‹ Études de littérature canadienne françaiseChapitre 30 sur 52 · C.KHI.N-KA.IOIK — JKAN UIVAUI) l^I · texte numérisé non relu

C.KHI.N-KA.IOIK — JKAN UIVAUI) l^I

camarade dans la forêt. Il laisse aller sa rêverie vers tous ceux qu'il aime. Pierre Gagnon, en bon Canadien, travaille le bois. Il s'amuse à élever un écureuil, à lui e'calerdes noisettes. Ou bien les deux hommes lisent; pour mieux dire, Jean Rivard lit à haute voix. Pendant la semaine, Robinson Crusoe', qui lutte pour la vie dans son île comme les défricheurs dans la foret; Don Quichotte, qui poursuit des chimères et lutte contre les moulins, Napoléon, moins maître de ses empires que Jean Rivard de son domaine, offrent aux colons isolés des exemples de volonté et d'énergie qu'ils ne sont pas indignes de suivre. Le dimanche, Vliuitation, le petit livre donné par Louise, leur rappelle que là-bas à Granpré, les cloches sonnent, et jettent sur le village enneigé l'appel dominical.

Pierre Gagnon, âme simple, trouve dans ces livres des allusions à sa vie. Il s'appelle Sancho Pança, et, s'il n'ose comparer son maître à Don Quichotte, il lui prodigue les titres de Majesté, d'Empereur ou même de Petit Caporal. Et les jours passent, formant des semaines. Mars vient. Il n'amène pas encore avec lui le printemps, comme dans nos contrées relativement chaudes. Mais il va permettre aux deux jeunes gens de faire du sucre d'érable.

Le sucre d'érable est pour les Canadiens une friandise nationale, quelque chose de plus qu'une sucrerie ordinaire. Quand, à l'étranger, ils en mangent, ils évoquent la patrie lointaine. M. Guyau disant que les sensations du goût peuvent être

1^2 l.A LlTTKHATlini-: CANADIKNNK KUANÇAISE

esthétiques par les images associe'es qu'elles réveillent, cite l'exemple d'une tasse de lait qui nous fait penser à la campagne, aux Alpes, où dans les hautes prairies, les vaches brunes et blanches font tintinnabuler leurs cloches d'airain. Le sucre d'érable peut exciter des émotions analogues, et Crémazie, exilé en France, pleurait presque en recevant de ses frères un envoi de ce bonbon canadien.

Pierre Gagnon et Jean Rivard construisent au milieu d'un bouquet de deux cents érables qu'ils ont respecté, une petite cabane provisoire. Ils entaillent l'écorce et l'aubier, recueillent le précieux suc dans des goudr elles en bois, fabriquées pendant l'hivernage. Puis, quand la température plus clémente a permis de recueillir assez de liqueur pour faire une bonne brassée de sucre, ils remplissent d'tau d'érable une chaudière, et entretiennent le feu avec une sollicitude de vestales. Bientôt le liquide devient sirop. Jean Rivard. emiettant un peu de pain dans une écuelle peut faire une trem^^ ette. Enfin, Pierre Gagnon. retire sa micoiienne pleine d'un sirop dore qui a l'aspect du miel. C'est le moment de la tire. On fait couler sur un lit de neige vierge le sirop qui se congèle, et donne une sucrerie particulièrement fine, dont la confection est, là-bas, dans les villages, l'occasion de réjouissances. L'opération terminée, le contenu de la chaudière versé dans des moules et refroidi lentement, tandis que Pierre Gagnon l'agite avec sa nioiivettc, Jean Rivard « peut se compter au nombre des producteurs nationaux, car il vient d'ajouter à la richesse de son

GERIN-LAJOIK — .IKAN lUVARD 1 53

pays, en tirant du sein des arbres un objet d'utilité publique qui, sans son travail, y serait reste enfoui. »

Ce premier résultat obtenu, comme Pâques approchent, les deux hommes, bons chrétiens ne veulent point se ranger au nombre des renards qui passent cette fête sans communier. Ils chaussent leurs raquettes à neige, et, glissant sur la croûte durcie, arrivent au village de M, Laçasse, d'où Jean Rivard, laissant Pierre Gagnon, se dirige seul, en carriole, vers sa famille et vers Grandpré.

Jean Rivard retrouve sa Louise telle qu'il l'avait laissée; mais elle n'ose plus tutoyer son compagnon de jeux, et sous sa réserve délicate, on sent l'éveil d'un premier et unique amour.jLes heures s'envolent, les fêtes passent, elles sont passées. Il faut regagner la forêt, les yeux encore pleins de la vision charmante, et reprendre la lutte contre la nature, pour changer un beau rêve en réalité. Jean Rivard achète à crédit une paire de bœufs qui lui sont indispensables, embauche un deuxième aide, Joseph Lachance, et fait son entrée dans ses terres de Louiseville, comme il les appelle, escortant stsinenoircs croches, sortes de véhicules sans roues qui portent ses semences et ses instruments de labour. Il se promet de transformer, grâce à son nouvel aide, les cendres de bois en potasse, et de payer ainsi ses nouvelles acquisitions. C'est alors le brûlage des arbres abattus, et la fabrication de la potasse, auxquels Gérin-Lajoienous fait assister; puis, après l'incendie des montagnes de bois, qui jettent dans

IS4 l-A l.lTTKHATrm-: C.ANADir.NXF. KHANÇAISK

la clairière de hauts tourbillons d'étincelles, le labour et l'ensemencement. Plus tard, pendant la belle saison, c'est la chasse, ou bien la pêche en canot, et en revenant à Louiseville, Pierre Gagnon répète les refrains qui encouragent les pagayeurs du lac Saint-Pierre :

C'est l'vent, c'est l'vent frivolant, L'vent qui vole, qui frivole...

Page 1