souviendra-t-elle du Canada, viendra-t-elle l'arracher aux Anglais.
Presque aveugle, appuyé sur son fils, le vieillard se promène tous les jours sur les remparts qui dominent le fleuve, et demande si, pavillons au vent, la flotte ne vient pas s'embosser devant la citadelle.
Ses regards affaiblis interrogeaient la rive, Cherchant si les Français que, dans sa foi naïve, Depuis de si longs jours il espérait revoir, Venaient sur nos remparts déplo\'er leur bannière. Puis, retrouvant le feu de son ardeur première. Fier de ses souvenirs, il chantait son espoir.
Il n'est point de Canadiens qui ne sache par cœur le Cliant du Vieux Sohlat, dont le refrain :
Dis-moi mon fils, ne paraissent-ils pas?
vry
prend parfois une véritable grandeurjé^iipiÊ-.
C'est de la poésie populaire au premier chef, dans le meilleur sens du mot. Crémazie a exprimé ce que tous sentaient. Il s'est élevé au rang de poète na-^
.tional,— «ar il fut pendant une heure la voix d'un peuple entier. Le vieux héros meurt, sans avoir pu — saluer son drapeau. Enfin, les trois couleurs qui ont remplacé l'étamine fleurdelisée paraissent à la poupe de la Capricieîisc. Tout Québec se pavoise de trico-
64 l.A I.ITTKHATrnF, C-ANAniKNM': KHA^rAISK
lore, et le poète s'écrie, avec une inspiration qui nous rappelle l'admirable fin des Dri/x Grcnaiiicrs de Henri Heine :
Voyez, sur les remparts cette forme indécise Agfitée et tremblante au souffle de la brise : C'est le vieux Canadien à son poste rendu. Le canon de la France a réveillé cette ombre Qui vient, sortant soudain de sa demeure sombre Saluer le drapeau si longtemps attendu.
Tous les vieux Canadiens moissonnés par la guerre
Abandonnent ainsi leur couche funéraire
Pour voir réalisés leurs rêves les plus beaux;
Et puis on entendit le soir, sur chaque rive,
Se mêler au doux bruit de l'onde fugitive
Un long chant de bonheur qui sortait des tombeaux.
S'adressant alors aux marins français, il leur promet que le pays gardera longtemps leur souvenir :
Lorsque viendra l'hiver et ses longues soirées, De souvenirs français nos âmes altérées Bien souvent rediront le retour de nos gens...
Le Drapeau de Carillon , c'est le récit d'une triste odyssée. Un vieux soldat put dérober aux Anglais la bannière aux fleur de lys d'or sous laquelle il avait combattu. Il la montre en cachette à d'autres Canadiens patriotes. On résoud d'aller trouver le Roi, de déplier devant lui cette relique trouée par les balles, de lui demander des secours pour jeter les envahisseurs dans le fleuve.
OCTAVK CIlKMAZIl-: — LK POÈTK 6=)
« Emportant avec moi ce drapeau g-lorieux,
« J'irai, pauvre soldat jusqu'au pied de son trône,
« Et lui montrant alors ce J03au radieux
« Qu'il a laissé tomber de sa noble couronne,
« Les enfants qui vers Dieu se tournant chaque soir
« Mêlent toujours son nom à leur prière ardente,
« Je trouverai peut être un cri de désespoir
« Pour attendrir son cœur et combler voire attente... »
Quel dommage que cette strophe, dont la deuxième partie est si simple et si belle, finisse par la plus maladroite cheville I
Le vieux soldat part pour Versailles, mais il ne peut parvenir jusqu'au Roi. Il se rembarque, le cœur navré, regagne sa chaumière, mais il n'ose avouer aux autres l'insuccès de sa mission. Il feint d'être heureux, annonce des renforts.
De sa propre douleur il voulut souffrir seul Pour conserver intact le culte de la France.
Enfin, un jour glacial de décembre, il prend le drapeau, retourne aux champs de Carillon, donne une dernière pensée à ses compagnons d'armes, et vient mourir sur leurs tombeaux, enveloppé dans les plis neigeux de son étendard.
Dans ces deux petits poèmes, avec des procédés imparfaits et des maladresses dont il se rendait compte lui-même, le poète atteint à l'émotion la plus vraie.
Il trouve aussi, pour louer sa patrie, de délicieux accents, dans les Mille-Iles par exemple :
66 LA LITTÉRATinK C.ANADIKNNF. FHANÇAISR
Quand Eve à l'arhre de la vie De sa main eut cueilli la mort, Sur la terre à jamais flétrie On vit paraître le remords,
Et les archang-es, sur leurs ailes Prenant l'Eden silencieux, En haut les sphères éternelles Le déposèrent dans les cieux.
Mais en s'élançart dans l'espace, Ils laissèrent sur leur chemin Tomber pour indiquer leur trace, Quelques fleurs du jardin divin.
Et ces fleurs aux couleurs mobiles Tombant dans le fleuve g'éant.
Firent éclore les Mille-Iles, Ce paradis du Saint-Laurent.
Il semble que le poète ait plus aimé sa patrie, pour que la séparation fut plus déchirante. D'un vers, il peint le Canada, où la nature
A ses vastes forêts mêle ses lacs géants.
Le suprême bonheur est de vivre dans cet admirable pays.
Heureux qui le connaît, plus heureux qui l'habite. Et, ne quittant jamais pour chercher d'autre cieux. Les rives du grand fleuve où le bonheur l'invite. Sait vivre et sait mourir où dorment ses aïeux.
Une seule fois, dans la pièce intitulée les Morts, qui n'a rien de commun avec la malencontreuse Promenade dcsTrois Morts, Crémazie, comme c'était son droit de poète, aborde un genre qui se rapproche
OCTAVE r.nÉMAZIF. — LF. l'OKTI', 67
de la belle méditation à la Vigny, la forme d'art la plus noble qui soit. Sans doute, ce croyant ne voit pas
Les pieds lourds et puissants de chaque Destinée Peser sur chaque tête et sur toute action.
Il n^rrive^pas à la résignation stoïcienne du loup, et n'a pas une allégorie comparable à cette merveilleuse Maison du Berger. Mais il trouve de beaux accents pour plaindre les oubliés.
L'oubli des vivants pesant sur votre tombe
Sur vos os décharnés plus lourdement retombe Que le plomb du cercueil.
Notre cœur égfoïste au présent seul se livre Et ne voit plus en vous que les feuillets d'un livre Que l'on a déjà lus.
Il envie les justes qui
Déroulent leur vertu comme un tapis splendide Et marchent sur le mal sans jamais le toucher.
Enfin, n'a-t-il pas comme une prescience de sa destinée, dans cette strophe particulièrement touchante, écrite par un homme qui devait connaître toutes les misères de l'Exil?
Priez pour l'exilé qui loin de sa patrie. Expira sans entendre une parole amie, Isolé dans la vie, isolé dans la mort. Personne ne viendra donner une prière; L'aumône d'une larme à la tombe étrang-ère. Qui pense à l'inconnu qui sous la terre dort?
68 LA I.ITTKUATCRK (.ANAniKNNr. FHANCAISF,
Dans toute œuvre poétique, une partie se ressent des contingences au milieu desquelles elle prit son essor: une autre est purement et largement humaine. Tout chef-d'œuvre doit être à la fois général et particulier. Il nous semble bien que Crémazie aurait pu devenir un poète humain, et non seulement canadien, si la destinée ne s'était pas montrée pour lui marâtre.
Mais il nous reste à déterminer avec plus de précision les influences étrangères que le poète à subies. Nous touchons ici au point le plus délicat. Nous aurons d'ailleurs à présenter des observations qui s'appliquent à presque toute la littérature canadienne.
Crémazie nous a emprunté des rythmes, c'était son droit. Mais ce qui est grave, il s'est approprié toute la vieille et lamentable défroque des Ballades et des Orientales. Nous retrouvons à Québec, à propos de Sébastopol, Bounabenli, les Giaours, Staïuhoul la Sainte, et Setiniah, et les Mamelouks, auxquels Crémazie donne par inadvertance le nom de Kalnunihs. C'est horrible.
Hélas! un poète a le bonheur de vivre dans une, société qui n'a pas de littérature, dont les mœurs etj les usages présentent le plus vif intérêt, et sa seule! ambition est de nous prendre ce que nous avons de plus mauvais, tout le fatras, tout le clinquant malgré! lesquels et non à cause desquels Hugo est un grand) poète. Que les Canadiens se servent de certains lieux communs, nous n'y voyons nul inconvénient; que le début des Mille-Iles, avec son intrépide banalité :
OC.TAVK ('.IlÉMAZIK — LK POÈTE 69
Si j'était la douce hirondelle
Qui vole en chantant dans les airs,
rappelle le mouvement cVune Orientale,
Si j'était la feuille que roule L'aile tournoyante des vents...
peu nous importe. Mais toute la première partie du poème n'est qu'un pastiche, avec çà et là des éclairs: au milieu d'une énumération géographique
Où l'on voit qu'un monsieur bien sage S'est appliqué,
— Venise, Sorrente, Milan, Rome. Cordoue. Séville, toute la Méditerranée, que parcourt l'hirondelle avant de retourner au pays, et même Bénarès et Aliahabad — tout à coup, un accent venu du cœur éclate : on entend
La douce voix de la patrie Chanter au milieu des sapins.
Après une itérative et fâcheuse intervention de la circulaire pour " Cook's tourists », (Andalousie, Italie, Corne-d'Or, Inde et Memphis), le poète invoque le sol natal :
O vieilles forêts ondo\-antes Teinte du sang- de nos aïeux !
O lacs, ô plaines odorantes Dont le parfum s'élève aux cieux !
LA LITTKRAXrRE CANADIKNXE FRANÇAISE
Bords où les tombeaux de nos pères Nous racontent le temps ancien Vous seuls possédez ces voix chères Qui font battre un cœur canadien !
Et ce sont ces voix chères que nous aimons, et non pas cet Orient de cartonnage et de toile peinte dont Crémazie a si cruellement abusé.
Il les a d'ailleurs, grâce à Dieu, écoutées souvent, et parfois, par la simple transposition d'un motif français, il a su obtenir un etïet nouveau. Tout le monde connaît la chanson pseudo-barbaresque des Orientales :
Dans la g'alère capitane
Nous étions quatre-vingts rameurs.
Que l'on y compare le Citant Jes vovagcnrs de Crémazie :
Dans la forêt et sur la cag-e (i)
Nous étions trente voj'ag-eurs.
Crémazie a quelque peu modifié le rythme. Le double quatrain de Hugo s'est allongé en une strophe de dix vers, dont les six derniers riment en âge et en eurs. Cependant, malgré l'incontestable supériorité de Hugo, dont les rimes en iane, bien appuyées par la consonne, sont pleines d'imprévu, nous préférons ici le poète canadien, moins artificiel. Avec un refrain emprunté à une fantaisie de jongleur
(i) On appelle cages les trains de bois énormes, véritables villages flottants, qui descendent le fleuve et les rivières du Canada.
OCTAVK CHKAlAZrE — Lt: POÈTE 71
qui S'amuse, il a fait quelque chose de naturel et de charmant.
A nous les bois et leurs mystères
Qui pour nous n'ont plus de secrets!
A nous le fleuve aux ondes claires
Où se reflètent les forêts !
A nous l'existence sauvag-e Pleine d'attraits et de douleurs !
A nous les sapins dont l'ombrag-e Nous rafraîchit dans nos labeurs !
Dans la forêt et sur la cag-e.
Nous sommes trente voyag-eurs.
Bravant la foudre et les tempêtes,
Avec leur aspect solennel,
Qu'ils sont beaux ces pins dont les têtes
Semblent les colonnes du ciel !
Lorsque privés de leur feuillag-e
Ils tombent sous nos coups vainqueurs,
On dirait que dans un nuag-e L'Esprit des Bois verse des pleurs.
Dans la forêt et sur la cage Nous sommes trente voyageurs.
Puis sur la cag-e qui s'avance Avec les flots du Saint-Laurent, Nous rappelons de notre enfance Le souvenir doux et charmant. La blonde laissée au villag-e, Nos mères et nos jeunes sœurs Qui nous attendent au rivag-e Tour à tour fait battre nos cœurs.
Dans la forêt et sur la cag-e Nous sommes trente voyag-eurs.
Quand viendra la triste vieillesse Affaiblir nos bras et nos voix
Nous conterons à la jeunesse
Nos aventures d'autrefois.
Quand enfin pour le grand voyage
Où tous les hommes sont rameurs
La mort viendra nous crier : & Nage! *
Nous dirons bravant ses teneurs :
« Dans la forêt et sur la cage.
Nous étions trente voyageurs ! »
Nous devons, pour être complets, noter encore dans l'œuvre de Créniazie l'influence de Théophile Gautier, dans les Trois Morts ; parfois celle de Barbier (i) et même celle de poètes que nous tenons en médiocre estime malgré leur célébrité d'un moment. La rhétorique de Casimir Delavigne se retrouve dans quelques odes (2).
Crémazie nous a donc emprunté des formes et des couleurs qui ont enrichi le trésor encore modeste de la poésie canadienne. Peut-être nous a-t-il dérobé surtout des paillettes, et ses meilleurs poèmes sontils les plus simples. Mais malgré ses pastiches, malgré ses rimes en épithètes vraiment trop nombreuses, malgré la gaucherie avec laquelle il accumule
(i) La noble France a-t-elle encor
Sur son front radieux l'auréole invincible Qui la fit autrefois si belle et si terrible
Dans les grands jours de messidor?
(Guerre d'Italie)
(2) Est-ce pour le drapeau de la vieille Allemagne, Que tonnent ces obus ? Un nouveau Charlemagne Vient-il devant Pavie asser\-ir les Lombards? Petit-fils de Sigurd, un guerrier Scandinave Vient-il, chassant tes rois que son audace brave, Déchirer de sa main la pourpre des Césars ?
(Idem)
(H'.TAVi: CUli.MAZIE — LE POKTK 73
tantôt les syllabes sourdes, tantôt les toniques malgré d'involontaires allitérations, nous devonsi reconnaître en lui un poète noblement inspiré, dont les strophes souvent heureuses sont animées d'un profond sentiment canadien, qui rachète les erreur» de son goût et les défaillances de sa forme. D'autres sont venus, plus habiles — trop habiles — qui font du Victor Hugo mieux que Victor Hugo lui-même, et qui laissent loin derrière eux. comme souplesse, comme couleur, comme virtuosité, le pauvre libraire de Québec. Mais Crémazie donna le goût des vers à la jeunesse intelligente de son temps; i| permit à la poésie canadienne de prendre conscience d'elle-même. Sans lui nous n'aurions peut-être pas la Légende d'un peuple, de M. Fréchette, ni quelquesunes des plus jolies pièces de M. Beauchemin, la Cloche de Loiiisboiirg, ou Iberville, et ce serait grand dommage.
Toute la poésie canadienne, par la voix de M. Fréchette peut dire à Crémazie,
Comme autrefois Reboul au divin Lamartine,
« Mes chants naquirent de tes chants. >
La première partie des Trois Morts est datée d'octobre 1862. Le 11 novembre de la même année. Octave Crémazie fuyait pour jamais la terre natale. M. l'abbé Casgrain, dans sa notice, jette discrète-
74 LA LlTTKRATLllE CANADIENNE FUANÇAISE
mcpt un voile charitable sur les motifs de cette disparition. Mais le dernier des Crémazie est mort: et nous avons le droit et le devoir d'expliquer en peu de mots pourquoi le poète dut s'exiler. Aussi bien toute la dernière partie de son œuvre seraitelle incompréhensible sans cet éclaircissement.
Octave Crémazie avait voulu développer, un peu hâtivement peut-être, son commerce de livres. L'état de libraire lui semblait supérieur aux autres, à condition de largement propager les chefs-d'œuvre. Aussi voulut-il étendre ses opérations, rêvant peutêtre de contribuer ainsi à l'extension des lettres canadiennes. 11 prit des engagements trop lourds, car le milieu n'était pas propice aux entreprises de ce genre. Faut-il ajouter que sa nonchalance le destinait aux échecs commerciaux, et qu'il semblait une proie facile offerte aux hommes d'atïaires véreux?
Les mœurs de Québec, à cette époque, devaient encore l'attirer plus vite sur la pente dangereuse du déshonneur. Certains négociants se prêtaient, dit-on, sans difficulté leur signature, et parfois même négligeaient de s'en avertir immédiatement. Crémazie fit comme les autres. Mais ne pouvant payer à l'échéance, il renouvela des billets, en émit encore, devint la proie des usuriers : il était perdu. Affolé, acculé à la faillite, et ne voulant pas succomber, Crémazie avait commis des faux. On les découvrit, la maison s'effondra, et le malheureux, éveillé de son long rêve poétique, dut s'éloigner la tête basse. """"Nous ne prétendons point plaider sa cause, encore qu'il nous soit facile de montrer combien les circons-
OCTAVE CIIEMAZIE — LE POETE "J'y
tances étaient atténuantes. Nous aimons mieux mettre en lumière, dans la suite de cette étude, avec quelle résignation chrétienne Octave Crémazie sut accepter l'expiation. Peut-être cette épreuve le grandit-elle, car il ne chercha pas à déguiser ses fautes, et, dans son obscurité, iln'eut jamais un cri de révolte. Nous ne pouvons nous empêcher de citer la lettre qu'il écrivit à sa mère dix ans plus tard, lorsque mourut ce frère admirable qui l'avait toujours soutenu. Peut-être ramènera-t-elle au pauvre poète les sympathies de nos lecteurs.
«Comme Jacques était bon pour moi! Pendant les dernières années que j'ai passées dans le commerce, avec quel abandon et quelle générosité il mettait toutes ses ressources à notre disposition ! Je garderai toujours présent à la mémoire le souvenir de la soirée que j'ai passée avec lui le lo novembre 1862, la dernière, hélas! que j'ai passée au pays. Il m'annonça qu'il fallait absolument partir. 11 n'eut que des paroles débouté paternelle. Pas un reproche, pas un mot amer. Avec quelle tristesse il me dit: « J'avais espéré que tu me fermerais les
yeux. » Et je partis pjour lje2il, le cœur brisé,
brisé pour jamais, n'ayant plus aucune espérance. Je n'êïls^pas le courage de vous dire la vérité, ma bonne mère; pour vous, j'allais seulement à Montréal. Mon pauvre Jacques me dit adieu dans l'entrée de la maison de la côte de Léry. Il referma la porte sur moi. Le bruit de cette porte, je Tentends encore : il me semble que c'était la barrière éternelle qui devait me séparer de ma famille qui se refermait sur
~ij KA i>irri:i{ATi Kii canaihi^nm: kkançaise
moi, comme la porte de la prison sur le condamné. »(i) Cette belle lettre, écrite au courant de la plume (elle ne ressemble guère aux épitres littéraires de Crémazie, d'un style un peu tendu), fait l'éloge de Jacques, mais nous rend surtout indulgent pour le poète dont l'âme noble et tendre devait expier durement, pendant les longues années d'exil, une défaillance.
La barrière qui se referma sur le Canadien errant ne le séparait pas seulement de sa famille. Elle coupe aussi ses œuvres en deux parties bien distinctes. A d'autres les vers; il n'écrira plus, de Paris où il s'était réfugié, et où nous le suivrons bientôt, qu'à sa mère, à ses frères, à son ami iM. Casgrain.
Il peut sembler étrange au premier abord que Crémazie ne nous ait pas laissé des chants d'exil, quelque chose comme les Tristes d'Ovide. Plusieurs' raisons expliquent ce silence. Musset a dit :
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Mais il est certaines âmes délicates qui ne font pas litière de leurs sentiments. Se souvenant peut-être du beau sonnet de Leconte de Lisle, les Montreurs (2),
(i) Ne se trouve pas dans l'édition de Vlnsiii. Canad. Citée par ^I. l'abbé Casgrain, Asile du Bon Pasteur de Québec, p. 135. (Montréal.) Toute la lettre est à lire. (2) ....O plèbe carnassière....
Je n; danseiai pas sur ton tréteau banal Avec tes histrions et tes prostituées.
Or.TAVK CHKMAZIK — LK POKTK 77
mais avec une incontestable maîtrise d'exécution. Crémazie écrivait à son correspondant fidèle:
« La poésie coule par toutes vos blessures, me dites-vous. De tout ce que j'avais, il ne me reste que la douleur. Je la garde pour moi. Je ne veux pas me servir de mes souffrances comme d'un moven d'attirer sur moi l'attention et la pitié, car j'ai toujours pensé que c'était chose honteuse que de se tailler dans ses malheurs un manteau d'histrion... Aujourd'hui que je marche dans la vie entre l'isolement et le regret, au lieu d'étaler les blessures de mon âme, j'aime mieux essayer de me les cacher à moi-même, en étendant sur elles le voile des souvenirs heureux.
« Quand le gladiateur gaulois tombait, mortellement blessé, au milieu du Colisée, il ne cherchait pas, comme l'athlète grec, à se draper dans son agonie, et à mériter, par l'élégance de ses dernières ■convulsions, les applaudissements des jeunes patriciens et des affranchis. Sans s'inquiéter, sans même regarder la foule cruelle qui battait des mains, il tâchait de retenir la vie qui s'échappait avec son sang, et sa pensée mourante allait dire un dernier adieu au ciel de sa patrie, r.ux affections de ses premières années, à sa vieille mère qui devait mourir sans revoir son enfant. >/
Dans certains malheurs, la suprême dignité n'estelle point d'ailleurs le silence? Crémazie l'avait si bien compris qu'il cessa, non point de faire des vers, mais d'en publier. Il nous éclaire lui-même sur sa vie intérieure à cette époque.
« Aujourd'hui, j'ai trente-neuf ans. C'est l'âge où
78 I.A I.ITTK.ItATI m: CANADIKNM': FHANÇAISK
riionime, revenu des errements de ses premières années, et n'ayant pas encore à redouter les défaillances de la vieillesse, entre véritablement dans la pleine possession de ses facultés. Il me semble que j"ai encore quelque chose dans la tête,
<<. Si j'avais le pain quotidien assuré, j'irais demeurer chez quelque brave curé de campagne, et là je me livrerais complètement au travail.-.. Mais c'est impossible. Il ne me reste plus qu'à bercer dans mon imagination ces poèmes au maillot, et qu'à chercher dans leurs premiers vagissements ces beaux rêves d'or qu'une mère est toujours sûre de trouver près du berceau de son enfant. » (Lettre du lo août 1866 à M. l'abbé Casgrain.)
----^e poème au maillot, c'est la Promenade des Trois Morts, et si nous en parlons ici, c'est que certains critiques canadiens croient y voir l'œuvre maîtresse de Crémazie. Nous ne partageons pas leur avis. Sans doute l'idée n'en est point sans mérite, encore qu'elle rappelle de trop près la Comédie de la Mort, de Gautier. L'exécution de la première partie, la seule écrite, nous semble fort défectueuse. Le poète y trouvait lui-même nombre de négligences, et se promettait de la corriger.
Tous les développements un peu intéressants nous laissent comme une impression de déjà vu, et telle digression nous rappelle la scène dn fossoyeur, où il est expliqué que le corps d'Alexandre-le-Grand fut peut-être tranformé en cruche.
Sur le champs du repos quand la brise sereine' Vient souffler dans l'ombre des nuits,
OCTAVK C.HKMAZIt: — LF, POKTF, 79
Elle emporte en passant cette poussière humaine Qui dût se transformer en fruits.
Quant au pied de Tautel la douce fiancée Vient courber son front vir/afinal, C'est peut-être du cœur de la sœur trépassée Qu'est fait son bouquet nuptial.
La terri par la mort sans cess2 rajeunie
Voit passer fleurs et nations.
Ainsi Dieu l'a voulu. De la mort naît la vie
Comme l'tpi sort des sillons.
N'y a-t-il p.as ainsi dans cette strophe comme un écho du Dante :
Si cette fleur du ciel qu'on nomme l'espérance Sur les tombeaux peut se cueillir,
Jamais, dans le séjour de l'éternel silence On n'entend ses feuilles frémir.
Voici néanmoins, d'après Crémazie lui-même, le plan des Trois Morts. N'oublions pas qu'il les commença en 1862, alors que de sombres préoccupations hantaient déjà sa pensée, et que l'abime était entr'cuvert, qui devait le dévorer.
N'oublions pas non plus qu'il parle quelque part de STifoicanadienn:. Le paradis, le purgatoire et l'enfer sont pour lui la réalité suprême : ce n'est pas un dilettante qui s'amuse.
'< Les Morts, dans leur tombeau souffrent-ils physiquement? Leur chair frémit-elle à la morsure du ver. ce roi des effarements funèbres?
« Cette idée de la souffrance possible du cadavre m'est venue il v a plusieurs années. J'entrais un
8o LA I.ITTI.UATL KI-: CANADIKNNK l'ItANÇAlSE
jour dans le cimetière des Picotés, à i'épcque où Ton transportait dans la nécropole du chemin Saint- Louis les ossements du Campo-Santo de la rue Couillard. En vovant ces ossements rongés, ces lambeaux de chair qui s obstinaient à demeurer attachés à des os moins vieux que les autres, je me demandai si l'âme, partie pour l'enfer ou le purgatoire, ne souffrait pas encore dans cette prison charnelle dont la mort lui avait ouvert les portes; si, comme le soldat sent toujours des douleurs dans la jambe emportée par un boulet sur le champ de bataille, Tàme. dans le séjour mvstérieux de Texpiaticn, n'est pas atteinte par les frémissements douloureux que doit causer à la chair cette décomposition du tombeau. >/ (Lettre du 29 janvier 1867, dans laquelle Crémazie défend son poème centre M. Thibault, professeur à l'Ecole Normale Laval, et champion de la littérature classique au Canada.)
Le jour de la Toussaint, trois morts sortent de leur tombe.
Drapés comme des rois dans leurs manteaux funèbres,
Ils marchent en silence au milieu des ténèbres, Et foulent les tombeaux qu'ils viennent de briser. Heureux de se revoir, trois compag^nons de vie Se donnent, en pressant leur main raide et flétrie. De leur bouche, sans lèvre un horrible baiser.
L'un avait déjà vu sur sa tète blanchie Neiger soixante hivers quand, arrêtant sa vie, La mort vint l'enivrer de son breuvage amer. Un fils, un fils unique, orgneil de sa vieillesse Avait, tout rayonnant des feux de la jeunesse, Des fleurs de son printemps couronné son hiver,
OCTAVK CRKMAZIi: — LK l'OKTK Si
Comme au souffle du Nord la rose épanouie
Avant la fin du jour voit sa beauté flétrie.
Le second avait vu la mort à son chevet
Quand, jeune encor, l'Amour charmait son existence.
Sa femme avait voulu, modèle de constance.
S'enfermer avec lui dans le tombeau muet.
Le troisième, à sa mère arraché par la tombe, Avait quitté la vie ainsi qu'une colombe Qui s'envole en chantant un hymne de bonheur. Vingt printemps n'avaient pas encor paré sa tète. La mort, pour son bouquet la trouvant toute prête, A ces fruits déjà mûrs ajouta cette fleur.
Maintenant, réunis dans la cité pleurante.
Comme ces mendiants que chantait le vieux Dante,
Des vivants, ils s'en vont implorer la pitié.
Le travail du ver, du " Roi // dont chacun redoute la '< fauve majesté >/ est suspendu pour quelques heures.
« Le père va frapper à la porte de son fils, l'époux à celle de sa femme, le fils à celle de sa mère. Le malheureux père ne trouve chez son fils que l'orgie, le blasphème; l'épouse est occupée à flirter... Seul, le fils trouve sa mère agenouillée, pleurant toujours son enfant et priant Dieu pour lui...
« Le ciel et l'enfer se déroulent au regard des morts ; les choeurs des élus alternent avec les chants des damnés: les habitants du ciel qui ont été sauvés par les conseils de ces morts qui souffrent encore dans le purgatoire demandent à Dieu de les admettre dans le paradis, tandis que les damnés pour qui ces mêmes morts ont été une cause de scandale,
.^2 l.A I.ITTKIlATlIli: CANADIK-NM: KHAN(;Alsr,
demandent comme une justice que ceux qui les ont perdus partagent leurs tourments. Les vers, privés de leur pâture, s'inquiètent, et il y a là un chœur des vers qui devra joliment bien horripiler M. Thibault... Mais la miséricorde divine, touchée par les prières des bienheureux et par celles des ^•i\•ants qui sont restés purs devant le Seigneur, abrège les soutïrances du purgatoire, et, s'élançant sur l'un des caps du ciel, un archange entonne le Te Dcnin du pardon. »
C'est à cette '< fantaisie » qui rappelle à la fois la Divine Comédie et Dupont et Durand (i) que rêvait Crémazie; mais tourmenté par les soucis et les souffrances, il n'en vint jamais à bout. Sa mémoire, affaiblie par la maladie, lui fut infidèle, et sauf quelques centaines de vers publiés avant l'exil, l'cv-uvre ne fut pas écrite.
M. l'abbé Casgrain proposait pourtant au poète d'é/ousseter ceux de ses vers qu'il avait composés mentalement, et de les lui envoyer pour sa Revue, Mais Crémazie, avec un désintéressement vraiment noble si l'on songe à la précarité de ses ressources :■
'< Vous voulez bien, écrit-il, me demander cié nouveau la fin de mes Trois Morts, et vous m'offrez même une rétribution pécuniaire. Puisque le Foyer Canadien ne compte plus que quelques centaines d'abonnés, ce n'est pas dans la caisse de cette publication que vous pourriez trouver ces honoraires que
(i) Le point capital de ce divin poème,
C'est un chœur de lézards chantant au bord de l'euu.
OCTAVli CIŒàlAZIi: — Li: l'ULTi: 83
vous m'offrez. C'est donc dans votre propre bourse que vous iriez les chercher. Pourquoi vous imposer ce sacrifice? ./
Berçant ainsi, comme il le disait, des poèmes au maillot, inutile à lui-même et aux autres, plus seul dans la grande ville que dans un désert, obscur et volontairement inconnu, il tenait ses frères au courant de ce qui se passait en France, et il ëcri\ait à M. l'abbé Casgrain ce qu'il pensait des nouveautés littéraires canadiennes. Ce sont les deux aspects de cette correspondance que nous allons maintenant examiner.
L'Exilé
Un Canadien à Paris pendant le Siège
Nous pouvons tirer un double profit des écrivains étrangers : ils nous révèlent leur pays, et ils nous apprennent ce que l'on pense du nôtre. Mais lorsque l'étranger est un Canadien, c'est-à-dire un Français d'Amérique, un citoyen de cette Gallia iiiaxiiiia que nous pourrons quelque jour peut-être opposera la Greater Britain des Anglais, cet intérêt est encore accru. Il nous semble presque voir un Français d'avant 89, non pas un grand seigneur, mais un simple bourgeois, endormi pendant plus d'un siècle, se réveiller tout à coup, et comparer nos institutions et nos mœurs à un idéal qui n'est plus le nôtre.
Lorsque Crémazie vint séjourner parmi nous, à la suite du drame que nous avons raconté briè\'ement, il se présentait à Paris avec des idées, des haines et des sympathies qui devaient le rendre quelquefois injuste pour cette France qu'il aimait tant. Pendant le long et terrible siège, il ne ménagea ni ses sarcasmes aux hommes nouveaux qui prétendaient lutter quand même, ni sa pitié à la pauvre patrie.
OC.TAVK CJtÉMAZIl-: — LKXILK 8s
mutilée et sanglante, qui pouvait dire à ses fils armés les uns contre les autres, comme au temps effroyable des guerres de religion :
... Vous avez, félons, ensanglanté Le sein qui vous nourrit et qui vous a porte. Or, vivez de venin, sang-lante géniture : Je n'ai plus que du sang' pour votre nourriture.
Nous allons résumer, d'après son journal et sa correspondance, les impressions de Crémazie, avant, pendant et après la guerre. Nous pouvons ainsi mieux pénétrer encore Tàme du poète, et peut-être, chemin faisant, aurons-nous l'occasion de plaider prodoiiio.
Pendant les deux années qui suivirent son départ de Québec, le poète, d'après sa propre expression, exista sans vivre. Il devait traîner seize ans le lardeau de l'exil. En quittant la maison de la côte de Léry, Octave Crémazie s'était dirigé vers New- York, puis il avait gagné Paris. Il s'était logé dans le quartier Notre-Dame. Pour tout horizon, il apercevait de sa fenêtre des toits et des cheminées, et là, seul, délirant, en proie à la fièvre cérébrale, il fut pendant des semaines entre la vie et la mort. M. Hector Bossange. l'oncle par alliance de M. Hector Fabre, eut pitié de Crémazie, vint le voir, et lui proposa de passer sa convalescence à la campagne. Il lui offrit l'hospitalité dans son château de Citry, près de Meaux. Dans le parc, autour de cette antique de-
S(l LA LITTKKATI lu: CA.N ADIK.NM; IHA.NCAISK
meure où flottait le parfum d'un âge évauoui, soigné maternellement par M'"" Bossange, une Canadienne, le malheureux put re\enir à la vie, lentement.
Mais il y avait en lui quelque chose de brisé. Dans sa correspondance, il se plaint presque à chaque lettre d'effroyables maux de tète, qui lui interdisent tout travail suivi.
11 fallut quitter Citry, son parc, sa bibliothèque, et les hôtes compatissants, retourner à Paris, trouver moyen de vivre. Joseph chargeait son frère de lui envoyer des livres et des bouquins pour une petite librairie qu'il avait fondée, après le cataclysme. Jacques, l'avocat, servait à l'absent une modique pension. Mais Octave Crémazie voulait se créer des ressources personnelles. Il essava de travailler. M. Paul Bossange, le fils de son protecteur, lui fît obtenir quelques emplois passagers, agences ou représentations. Néanmoins, le triste état de sa santé ne lui permettait pas plus de lutter pour la vie que de se livrer à son goût pour les lettres.
Il vivait à Paris, sous un faux nom ; il habitait tantôt la cité, tantôt Belleville, tantôt la rue Vivienne, après la guerre, et nul ne soupçonnait dans M. Jules Fontaine, ce bourgeois pacifique malgré sa moustache et son impériale, qui lui donnaient un faux air de capitaine en civil, un poète mort jeune à qui survivait l'homme.
Sa vie passée lui semblait enfuie comme un rêve. La résignation était venue, suivie d'un calme douloureux. 11 gardait toute sa tendressse à sa mère et à ses frères, auxquels il écrivait :
OCTAVi; CHK.MAZli: — L KXILi:
« Que ne donnerais-je pas pour être auprès de vous pendant une heure! Ce bonheur me sera-t-il jamais accordé? Je le désire de toutes les forces de mon âme, mais je n'ose l'espérer.
« Tous les soirs, je vais mr.rcher pendant à peu près une heure. En rentrant dans ma chambre, au quatrième étage, j'allume mon feu, (je suis devenu un allumeur de feu de première force), et je me mets dans mon fauteuil, au coin de la cheminée. Puis, quand j'ai lu mon journal, j'éteins ma bougie: et je reste à rêver en tisonnant mon feu. Pour l'homme isolé, il n'est pas de plus agréable compagnon. Il y a tout un monde de formes étranges et capricieuses dans les mouvements de la flamme, et ces formes réveillent en moi une foule de souvenirs qui me transportent vers des temps heureux. Mon feu est le seul ami que je possède en France, et les heures passées près de lui sont les meilleures de la journée. (Lettre du 13 décembre 1864.)
« . . . . Après bien des souffrances et des combats, je suis parvenu à accepter avec résignation l'isolement où mes fautes m'ont placé. Le Canada, mes amis d'autrefois, tout cela je le chasse de ma pensée pour concentrer toutes mes affections sur ma mère et mes deux frères. Le reste n'existe plus pour moi. Demain, vous me diriez que F. E. (i) est à Paris, que je ne voudrais pas le voir. Pourtant il a été le meilleur de mes amis, mais sa vue briserait toute ma force de résignation et renouvellerait toutes les
(i) M. F. Evanturel, fils de l'ancien soldat de TEmpire.
(SS LA I.ITTl'-.KATntK CANADIKNNK FHANÇAiSE
douleurs des premiers jours de mon exil. . . Si jamais je dois retourner au pays, j'aurai tout le temps de revoir mes amis; si je dois rester toujours en exil, mieux vaut qu'ils soient morts pour moi comme je suis mort pour eux. » (Lettre du 3 février 1865.)
Non seulement ces fragments de lettres nous renseignent sur le moral du poète, mais encore ils nous permettent de mieux comprendre quelles seront ses impressions.
Octave Crémazie ne connaîtra pas le Paris brillant que les étrangers voient seul. Il ne sera pas reçu dans la société. Les hommes de lettres et les hommes politiques, les salons si largement ouverts, il ne les fréquentera point. Il sera le passant anonyme qui ne pénètre pas les secrets des dieux, ne voit pas jouer les ressorts. Il vivra comme un petit bourgeois français, mais conser\era son âme canadienne. Ce ne sera jamais un citoyen de notre Cosmopolis. En politique, il saura ce que chacun sait; il verra les effets sans deviner les causes; il gardera pour les hommes en vue les sentiments d'admiration respectueuse eu de la haine injustifiée que partage la foule. Et c'est par cela même que ses lettres et son journal peuvent nous intéresser. Il ne se blasera point sur les ressources intellectuelles de Paris, et ne connaîtra point les plaisirs malsains qu'il offre à ses hôtes plus qu'à ses enfants. Une réception académique, une séance du Corps législatif, seront pour lui des jours de fête. En temps ordinaire, il viendra se réchauffer et s'abriter à la Sorbonne ou au Collège de France tout en écoutant la philoso-
OCT.VVF. rRKMAZlK — L F.XILK
pliie de M. Franck, le grec de M. Egger ou l'économie politique de M. Michel Chevallier. Mais il saura profiter de leurs enseignements, et goûter des jouissances d'esprit interdites au commun des auditeurs à cette époque reculée où l'Université de Paris nexistait pas.
Profondément modeste vis-à-vis d'hommes qui ne le \alaient pas toujours, mais avec une pointe de cet esprit sarcastique et primesautier que nous pouvons si souvent remarquer chez ses compatriotes, il jugera de tout par le dehors, et c'est un point de vue qu'il est amusant de rencontrer quelquefois. Nous sommes en effet contents, nous qui connaissons par les travaux historiques si consciencieux publiés depuis vingt ans. les fils les plus cachés qui font s'agiter les hommes sur la scène politique, de voir l'impression qu'ils produisaient sur la masse des contemporains, surtout quand cette impression est traduite par un écrivain de talent qui sait regarder et juger.
Disons toutefois que la marque indélébile de son éducation première ne lui permet pas toujours d'être impartial; il ne comprend pas que nous puissions, en France, ne point aimer ce qu'il aime, ne point admirer ce qu'il admire. Aussi faut-il à un Français un certain effort d'esprit pour lire le Journal du siège, dont quelques parties sont pour nous presque offensantes. Cette réserve faite une fois pour toute, nous allons parcourir la correspondance de Crémazie.
Notons tout d'abord une certaine stupéfaction de pro\incial. Et le Canada n'est-il pas comme une
90 LA LlTTKIlATriu; CANADIKNNK rUANÇAISH
très \ieiUe province fran(;aise, transportée au do'à des mers, et dont les traditions se seraient conservées intactes?
En iB^^ô, lors d'un premier séjour fait à Paris pour ses affaires, il rendait compte de la séance où l'Académie française avait reçu M. de Broglie. Notre Canadien trouve cette réception « Tune des plus belles choses qui se puissent voir, ou plutôt entendre». 11 est heureux de contempler les Quarante, et, parmi les spectateurs, des célébrités comme Cuvillier-Fleury, M. de Pontmartin, le comte de Falloux. Dumas fils, les maréchaux Vaillant et Canrobert.
Mais cet éblouissement ne dure pas. 11 suffit de comparer à la lettre de i8s6, à laquelle nous empruntons ces détails, celle de 1864 qui décrit une cérémonie analogue.
'< La réception de M. Dufaure a été l'événement de la semaine. Le nouvel académicien succédait à M. le duc Pasquier, qui mourut l'année dernière, âgé de quatre-vingt-dix-sept ans, et qui, dans sa vie si longue et si accidentée, avait vu se passer tant de grands événements, avait servi tant de pouvoirs. Membre du Parlement en 1787, il fut mêlé à toutes les révolutions qui ont agité la France depuis soixante-dix ans, et, comme M. Dupin aîné, il fut assez habile non seulement pour rester debout, mais encore pour occuper sous tous les régimes des postes importants. 11 n'y a rien de bien littéraire dans une pareille existence, mais à quoi servirait-il d'être grand seigneur, si on ne pouvait entrer à l'Académie sans être homme de lettres? h
Or.TAVK r.lŒMAZIK L KXILH 9I
Un autre jour. Crémazie passe l'après-midi à la Chambre des députés; et il trace des deux principaux orateurs ces jolis portraits :
« J'ai eu la bonne fortune d'entendre parler Rouher et Thiers qui ont occupé presque toute la séance. Ce sont deux terribles jouteurs... Thiers, tout petit, portant avec grâce ses soixante-quinze ans qui ne semblent pas lui peser, attaque avec beaucoup de vivacité dans la voix et dans le geste. quoique la pensée soit toujours revêtue d'une forme modérée. Rouher. au contraire, est un gros homme dont la puissante membrure annonce la force physique, et dont le large front atteste la force intellectuelle et l'indomptable énergie. Thiers est plutôt un causeur, mais un causeur qui s'élève aux plus hauts sommets de l'éloquence... Rouher m'a semblé, par son ton plus solennel, répondre mieux que Thiers à l'idée qu^ nous nous faisons du grand orateur. » (1868).
Ici, un dernier reste d'admiration naïve qui n'est pas pour nous déplaire :
« Quelle clarté ! quelle méthode dans l'improvisation! Comme les phrases succèdent aux phrases. les périodes aux périodes, sans effort, sans hésitation ! Tout cela coule comme un fleuve dont la source est intarissable. Nos pauvres orateurs canadiens, même les meilleurs, quand ils improvisent, ont des tâtonnements, des ch ! et des cnli ! qui les aident à trouver leurs phrases. Ici. rien de cela. L'expression propre arrive sans se faire attendre une seconde, et la phrase faite dans le feu de l'improvisation est claire, nette.
90 LA LITTliRATinK CANADIF.XXI-: KHANÇAISK
élégante, coin nie si elle avait été enfantée dans le silence du cabinet. //
Ajoutons que depuis cette époque, de nouveaux talents se sont fait jour au Canada, et que M. Basile Routhier. par exemple, pour ne citer qu'un nom. n'entremêle pas ses improvisations de ces cnli\ que déplorait Crémazie. Mais ne croyons pas que notre poète mette toujours la France au-dessus de son pays. Quanci il parcourt les rives de la '>oire, et qu'il voit nos cultivateurs des environs de Châteauneuf il ne les juge pas comparables aux (Canadiens de même condition.
« Avec leur teint hàlé et leurs sabots, dit-il ces paysannes m'ont paru bien inférieures à nos habitantes. »
Il entre dans une chaumière pour y dîner, et le festin n'a rien de ragoûtant. Qu'on en juge :
'{. Sur un escabeau haut d'à peu près deux pieds et long de trois, la femme pose une immense gamelle contenant une soupe au pain de seigle et aux pommes de terre. On mange à la gamelle avec la cuiller. La soupe enlev^ée, on place sur la table un gros morceau de lard bouilli dont chacun coupe une tranche avec son couteau de poche. Cette tranche, on la met sur un gros morceau de pain, et on la mange ainsi. Après le lard, on sert une énorme salade, dans la gamelle, comme la soupe. Voilà le dîner. Pendant le repas, on passe le pichet, grosse cruche en grès qui renferme de la piquette. Les assiettes, la nappe, les fourchettes, semblent parfaitement inconnues.
OCTAVK CKE.MAZIt: — L EXILK 9-5
« Franchement, nos paysans sont beaucoup plus heureux que ceux de France. »
Tout à coup, un incident de la route ramène le souvenir de la commune origine :
« En revenant, vers neuf heures, nous avons rencontré une bande de jeunes gens qui s'en allaient gaîment à Saint-Benoit, en chantant : As-tu vu ta lune, mon gars ! exactement sur le même air que nous. »
Mais les bucoliques vont cesser. La politique prend une certaine place maintenant dans les lettres de Crémazie. Peut-être s'exagère-t-il un peu la mansuétude dont faisait preuve le gouvernement impérial à l'égard des candidats de l'opposition. Mais c'est qu'il n'aime point les « rouges. » Il en a tout à la fois horreur et peur. Il n'aime pas non plus Garibaldi, à cause « du vol du royaume de Naples >/, ni, ce qui peut sembler moins naturel, la Pologne catholique romaine aux prises avec l'orthodoxe Russie,
Telles étaient ses opinions de 1863. Les terribles événements de 1870 et de 1871 n'étaient point pour le convertir à la République. Nous allons le voir en effet pendant tout le siège de Paris, donner son avis sur les hommes et les événements, et nous tâcherons de résumer fidèlement ses impressions, dont nous laissons à sa mémoire toute la responsabilité.
La première défaite décisive, Frœschviller, le surprend et l'afflige. Il se représente la joie des Anglo-CanMiens à cette nouvelle. Mais il ne consi-
94 l'A LlTTKIlATriU", CANADIKNNK KIlANÇAIiSK
dcrc point la partie comme perdue. Les forces de Mac-Malion. qu'il évalue à 22S.000 hommes, alors qu'en réalité les 1'', s". 7'' et 12' corps n'en comptaient que 1 20.000, lui semblent sur le point de livrer en Champagne une grande bataille. La confiance règne à Paris, dans la deuxième quinzaine d'août, et Crémazie partage l'optimisme général.
« En attendant, ajoute-t-il, les partis politiques tâchent de faire leurs petites affaires. Les républicains offrent la Convention de 92 comme une panacée universelle. Les d'Orléans versent des larmes sur le sort de la France, et nous disent en montrant le comte de Paris : « Prenez mon ours! » 11 serait un fin politique, celui qui pourrait dire quel sera le gouvernement de la France dans un mois. »
Peut-être exagère-t-il un peu quand il représente la cause de la France comme le to he or not to be du catholicisme et de la race latine. Nous ne nous arrêterons pas non plus à discuter des assertions dans le genre de celle-ci :
'< Les protestants français font des vœux secrets pour le triomphe de Bismarck. Dans le Midi, à Nîmes, les pasteurs protestants se sont prononcés dans leurs temples pour la cause du protestantisme allemand. >/
Il serait facile de montrer que ce sont des calomnies ridicules, trop rapidement accueillies par Crémazie, qui manque parfois de critique. Nous aimons mieux y voir l'excès de son amour pour notre patrie. Il s'y rattache par ce qu'il a de plus cher au monde, sa foi. 11 se souvient de la vieille devise : Gesta Dût
OC.TAVK CHKMAZIF. — L KXILK 95
j.er Francos! et c'est pourquoi nos soldats lui semblent défendre une cause doublement sacrée. Cette constatation faite, nous n'entamerons pas avec la mémoire de Crémazie une polémique puérile.
Les siens attendaient avec une anxiété bien compréhensible les lettres de l'exilé. Si le télégraphe donnait les nouvelles, ce n'était que par la correspondance que l'on pouvait avoir des détails. Et le contre-coup de la guerre fut ressenti vivement là-bas. Tandis que Crémazie, plus près des événements, voyait les horreurs du siège et les défaillances individuelles, et nous jugeait parfois bien sévèrement, bien injustement même, un magnifique élan de solidarité soulevait toute la province de Québec ; et nous connaissons peu de lectures plus réconfortante que celle d'un opuscule de M. Faucher de Saint- Maurice iniiXnXé <{. Les Canadiens Français pendant la guerre Franco- Allemande. » Le simple récit des sorties d'atelier, où les ouvriers s'abordaient, en disant : « Ce n'est pas vrai !» à la nouvelle de Frœschwiller ou de Sedan, le relevé des listes de souscription pour nos blessés, puisque les traités internationaux empêchaient de prendre les armes, tout cela nous touche autant que le livre le plus dramatique.
Cependant que ses compatriotes frémissent de colère et de pitié, Crémazie, qui croit encore à la victoire, note de jolis croquis. Voici le tableau de Paris avant le siège.
« Samedi et dimanche on ne rencontrait que de grandes charettes à foin, remplies de meubles de
()b LA LlTTÉUATl HK CAXADIEN.NK KI{AN(;aI>K
ménage et de lits, avec la femme et les enfants couronnant le tout, tandis que le mari conduisait le cheval par la bride. . . Des chariots traînés par six forts percherons, avec des montagnes de sacs de farine, passent à chaque instant sur le boulevard. Les estafettes. . . sillonnent à fond de train la capitale. L'approvisionnement de Parisest complet pour trois mois. Je crois que si le roi de Prusse et notre Frit{ ne viennent pas montrer le nez sous les murs de Paris, les Parisiens diront qu'ils sont volés. »
Les événements se précipitent. Voici Sedan, qui arrache à Crémazie un cri de désespoir. 11 s'est solidarisé avec nous. Les Prussiens sont ses ennemis autant que les nôtres. Mais le 4 septembre le met hors de lui. Il ne se demande pas si les hommes qui se sont emparés du gouvernement n'ont pas empêché Paris d'être livré à la Révolution « rouge » ; sans les connaître, il déteste tous les démagogues qu'il traite de saltimbanques. Et il ajoute :
« Rochefort, sorti de prison, est membre du gouvernement provisoire. L'Europe doit bien rire. »
Les Prussiens paraissent. Crémazie restera dans la place assiégée, sans y courir d'ailleurs le moindre péril. La dernière lettre part le 18 septembre. Le cercle de fer se referme sur la Ville, et tous les soirs, pendant que les forts tonnent et rendent à l'ennemi feu pour feu, la iournée d'oisiveté finie, le ventre vide parfois, parfois les doigts si gourds qu'il doit se coucher pour écrire, il note, pour les chers absents de là-bas, dont il est plus
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loin que jamais, les grands et les petits événements du siège. Tableaux de mœurs, rumeurs trompeuses, illusions décevantes, mirage de délivrance qui ne de^■ient jamais une réalité, considérations politiques, prophéties trompées, tout se retrouve dans ces deux cents pages.
Ses descriptions sont toujours vivantes et amusantes, et c'est quand les vivres sont le plus rares, que notre Canadien, remplaçant un rôti par un bon mot, a le plus de verve. Il est bien de pure race française. Ecoutons le plutôt.
« 25 septembre iSjo. — Si la viande n'a pas encore augmenté de prix, les légumes frais commencent à devenir très rares. On me dit que pour se payer une salade de laitue il faut avoir au moins 25.000 francs de rente. Ces pauvres marchands des quatre saisons qui traînaient dans les rues de Paris leurs petites voitures en criant : Ohé! la salade! Des ^(haricots verts, des l'iiaricots ! Qui veut d'ia bonne pomme de terre? Cresson d'fontaine ! la santé du corps! ont disparu depuis quelques jours, et leurs voix familières nous font presque défaut. Plus de marchands ambulants de fruits ou de poissons. Les marchands d'habits ne lancent plus de leur voix nasillarde le fameux Chaud d'habits! Pourquoi ces derniers ont-ils aussi renoncé à la rue? Je l'ignore. Si l'état de siège a fait disparaître une grande partie des petites industries du macadam, il a créé des spécialités nouvelles. Nous avons maintenant les marchands de bandes de drap rouge qui doivent être placées sur les pantalons de la milice citoyenne, le vendeur de chiffres
c)cS LA LITTKUAÏl IlE CANADIKNNK FllAXÇAlSi:
en métal que le garde national met à son képi . . . Il ne faut pas oublier non plus la petite fille qui crie d'une voix aigiie ; Du papier mince pour les lettres par le ballon! Un son le cahier! un sou! Comme les remparts sont constamment gardés, il faut que, chaque jour. 60.000 gardes nationaux soient placés sur les fortifications. Dans toutes les rues, vous voyez un certain nombre de magasins fermés, avec cette inscription sur les volets : '< Tout le monde aux remparts. Sera ouvert demain. >/
'{.4 octobre. — L'autorité permet, à qui veut s'établir marchand de bibelots, de placer une ou plusieurs tables sur le trottoir, comme pendant la quinzaine du jour de Tan. L'érection des baraques est seule défendue. Ces milliers de marchands en plein vent donnent un aspect très animé aux boulevards. »
Crémazie ne sait peut-être pas très bien ce que renferme le <-' plan notarié >/, ni quelles sont les intentions de Jules Favre et de Bismarck. Mais il est admirablement renseigné sur les cancans du menu peuple. Un matin qu'il fait remettre une pièce à sa chaussure, dans une échoppe de savetier, ni plus ni moins que le grand Corneille, arrive un concierge du voisinage, très af&iré. 11 apprend à ses auditeurs comment la guerre fut décidée en 1867, quand le roi de Prusse vint à l'Exposition :
« Un jour, Napoléon 111 et Guillaume prenaient leur café après avoir bien déjeuné. Le roi de Prusse dit à l'Empereur : « Écoute, Napoléon, tu as ici à Paris un tas de républicains qui t'embêtent, et qui
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finiraient par m'embéter aussi à Berlin. Il faut se débarrasser de cette canaille-là. Dans trois ans. je serai prêt et armé jusqu'aux dents. Tu me déclareras donc la guerre en 1870, et tu te laisseras battre. Je prendrai Paris, et je te promets que je dompterai si bien tes républicains qu'ils ne remueront pied ni patte pendant trente ans. Je te ramènerai aux Tuileries, et tu me donneras l'Alsace et la Lorraine pour ma peine. » Et voilà! « Comme la vérité, ajoute Crémazie, la stupidité est, hélas, immortelle! »
Crémazie ne veut pas croire à l'indignité de Bazaine; il ne se rend compte que tardivement de l'incapacité du général Trochu. Jules Ferry, Gambetta, Jules Favre sont fort malmenés par lui. On croirait entendre un partisan de Louis XVI parler de Robespierre ou de Danton. Cependant, comme les hommes de 1870 ne peuvent se comparer à ceux de 1793, il y a moins de haine et plus d'ironie. Si ce journal ne vaut pas, comme document historique, VEiicjK^'ti' parlementaire sur les actes du Gouveriienicnt de la De'fensc Nationale, il est précieux pour qui veut savoir ce que pense la foule, quels sont les derniers canards qui s'abattent sur Paris, plus nombreux que les pigeons voyageurs, ou se rendre compte des impressions d'un badaud, le i" novembre, et lors des sortie;", du Bourget, de Buzenval et de Champigny.
Nous ne résistons pas à l'envie de citer ces quelques lignes, où il est question de l'émeute causée par la reddition de Metz.
« Malgré la pluie, je vais,ijaijixe.^i se passe. Sur
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loi) I.A I.ITTKIIATIHK CANADI KN.Xr, KIIANÇAISK
la place du C^hàteaii-d'Eau, on n'entend que des p::roles indignées, on ne \oit que des gestes menaçants. On crie à la trahison. . . Un gros homme, cheveux rouges, yeux bleus bétes, étend une espèce de battoir que je suppose être sa main, et crie : '< Citoyens, Thiers est une canaille! Il est r.llé \endre la France à Saint-Pétersbourg. L'Empereur de Russie lui a donné cinquante millions pour prix de sa trahison! » Un petit bossu habillé en gentleman, qui sent le patchouli à quinze pas, crie d'une voix aigùe : « Il n'a pas seulement vendu la France, il a reçu dix millions de la famille Bourbon, qui va revenir, sous la protection des despotes, rétablir la féodalité et l'inquisition. »... La cohue va en augmentant. Bientôt, le cri : '< A l'Hôtel de Ville! w poussé par les gardes nationaux de Belleville, qui débouchent par la rue du Faubourg-du-Temple, attire l'attention des politiqueurs de la place du Chàteau-d'Eau. Un gigantesque drapeau rouge précède la milice citoyenne composée des électeurs de Rochefort. Tout le monde les suit. La pluie continue à tomber, je n'ai pas de parapluie, et je rentre chez moi. . . A cinq heures, je sors malgré la pluie qui continue à tomber en cataractes. Au coin du Boulevard Sébastopol je rencontre unimbécilequi m'apprendd'unairtriomphant que le gouvernement réactionnaire et clérical du 4 septembre est renversé, et que les citoyens Blanqui, Flourens, Pyat, Mothe,V. Hugo, et Bonvalet, le restaurateur, forment le nouveau pouvoir chargé de chasser les Prussiens, et d'aller proclamer la République dans toutes les capitales de l'Europe.
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« Cette canaille de Jules Favre. ajoute mon homme, n'était qu'un jésuite, comme ce sacristain de Trochu. Il est cert;:in qu'ils ont déjà volé chacun dix millions dans la caisse publique! >/ Mon animsl me donne une poignée de main que je ne lui demandais pas. et continue son chemin en criant : " Vive la République démocratique et sociale! >/
Les Français n'ont pas changé. On écrit encore tous les jours des contes à dormir debout comparables à ceux que colportaient les badauds dont Crémazie nous dessine l'amusante silhouette.
Les jours de calme^ le poète qui eût été un merveilleux reporter, glane cependant quelque chose de curieux. Peut-on mieux faire comprendre l'état moral d'une partie de la population parisienne, moins l'héroïsme, que par ce petit '(. quaciro, » comme dirait André Chénier :
'< Hier, je traversais le Palais-Royal. Je vis un grand nombre de personnes arrêtées devant la montre de Chevet. Je fais comme toute le monde. Je regarde'. Crétait tout simplement un pain de beurre frais qui étonnait les natifs. Qui aurait jamais dit qu'un jour viendrait où, dans la capitale du monde civilisé, une vulgaire mette de beurre exciterait autant de curiosité, j'allais dire d'i^dmiration, que l'Apollon du Belvédère? Il faut dire que ce beurre se vendait quarante-cinq francs la livre. »
N'accusons pas Crémazie de ne s'être complu qu'aux petits spectacles de la rue, de n'avoir point partagé les angoisses patriotiques des assiégés, de s'être promené en spectateur désintéressé au milieu
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crime \illc que l'isolement rendait parfois presque folle. Les obus arrivent sur la rive gauche, dans les premiers jours de Janvier. Crémazie ^'oit tomber, à côté de lui, une femme, la tcte fracassée. Il voit, le long du boulevard Sébastopol, l'exode lamentable de pauvres familles, traînant leurs matelas et leurs enfants dans de petites charrettes, ■r Elles viennent chercher sur la rive droite un refuge contre les bombes du Roi Guillaume. // Il loue l'empressement avec lequel les Parisiens s'entr'aident, dans ces heures de péril et de misère.
(( Nous avons ici, dit-il, une pauvre femme folle de douleur. Sa fille aînée, âgée de vingt ans, a été coupée en deux avant hier par un obus qui est tombé sur leur maison, et a éclaté dans la chambre où se trouvait la malheureuse. Pour sauver les quatre enfants qui lui restent, elle a dû quitter son logement. >/
Et lui, qui dans sa paisible boutique de Québec, au bord du Saint-Laurent que nulle flotte ennemie ne pouvait menacer, chantait les combats de Crimée ou d'Italie, et l'épopée napoléonienne, il laisse échapper cet aveu :
'< Quand on ne fait que lire l'histoire des conquérants, on se laisse facilement prendre au miroitement' de la gloire militaire. Mais quand on a vu de près les ravages et les désastres causés par la guerre, on se demande avec effroi quel nombre incalculable de misères sans nom, de morts épouvantables, il faut à un conquérant pour tresser ce qu'on est convenu d'appeler la couronne du vainqueur. »
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11 admire la vaillance des malheureux qui opposent leur patriotisme au fer et à la famine. Il ne sourit plus maintenant : dans les rues, les marchands « qui vendent deux et trois sous des savons qui en coûtaient sept ou huit avant le siège >/. sont remplacés par des femmes et des enfants pleurants de faim et de froid.
« On commence à perdre espérance, et une anxiété bien proche du découragement étreint toutes les poitrines. Personne, cependant, ne songe à se rendre, et il se ferait un mauvais parti, celui qui parlerait d'ouvrir les portes à l'ennemi. On tiendra jusqu'à la dernière bouchée de notre affreux pain noir, non pas dans l'espoir du triomphe, mais seulement pour avoir le droit de dire : Tout est perdu, fors l'honneur. >/
Après la reddition, c'est cet étranger parfois si prévenu contre nous, qui rend à Paris ce beau témoignage :
'< Tout est donc consommé!... Bombardé pendant vingt-trois jours, épuisé par la famine qui enlève sept cents victimes par jour. Paris, vovant que tout espoir est perdu, est obligé de capituler. Mais dans sa chute, la grande ville emporte du moins la consolation d'avoir donné au monde un spectacle unique dans l'histoire... Pendant 13s jours, une population de deux millions d'habitants a souftert la faim, les maladies de toutes sortes, le bombarder ent le plus effroyable. Au milieu de cette cataracte de calamités. ]ias une voix ne s'est élevée pour dire : '/ Rendonsnous! /y Elles étaient réellement admirables, ces
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pauvres femmes qui, par des froids de is degrés, faisaient la queue pendant quatre et cinq heures, peur obtenir une dcmi-li\rc de pain noir, et deux onces de viande de cheval, sans murmurer, sans se plaindre, espérant toujours que tant de sacrifices sauveraient la patrie. >>
Restons-en sur ces lignes. N'allons point chercher dans les lettres de Crémazie ce qui a trait à la Commune. Comme il quitta Paris par Orléans dès le j8 Mars, il n'a plus pour nous l'intérêt d'un témoin oculaire : et si, pendant ces terribles semaines, il désespéra de la France, il a pour excuse que cette France, ne l'oublions pas, n'était point sa véritable patrie.
Après cette épouvantable épreuve du siège, pendant laquelle il vécut de petits emprunts, et mena l'existence la plus précaire, se chauffant au feu de son voisin, un lieutenant d'artillerie auquel le gouvernement allouait quelques bûches par jour, Crémazie reprit sa vie monotone et vide d'exilé.
Il n'avait reçu au passage que de courtes visites de prêtres canadiens, Mgr. Baillargeon, l'archevêque de Québec, Mgr. Taschereau, alors grand vicaire, M. l'abbé Hamel. Mais un de ses rares bonheurs, — le dernier de sa vie peut-être — fut de passer quelques semaines en compagnie de M. l'abbé Casgrain, avec lequel il entretenait depuis quelques années une correspondance intéressante.
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M. l'abbé Casgrain est bien connu de tous les Français qui s'occupent d'études canadiennes. Cheveux tout blancs plantés droits, lèvres minces, le regard captif derrière des lunettes noires à monture d'or, c'est TAugustin Thierry du Canada. Emprisonné dans sa longue redingote de prêtre américain, sur laquelle tranche le col blanc, on peut le voir, pendant quelques semaines chaque année, quitter son hôtel de bon matin, et traverser la Rue Saint- Honoré pour dire sa messe à Saint-Roch.
Bien qu'il en soit à sa trente-troisième traversée, il a gardé une saveur de terroir, avec les pittoresques expressions du cru. D'une gaîté d'enfant et d'un enthousiasme d'apôtre, il faut l'entendre raconter quel élan souleva les élèves du séminaire de Sainte-Anne-la- Pocatière, quand M. Bouchy, leur professeur, lut les premiers vers du poète canadien, et révéla qu'une littérature nationale allait naître, et pouvait grandir.
A l'époque où il visita Crémazie. c'est-à-dire en 1873. l'ancien élève du séminaire de Sainte-Anne s'était déjà fait un nom dans les lettres. 11 pouvait porter la robe de docteur ès-lettres de l'Université Laval; ses vers, ses jolies Légendes en prose, ses premières BiograpJilcs l'avaient fait connaître. Aujourd'hui, membre de la Société Royale, lauréat de notre Institut, respecté même par ses adversaire, et il n'en manque pas, comme tous les vaillants, il continue bravement l'œuvre entreprise : donner au Canada conscience de lui-même, et confiance en lui-même, et placer la langue française au rang qu'elle mérite d'occuper en Amérique.
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Poète par de jolies pièces comme le Caiwticr ou le Coureur des bois, que nous préférons au Chant du Voyageur, il pouvait s'entendre avec un poète. Mais c'est surtout un érudit, et les dix ou douze in-S" qu'il a publiés, sans compter d'innombrables articles éparpillés dans toutes les revues, dans tous les journaux, prouvent un incessant labeur de quarante années.
Il sut donner à Crémazie quelques semaines de joie. Cette pitié pour le banni, cette fidélité dans l'amitié, le désintéressement avec lequel il publia les œuvres du poète méritent tout notre respect, et si nous avons tracé cette esquisse à laquelle sa modestie n'aurait pas consenti, c'est qu'il faut bien faire connaître en quelques mots le correspondant auquel Crémazie écrivit, pendant dix ans. des lettres qui sont le plus précieux document sur l'état de la littérature canadienne pendant notre Second Empire.
M. l'abbé Casgrain reparti pour le Canada, Crémazie se retrouve plus seul que jamais. Tantôt à Bordeaux, tantôt à Paris, il est définitivement brisé par cette expiation qui doit lui assurer notre indulgence et notre pitié.
D'Orléans, il envoyait encore aux siens, en 1871, de jolies lettres, comme celle où il raconte quelle existence étrange menait le dernier descendant du grand jurisconsulte Pothier, qui. avant trois cents francs de rente insaisissable par mois, vivait joveusement du i*"" au 10, puis se louait comme domestique d'auberge du 10 au 30, pour recommencer pendant la décade suivante à dépenser trente francs
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par jour, « sorte de bohème, qui n"a jamais été \u en état d'ivresse, manière de philosophe qui se moque des usages et qui entend vivre à sa guise. » D'un trait de plume, il dessine « l'aliboron Orléanais, qui, pas beaucoup plus gros qu'un chien de Terre-Neuve, traîne toute une famille de paysans, ne va pas au galop, mais iait son petit bonhomme de chemin en trottinant, » ou encore les vieilles douairières qui se rendent à l'Eglise Saint-Paterne en des chaises à porteurs, véhiculées, «non plus par des laquais frisés, poudrés, enrubannés, comme au temps du grand roi, mais par de robustes gars en blouse et en casquette. »
Y a-t-il rien de plus navrant, au contraire, que ces quelques lignes extraites d'une lettre du 24 Décembre 1875, la veille de Noël :
« Depuis huit jours, il n'est venu qu'une seule personne au bureau, le commis de l'agent de la ligne Imann, qui voulait savoir, ce matin, le prix de passage de Liverpool à Portland Cet isolement
absolu, sans que je puisse me réfugier dans la lecture, devient accablant. Je suis comme une bête fauve dans sa cage. Je lis cependant plus que je ne devrais, car je ne sais comment tuer le temps, depuis neuf heures à cinq. Maintenant que j'ai mis les papiers en ordre, je n'ai absolument rien à faire. »
En septembre 1876, nous retrouvons Crémazie à Paris pour quelques jours; puis, un employé de M. Bossange partant pour les Antilles, il est chargé de le remplacer au Havre, pendant trois mois. Ce nouveau déplacement ne l'enchante pas; mais, dit-
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il, dans ma position, je n'ai pas le droit de refuser du travail. >/
Le 17 janvier 1877, il revient à Paris, et il y demeure rue Papillon, puis fait un court séjour à Citry, revient à Paris. Allées et venues sans intérêt, car tourmenté par la maladie, la nostalgie, la pauvreté qui le minent, il n'est plus que l'ombre de lui-même. Il retrouve pourtant un triste sourire, pour remercier son frère Joseph de lui avoir envoyé, dans un paquet de livres, du sucre d'érable :
« Tu peux croire que je lui ai fait fête, moi qui n'avais pas goûté, depuis quinze ans, à ce bon sucre du pays. Je l'ai divisé en six parts, et je m'en paie une chaque jour. MM. les Français auront beau dire tout ce qu'ils \oudront, notre sucre d'érable est exquis, et je le préfère à toutes les sucreries artistiques de leurs confiseurs. Je te remercie de tout mon cœur de cette délicieuse surprise. >/
La correspondance de Crémazie, du moins ce qui peut sans indiscrétion être livré à la publicité, ne nous présente plus que de courts billets, où l'exilé se plaint de sa santé; il souffre de rhumatismes, de maux de tête, mais continue son travail ingrat. Il est encore au Havre, pour affaires, en janvier 1879, d^ns un hôtel tenu par un M. Malandain, 19, rue Bernardin-de-Saint-Pierre, quand il est frappé par une mort presque subite, qui fut pour lui la délivrance. Sa mère devait lui survivre à peine quelques mois, et son frère, ne pas tarder à les suivre dans la tombe.
Voici quelques extraits de la lettre dans laquelle