‹ Études de littérature canadienne françaiseChapitre 28 sur 52 · OCTAVK «;UI:MA7,IK — CONCLUSION I2S · texte numérisé non relu

OCTAVK «;UI:MA7,IK — CONCLUSION I2S

Espagne, en Italie, en Egypte. Au Gange, préfère le Saint-Laurent. Reste tout simplement là-bas. Observe la vie des habitants au milieu desquels tu naquis. Dis-nous les splendides paysages du pays natal, fais chanter lame de tes compatriotes. Tu pourras en tirer les éternels accents de l'âme humaine. Dans la peinture de ta patrie, de ton époque, tu sauras mettre ce qui ne vieillit pas. le quelque chose qui nous permet d'être émus par un vers de Racine après deux cents ans, ou de Sophocle après deux mille. Mais laisse les chiffons qui sortent de nos magasins de nouveauté, les oripeaux fripés dont nos marchandes à la toilette ne veulent plus, et va. Canadienne aux jolis yeux doux, ^-a boire à la claire fontaine ! »

GËKIN-LAJOIE

Il est certains écrivains, et non des moindres, dont on peut étudier les oeuvres av^ec profit sans connaître leur vie publique et privée : génies purement objectifs, qui ne se livrent jamais tout entiers. Les uns ne mettent dans leurs li^ res nul écho de leur vie agitée; les autres, ne pouvant agir, confient au papier leurs rêves d'action qui susciteront peut-être des hommes. lien est encore — Gérin-Lajoie, l'historien et le journaliste canadien dont nous voulons parler appartient à cette catégorie, — dont les ouvrages se mêlent si bien à l'existence qu'on ne peut concevoir celle-ci sans ceux-là. Hommes d'action qui laissent aux autres le résumé de leur expérience et de leurs observations ; peut-être un peu proches des événements pour porter sur eux un jugement définitif, mais placés à merveille, pour nous faire comprendre leur époque et leur pays, grâce à une foule de détails qui seraient à jamais perdus sans eux.

On ne peut guère étudier l'histoire et les lettres du Canada pendant cette époque si importante et si troublée qui s'étend de la dernière insurrection, en 1837, à l'établissement du Dominion, sans lire attentivement les œuvres de Gérin-Lajoie car elles sont pleines des plus précieux enseignements.

11 n'a, il est vrai, joué que des rôles de second

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plan, mais il \it de près les politiciens, qui occupaient le premier. Bien avant Crémazie, dcnt-il n'avait pas le tempérament poétique, il publia quelques vers, véritables Juvcnilia, qui sont les premiers balbutiements de la littérature canadienne. Avec l'ardeur et l'audace de la vingtième année il tenta de vivre en dehors de toute tutelle, de créer sa vie. Les premières illusions envolées — et il suffit pour cela d'une quinzaine, tant fut brutal le contact des rêves de l'écolier avec la civilisation vankee, il se mit courageusement au travail. Il se lani;a dans le journalisme, en fit un rude apprentissage; puis, par profession assistant à toutes les luttes parlementaires, il écrivit, lui, le témoin le mieux placé pour tout voir, l'histoire politique de son temps, lors du grand ministère Baldwin-Lafontaine qui fit le premier œuvre véritablement canadienne sous la couronne britannique. Enfin, pénétré des nécessités de la vie moderne, il écrivit ce Jean Ricard, cette histoire très simple et très belle d'un homme d'action qui laisse le fatras oiseux des livres, retourne à la culture des espaces inexploités que l'Amérique du Nord offre à ses enfants, et une fois son indépendance matérielle assurée, prend une part active à la solution des problèmes économiques dont nul citoyen ne doit se désintéresser. Nos compatriotes ne peuvent lire ce livre avec indifférence, s'ils ont conscience de ce qui doit assurer la pérennité du peuple français. Ne sont-ils pas un peu de Jean Rivard, les professeurs de l'Université que nous avons vu qurlque jour lancer aux orties leur épitoge jaune à la double

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bande d'hermine, pour chercher dans les iles du Pacifique une existence nouvelle et de plus larges horizons?

Celui qui voudrait trou\er dans cette étude de fines remarques littéraires et de subtiles considérations d'esthétique fera mieux de ne point la lire : Mais à tous ceux qui pensent anxieusement à l'avenir de leur pays, nous présentons avec confiance l'exemple de Jean Rivard.

Un volume nous serait d'un grand secours pour mener à bien cette monographie : ce sont les Mé- Dioires que l'auteur de Dix ans au Canada laisse après lui. Malheureusement, sa famille, obéissant à de respectables scrupules, et aux injonctions formelles de celui dont elle garde pieusement le souvenir, n'a point voulu les publier. M. l'abbé Casgrain, qui tint Gérin-Lajoie en grande estime et en réelle affection, s'est borné à les entr'ouvrir. Il a publié de ce journal une analyse qui, si elle ne suffit pas à satisfaire pleinement notre sympathique curiosité, n'en fournit pas moins d'intéressants aperçus et d'amusants détails (i). Nous jetterons d'abord un coup d'œil sur les Mémoires tels que M. l'abbé Casgrain les résume; puis nous examinerons Jean Rivard et Dix ans au Canada, qui assignent à leur auteur une place plus qu'honorable dans les lettres de son temps et de son pays.

(l) Voir H. R. Casgrain, iî/o^r. canad. A. Gérin-Lajoie. (Montréal, Beauchemin et Valois, 1885).

Les Mémoires

Antoine Gérin-Lajoie, né en, 1824, à Sainte-Anned'Yamachiche, district des Trois-Rivières, descendait d'un sergent français fixé au Canada en 1750. Son bisaïeul avait servi en effet pendant la guerre de Sept ans, et se trouvait parmi les derniers soldats de Montcalm. Il s'appelait Gérin ou Jarrin, et sa gaité lui avait mérité le surnom de Lajoie, suivant les traditions de la vieille armée. Un fils de ce Jean Jarrin, dit Lajoie, épousa une demoiselle Rivard, dont nous retrouvons le nom dans l'œuvre capitale de son petit fils.

Le père du futur historien n'avait aucune instruction, mais il env^oya le jeune Antoine à l'école primaire, dont l'instituteur était alors un >L Caisse, qui s'intéressa vite à son élève, et lui donna les premières leçons de latin. Pourtant, comme le savoir du pauvre instituteur n'était pas à la hauteur de son dévouement, le jeune Gérin-Lajoie n'aurait sans doute jamais franchi le pas qui sépare l'enseignement primaire de l'enseignement secondaire, sans un heureux hasard ou une manifestation de la Providence. Le curé d'Yamachiche, M. Dumoulin, remarqua l'intelligence de l'enfant, et le fit

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envoyer au collège de Nicolet, en s'engageant à payer chaque année le premier trimestre de sa pension. Antoine Gérin-Lajoie raconte lui-même ses débuts au collège :

« J'entrai bravement en Syntaxe, écrit-il. Mais je me trouvais bientôt fort embarrassé. Je n avais jamais vu un dictionnaire, et je ne savais pas comment m'y prendre pour chercher les mots. Je n'avais jamais fait ni version ni thème, et je n'étais guère en état de lutter avantageusement avec les autres élèves de ma classe. Aussi, dans le premier thème que nous fîmes, le régent me nota cinquante fautes, ce qui ne me laissa qu'un seul mot correct. Nous étions vingt-et-un dans ma classe. Pendant les deux premières semaines, je fut le vingt-et-unième. Cela m'humiliait d'autant plus que, jusque-là, aux écoles de ma paroisse, j'avais presque continuellement été à la tête de ma classe. Mais j'avais beaucoup d'émulation, et je me mis à travailler avec ardeur. Enfin, la troisième semaine, je fut le sixième. Ce progrès me donna du courage et me fit faire de nouveaux efforts. Le reste de l'année, j'occupai généralement une des premières places, et j'obtins plusieurs 'prix. »

Cette ténacité fut récompensée, et Gérin-Lajoie devint l'aigle de son collège. Bientôt, il voulut écrire, et confectionna des vers en cachette, naturellement.

Il subit d'abord l'influence de l'abbé Delille — ce qui nous reporte à un état d'esprit bien lointain, — et se passionna pour le traducteur des Géorgiques.

Les premiers vers de l'écolier pastichaient donc tant bien que mal les fausses élégances du modèle.

ns LA LITTEHATURE CANADIENNE FRANÇAISE

Mais dans ce petit monde scolaire, ressembler à Delille, même par ses défauts, ne pouvait que valoir à Gérin-Lajoie des éloges, et un petit poème Un déjeuner au collège, où figuraient, peut-être avec quelque soupçon de caricature, non les régents, mais les élèves, circula sous le manteau. L'auteur en fut marri. Sur ces entrefaites, les troubles de 1837 éclatèrent, qui eurent dans tout le pays une si terrible répercussion.

« Un jour, écrit M. l'abbé Casgrain. durant le grand silence de l'étude. Gérin-Lajoie entendit gronder le canon de Saint-Denis et de Saint-Eustache ; les cris lointains de la Révolution parvenaient jusqu'à son oreille. Les victimes de l'échafaud pendaient à la corde fatale, et il \'\X passer sur le fleuve les déportés canadiens qu'on traînait enchaînés sur la terre d'exil. Alors il chanta en pleurant cette naïve ballade, si émue et si touchante dsns sa simplicité, qu'elle est devenue la plus populaire des chansons canadiennes (i).

(i) Voici le Canadien errant. Suivant la poétique du folk- Lore, il faut bisser chaque distique.

Un Canadien errant, « Si tu vois mon pays,

Banni de ses foyers, Mon pays malheureux,

Parcourait en pleurant Va dire à mes amis

Les paj's étrangers. Que je me souviens d'eux,

Un jour, triste et pensif, « O jours si pleins d'appas

Assis au bord des flots, Vous êtes disparus,

Au courant fugitif Et ma patrie, hélas,

11 adressa ces mots : Je ne la verrai plus !

tiKiuN-LA.ioiK — i,i:s .mi:moiiu>

'' Partout où il y a des Cana4iens errants, — hélas! on en compte par demi-millions — la ballade du poète nicolétain retentit, et rappelle aux exilés la patrie perdue. On Ta entendu fredonner dans les rues de Paris, et elle a réveillé les échos des Montagnes Rocheuses. Est-il un coin de l'Amérique du Nord où elle n'a pas été chantée? >/

Avec la vieille mélodie populaire sur laquelle les paroles s'adaptent, c'est en effet une mélopée triste comme une plainte, et elle fait monter les larmes aux yeux de tous les Canadiens qui l'entendent. Mais Antoine Gérin-Lajoie fit un plus grand effort. 11 écrivit une tragédie, et cette tragédie de collège, la plus ancienne production dramatique du Csnada, fut représentée dans une solennité scolaire, avec un succès qui dut mettre au cœur du jeune homme les plus vives espérances, et rendre plus amères les premières désillusions de la vie. Quand on est, à dix-huit ans, l'auteur applaudi du Canadien Errant et au. Jeune Latoiir, c'est-à-dire quand on a l'approbation de la foule et l'estime de quelques lettrés, si

« Non ; mais en expirant O mon cher Canada, Mon regard langriissant Vers toi se portera. »

Cela se chante sur le même air qu'une vieille chanson, SHu ie mets anguille — Anguille dans l'éiang — Je me ferai pêcheur — Pour l'avoir en péchant, qui est une variante canadienne de Magali. Malheureusement, quelques strophes ont disparu de la mémoire populaire. (Voir E. Gag-non, Chansons pop. du Canada, y éd. Québec, Darveau, 1894, in-8, p. 78.)

modeste soit-on, le monde semble une proie offerte. L'enfant qui vient de fonder dans le collège dont il suit encore les cours, une Socic'tc littc'raire et de discussion, l'élève et l'ami de l'abbé Ferland, a bien le droit de se bercer de quelques illusions. La vie se charge de lui faire juger bientôt à leur juste valeur ces poésies de Saint-Charlemagne.

N'oublions pas que le Canada luttait alors pour la liberté, qu'un grand souffle emplissait toutes les jeunes poitrines, que les adolescents fussent volontiers tombés pour la patrie, à laquelle ils avaient voué un dévouement filial. Aussi, Gérin-Lajoie, à l'ombre des grands pins, sentait chanter en lui des rythmes qui célébraient son cher Canada. Puis il ébauchait des plans d'existence, érigeait des châteaux en Espagne, appelait de tous ses vœux la vie libre, qui lui permettrait de développer son intelligence, de forger sa volonté, de donner libre essor au talent qu'il sentait en lui.

Comme il devait travailler pour vivre, il résolut tout en gagnant son pain, de compléter son éducation, et d'aller vers les hommes des grandes villes; ceux-ci devaient l'accueillir de la même façon qu'ils accueillirent Verlaine, et ne pas le trouver malin.

Gérin-Lajoie prit la décision d'entrer au barreau. L'un de ses amis, M. Loranger, avocat à Montréal, devait l'admettre dans ses bureaux en qualité de clerc, et lui laisser la liberté de son temps, qu'il comptait employer d'abord à visiter les Etats-Unis. Il se berçait de cet espoir, d'y gagner, tout en apprenant l'anglais, une somme suffisante pour achever

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