OCTAVE CKEMAZIE — L EXILE IU
M. Malaiidain, un brave homme, raconte les derniers moments de « M. Jules Fontaine ».
Le Havre, 26 février 187Q.
A Monsieur Joseph Crê.mazie, Québec.
Monsieur,
Je regrette de ne pas vous avoir écrit la mort de M. Fontaine, votre parent. M. Bossange s'en était chargé. Connaissant les relations de parenté qui existaient entre vous et le cher défunt, je vais vous donner tous les détails sur ses derniers jours...
M. Jules Fontaine est tombé malade le il janvier. Le docteur, appelé aussitôt, l'a trouvé dans un état alarmant. Deux jours après, il a reconnu une péritonite très prononcée. Comme je connaissais les sentiments religieux du malade, j'ai cru bien faire que d'appeler un prêtre. Il a été confessé, et a reçu les derniers sacrements. Il s'est affaibli de plus en plus, et a expiré une demi-heure après, le 16 janvier à onze heures du matin, dans les bras du prêtre qui était encore là, attendant un moment de mieux pour lier conversation avec lui, car il le savait d'un
grand esprit Je me suis fait un devoir de lui faire un
petit convoi digne de lui : quarante personnes environ pour l'escorter jusqu'à sa dernière demeure...
J'ai l'honneur de vous saluer.
M.\l.a:nd.vix.
Les recherches faites récemment pour retrouver sa tombe sont restées sans résultat. Il est comme l'exilé dont il parlait naguère,
Isolé dans la vie, isolé dans la mort.
Mais sa pensée lui survit. Il a ieté, comme le ma-
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rin de Vigny, sa bouteille à la mer. Ses poésies et ses lettres ont eu la plus féconde influence sur la littérature canadienne.
Ce sont maintenant les opinions littéraires de Crémazie, renfermées dans sa correspondance avec M. l'abbé Casgrain, dont il nous reste à nous occuper, avant de porter sur lui un jugement d'ensemble.
Théories Littéraires de Crémazie
Possibilité d'une Littérature Canadienne
Deux questions peuvent se poser, Tune générale, l'autre particulière : Quelles étaient les théories de Crémazie sur l'art d'écrire? Quelles étaient, d'après lui, les conditions d'existence non de toute littérature, mais de la littérature canadienne?
A la première question, nous avons déjà répondu en partie par l'analyse de son œuvre poétique. Ses lettres confirmeront notre appréciation sur certains points. Mais peut-être avait-il ce qui arrive souvent, — tendresse d'âme pour ses enfants les moins bien venus. Il jugeait sévèrement le Drapeau de C^M^/oiij^qui d'ailleurs vaut mieux par la pensée que par l'exécution, et n'était pas loin de tenir ses odes sur la Guerre de Crimée pour ce qu'il avait fait 'i de moins mal ».
En dépit du tour un peu vieillotdeses vers, toutes ses SArmn^t.hips allaient au romantisme, mais non pas au romantisme échevelé. Il ne disait pas : « Le beau, c est le laid », mais il voulait que l'on serrât
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de près la ji-iature/etj^ue l'on pût chercher dans les ^'cupations ordinaires de la vie\ la poésie latente qu'elles renferment.
« L'éclectisme, absurde en religion et en philosophie, écrit-il le 27 janvier 1867, m'a toujours paru nécessaire en littérature. >/
Et plus loin :
« Au siècle où nous vivons, nous devons marcher en avant, et suivre, tant qu'elles ne sont pas contraires à la religion et à la morale, les aspirations de notre temps. Quand on ne marche pas, on recule, puisque ceux qui sont derrière nous vont en avant. A cette époque tourmentée d'une activité fiévreuse qui nous entraine malgré nous, il me semble que nous devons dire comme chrétiens : Sursnm Corda! et comme membres d'une société en travail d'un monde nouveau, nous devons ajouter, en politique comme en littérature : Go aliead ! »
Il montre en effet un éclectisme véritable, quand il écrit :
« Ne pouvant remplir toutes les pages du Foyer Canadien avec les produits indigènes, la direction fait très bien d'emprunter quelques gerbes à l'abondante moisson delà vieille patrie. Ce que je ne comprends pas — pardonnez-moi ma franchise — c'est le choix que les directeurs ont fait du Fratricide... Puisque vous faites une part aux écrivains français, il me semble qu'il faudrait prendre le dessus du panier. Le vicomte Walsh peut avoir une place dans le milieu du panier, dans le dessus, jamais... Qu'il y a loin de Walsh, écrivain excellent au point de
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vue moral et religieux, mais médiocre littérateur, à ces beaux génies catholiques qui se nomment Gerbet Montalembert, Ozanam, Veuillot, Brizeux I... Je ne cite que les écrivains catholiques, mais ne pourraiton pas également faire un choix parmi les auteurs ou indifférents ou hostiles? Puisque dans nos collèges on nous fait bien apprendre des passages de Voltaire, pourquoi nedonneriez-vous pas à vos abonnés ce qui peut se lire de maîtres tels que Hugo. Musset, Gautier, Sainte-Beuve, Guizot, Mérimée? Xe vaut-il pas mieux faire sucer à vos lecteurs la moelle des lions que celle des lièvres? //
Dans sa polémique avec M. Thibault, parmi des idées fausses ou exagérées, il en exprime parfois d'excellentes. Il fait à ses compatriotes des critiques qui tombent sur lui-même, et, le premier des Canadiens, ose proclamer que France rimant aves espérance, et gloire avec victoire ne suffisent pas à constituer un chef d'oeuvre.
Il a profondément senti les Ivriques intimes du XIX'' siècle. Lamartine, Hugo. Musset, Brizeux. et bien d'autres.
'< Leurs illusions, leurs rêves, leurs aspirations leurs regrets, trouvent un écho sonore dans mon âme, parce que moi, chétif. à une distance énorme de ces grands génies, j'ai caressé les mêmes illusions, je me suis bercé dans les mêmes rêves, j'ai ouvert mon cœur aux mêmes aspirations, pour r.doucir l'amertume des mêmes regrets. »
Il a rendu aux Canadiens le service énorme de les délivrer de toute servitude mythologique. Loin de
nous ridée de répudier en France la culture antique. Nous avons conservé pour les dieux de la Grèce
Schcene Wesen mis dent Fahelland,
l'amour que leur portait Schiller.
Mais ce qui nous touche dans l'antiquité ne peut que laisser froid les riverains du Saint-Laurent. La Grèce est pour nous la Mère. Pour les Canadiens, la Mère, c'est la France, et Garneau a merveilleusement exprimé cette vérité en appelant l'Europe VOrient de l'Amérique.
Ainsi donc, l'étude approfondie des anciens que les humanistes de la Renaissance conseillaient à leurs disciples peut être, au Canada, remplacée par l'étude approfondie de la littérature française. Après une période fatale d'imitation viendra l'originalité.
Mais dans quelles conditions cette littérature peut elle prendre naissance, et quel est son avenir? Telle est la question que se posait Crémazie et que l'on se pose encore là-bas.
Remarquons tout d'abord que si l'on pouvait, en 1860, discuter anxieusement sur la possibilité de cette littérature, il n'en est plus de même aujourd'hui. Quand M. Arthur Buies, dans le français le plus alerte et le plus précis, avec une verve jamais lasse, déclare que ses compatriotes somde «Jeunes Barbares, » et que les lettres canadiennes n'existe-