I. Lu: Canada avant l" Union
Les récents événements déterminés parla contestation des frontières du Klondyke, ont montré que le Canada se considère comme appelé, dans un avenir prochain, à négocier lui-même ses traités. Les paroles de sir W' ilfrid Laurier, premier ministre de la Confédération, ont eu le plus grand retentissement, et les commissaires canadiens ont refusé de contresigner la sentence qui enlevait à leur pays d'importantes voies d'accès sur le Pacifique. Mais, il y a quatre-vingts ans, nul n'aurait pu prévoir la tournure que devaient prendre les revendications politiques canadiennes.
En iS'îo, en effet les colonies anglaise étaient exploitées pour le plus grand intérêt de la métropole. On ne considérait pas comme dignes d'examen leurs droits à l'autonomie et au self government. L'Acte de navigation, qui contribua tellement à la prospérité du Royaume-Uni, développait la marine marchande britannique aux dépens de la prospérité locale. La grande insurrection de 1774 montra les graves inconvénients de ce système arbitraire, et fit perdre à l'Angleterre une partie considérable de ses colonies américaines; mais en Canada, où l'ancien état de choses subsistait, les difficultés auxquelles le gouvernement de Londres se heurtait,
étaient encore accrues par la différence de race, de langue et de religion.
Gouvernées d'abord par les rigueurs du régime militaire, puis par une administration civile, mais à peu près arbitraire néanmoins, les immenses territoires cédés par le roi de France en 1763 ne virent, pendant vingt-huit années, apporter aucun changement appréciable à leur situation. On ne tenait à Londres aucun compte des aspirations, si légitimes pourtant, des Canadiens. Maisen 1 79 1 , après unelutte épique, qui eut ses héros et ses martyrs, l'Angleterre accorda xua colons quelques-unes des satisfactions auxquelles ils avaient droit. On créa les deux provinces de Haut-Canada et de Bas-Canada, pourvues chacune d'un gouvernement distinct, encore que les habitants anglais du Haut-Canada fussent 10.000, contre les 120.000 Français du Bas-Canada.
Un Gouverneur ou Lieutenant-gouverneur pour la Couronne, et un Conseil exécutif formaient l'un des pouvoirs. L'autre appartenait au Conseil législatif, nommé par la Couronne, analogue à la Chambre Haute, et à la Chambre d'Assemblée, élue, analogue à la Chambre des Communes. Mais le premier titre, le seul parfois, exigé des Conseillers exécutifs, c'était une hostilité irréductible aux vœux de l'Assemblée. Cette Assemblée n'avait d'ailleurs, qu'une autorité purement nominale. Elle ne pouvait exercer la moindre influence sur la nomination d'un serviteur de la Couronne. Ses décisions étaient contrecarrées non seulement par le Gouverneur, et par son Conseil mais encore par le Conseil législatif, composé sur-
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tout de fonctionnaires, et partant hostile. Cette Constitution semblait faite exprès pour amener des troubles, et Ion peut seulement s'étonner qu'ils aient tardé près de cinquante ans.
Le mécontentement croissait dans les deux Canadas. Si les Français du bas fleuve demandaient l'électivité du Conseil législatif, c'est au Conseil exécutif qu'en voulaient surtout les Anglais d'amont. Les emplois étaient accaparés par le parti du Family Compact, maître tout puissant des banques et des terres, qui régnait sur le Conseil législatif, et le poussait contre la Chambre d'Assemblée.
Dans le Haut-Canada, un catholique, Irlandais ou Français, ne pouvait espérer ni charge ni mandat, et sur les -^so fonctionnaires du Bas-Canada, on comptait 314 Anglais. On juge tacilement de la prospérité publique sous un régime si juste et si libéral : les grands travaux restaient interrompus, le revenu de l'Ltat diminuait, les terres valaient cinq fois moins qu'aux Ltats-Unis; on avait compté, en 1830, so.ooo émigrants, contre s 000 seulement en iS^S.
L'insurrection éclata dans les deux Canadas à la fois. L'un demandait un Conseil législatif élu. l'autre un Conseil exécutif responsable. Les réclamations, de Papineau, Vallières de Saint Real, Nelson, D. B. Viger étaient restées sans résultats, de même que le fameux exposé de griefs connu sous le nom de «Quatre-vingt douze résolutions//. Dans le district de Montréal, quelques centaines de patriotes prirent les armes, battirent les troupes anglaises à Saint-
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Eustache mais furent écrasés à Saint-Charles, Saint- Denis, Napierville (i\ La vengeance de la métropole ne se fit pas attendre. On confisqua les biens des rebelles. Les prisons s'emplirent; des paroisses entières furent livrées aux flammes, la cour martiale fonctionna et tandis qu'on livrait au bourreau quelques tètes, nombre de prévenus politiques partaient pour les colonies pénales, les Bermudes en particulier, tandis que d'autres, qui avaient pu s'échapper, cherchaient aux États-Unis et en France un refuge contre la persécution.
Mais cette explosion de colère donna fort à réfléchir au ministre de Downing street. Lord Durhani. envoyé comme Haut-Commissaire de la Couronne et et Gouverneur général pour faire une enquête sur les mesures. propres à pacifier le pays, comprit vite les défauts irrémédiables de cette constitution bâtarde, qui donnait au peuple une ombre de représentation et devait l'irriter, car il se sentait dupe. Dans un magistral rapport, il traça tout un plan de réformes, dont beaucoup furent, nous le verrons, introduites avec succès.
Sur un point capital néanmoins, il tombait dans une grande erreur : la cause première des désordres lui parut un antagonisme de races, et il résolut de fondre l'élément français dans le métal anglo-saxon. Pour éviter l'anéantissement, les Frp.nçais se grou-
i) C'est à cette période troublée que se rapporte le roman de M. le Docteur Choquette, les Ribaiid, dont nous parlerons plus bas. Voir aussi la pièce du même titre que nous avons tirée de ce roman avec la collaboration de l'auteur.
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pèrent. au nom de cette origine qu'on leur reprochait comme une tache ineffaçable; et c'est en grande partie aux prétentions anglaises issues du rapport de Lord Durham qu'il faut attribuer le réveil politique et littéraire de nos anciens compatriotes.
« La réfutation la plus frappante des assertions de Lord Durham, dit Gérin-Lajoie, se trouve dans la conduite même des Canadiens-Français depuis le moment où l'Angleterre jugea à propos de les faire participer aux avantages du gouvernement responsable. N'ont-ils pas déployé toutes les qualités politiques qu'on peut attendre d'un peuple intelligent ?... Et ce qu'ils ont fait depuis, ce qu'ils font encore aujourd'hui, ne l'auraient-ils pas fait plus tôt, si l'Angleterre eût toujours montré les mêmes dispositions à leur égard ? >/
C'est néanmoins en partant de cette idée fausse que Lord Durham rédigea son projet de réformes. L'Union législative de toute l'Amérique britannique devait noyer les Canadiens-Français, et l'Union entre le Haut et le Bas-Canada fut un premier pas dans cette voie. Le Canada-Uni paierait la très forte dette haut-canadienne, et la représentation, calculée d'après la population, assurerait dans un avenir peu éloigné la majorité aux Anglais, à cause du flux des immigrants.
Cette suppression d'un peuple par des moyens légaux en apparence était contraire à la lettre et à l'esprit des capitulations et des traités, contraire aussi aux plus imprescriptibles principes du droit
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des gens. Qu'importait aux Canadiens-Français, une fois la langue maternelle perdue, le remaniement des institutions publiques, même dans un sens plus libéral? L'acte d'Union mettrait en péril la nationalité franco-canadienne, qui se trouverait placée dans des circonstances plus critiques encore qu'en 1761. Aussi allons-nous assister pendant dix ans à la lutte pacifique d'un peuple pour le maintien de ses droits et de sa langue; nous apprécierons ainsi davantage les efforts des Garneau, des Ferland, des Chauveau, et le récit des combats parlementaires nous semble le meilleur fond pour le tableau que nous avons entrepris de tracer, de la jeune littérature canadienne.