GÉRIN-LAJOIE — JEAN RIVAIU
conséquences, le vice, l'alcoolisme, et la misère en haillons ou en frac. Il voulait lutter aussi contre les départs en masse vers les Etats-Unis; et c'est pour toutes ces raisons qu'il tâcha de donner à ce traité d'économie rurale une forme attachante et qui devînt facilement populaire.
De longs chapitres sont consacrés aux comptes de Jean Rivard, et ces comptes ne sont point de fantaisie. Des défricheurs ont fait ce qu'a fait le fondateur de Louiseville; ils le font encore quotidiennement, et il suffit, pour s'en convaincre, de lire les ouvrages de M. Arthur Buies sur la colonisation du Nord.
Tous les colons ne sont pas sûrs de réussir aussi brillamment que le héros de Gérin-Lajoie, mais ils peuvent, en suivant son exemple, subsister, et c'est déjà beaucoup. C'est qu'ils n'auront pas toujours au même degré sa faculté suprême, celle qui engendre les autres : la volonté.
Toute l'œuvre et toute la vie de Gérin-Lajoie ne sont en effet qu'une glorification de la volonté. Enfant, il veut surpasser ses condisciples, et le pauvre élève d'école primaire devient la gloire de son collège. La malencontreuse expédition de New-York lui apprend à ses dépens qu'il ne faut pas vouloir l'impossible, et il se borne à des ambitions réalisables. Homme, il veut être écrivain, et il y arrive malgré la Minerve. Écrivain, il nous montre Jean Rivard se créant une existence enviable avec les plus infimes ressources, ou les Canadiens acquérant l'exercice du self-govcrnment, parce qu'ils veulent être une na-
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tion. Nous pouvons ainsi résumer toute la philosophie de Gérin-Lajoie, et caractériser son rôle : se fixer un but accessible, dans les limites du réel, puis y tendre de toutes ses forces, sans dévier un seul instant de la route que l'on s'est tracée. On surmonte ainsi tous les obstacles.
Si cette philosophie semble un peu utilitaire à ceux qui aiment l'envol, la libre fantaisie, cette fantaisie bannie de l'âme de Jean Rivard comme de sa bibliothèque (à l'exception de Don Quichotte) disons qu'elle est néanmoins humaine et haute. Un sentiment délicat de fraternité vient vivifier le livre, l'empêche de tomber dans les froids calculs de l'arithmétique chère à Bentham. Jean Rivard aime tous ceux qui l'entourent; il s'efforce de les rendre heureux: c'est le fils de ceux qui parcouraient jadis la forêt canadienne
Le glaive sur l'épaule et la hache à la main ;
c'est un apôtre qui prêche d'exemple, une âme qui se donne tout entière, et qui suscite des dévouements passionnés : et n'a-t-il pas une singulière grandeur, cet enfant de vingt ans, qui, au fond des bois, dans sa hutte, se sent uni par le cœur et par les œuvres à tous ses compatriotes, qui comprend que ses moindres actes réagiront surautrui, et dont le rêve est d'augmenter, ne fût-ce que dans une faible mesure, le patrimoine commun de l'humanité?
Jean Rivard est réellement un Défricheur. Il pé-
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nètre là où nul ne l'avait précédé ; sa hache est symbolique ; elle frappe au nom de la civilisation, et sa civilisation ne propage point le vice et l'eau-de-feu : elle fraie la voie à la race française.
Dix ans au Canada
L'Établissement du Gouvernement responsable.
Des savants français ont étudié déjà dans ses détails l'histoire de l'ancien Canada. La vie et l'œuvre deChamplain. de Frontenac.de Montcalm. deLévis, l'administration de Talon, n'ont plus de secrets pour ces chercheurs. Mais il semble qu'une fois la bataille de Québec perdue, les drapeaux brûlés à Sainte-Hélène, et la garnison de Montréal réduite à se rendre, le Canada soit mort pour nous. Cependant, si notre vieux drapeau ne flotte plus sur les cités de la Nouvelle-France, il n'est pas sans intérêt de savoir le sort des colons à jamais séparés de la mère-patrie. Notre curiosité est encore accrue par ce fait, qu'il s'est joué là-bas un drame d'un haut intérêt historique et politique, dont bien des pays neufs seront encore le théâtre.
Une des questions capitales de l'heure présente, c'est celle du lien impérial qui unit les nouvelles sociétés anglo-saxonnes; et, en généralisant, celle des rapports qui doivent exister entre les colonies de
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peuplement et la métropole. C'est au Canada que le passage s'est fait tout d'abord, du gouvernement colonial au gouvernement représentatif; et le ferment qui a le plus hâté cette transformation heureuse, c'est le peuple canadien français.
La question coloniale se doublait en effet d'une question de race. Il ne s'agissait pas seulement des rapports entre coloniaux et métropolitains, entre administration centrale et représentation locale : la diversité des races en présence, l'état d'infériorité dans lequel les Anglais avaient tenu la population néo-latine, devait envenimer la lutte, mais aussi la précipiter, et, rendant plus difficile la conciliation des intérêts de la colonie avec les exigences de la métropole, hâter l'ouverture du conflit, et la solution humaine et généreuse qui prévalut là comme ailleurs.
Nous n'entreprendrons pas de refaire ici l'histoire du Canada pendant les quatre-vingts ans qui suivirent la conquête. Nous ne pouvons que renvoyer aux livres de Garneau, de M. David et de M. Turcotte les premières curiosités. Ce n'est pas non plus le lieu d'exhumer des archives parlementaires tout ce qui a trait aux luttes légales contre la tyrannie anglaise, du temps où l'on arrachait aux conquérants lespremières libertés, lambeau par lambeau. Peutêtre essaierons-nous un jour d'écrire ce drame, le plus puissant qui soit, où l'on voit un peuple vaincu forcer le vainqueur à lui rendre ses droits.
Nous nous bornerons pour l'instant à raconter, d'après Gérin-Lajoie, l'établissement du Gouver-
LA LlTTi:UATl Ui: CANADlKNNi: IIIAN'CAISK
nement responsable, et nous dirons d'abord pourquoi son livre s'appelle Dix ans au Canada.
La décade qui s'étend de 1840 à i8=jo est en effet capitale dans l'histoire canadienne. Non qu'elle précède immédiatement le Dominion ; mais on y voit les Canadiens-Français s'essayer pour la première fois à la vie et à la responsabilité politiques. Unis en un faisceau indestructible ils montrent qu'ils sont dignes de toutes les franchises, et ils préparent le triomphe de 1867. Notons en passant que le Gouvernement de l'Union auquel Gérin-Lajoie nous fait assister, fut établi pour étouffer la nationalité française, et qu'il fut marqué justement par une véritable renaissance canadienne.
Nous avons, dans l'introduction de cet ouvrage, montré quelle était la situation du Canada en 1837; mais il nous semble ici nécessaire de préciser quelques détails, et de résumer les constitutions qui régirent le Canada depuis la conquête jusqu'à la grande révolte. Nous demanderons pardon au lecteur de ces détails arides. Mais Gérin-Lajoie appartient à l'école impersonnelle en histoire. Il n'a rien d'un Michelet à la sève bouillonnante. Son livre ne s'ouvre point par un cri de haine pour se fermer par un cri de triomphe. Il rend à l'Angleterre un hommage qui ressemble plus à un remerciement, qu'au froid salut d'épée qu'on adresse à un adversaire digne de soi. Le style ne laisse nulle part transparaître les passions de l'écrivain ; ou plutôt l'écrivain a jugé plus noble de dépouiller ses passions. « Il se borne à raconter les faits avec l'exactitude et l'impartialité