‹ Études de littérature canadienne françaiseChapitre 47 sur 52 · Acte IV. — i"^' tableau. L'embuscade, comme dans le roman · texte numérisé non relu

Acte IV. — i"^' tableau. L'embuscade, comme dans le roman

DOCTEUR CHOQUETTE — LES RIHAUl) 2-]<y

2' tableau. Le jardin du docteur. Mur et terrasse au fond. Angoisse de Madeleine; scène avec l'abbé. Le docteur revient, sa vengeance est satisfaite. Les remords le tourmentent. Roulement de tambours. Retour des soldats. On voit les baïonnettes scintiller au-dessus de la crête du mur. Madeleine regarde. Le docteur anxieux est au premier plan. Cri de Madeleine. Les timbaliers étaient passés.

Acte V. — Il faudrait brusquer le dénouement; Madeleine découvre que son père est l'assassin — scène à effet. Au plus fort du désespoir, quand la jeune fille tombe inanimée et que les remords déchirent le père, retour du capitaine, explications, promesses de mariage .

Rideau.

Plaiidite, cives!

Je demande pardon à M. le docteur Choquette d'avoir ainsi découpé son livre en drame ; pourquoi au fait ne nous le rendrait-il pas sous cette forme? Mais n'y a-t-il pas à Montréal ou à Québec une scène établie ou même un groupe d'amateurs sérieux, qui monterait avec soin une pièce, telle que je viens de la charpenter au hasard de la causerie, ou telle que M. le docteur Choquette voudrait la construire?

Le Canada possède déjà des historiens, des romanciers et des poètes, des humoristes et des polémistes. Pourquoi M. le docteur Choquette n'ajouterait-il pas son nom à la liste encore brève des auteurs dramatiques de son pays ?

M. Tabbé G. Bourassa

Conférences et Discours (0.

Un Français de France ne doit, en parlant d'une société avec laquelle il n'a pas eu de constants rapports, donner son opinion que sous les plus grandes réserves. 11 ne peut, quelle que soit sa bonne volonté, manquer de faire preuve d'une « légère inexpérience », comme dit par euphémisme M. l'abbé Bourassa lui-même. Mais, néanmoins, il est nécessaire que nous lisions ]es écrivains canadiens. Si nous les jugeons mal, discutons. 11 ne nous est pas permis de les ignorer plus longtemps. Orateurs, romanciers, poètes se servent de notre langue. Nous avons le droit, plus encore, le devoir de les étudier. Nul ne songe, en effet, à nous interdire l'appréciation d'oeuvres anglaises ou allemandes, sous prétexte que nous risquons de ne point les pénétrer complètement. A fortiori, tous les ouvrages de langue française s'adressent-ils à la famille française tout entière, et elle peut trouver grand plaisir à la lecture de ces belles pages écrites

(i) Montréal, 1900.

M. L ABBK G. BOLRASSA 277

à des milliers de kilomètres dans un français qui rendrait jaloux plus d'un riverain de la Seine.

Ce sont des conférences, des sermons, des discours que le savant professeur à l'Université Laval vient de réunir et que la librairie Beauchemin à édités avec un luxe qui lui fait le plus grand honneur. M. l'abbé Bourassa traite les sujets les plus divers : historien avec M. Chauveau et l'idée nationale ; sociologue avec les Corporations en France; orateur sacré dans le Panégyrique de Saintc- Cecile ou Sainte-Anne, modèle d'humilité, qui me fit penser à l'admirable « grand'mère du Bon-Dieu » que l'on voit à Bruges, dans un triptyque de Memling; critique littéraire aussi, quand il traite de l'Hôtel de Rambouillet, ou des Fables de La Fontaine, ou de Montalembert, — son talent se montre en trois cents pages sous des aspects infiniment variés.

Essayons de dégager les principales idées de M. l'abbé Bourassa, et de nous former une image peut-être imparfaite de sa pensée, de ses tendances, de ses espoirs : nous trouverons ainsi, par la connaissance d'un esprit très distingué, mais qui ne doit pas être seul de son opinion, le secret de bien des problèmes canadiens qui restent insolubles pour mes compatriotes.

Tout d'abord, ce qui nous frappe dans M. l'abbé Bourassa, c'est l'étendue de son esprit : les titres de quelques-uns de ses discours suffisent pour montrer cette variété d'aptitudes. Mais isolons tout d'abord l'orateur sacré, qui échappe à notre critique

l-]S L.V LlTTÉllATLllE CANADIKNNK FRANÇAISE

et nous suivrons l'auteur dans ses études historiques et littéraires.

Dès la première page de son livre, il jette un coup d'oeil par delà les mers, et s'occupe d'une des plus graves questions de l'heure présente, le droit d'association, et les corporations ouvrières. M. l'abbé Bourassa nous retrace en excellents termes l'histoire des corporations et ne cache pas plus leurs faiblesses que leurs qualités. 11 montre ces immenses groupements formés à l'image des anciens corps de métiers romains; l'idée chrétienne les transforme en vastes familles, et donne au lien qui unissait maîtres, compagnons et apprentis, quelque chose de plus intime que l'actuel contrat de louage. Il met bien en valeur l'importance religieuse et nationale de ces corporations, mais ne craint pas de montrer aussi les abus qu'elles entraînèrent. Ce n'est donc pas un laudator teinporis acti qui voudrait nous voir revenir au bon vieux temps et remettre en vigueur les règlements de Colbert sur le nombre de fils de la trame et la couleur des draps. Néanmoins, il regarde avec regrets l'oeuvre de Turgot, puis celle de la Constituante. Elles étaient pourtant fatales aux yeux de l'historien. Tout ce qui naît et se développe doit mourir : la dernière heure des corporations et de la vieille société monarchique, qui avait remplacé l'ancienne féodalité, venait de sonner. La liberté faisait pour la première fois irruption dans le monde : toutes les anciennes institutions allaient disparaître pour un temps. Trop de matériaux étaient vermoulus dans

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rédifice social pour qu'on ne fît pas table rase. A la voix de la Constituante, huit siècles de traditions s'écroulèrent. Quand il s'agit de reconstruire, certaines pièces parurent encore bonnes, et les maîtres d'œuvre s'en servirent. Nul pourtant ne releva les corporations pendant de longues années. Mais il se trouve qu'aujourd'hui, l'idée corporative rénovée, agrandie, dépourvue de ce caractère obligatoire qui la rendait haïssable, semble renaître : et les deux camps opposés qui se disputent le monde, se font une arme de la corporation.

Les œuvres de patronages ouvriers le prouvent et continuent la tradition chrétienne. En outre, des syndicats laïques se sont constitués; la loi française en reconnaît l'existence depuis 1884, et bientôt peut-être auront-ils la personnalité civile. Les héritiers mêmes de la Révolution, ceux qui la considèrent, ainsi que nous, comme une aurore et non comme un sanglant crépuscule, comprennent donc eux aussi aujourd'hui quelle est, dans la bataille des idées comme dans la concurrence vitale, l'importance des groupements ouvriers.

Aussi, M. l'abbé Bourassa — en traitant la question au double point de vue social et religieux — intimement pénétré des nécessités présentes, a-t-il cherché, d'après les documents fournis par les Cercles catholiques, à montrer le besoin d'une sorte d'organisation nationale, qui aurait pour unité l'usine chrétienne. Peut-être arriverait-on ainsi à résoudre, autrement que par des déchirements, la grave question du Quatrième Etat. Nous admirons

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déjà les résultats obtenus dans certaines usines par des patrons animés de sentiments généreux. Mais ce remède ne saurait être qu'un palliatif dans une société si profondément différente, par ses tendances et son éducation, de cette vieille France dont M. l'abbé Bourassa nous a retracé le tableau fidèle.

Quoi qu'il en soit, le choix de ce sujet montre quel esprit ouvert à l'actualité anime l'auteur de ce livre; il s'est mis à la fenêtre; il a compris que l'écrivain — même et surtout quand il est prêtre — doit vivre, non dans sa tour d'ivoire ou dans son clocher, mais au milieu du monde agité et changeant, perpétuellement balloté par le flux et le reflux des événements quotidiens, qui deviendront de l'histoire.

C'est à cette ardeur militante que les œuvres de M. l'abbé Bourassa empruntent leur saveur la plus vive; c'est grâce à elle qu'il s'élève souvent jusqu'à la véritable éloquence. 11 cite avec éloges la péroraison du discours de M. Chauveau, lors de la translation des cendres de Garneau. On pourrait joindre à ce beau morceau, dans les anthologies, ce passage du sermon prononcé lors du 2 5'' anniversaire de la prise de Rome :

'< Ah! la guerre, s'écrie M. l'abbé Bourassa, la guerre, je le sais, si vous ne voyez que ses horreurs avec vos yeux et votre cœur de chair, la guerre est atïreuse, la guerre est impie, la guerre est abominable! La guerre, ah! je l'admets, c'est le glaive d'un frère se plongeant dans la poitrine de son frère; c'est la main d'un frère répandant le sang de son frère : c'est la vie d'un frère tout entière acharnée

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à détruire la vie de son frère. Que dis-je? mais ce sont des centaines et des milliers de frères, consumant leur intelligence, leur force, leur patience, à forger, à tremper, à aiguiser des sabres et des baïonnettes, à fondre des canons, à construire des torpilles aiguës et rapides, à composer des poudres sans fumée et des boulets explosibles, pour venir en quelques mois, en quelques semaines, ravager un pays florissant, faucher ses jeunes gens dans leur verdeur et ses hommes dans leur maturité, remplir de deuil et de larmes le coeur de ses femmes et de ses vierges, et noyer la flamme de ses foyers dans le sang de leurs hôtes.

« Oui certes, la guerre est tout cela, et, envisagée sous cet aspect, la guerre, je le repète, la guerre est terrible, la guerre est abominable.

« Mais, si vous songez qu'elle est souvent le seul moyen d assurer à un peuple le respect de sa liberté et de sa sécurité, de maintenir l'intégrité de son territoire ou de sa prospérité, de briser les fers et d'effacer la honte d'une nation asservie, ah! la guerre, alors, nous apparaîtra comme un droit sacré et comme un grand devoir. »

Ce passage nous permet de comprendre la pensée intime de celui qui le prononça. Qu'il parle sur les corporations, l'idée nationale, ou qu'il traite des sujets purement littéraires, M. Bourassa est un combatif, il agit. Son action a d'ailleurs toujours pour but le développement du peuple canadienfrançais.

Ce n'est plus, comme Crémazie, à la France qu'il

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adresse ses plus belles inspirations. Crémazie appartenait à une génération disparue; de son temps, le Canada, plus loin de nous par la distance, tournait peut-être davantage vers nous ses regards et son cœur. Crémazie était encore tout chaud des récits belliqueux. 11 avait connu les héros de l'affranchissement qui arrachèrent lambeau par lambeau à l'Angleterre leurs libertés. M. Tabbé Bourassa a joui de la paix impériale à l'ombre du jack britannique; et plus canadien encore si c'est possible, peut-être est-il moins français. Je veux en venir ici à une constatation banale en Amérique, mais qu'il est nécessaire d'imposer à mes compatriotes, avant de leur parler du Canada, si nous ne voulons les engager dans une voie pleine de dangers et de

tristesse.

Quand on entretient de la province de Québec x\n public français, il pense à ce pays un peu comme à l'Alsace. Il croirait volontiers qu'il existe au bord du Saint-Laurent un peuple qu'on opprime et qui souffre pour sa langue et pour sa foi. C'était vrai au commencement de ce siècle; ce n'est plus exact maintenant. Aussi, partant de cette idée fausse, nos compatriotes considèrent-ils volontiers, quand ils n'ont du Canada qu'une connaissance superficielle, tout acte de loyalisme à l'égard de l'Angleterre comme une sorte de capitulation.

xMoins simple est la réalité. Nous avons besoin d'un effort pour comprendre la fin des Deux drapeaux de M. Fréchette, qui me semblent bien mettre en lumière ce dualisme de sentiments. Les

M. l'abbk g. BornASSA 283

Français qui ne sont point pénétrés de cette idée que le Canada est d'abord canadien, et qu'il s'accommode parfaitement du régime de liberté sous lequel il vit, feront bien de ne jamais parler de ce pays : ils ne le comprendraient pas et je me souviens encore des jugements téméraires dont furent remplis nos journaux en 1885, lors de l'insurrection du Nord-Ouest.

Pour nous expliquer l'état d'esprit des Canadiens- Français — qui peut l'être plus qu'un prêtre catholique, professeur à l'Université Laval — le livre de M. l'abbé Bourassa est d'un intérêt considérable.

Dans le discours prononcé à V Alliance Nationale, il dépeint l'état présent du Dominion, et indique quelques-unes des questions vitales que lui posera l'avenir.

« Notre patriotisme, à nous, est forcément, si je puis ainsi parler, d'une essence plus complexe que celui des autres peuples... Car la patrie, pour nous Canadiens-Français, n'est pas essentiellement et principalement constituée par l'union territoriale.

'{. Nous partageons ce territoire, soumis au même gouvernement, avec des hommes de langue, d'origine, de culte et de traditions différentes. Nous ne pouvons donc constituer simplement et complètement la patrie avec eux, par notre seule cohabitation et notre sujétion commune au gouvernement britannique. La patrie complète et parfaite comporte la communauté de la langue, des croyances et des traditions nationales, toutes choses dont l'ensemble

284 LA LIUKRATIRR r.AXAniEWK KKANÇAISE

peut se définir par la formule latine res patria, la chose de nos pères . . .

'< A ce point de vue, notre patrie dépasse de beaucoup nos frontières politiques et, en deçà même de ces frontières, nous constituons à nous seuls une patrie dans la patrie. Cette patrie, elle est partout où notre race est groupée avec ses éléments essentiels : sa langue, sa foi, le culte de ses souvenirs et de ses traditions communes. Cette patrie, Messieurs, elle couvre aujourd'hui une grande partie du continent nord-américain, partout où battent les cœurs canadiens-français, à Tombre d'un clocher qui ne proscrit pas leur langue et d'une école qui la maintient et la cultive...

«C'est à mes yeux un de\oir impérieux et urgent de la cultiver dans vos coeurs, puisque nous ne savons pas quel état politique nous est réservé d'ici à un siècle, peut-être même un demi-siècle. Qui peut dire, en effet, si, d'ici un demi-siècle, nous serons encore sous le régime fédéral ou si nous aurons passé sous l'Union législative? Qui sait si. d'ici là, nous n'aurons pas aboli nos frontières et envoyé nos mandataires à Washington? Qui sait même si, plus tard, nous ne composerons pas un élément considérable et prépondérant dans un État indépendant, formé par une partie du Dominion, fondue avec un fragment du bloc américain que les révolutions ou les désagrégations futures peuvent morceler en cinq ou six fractions? >/

L'article sur M. Chauveau est aussi plein pour nous de féconds et utiles enseignements.

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C'est donc dans un sens politique absolument différent du nôtre que les destinées entraînent le Canada. Comment se fait-il qu'il nous tienne tant au cœur? C'est qu'il parle notre langue : nous avons les uns et les autres l'avantage inappréciable de nous servir d'un des plus admirables instruments de communication dont aient jamais usé les hommes. Aussi faut-il garder jalousement cet héritage de nos communs ancêtres. M. l'abbé Bourassa n'entend pas le laisser tomber en désuétude et c'est par là que nous le reconnaissons pour un des nôtres.

Il a consacré à no:re littérature les deux jolis essais qui terminent le volume, et qui seraient dignes d'un de nos maîtres.

N'est-elle pas charmante, cette étude sur Catherine d'Angennes et les habitués de la chambre bleue? Et cette page sur le déclin de la marquise de Rambouillet, avec son tour un peu oratoire, ne fait-elle pas penser à certains livres de Cousin?

« C'est après 1662. Elle a dépassé soixante ans. Elle est entrée dans cet âge où une femme qui n'a pas autre chose que de la beauté et du monde voit peu à peu les admirations et les attentions s'éloigner d'elle, et son coeur, s'il n'a pas en lui quelque lien plus profond, regretter, sans les remplacer, les hommages et les amusements disparus. Son gendre et sa fille, les Montausier, viennent de compléter, dans l'hôtel maternel, un appartement somptueux et commode qu'ils habiteront avec leur fille, et le premier soir de leur installation, la duchesse donne à souper à sa mère et à ses deux sœurs... Le deuil les

environne et pèse sur leur âme : celui de l'enfant enlevé si jeune par une horrible maladie; celui du fils aîné mort bravement dans une glorieuse bataille au service du roi: celui plus récent et plus désolant de répoux si tendrement aimé, pendant une union de cinquante années, étroitement et profondément vécue à deux, et le pénible souvenir qui la hante toujours de cette fille orgueilleuse qui scandalise le cloître et le monde par ses prétentions et ses révoltes.

<' Et pourtant, cette femme a été belle, et elle Test encore. Elle a inspiré des affections profondes, des fidélités inébranlables. Elle a régné sur les esprits et sur les cœurs de deux générations d'hommes élégants, chevaleresques, empressés à ses pieds, pour qui ses désirs étaient des ordres, ses sourires des encouragements et des récompenses ; de femmes aimables, séduisantes, admirées et adorées comme elle, heureuses de devoir à son hospitalité une partie de leurs succès, d'accepter son amitié comme une faveur, et de l'admirer elle-même sans réserve et sans jalousie.

« Et malgré toute cette gloire et cette royauté véritable, et les restes de splendeur qui illustrent encore sa demeure, elle sent les années qui courbent son front, les infirmités qui endolorissent ses membres, la mort qui approche et qui viendra bientôt coucher ses restes inanimés sur ce lit majestueux de la chambre bleue, où elle a reçu, comme sur un trône, des hommages que plus d'une reine eût enviés. >/

Enfin, M. Bourassa est très près de nous parce

M. L'AHHt; G. BOLRASSA 287

qu'il aime La Fontaine, le plus français, le plus gaulois de nos écrivains, dont la sa\eur de terroir reste insaisissable aux étrangers, et qui, après avoir amusé nos premières années, et charmé notre jeunesse, fait réfléchir notre maturité. Tout ce qu'il y a de plus délicat dans La Fontaine, de plus inaccessible à qui n'est pas de pure tradition française, ou, pour employer la jolie expression de AL Hugues Le Roux, n'a pas respiré l'air de France, l'auteur l'a compris et mis en valeur. En outre, il trouve une explication bien jolie du plaisir que prennent les enfants dans la compagnie des fabulistes, et il écrit à ce propos une aimable page, d'une fine psychologie, que nous demandons encore la permission de citer.

« L'enfant... est charmé de voir attribuer une voix, une intelligence, des gestes, des paroles humaines à ces bètes qui l'intéressent déjà, telles qu'elles soijt, qu'il aime et dont il se sent plus près que nous par la simplicité, la naïveté et la spontanéité de son âge. Cette absence de vie intellectuelle et morale chez ses compagnons et ses amis, le chien, le cheval, le chat, l'agneau, le lapin, toute la domesticité animale qui l'entoure et qu'il associe à ses jeux, cette lacune lui est sensible ; il souffre de ne pas recevoir de réponse aux paroles qu'il leur adresse, aux questions qu'il leur pose, parfois aux caresses qu'il leur donne; ils fuient souvent quand il les approche ou les appelle, et sans lui dire pourquoi ; leurs allures capricieuses et muettes le déconcertent, quand il veut les plier à ses volontés et à ses caprices, et il perd ses semonces à vouloir les corriger, les trans-

288 LA I.ITTKRATIRE CANAniF.XNF. FRANÇAISE

former. Le fabuliste opère pour lui cette transformation. //

Sans doute, l'auteur canadien doit beaucoup au livre désormais classique de Taine. Mais quel est le Parisien qui pourrait parler du fabuliste sans rien devoir au puissant esprit qui domine toute une période du XIX" siècle? Au lieu de le lui reprocher, sachons donc gré à M. l'abbé Bourassa de si bien connaître nos grands écrivains du passé et de l'heure présente. Sachons lui gré de les re'pandre autour de lui, de les faire aimer à ses auditeurs. Dans le poste éminent qu'il occupe, il peut — il doit — faire beaucoup car nous attendons beaucoup de lui.

Mais son premier livre nous rassure. Sans négliger les devoirs de son ministère, il connaît ses obligations à l'égard du public lettré. Si les universités françaises d'outre-mer forment de tels maîtres, nourris delà moelle des lions, vivant dans le mouvement des idées modernes, et capables d'inspirer à la jeunesse un ardent amour de notre langue, nous pourrions, sans être accusés d'utopie, compter sur une merveilleuse moisson que n'auraient pu espérer, dans leurs rêves les plus hardis, les précurseurs de l'âge héroïque.

M. H. Beaugrand

La Chasse-galerie et autres légendes (i^

Si nous prenons en France un vif intérêt aux œuvres canadiennes, c'est qu'elles présentent, quand elles ne se bornent pas à s'inspirer simplement de la littérature métropolitaine, une saveur très particulière due à la combinaison de deux éléments. Nous y trouvons sans doute ce qui tient à la race, les mœurs, les coutumes, les expressions rurales, imprégnées de je ne sais quel parfum de France, non pas de cette France moderne qui semble renoncer à ses anciennes habitudes comme à ses anciennes superstitions, mais de cette vieille France diverse à l'infini, terre de bon sens déjà, mais de croyances naïves, de poésie simple et claire, de foi profonde ou d'incrédulité superficielle qui n'exclut point la crainte de l'au delà. Mais elle nous offre aussi ce qui tient au sol foulé par les Indiens durant les siècles

(i) Montréal, 1899. — Cette étude a été faite pour les Soirées littéraires si appréciées là-bas, qui avaient lieu naguère chez M. John Herdt, ancien président de la Chambre de commerce française de Montréal. Nous adressons un dernier adieu et un dernier merci à cet homme de cœur dont la mort récente a si douloureusement affecté ceux qui avaient pu le connaître.

290 LA LITTliRATl'RE CANADIENNE FRANÇAISE

obscurs de la préhistoire, et le mystère de la forêt qui recule lentement devant la hache du défricheur. Il est amusant de voir, par exemple, la vieille chanson de Malbrouk qui date du moyen-âge malgré le nom moderne du héros, et que les soldats de Bonaparte trouvèrent aussi en Egypte aux jours épiques de la dernière croisade, vivre là-bas, en Amérique d'une vie locale. Les quatre ^officiers qui charmèrent notre enfance sont devenus

tandis que

... Quatre vieux sauvages Portant les coins du drap,

...Quatre viell's sauvagesses Chantent le libéra.

Cette poésie naïve qui évoque tantôt les clochers familiers et les vergers de noti'e plantureuse Normandie, tantôt la crainte vague d'un découvreur pénétrant dans une contrée vierge, donnent un charme infiniment profond au livre de M. Beaugrand, ce recueil de légendes canadiennes qu'il habille d'une robe somptueuse. La perfection typographique, la beauté du papier, la finesse des illustrations augmentent notre plaisir, car il est toujours plus agréable pour un bibliophile de feuilleter voluptueusement, avec une nuance de respect, un livre d'art, que de froisser des cahiers de papier dignes tout au plus d'un commerce d'épicerie. Mais quelques-unes de ces simples histoires nous plairaient même sous une parure plus modeste.

Une autre originalité encore, c'est d'avoir publié

M. II. HEArGHAM) 29 1

deux éditions, l'une française, l'autre anglaise. L'e'dition française comprend, outre la Chasse-galerie, deux histoires fantastiques, le Loup-garou et la BHe à grand'queue, et deux récits, une triste et touchante idylle de déshérités, Maclonne, et un drame de colère, le Père Louison. L'édition anglaise nous présente une traduction de la Chasse-galerie, une réplique notablement différente du Loup-garou, et enfin un conte de Noël, la Quête de l'Enfant Jésus.

De l'ouvrage anglais, nous ne parlerons pas, car il échappe à notre compétence. Nous chercherons seulement à dégager des récits français de M. Beaugrand les éléments que nous distinguions tout à l'heure, à montrer ce qui assure à ce joli livre une place tout à fait à part dans le recueil de nos légendes.

La Chasse-galerie est-elle d'origine française? C'est peu probable. Nos paysans, attachés à la glèbe, ne faisaient pas d'expéditions lointaines et n'éprouvaient pas le besoin de se trouver tout à coup transportés au milieu de leur village natal « auprès de leur blonde». Mais cette légende ressemble un peu, comme fond, à l'éternelle histoire où le diable conclut un pacte avec un homme, et, naturellement, se trouve toujours le mauvais marchand. Ce qui est conforme à la plus saine morale, car, si pervers que soit l'homme, le diable l'est encore plus que lui, par définition. •

Vous souvient-il que l'architecte du Dôme de Cologne vendit, ce dit-on, son âme au malin, en échange des plans de sa cathédrale? Ou même ne

sommes-nous pas en droit d'évoquer la grande ombre de Faust, qui achète de son éternelle félicité quelques années de jeunesse et de vaine science?

Or donc sachez — un vieux défricheur, Joe le Cook nous l'assure en faisant mijoter sa mélasse pour la prochaine partie de tire, tandis que dans ce chantier perdu de la Haute-Gatineau la neige s'amoncelle comme il sied au trente et un décembre — sachez que, dans ce temps-là comme aujourd'hui, les bûcherons isolés se languissaient parfois de leurs amies, et rêvaient de quitter pour une nuit la forêt, de traverser, rapides comme Ariel, les immenses solitudes de la campagne blanche, et de passer quelques heures de la Saint- Sylvestre au milieu des réjouissances villageoises.

Le diable, comme nul n'en ignore, obligeant toujours sinon désintéressé, devance toutes nos inventions. Est-ce pour cela qu'elles excitent chez les simples une superstitieuse terreur? Il avait précédé Rohîir-le-Co7iqiierant et son aéronef et, pour les ballons dirigeables,rendait des points à MM. Santos Dumont et Lebaudy, Belzébuth entrepreneur de transports, se faisait fort de conduire, en deux heures, un nombre pair de voyageurs dans un canot d'écorce rapide, à cent lieues de la Gatineau, jusqu'à Lavaltrie, chez Batissette Auge, où il y avait rigodon du jour de l'an. 11 suffisait de dire des paroles cabalistiques, d'éviter les croix des clochers et de ne pas prononcer le nom du Seigneur pendant le voyage. Faute de quoi, le canot d'écorce tomberait, au plus grand dommage des navigateurs aériens et

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