GERIN-LAJOIE — LES MEMOIRES I
ses études, et plus tard, traverser l'Atlantique, habiter Paris, \2l Jérusalem nouvelle dCWQWx'i Heine, étudier le journalisme. A son retour il créerait un grand journal politique français, qui grouperait autour de lui tout le parti autonomiste. Rien ne lui semblait impossible. Il se lança gaîment dans cette incroyable aventure, partant pour New-York avec quinze piastres en poche. Ses maîtres, aussi naïfs que lui, l'encouragèrent. Son père le croyait seulement en route pour Montréal, où il devait commencer sa cléricature.
Gérin-Lajoie arrive à Montréal. Il se perd dans les grandes rues et, négligeant de voir M. Loranger, se dirige tout de suite vers les États-Unis. Un compagnon se joint à lui, un camarade de collège nommé Vassal, qui l'avait supplié de l'accepter comme second, et les deux enfants, l'un porteur de 75 francs, l'autre de 150, entreprennent la conquête du monde. Le railway les mène à Saint-Jean. Un bateau les transporte sur le lac et le canal Champlain, d'où ils descendent l'Hudson River.
A peine sur le territoire de l'Union, les mésaventures commencent. Le changeur américain de Saint- Jean leur remet, contre leurs piastres, des billets sans valeur. Heureusement, des Canadiens signalent cette escroquerie à leurs jeunes compatriotes, qui se font payer en or à force de menaces. En outre, par économie, les pauvres conquistadors prennent des billets de pont, et passent la nuit sub Jove, la tète sur leurs valises.
Cette odyssée picaresque continue jusqu'à New-
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York. Ils ne savent pas l'anglais, et leurs discours bilingues ahurissent les Yankees. Vassal demande gravement à un commerçant, en examinant ses marchandises : How inucli do you pay? Gérin-Lajoie ne peut se faire servir du cidre, qu'il prononce cceder, à la française, au lieu de sayeder. Ignorant la valeur de la monnaie américaine, ils croient obtenir une réduction en donnant vingt-cinq sous au nègre qui cire leurs bottes, sur le bateau.
La vue de New-York leur rend courage. Au milieu de cette agglomération immense, ils trouveront à gagner leur vie. Hélas! les deux hardis Canadiens ont l'air le plus timide du monde. Leur extérieur gauche les fait assez mal recevoir par tous ces business mcn.
Gérin-Lajoie cherche à donner des leçons de français. Il bat toute la ville, reçu avec politesse parfois, avec rudesse le plus souvent, et toujours sans résultats, éconduit ici parce qu'il est trop jeune, là parce qu'il est Canadien, partout parce qu'il s'est lancé en pleine mêlée sans être armé pour la lutte.
'< Chaque soir, dit-il dans ses Mémoires, je revenais à mon logis fatigué, car la chaleur à cette époque de l'année était accablante; mais mon esprit était encore plus fatigué que mon corps. J'étais complètement désillusionné, l'inquiétude s'emparait de moi, et, malgré toute ma lassitude, je ne pouvais dormir... Mon compagnon désirait trouver une place de commis, et cherchait de son côté pendant tout le jour. Mais chaque soir, nous revenions aussi tristes l'un que l'autre. 11 ne savait pas l'anglais, et n'avait
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aucune expérience du commerce. On ne voulait' même pas le prendre pour sa nourriture. »
Et le gite qu'ils regagnaient le soir, dans une mauvaise auberge, sorte de dortoir qu'ils partageaient avec des inconnus, ne leur offrait même pas la solitude.
Enfin, après deux semaines de démarches infructueuses, découragé, sans argent, Gérin-Lajoie pensa au retour. Un M. Robillard, de Montréal, agent de change à New- York, qui avait lu le nom de Gérin- Lajoie dans ï Aurore des Canadas, prêta deux piastres au pauvre garçon: et ses livres vendus, battant de l'aile, il reprit, comme le pigeon de la fable, le chemin du colombier. L'ami Vassal, plus tenace, restait à New-York.
Voilà Gérin-Lajoie de retour à Montréal, sans protecteur, sans métier, sans ressources, mais décidé à gagner sa vie en étudiant une profession libérale Les difficultés qu'il dut surmonter dans les premières années de lutte ne furent sans doute pas étrangères à la publication de Jean Ricard. M. Loranger le reçut fort amicalement, mais, trop jeune et trop pauvre pour lui être de quelque utilité, il ne put que lui ouvrir sa maison, et lui donner l'illusion de la vie familiale.
M. Barthe, rédacteur de Y Aurore des Canadas vint en aide au débutant. 11 publia cette fameuse tragédie, le Jeune Latour, qui, dédiée au Gouverneur général lord Metcalfe, valut à son auteur quelque notoriété, sans parler d'une subvention de 2S piastres.
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Les années de vache enragée ne sont pas encore finies. Gérin-Lajoie jette les premiers fondements de y Institut Canadien, calqué sur la Société littéraire de Nicolet; mais il est si dénué de tout qu'il n'ose même plus sortir de jour dans les rues, tant ses vêtements montrent la corde. Trois mois, il s'obstine, lutte contre la malechance. Enfin, il obtient une place de rédacteur à la Minerve, journsl dirigé par un M. Duvernay. qui avait eu l'honneur en 1837, d'entendre mettre sa tcte à prix. La Minerve était alors l'organe du parti libéral et démocratique. M. Lafontaine, qui devait jouer un rôle si important dans le grand ministère, y avait collaboré. Si l'on veut savoir quelle était la vie d'un journaliste canadien de l'opposition vers 184s. il faut lire les pages que Gérin-Lajoie consacre à cette période de son existence.
Une table de bois, usée par le temps, souillée d'encre, un fauteuil pour M. Duvernay, une chaise de paille pour le rédacteur, le tout dans un coin de l'imprimerie où travaillent dix typographes, voilà le cabinet du directeur, et les bureaux du journal. Dans ce lieu de délices flotte une odeur douceâtre d'encre de chine, et de poussières de plomb. Quand à la bibliothèque, elle renferme un dictionnaire français et un dictionnaire anglais. Le rôle de rédacseur n'était point une sinécure, M. le directeur n'ayant pu jamais apprendre l'orthographe, et bordant ses talents professionnels à la confection des faits divers. 11 avait en outre la spécialité d'accabler ses adversaires politiques '^ au moyen d'injures et
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de personnalités insultantes. » Gérin-Lajoie lui laissait volontiers cette basse besogne. Les polémiques se terminaient quelquefois par des séances de canne et de pugilat, entre MM. Barthe, de ïAnrore, et Duvernay, de la Minerve; et M. Duvernay y récolta même quinze jours de prison pour coups et blessures.
M. Phelan, rédacteur politique du journal ayant été remercié par le directeur, qui désirait faire l'économie de ses appointements, Gérin-Lajoie se trouva chargé des leading articles, des traductions, du reportage, des comptes rendus parlementaires, de la correction des épreuves, et de quelques autres menus travaux. Fort ignorant de la chose publique, il dut en même temps acquérir une instruction politique et administrative qui ne figurait point sur les programmes de Nicolet. Les livres lui faisant d'ailleurs défaut, il dut tirer presque tout de son propre fonds pour '< trancher les questions avec l'aplomb d'un vieil homme d'état. »
Des quinze cents abonnés du journal, la bonne moitié ne payait point, aussi le Directeur mettait-il assez souvent la Rédaction à la portion congrue, et la Rédaction pouvait-elle à peine payer chez M""" Loranger sa pension mensuelle pourtant bien modeste.
Ce Duvernay avait en lui du Figrro et du Gil Blas. 11 répondait, en levant les bras au ciel, si l'un des ouvriers réclamait son maigre salaire toujours en retard : « Auriez-vous. par hasard, l'intention de thésauriser? » A Gérin-Lajoie, il donnait pour ses
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multiples occupations, deux dollars par semaine; ou pour mieux dire, il lui promettait par semaine deux dollars qu'il évitait le plus souvent possible de lui payer.
Le labeur acharné auquel deux ans, se livra Gérin-Lajoie, ne fut point perdu. Le jeune homme apprit beaucoup, et vit jouer les rouages de la politique et de la société canadienne. Ce furent de fécondes années pendant lesquelles il connut les hommes les plus éminents d'alors, Morin, Taché. Lafontaine. Enfin Gérin-Lajoie quitta la Minerve. Grâce aux quelques épargnes qu'il avait trouvé moyen de réunir. Dieu sait par quels prodiges d'économie, il se remit à l'étude du droit. Puis, les élections approchant, il se consacra tout entier à la candidature de Papineau, le grand patriote, dont le rôle avait été prépondant, en 1837. Néanmoins, Gérin-Lajoie passa ses examens d'avocat, ouvrit un bureau, attendit la clientèle, qui ne vint point. Il accepta une place dans l'administration : payeur au Ministère des Travaux publics, traducteur au Parlement, — il avait appris l'anglais, depuis l'équipée de New- York, — enfin, bibliothécaire de l'Assemblée. N'ayant plus le terrible souci du pain quotidien, il put se livrer à l'étude, travailler pour lui.
En 1854 il épousa M''"'-" Parent, la fille d'Etienne Parent, qui tient une grande place dans l'histoire des lettres et de la pensée canadienne. Dès lors, sa vie s'écoula sans grands événements. Les loisirs dont il jouit dans l'intervalle des sessions, il les passe à la campagne ; il y continue le travail de ré-
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flexion sur lui-même dont ses Mc'inoirc's nous offrent tant d'exemples.
Dans un style qui se ressent un peu de ses premières admirations littéraires, à Nicolet, mais avec une parfaite loyauté, un jugement sur, et une grande fraîcheur d'impressions, il s'applique à s'améliorer lui-même, suivant le dessein qu'il avait formé à vingt-deux ans, dès la première page de son journal. Il nous révèle une âme exquise, simple et bonne. Serviable envers tous, l'orgueil, le soutien de sa famille, il ne lui aurait fallu pour tenir le rang le plus brillant, qu'un peu moins de modestie et de désintéressement. Sur le point de publier cette Histoire de Dix ans, l'œuvre capitale de sa vie. il rejeta le manuscrit dans son tiroir pour ne pas nuire au succès d'un confière, M. Turcotte, qui mettait en vente Le Canada sous l'Union. Il ne cessa point de porter toute son attention sur les affaires publiques. Il collabora aux Soirées Canadiennes, au Foyer Canadien, avec son maître l'abbé Ferland. Il écr'w'iXjean Ricard, qui ouvrelavoieà M. Arthur Buies, et reste le premier appel adressé à ses compatriotes pour s'emparer du sol. Il étudia l'établissement du Gouvernement responsable, dans Dix ans an Canada cet ouvrage que M. l'abbé Casgrain devait éditer après sa mort; puis composa \e Catéchisme politique ; et il succomba le 4 août 1 882 , à une attaque de paralysie. Il avait 58 ans, jour pour jour.
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Durant les premières années vécues à Montréal, étudiant et journaliste, Gérin-Lajoie s'était rendu compte que, dans les villes, les carrières sont encombrées ; qu'il est difficile d'y gagner sa subsistance et que beaucoup succombent dans la lutte, usant leur force et perdant leur fierté à des besognes subalternes.
Il reprit après dix-neuf siècles le mot de Virgile, et s'écria lui aussi :
Heureux l'homme des champs s'il savait son bonheur!
SDans ce pays neuf du Canada, quelques places staient encore bien à prendre. Mais Québec, mais Montréal, vieilles cités de deux siècles et plus, mais toute la vallée du Saint-Laurent, attiraient trop vers elles les jeunes gens. D'autres, plus coupables envers leur pays, commençaient l'exode vers les cités industrielles de l'Union, et semblaient déserter le sol natal, sans esprit de retour.! Pourquoi donc cette fuite vers les hautes cheminées des usines, les brouillards que sature la poussière de charbon, les longues heures de travail sédentaire, vers l'industrie et la chicane, pour un salaire que le prix exorbitant de la vie urbaine rend toujours minime, quand on peut vivre, sans quitter son pays, en plein air et
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SOUS le grand ciel, dans les forêts immenses de pins sombres et d'érables écarlates, où coulent des rivières et bondissent des torrents? Pourquoi transformer la richesse, quand on peut la créer? La terre ne demande qu'à vivre et qu'à faire vivre, à produire des moissons fécondes. Elle peut nourrir, non pas une nation de quelques centaines de mille hommes, mais des peuples entiers. Sur le territoire national, en gardant presque le contact avec ceux qu'on aime, on peut trouver dans la forêt la vie la plus libre qui soit, et acquérir une fortune, en conservant sa dignité d'homme et en développant sa vigueur.
Bien des fois, le pauvre journaliste de vingt ans, qui errait le soir dans les rues et rasait les murailles par honte de ses vêtements élimés, pensa sans doute aux défricheurs dont la hache avait, tout le jour, éveillé les échos de la forêt sonore. Bien des fois, il dut avoir la nostalgie de cette nature qu'il aimait jusque dans ses rigueurs hivernales, et, au sortir de l'imprimerie où l'sir vicié oppressait la poitrine, penser aux solitudes où l'on respire à pleins poumons l'air libre, avec l'espace autour de soi ; où l'on ne rencontre point les animaux féroces des villes, hommes politiques, hommes d'affaires, hommes de lettres, où l'on vit de sa moisson, où le travail est béni, où l'on sent, au crépuscule, monter comme une prière à travers la forêt, quand les grands arbres se nimbent de pourpre et d'or à l'occident; il dut avoir soif de liberté, de tout ce qu'il soupçonnait sans le connaître, et rêver d'une
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autre existence que sa vie laborieuse de plumitif.
Mais où la chè\re est attachée, il faut qu'elle broute. Gérin-Lajoie ne pouvait abandonner la voie dans laquelle il s'était engagé. Au moins voulut-il dissuader les jeunes gens de refluer vers les villes. Oubliant que l'expérience d'autrui ne profite jamais à la présomptueuse adolescence, il écrivit un petit livre d'un parfum très sain et très délicat à la fois, où semble passer le souffle des grands bois canadiens. C'est l'histoire de/t'^« Rivanl, dont il enviait en secret la destinée, et qui fut véritablement un homme heureux malgré quelques inévitables traverses.
L'ouvrage se compose de deux parties. Dans la première (i), l'auteur nous montre comment un jeune homme créa une ferme et une famille autour de laquelle bientôt se groupèrent d'autres familles et d'autres fermes. Dans la deuxième (2), il se souvient de ses voeux politiques, de ses études d'économie sociale, et montre son héros chef d'exploitation, présidant aux destinées d'une paroisse.
Nous allons rapidement examiner l'une et l'autre ; d'abord parce que nous y trouverons quelques jolis détails sur la vie des habitants, sur ce qu'ils pensent, sur leurs préoccupations ordinaires qui n'ont, il faut l'avouer, rien de commun avec celles qui sont
(i) Jean Rivard le Défricheur, Scènes de la vie réelle, par A. Gérin-Lajoie, i vol. in-i8, MoiifréaJ, Rolland et fils, 2" éd. 1874. (Paru dans les Soirées Canadiennes en 1862).
(2) Jean Rivard Economiste, suite de Jean Rivard le Défricheur, id. 1876. Paru dans le Foyer Canadien (18641.
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chères aux personnages de M. Paul Bourget ou de M. Maurice Donnay; ensuite, parce que nous croyons qu'il est bon de montrer à des Français ce qu'ont feitdes Français comme eux. Moins heureux que Jean Rivard, nous n'avons point à notre porte d'immenses espaces vierges. Mais tout ce qui peut rattacher nos concitoyens à la Terre qui meurt, suivant le titre du beau livre que nous devons à M. René Bazin, nous semble bon à répandre dans ce pays.
Il faut honnêtement prévenir le lecteur que Gérin- Lajoie n'est pas un artiste, dans le sens étroit où nous prenons ce terme. Il ne sait pas si un mot est bleu ou vert; il ignore les accouplements ingénieux des syllabes ; il a retenu de sa culture à Nicolet certaines expressions toutes faites qu'on lui avait montrées comme le summum de l'art. II a des gaîtés et des sourires très naïfs, et cette naïveté est charmante. Il écrit, non pour s'imposer par quelques adroites jongleries de décadence à l'admiration des hommes ; non pour essayer d'adjoindre à un substantif une épithète imprévue qui charme le lecteur subtil, et procure à quelques mondains un nouveau frisson; mais, comme ce brave député qui déclarait au milieu des rires de la Chambre : 't Messieurs, je prends la parole parce que j'ai quelque chose à dire, » Gérin- Lajoie publie son petit volume pour faire part de son expérience et de ses réflexions. Son style très simple, sans ornements plaqués, ni lambeaux de pourpre, dit exactement ce qu'il veut dire. Et ses canadianismes sont une grâce de plus.
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« On ne trouvera dans ce récit, annonce bravement l'auteur sur le seuil, que l'histoire simple et vraie d'un jeune homme sans fortune, né dans une condition modeste, qui sut s'élever par son mérite à l'indépendance et aux premiers honneurs de son pays... Le but de l'auteur est de faire connaître la vie et les travaux des défricheurs, et d'encourager notre jeunesse canadienne à se porter vers la carrière agricole, au lieu d'encombrer les professions d'avocat, de notaire, de médecin, et les comptoirs de marchands, comme elle fait de plus en plus au grand détriment de l'intérêt public et national. »
Nous avons essayé plus haut (i) de montrer comment Jean Rivard se rattache à l'œuvre patriotique entreprise par les littérateurs canadiens-français, et comment d'autres continuèrent et étendirent cette œuvre. Nous nous bornerons ici à conter à notre tour cette jolie histoire, où il n'y a ni duels, ni enlèvements, ni péripéties dramatiques, ni états d'âme alambiqués, ni finesses philosophiques, et qui doit produire au moins à nos compatriotes lettrés l'effet et le plaisir d'une bonne tasse de lait chaud, quand, après une nuit passée au bal, on entre dans une crémerie, le collet relevé du pardessus clair cachant la cravate blanche, tandis que les premières rumeurs de la ville qui s'éveille montent dans l'aube grise.
Jean Rivard, un jeune homme brun, de taille
(i) Voir p. 2Q, et suivantes.
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moyenne, à l'épaisse chevelure, aux épaules carrées, aux yeux sombres, avait dix-neuf ans à cette époque reculée où Gérin-Lajoie place son récit, c'est-à-dire en 1843. P^^^ d'un cultivateur de Grandpré, au bord du lac Saint-Pierre, et l'aîné d'une famille qui paraitrait considérable partout ailleurs qu'au Canada (10 garçons et 2 filles) — il faisait sans doute au collège quelques jolis rêves d'avenir, quand son père mourut, en laissant à peine quelques centaines de piastres.
Comme Jean avait fait des études relativement coûteuses, il n'avait plus droit pour sa part qu'à cinquante louis avec lesquels il devait vivre et s'établir.
Deux partis s'offrirent à lui : soit continuer ses études, grossir la foule des candidats aux emplois publics, embrasser le sacerdoce sans vocation, faire son droit, et après cinq années de cléricature, ouvrir un bureau d'avocat à Montréal ; soit renoncer au savoir livresque, et « embrasser la carrière agricole. >/
Après un long entretien avec son curé, l'abbé Le Blanc, qui lui sert de conseiller et d'ami, Jean Rivard se résoud à ce dernier parti, qu'il considère comme le plus sage, non seulement parce qu'il lui permettra de subvenir à ses besoins, mais surtout parce qu'il sera plus à même ainsi d'aider sa mère, ses jeunes frères : il est devenu chef de famille, et malgré ses dix-neuf ans, prend sa tâche très au sérieux. Mais acheter une ferme dans un des comtés qui avoisinent le fleuve, c'est-à-dire débourser douze
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OU quinze mille francs, il n'y peut songer. Donc, il lui faut s'enfoncer dans les terres, loin des routes, en pleine forêt, et défricher le sol oîi germeront les les moissons futures. Il a besoin pour cela d'un grand courage, d'une, perse'vérance à toute épreuve, d'une volonté d'acier, d'une extraordinaire endurance physique, pour braver, dans une hutte au milieu des bois, le rude hiver canadien.
Mais aussi, une faible somme lui permettra d'acquérir une grande propriété foncière ; et si Dieu lui donne la santé, et bénit ses efforts, il pourra tirer une fortune de ses pauvres cinquante louis.
Il prit bravement sa résolution. Il choisit au sud du Saint-Laurent cette région qui s'étend entre la Chaudière et le Richelieu, et qu'on appelle les Cantons de l'Est; et il partit sans retard pour un voyage d'exploration à la recherche du théâtre de sa fortune à venir.
Jean Rivard traverse donc le fleuve en canot, et gagne un village du canton de Bristol. Là, un de ses compatriotes, M. Laçasse, cultivateur et commerçant, lui montre les difficultés de son entreprise mais devant l'énergique assurance du jeune homme, lui facilite l'exploration de la forêt. Il le met en rapports avec le possesseur du sol en bois debout, l'Hon. Robert Smith, et lui fait obtenir pour vingtcinq louis, payables en quatre versements égaux, cent acres de terre traversées par un petit cours d'eau. Jean Rivard retourne à Grandpré, et, malgré les affectueuses railleries de ses jeunes frères, garde confiance en son étoile.
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« J'ai dix-neuf ans et je suis pauvre, dit-il aux rieurs. A trente ans, je serai riche, plus riche que notre père n'a jamais été. Ce que vous appelez par dérision mon magnifique établissement, vaut à peine vingt-cinq louis aujourd'hui? Il en \audra deux mille alors.
— Et avec quoi , hasarda l'un des frères , obtiendrastu ce beau résultat?
— Avec cela, dit laconiquement Jean Rivard en montrant ses deux bras. »
Ce qui double le courage du jeune défricheur, c'est qu'il laisse au pays '< une blonde >/; elle l'aime et il l'aime, il^:£iLtia cqiiquérir. Elle fut son amie d'entance, cette Louise Routier, un peu farouche et timide, mais qui lui plaît ainsi, avec ses grands yeux bleus, les belles dents qu'elle montre quand elle rit. Dans trois ans, Jean Rivard veut être en état de se marier.
Il écrit à son ami Gustave Charménil, qui étudie le droit à Montréal, pour lui faire part de ses nouveaux projets; il embrasse tendrement les siens, serre précieusement une petite Imitation que Louise lui a donnée à l'heure des adieux, et, suivi de Pierre Gagnon, un robuste gars qu'il a pris à son service, s'enfonce dans la forêt avec les ustensiles et les provisions indispensables, et s'installe dans une cabane que par un heureux hasard, des bûcherons ont construite au milieu de la concession.
Dès le lendemain, il défriche joyeusement. Pierre Gagnon chante pendant l'ouvrage, et rythme la Claire fontaine ou Par derrièr che{ ma tante ayec
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sa cognée. Tandis que s'envolent les vieilles chansons e'vocatrices que chantent aussi en travaillant, de ce côté de la mer, les paysans de Saintonge, de Poitou, de Franche-Comté, les grands arbres tombent autour de la hutte; chênes, frênes, pins, s'abattent, là où des moissons germeront dans dix mois. Plus près de la cabane, les taillis et les arbustes seuls disparaissent, cependant que les géants de la forêt, ces colonnes du ciel, comme dit Crémazie, s'érigent toujours avec une fierté royale.
Mais plus loin, l'orme, le frêne blanc, le hêtre à l'écorce grisâtre que la foudre ne frappe jamais, le tilleul qui croît à une hauteur de quatre-vingt pieds et plus, le merisier à l'écorce aromatique, le sapin sombre, le pin qui s'élance à cinquante mètres, sont attaqués par les deux bûcherons. Les oiseaux effrayés s'envolent, et le grand arbre, frappé au cœur, après une seconde de silence, craque et s'effondre sur le sol qui mugit sourdement. Puis on dépèce le colosse, qu'achève le supplice du feu.
C'est ainsi que Jean Rivard passe l'automne, au milieu des grands bois, dont les feuilles de pourpre, d'or et d'écarlate, semblent dresser au-dessus du défricheur des draperies de soies somptueuses. Puis un matin, en sortant de leur hutte, les deux solitaires trouvent la forêt ensevelie dans un silencieux tapis d'ouate, et remettent la fin de leur travail au premier éveil du printemps. C'est alors que l'isolement leur pèse davantage. Jean Rivard pense aux absents; il relit les lettres de Charménil, qui éprouve à Montréal des désillusions, et envie son