OCTAVE CREMAZIE — THEORIES LITTERAIRES II
i ïont jamais, nous ne pouvons nous empêcher de I sourire. M. Buies le dit en si bons termes que par jcela même les lettres canadiennes existent.
Mais Garneau, Crémazie, tous ceux qui avaient lutté pour la langue nationale étaient en droit d'interroger anxieusement l'avenir. Leurs efforts amèneraient-ils jamais un appréciable résultat? Le Canada verrait-il naître une école littéraire qui, par son développement naturel, maintiendrait le français au nombre des langues vivantes en Amérique? En 1866, Octave Crémazie écrivait à M. l'abbé Casgrain :
« Comme toutes les natures d'élite, vous avez une foi ardente dans l'avenir des lettres canadiennes. Dans les œuvres que vous appréciez, vous saluez l'aurore d'unej lijitéiature nationalfi<-^ Puisse votre espoir se
réaliser bientôt. Dans ce milieu presque toujours indifférent, quelquefois même hostile où se trouvent placés au Canada ceux qui ont le courage de se livrer aux travaux de l'intelligence, je crains bien que cette époque glorieuse que vous appelez de tous vos vœux ne soit encore bien éloignée. >/
Pourquoi l'existence de la littérature canadienne est-elle si précaire? Crémazie indique plusieurs obstacles, qui entraveront toujours le premier essor d'une littérature coloniale. Voyons s'ils sont insurmontables.
L'une des difficultés, la plus grave et même la i^ seule grave, vient de lalangue, qui vit d'une vie propre et différente dans la métropole. Quant aux entres, elles n'ont trait qu'à des contingences.
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absence de critique et d'encouragement, manque de sympathie et de sévérité.
L'infériorité dans laquelle l'usage du français place les Canadiens est de deux sortes : l'imitation est plus fecile, presque inévitable, et les autres peuples se désintéressent d'une telle littérature. On peut en effet imiter des modèles étrangers sans déchoir. Le traducteur peut être un artiste, et rien ne forme une langue comme ce ^'iril exercice où l'on veut donner une même sensation avec des moyens différents. Mais s'inspirer d'un ouvrage écrit dans la même langue conduit facilement au plagiat. A chaque instant, on peut s'écrier, en feuilletant les oeuvres des pocfœ minores, et il n'est pas nécessaire qu'ils soient canadiens :
«Voilà du Gautier! voici du Musset ! cet hémistiche est de Lamartine, cet autre de Victor Hugo! » M. Benjamin Suite, à qui nous devons tant de travaux intéressants, signale dans sa préface aux Poètes CûiiûJiriis cl II XIX" siècle, ce péril à ses compatriotes. Comme d'ailleurs les réminiscences ne peuvent être qu'aflaiblies, il en résulte trop souvent la médiocrité.
Il importe ici de faire une distinction entre la langue et la littérature. L'influence de celle-ci est bien amoindrie par la distance et par la différence de mœurs ; elle agit tout aussi bien sur les Parisiens que sur les Montréalais, et même plus encore, car notre littérature correspond davantage à nos préoccupations. L'imitation détone, au Canada. Elle est plus facilement visible, étant moins subtile. Naisse
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un homme de génie, il ne sera pas plus embarrassé par le fatras de la littérature aux bords du Saint- Laurent qu'aux bords de la Seine.
Quant à l'inconvénient qui résulte non point de la littérature, mais de la langue, il ne nous parait pas plus grave. Quand bien même les Canadiens introduiraient certains idiotismes. nous ne saurions les en blâmer. Les Grecs de Sicile n'écrivaient point comme les Grecs d'Athènes: ils étaient bien éloignés des métropoles continentales. Et cependant, ils ont produit des chefs-d'œuvre.
'< Voyez, dit encore Crémazie, la Belgique qui parle la même langue que nous. Est-ce qu'il va une littérature belge? » Or. il se trouve que la littérature belge se développe. Xos compatriotes ont découvert qu'un habitant de Bruxelles ou de Bruges peut dire autre chose que '< Sais-tu. Monsieur!// Il se trouve encore que la Suisse nous a fourni toute une moisson d'écrivains remarquab'es. Sans même rappeler le lointain souvenir de Rousseau, on ne peut dire avec justice qu'un peuple à qui les lettres françaises, — en prenant le mot dans toute son extension géographique — doivent tant de romanciers, deTopfterà M. Edouard Rod et à M. Cherbuliez, n'a pas de littérature. Pourquoi n'en seraitil pas de même du Canada? Le raisonnement et l'observation nous conduisent donc au même résultat. Une langue peut se développer comme le rejet d'un arbre, et il faut accuser de médiocrité, si médiocrité il y a, non pas l'idiome, mais les hommes.
Cette première objection fondamentale réfutée.
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Crémazie nous en présente une autre, qu'il formule en boutade amusante, lui, l'homme des fantaisies et de plaisanteries à l'emporte-pièce.
« Si nous parlions Huron ou Iroquois, les travaux de nos écrivains attireraient l'attention du vieux monde. Cette langue mâle et nerveuse, née dans les forêts de l'Amérique, aurait cette poésie du cru qui fait les délices de l'étranger. On se pâmerait devant un roman ou un poème traduit de l'iroquois, tandis qu'on ne prend pas la peine de lire un livre écrit en français par un colon de Québec ou de Montréal. » (Lettre du 29 juin 1867.)
T^pe jj^ Bentzon a cité cette opinion de Crémazie, et elle en conclut que les canadiens ne seront jamais que des « colons littéraires i, (i).
Colons littéraires, soit. Que l'étranger prenne garde ou non aux lettres canadiennes, qu'importe! Chaque peuple écrit pour soi; non pour les autres. Quand bien même les livres canadiens ne franchiraient point l'Atlantique, il serait puéril de s'en [chagriner. Crémazie s'est d'ailleurs répondu à lui- Wiéme, en écrivant:
« Ne sommes-nous pas un million de Français oubliés sur les bords du Saint-Laurent? N'est-ce pas assez pour encourager tous ceux qui tiennent une plume, que de savoir que ce petit peuple grandira, et qu'il gardera toujours le nom et la mémoire de ceux qui l'auront aidé à conserver intact le plus pré-
(ij. Le Canada, l'Education et la Société. V. Hevue des Daux Mondes du 15 juillet 1898.
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cieux de tous les trésors: la langue de ses aïeux? Quand le père de famille, après les fatigues de la journée, raconte à ses nombreux enfants les aventures et les accidents de sa longue vie, pourvu que ceux qui l'entourent s'amusent et s'instruisent en écoutant ses récits, il ne s'inquiète pas si le riche propriétaire du manoir voisin connaîtra ou ne connaîtra pas les douces et naïves histoires qui font le charme de son foyer. Ses enfants sont heureux de l'entendre, et c'est tout ce qu'il demande //.
Mais peut-être un jour, le seigneur du manoir écoutera-t-il avec plaisir ces histoires de veillée : ou pour reprendre l'image de tout à l'heure, il est possible que ces colons littéraires, au lieu de tirer toutes leurs ressources de la métropole, comme hélas, trop de colons Français, se donnent la peine de cultiver leur propre fonds, et de vivre sur leurs terres. Ils ne tarderont pas, alors, à récolter une abondante moisson, et ils pourront nous expédier des fruits exotiques sur lesquels notre palais ne sera pas blasé. Qui sait! Peut-être naîtra-t-il un jour une George Sand canadienne dont l'œuvre sera pour nos cousins de là-bas, ce que les beaux récits de la Dame de Nohaiit sont pour nos Berrichons,
Que sert, d'ailleurs, de disserter? Si certains écrivains de dernier ordre — et il n'en manque pas non plus à Paris — remplissent quelques journaux d'un français approximatif dont se gaudissent MM. Buies et Lusignan, qui nous en citèrent de joyeux exemples, d'autres ont prouvé qu'une littérature indigène peut exister, et pour cela, ils ont écrit.
LA UTTlHATlHi: CANADIKN-NK FRANCAISK
Etant admis que l'usage de la langue française n'est pas un obstacle à la naissance d'une littérature canadienne, voyons pourquoi les premiers temps furent si laborieux.
Crémazie nous trace le tableau de la situation faite à l'écrivain au Canada. Les^réoccupations mercaiitiles et__£oliliques étouffaient tout souci cTart, Les œuvres de resprmàî5"saienL le"pliblic ^voidTLesSoirc'es Canûdiomes etle Foyer Canadien ne purent subsister. On annonçait, dit Crémazie, avec la même formule un livre nouveau ou la création d'un chapeau dont l'inventeur eût fait présent à quelque journaliste. « Nos messieurs riches et instruits ne comprennent l'amour de la patrie que lorsqu'il se présente sous la forme d'actions de chemin de fer ou de mines d'or, promettant de beaux dividendes, ou bien encore quand il leur montre en perspective des honneurs politiques, des appointements, et surtout des chances de /obs. Avec ces hommes, vous ferez de bons pères de famille, ayant toutes les vertus d'une épitaphe. Vous aurez des marguilliers, des échevins, des membres du Parlement, voire même des ministres mais vous ne parviendrez jamais à créer une société littéraire, artistique, et je dirai même patriotique, dans la belle et grande acception du mot. // 'lo août 1866.)
On comprend qu'il soit impossible de vivre de sa plnme. dans une pareille société"
'z Que de jeunes talents, parmi nous, écrivait
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Octave Crémazie, ont produit des fleurs, qui promettaient des fruits magnifiques! Mais il en a été pour eux comme dans certaines années pour les fruits de la terre. La gelée est venue, qui a refroidi pour toujours le feu de leur intelligence. Ce vent qui glace les esprits étincelants, c'est la res augusta donii dont parle Horace, c'est le pain quotidien. />
Et dans une autre lettre :
« Pourquoi Fréchette n'écrit-il plus! Est-ce que la rcs angusta doini aurait éteint la verve de ce beau génie ? N'aurait-on pas le droit de l'appeler marâtre cette patrie canadienne, qui laisse ainsi s'étioler cette plante pleine de sève? »
M. Fréchette a d'ailleurs pris sa revanche. Mais il est certain qu'un pays qui promet à ses écrivains le sort de Malfilàtre, de Gilbert ou de Chatterton, ne devrait pas souffrir de la surproduction littéraire dont nous pâtissons en France.
Mais si l'écrivain n'est pas payé, il ne sera jamais qu'un amateur :
« Vous savez ce que valent les concerts d'amateurs. C'est quelquefois joli, ce n'est jamais beau. La demoiselle qui chante '': Robert, toi que j'aime >/, sera toujours à cent lieues de la Patti ou de la Malibran. Le meilleur joueur de violon d'une société philharmonique ne sera toujours qu'un ràcleur, comparé à Vieuxtempsou à Sivori. La littérature d'amateurs ne vaut guère mieux que la musique d'amateurs. »
Dans un tel milieu, la critique ne pouvait naitre, car il n'y avait de place que pour l'admiration mutuelle et les petites haines de clocher, Mais
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une littérature ne débute point par la critique, en général du moins, puisque la littérature allemande nous offre ce curieux spectacle. 11 faut attendre que des œuvres maîtresses se soient produites, et celleslà naissent contre vents et marées.
Cette absence d'encouragements et de critiques n'était d'ailleurs qu'une situation de fait, à laquelle l'avenir devait remédier. Toute littérature passe par trois états. Le poète, d'abord isolé, produit pour lui, comme l'oiseau chante. Vient presque immédiatement la période de protection. Des Mécènes — quelquefois, même la République — subviennent à ses besoins. Enfin arrive, plus tard, très tard quelquefois, la période de mercantilisme où nous avons le bonheur de vivre. Or, le Canada, par un phénomène des plus intéressants, dans une société organisée comme nos sociétés modernes, n'en était, littérairement, qu'à la période des débuts. De là les malheurs de Crémazie et les incertitudes de beaucoup de ses contemporains.
Aujourd'hui si les auteurs canadiens ne vivent pas de leur plume, du moins peuvent-ils, dans une certaine mesure, compter sur la protection du Gouvernement. Plus d'un occupe un emploi dans l'Administration, d'autres sont chargés de missions officielles; enfin, l'état ecclésiastique assure à plusieurs une situation analogue à celle de nos moines sa^'ants et lettrés du moyen-âge.
Conclusion
« Aussi longtemps, disait Crémazie, que nos écrivains seront placés dans les conditions où ils se trouvent maintenant, le Canada pourra bien avoir, de temps en temps, comme par le passé, des accidents littéraires, mais il n'aura pas de littérature nationale. »
La conclusion pessimiste du poète n'engageait pas l'avenir, c'est-à-dire aujourd'hui le présent. L'Europe commence à ne plus ignorer ces travaux, bien qu'elle en soit encore insuffisamment informée. Si le public canadien veut apporter sa collaboration à l'œuvre entreprise, en lisant le plus possible, livres indigènes et livres français, nous assisterons sans doute à la naissance d'œuvres de premier ordre, qui dépasseront de beaucoup les essais de Crémazie, tout curieux qu'ils soient.
Aux premiers jours de la période héroïque des lettres canadiennes, comme on disait qu'elles n'avaient aucun avenir, l'abbé Ferland répondit : « Nous aurons ce que nous pourrons. » Aujourd'hui, le Canada peut citer les noms de Garneau, de Ferland, de Gérin-Lajoie, sans parler de MM. Chau-
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veau, Fréchette, Fabre, Casgrain, Buies, et de la génération suivante, celle des petits-fils, qui nous promettent d'aimables surprises.
Crémazie. bien qu'il n'ait jamais composé un livre, mérite une place au premier rang. 11 vaut plus, peut-être, pr.r son influence que par <^es écrits. Si le prosateur est remarquable, les moyens d'expression font parfois délaut au poète. Les faiblesses tiennent aux conditions dans lesquelles il fut placé, ses qualités sont bien à lui. Par les unes et par les autres, il nous permet de comprendre ce qu'était le mouvement littéraire à Québec dans le troisième quart de ce siècle.
/ Il a sujjQiit eu le gragd^jnérite de montrexJi'4aliftérature cangdipnp^ ^-^ ^•oie dans J^uelle elle doit s'engager. Mais il n'a pas été jusqu'au bout, ni ses successeurs. Il reste encore beaucoup à faire. Le Saint-Laurent n'a pas inspiré les vers dont il est digne; la nature a trouvé moins de poètes que la vaillance des aïeux.
Et si nous ne craignions le ridicule de la prosopopée, bien démodée depuis Boileau, nous nous adresserions à la Poésie Canadienne, muse souriante, sérieuse et chaste, ^éroïqiie parfois, et qui se blottit en hiver dans ses chaudes fourrures de zibeline,
Souples mocassins et bonnet bien clos ;
nous lui dirions :
« Pareille à l'hirondelle des Mille-Iles, ne cherche pas les lointains, pays. Ne nous promène pas en