‹ Études de littérature canadienne françaiseChapitre 48 sur 52 · M. H. BEAUGRAND · texte numérisé non relu

M. H. BEAUGRAND

les âmes de ceux qui, par aventure, trépasseraient dans la culbute et constitueraient le petit bénéfice du malin.

Joe le Cook avait donc, en son temps de jeunesse et d'incrédulité, couru la Chasse-galerie avec Baptiste Durand. 11 avait bien d'abord hésité, mais le plaisir de faire du 200 à l'heure sans fatigue, pour embrasser à l'arrivée cette petite Lizza Guimbette, avait réduit au silence ses scrupules. 11 prit donc place dans le canot et commença la course vertigineuse qui nous vaut cette jolie vue cavalière du Canada, par une nuit de décembre :

'< Pendant un quart d'heure environ, raconte Joe, nous naviguâmes au-dessus de la forêt, sans apercevoir autre chose que les bouquets des grands pins noirs. 11 faisait une nuit superbe; la lune, dans son plein, illuminait le firmament comme un beau soleil de midi. Il faisait un froid du tonnerre, et nos moustaches étaient couvertes de givre, mais nous étions cependant tout en nage... Nous aperçûmes bientôt une éclaircie; c'était la Gatineau, dont la surface glacée et polie étincelait au-dessous de nous comme un immense miroir. Puis, petit à petit, nous aperçûmes les lumières dans les maisons des habitants; puis des clochers d'églises qui reluisaient comme des baïonnettes de soldats quand ils font l'exercice au Champ de Mars de Montréal. On passait les clochers aussi vite qu'on passe les poteaux du télégraphe quand on voyage en chemin de fer. Et nous filions toujours comme par le diable, passant par-dessus les villages, les forêts, les rivières

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et laissant derrière nous comme une traînée d'étincelles. »

Joe chante en route un air d'avirons :

Canot d'écorce qui vole, qui vole, Canot d'écorce qui va voler!

On arrive, on danse, non sans une crainte de l'avenir qui gâte le moment présent. Lizza Guimbette trouve son amoureux maussade, et boude. Baptiste boit et se grise. Aussi le retour sera-t-il presque tragique. Va-t-il, le pilote, heurter le canot frêle au.x croix des clochers? Dans son ivresse, blasphèmerat-il? Le canot vole... mais non plus d'un vol assuré comme tout à l'heure. Il semble ivre comme son capitaine, dont les allures deviennent si inquiétantes que l'équipage le ligotte et le bâillonne. On avance; encore une heure de course. Et le canot d'écorce vole, vole... Baptiste rompt ses liens, hurle, sacre... Le canot heurte la tête d'un pin au moment d'arriver et tout le monde dégringole dans la neige, heureusement sans se faire grand mal.

Joe se réveille le lendemain dans son lit, et si vous avez une âme incrédule, vous êtes en droit de supposer que son voyage fut un rêve d'ivresse, et qu'on l'avait retrouvé cuvant sa Jamaïque, avec ses compagnons, sur un banc de neige du voisinage.

La Bcte à grand'queuc peut aussi s'expliquer sans miracle. C'est l'histoire de Fanfan Lazette, un renard, c'est-à-dire, pour le lecteur français, un mauvais chrétien qui a négligé de faire ses pâques, qui se

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moque en esprit fort des légendes et des traditions. Fanfan Lazette vit, au plus fort d'un orage, sa carriole suivie par un animal terrible, aux yeux brillants comme des tisons, et qui se battait les flancs d'une queue rouge longue de dix pieds : la Bête à grand'queue, terreur des renards endurcis. Si vous lisez le conte de M, Beaugrand, vous saurez comment la carriole de Fanfan Lazette fut renversée dans un fossé, comment le susdit Fanffin se cramponna de toutes ses forces à l'appendice caudal de la Bête à grand'queue, et dansa pendant un quart d'heure le ballet le plus extraordinaire, à cause des contorsions de l'animal, comment enfin le monstre prit sa course vers la rivière, toujours suivi par Fanfan qui parvint, au prix d'un dernier effort, à couper la queue fatidique. Et vous apprendrez également qu'on trouva le lendemain un taureau mort dans la rivière, la queue tranchée.

Le Loup-garou, vieille histoire française (i), est renouvelée par l'entrée en scène des Indiens. Le père de Pierriche Brindamour avait rendezvous avec une sauvagesse du Saint-Maurice. La jeune personne '< une vlimeuse de païenne » qui n'allait jamais à l'église de Saint-François et n'avait peut-être pas été baptisée, promit au chasseur de se rendre sur le coup de minuit, un dimanche soir, à quelques arpents du camp. L'amou-

l'i) Voir une curieuse histoire de Loup-g-arou dans La Noël au Canada de M. Fréçhette, p. 257.

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reux trouva l'heure singulière, le jour suspect, mais vint néanmoins à l'endroit désigné. A minuit, il fut attae^ué, non par un chat sauvage, mais par un loup, un loup immense, auquel, après une lutte épique, il coupa la patte de devant. Le loup s'enfuit en poussant un grand cri de temme qu'on égorge, et le vainqueur mit dans son sac la patte du loup. Quelle fut sa terreur quand, le lendemain, il trouva dans sa gibecière un main de sauvagesse coupée au-dessus du poignet! La femme avait quitté le camp. L'année suivante, le chasseur apprit que sa belle avait perdu une main dans un accident. Si vous ne croyez pas aux loups-garous après avoir écouté cette histoire que racontait Pierriche Brindamour, pendant la lutte électorale du Richelieu, dans une salle du comité, en bas de Sorel, c'est que votre âme est bien endurcie, et je désespère de votre salut.

La légende est d'ailleurs connue. Des variantes nombreuses en existent chez nous, mais il n'est pas sans charme de la retrouver sous cette forme, dans cette société que composent tant d'éléments empruntés à l'ancienne France.

Le père Louison est un homme colère, qui va parfois jusqu'au meurtre, quitte à le regretter ensuite, mais ce récit est moins original que Macloune, la nouvelle à laquelle je réserve toute ma prédilection parce que c'est une humble et triste histoire d'amour entre deux déshérités.

Macloune est fils de Marie Gallien, qu'un défaut d'articulation empêche de prononcer son nom convenablement, et il a hérité du sobriquet maternel.

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C'est un pauvre être dont le père est mort depuis longtemps; monstre de laideur avec un pauvre corps malingre auquel se trouvent tant bien que mal attachés de longs bras et de longues jambes grêles; '< il est bancal, boiteux, tordu, bossu, avec une véritable tête de macaque en rupture de ménagerie. » Et, néanmoins, personne ne le raille, car il est aussi bon que laid; il pourrait dire comme Quasimodo :

Noble lame, Vil fourreau, Dans mon âme Je suis beau.

Il rencontre une pauvre orpheline, maigre^ chétive, épuisée par le travail, et qu'un oncle avait par charité recueillie, Marie Joyelle, dite Marichette, de Contrecœur, pauvrette qui n'avait jamais porté de chaussures et qui couvrait ses épaules et sa tête d'un petit châle à carreaux rouges et noirs.

Macloune, dans son langage, lui oiïre déplus beaux atours : •r Robe, mam'zelle. souliers, mam'zelle, Macloune achète ça pour vous. Vous prendre, hein? » Elle accepte simplement. Marie devient la promise de Macloune. Elle l'accompagne à la grand'messe de Lanoraie.

« Les deux amoureux entrèrent dans l'église, sans paraître s'occuper de ceux qui s'arrêtaient pour les regarder, et allèrent se placer à la tête de la grande allée centrale, sur les bancs de bois réservés aux pauvres de la paroisse. »

A la sortie, ce fut un petit scandale. « Macloune

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a fait une blonde, Macloune se marie. » Et les commentaires d'aller leur train. Le curé trouva, non sans raison, ce mariage irréalisable. Il le dit à Macloune, qui ne résista pas, vint trouver Marichette, la rencontra au bord de l'eau et lui parla dans son langage :

« Tu sais, Marichette, Mossieu curé veut pas nous autres marier. To pauvres, nous autres; tolaid, moi, to laid, to laid pour marier toi; moi veux plus vivre, moi veux mourir. »

'< Ils se tinrent longtemps embrassés dans la nuit noire, sans s'occuper de la pluie qui continuait à tomber à torrents et du vent froid du soir qui gémissait dans les grands peupliers de la côte. »

Des heures passèrent. Aux premières lueurs du jour, ils se séparèrent enfin; Macloune rentra chez lui, se mit au lit, épuisé et grelottant, atteint d'une pleurésie mortelle; il mourut « en jetant sur le prêtre un regard de doux reproche et d'inexprimable désespérance. Un mois plus tard, Marichette Joyelle, de Contrecœur, mourait elle aussi, d'une phtisie galopante. »

Ce bref résumé ne peut que remettre en mémoire à ceux qui l'ont lu, le joli récit de M. Beaugrand. Sans doute l'auteur de Jeanne la Fileuse et du Vieux Montréal, se recommande au public par d'autres œuvres, mais il a écrit peu de choses plus savoureuses. La Chasse-galerie, le Loup-garoii, la Bcle à grand'queue, nous amusent par leurs horrifiques imaginations et ravivent en nous des souvenirs anciens d'histoires que nous écoutions, non

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sans un petit frisson dans la nuque, quand nos nourrices nous les contaient. Dans Maclonne toutefois, et l'émotion est plus réelle, et ces humbles émules de Paul et Virginie nous touchent profondément. Cette belle édition fait honneur à la typographie canadienne, et le livre de M. Beaugrand prendra sa place dans la bibliothèque de tous ceux qui goûtent un plaisir extrême à entendre Peau d'Ane, même et surtout quand il s'agit d'une Peau ^'y4«<? américaine.

Edmond Paré

Lettres et Opuscules

Publiés par M. Ludovic Bruxet

Lorsqu'on étudiera plus tard la littérature canadienne, les chroniqueurs y tiendront certainement une grande place. Sans parler de M. Buies, qui est un maître, ni de M. Hector Fabre, il y a eu, dans les journaux de Montréal et de Québec, bien des esprits étincelants et des humoristes pleins de verve, parmi lesquels, pour ne citer que deux morts, Lusignan et Edmond Paré. Je reviendrai quelque jour sur le premier, La publication que vient de faire M, Ludovic Brunet donne au second un regain d'actualité.

Fantasio, c'était bien là le pseudonyme qui convenait à cet esprit aimable et fantasque, fécond en rapprochements imprévus, en aperçus piquants, en paradoxes ingénieux. En se mettant sous le patronage d'une des plus gracieuses créations de Musset, il s'interdisait toute lourdeur et toute pédanterie, et ne devait écrire que des phrases ailées.

Faniasio, dans la ville d'Allemagne où le sort l'a jeté, rêve l'impossible, voudrait s'envoler là-bas,

KOMONl) PAIÎK lOI

ailleurs, vers les pays bleus où les hommes sont moins bêtes. Abrité par la casaque de fou, il dit des choses spirituelles et tristes, et sauve d'un mariage haïssable la petite princesse qui va s'immoler à la raison d'État. Mais qu'il doit être difficile d'écrire, quand on signe Fantasio!

Je laisse de côté, dans les chroniques d'Edmond Paré, tout ce qui a trait à la fâcheuse politique. Le sel de ces allusions perd bien vite sa saveur, surtout quand on n'est pas capable de saisir chaque sousentendu.

Je parlerai seulement des Lettres de Paris et de quelques chroniques gracieuses ou amusantes.

Edmond Paré avait fait, comme tout bon Canadien, le classique pèlerinage d'Europe et il avait adressé à un journal le récit de ses impressions. Il s'était tout-à-coup trouvé — c'était il y a longtemps, très longtemps — en pleine France de 1887, à l'époque où florissait le « Chat Noir », où se déroulaient les péripéties des affaires Grévy-Wilson, au temps du général Boulanger. Mon Dieu! que tout cela est déjà loin !

Au sortir d'une réception académique — celle de M. Gréard, vice-recteur de l'Académie de Paris — Edmond Paré s'était rendu au Chat Noir, où les garçons en habit à palmes vertes, semblaient parodier les Quarante Immortels. Il consacre deux pages à cet extraordinaire établissement, fondé sons le consulat de Gre'vy, de Freycinet et Ferry e'tant archontes, Gragnon chef des Archers... où Salis, l'inimitable Rodolphe Salis nous amusait de ses boni-

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ments moyen-àgeux, où tant d'artistes, aujourd'hui célèbres, Willette, Rivière, Caran d'Ache, FrageroUes. tant d'écrivains maintenant illustres, tels que M. Maurice Donnay, débutèrent il y a quinze ans et plus, par des plaisanteries funambulesques et parfois charmantes. Car le théâtre du » Chat Noir // auquel Edmond Paré fait seulement allusion, vit défiler en ombres chinoises quelques-unes des plus étourdissantes créations du genre : les Parisiens se souviennent des décors de PhryncQi de la Marche à l'Etoile, qui commencèrent la réputation de l'admirable lithographe Rivière.

Au Collège de France, Edmond Paré a entendu Renan, dont il trace un portrait physique assez saisissant : '< C'est un gros homme à figure large et rosée, qu'encadrent des cheveux blancs. Il fait assez l'impression d'un moine défroqué. // La page sur Renan qui se termine par un résumé un peu trop simplifié, quoique exact, de sa doctrine, pâlit un peu, si nous nous souvenons de la belle étude de M. Jules Lemaitre, une des plus fines que nous devions à ce critique. Mais au cours d'un rapide voyage, cette esquisse prouve déjà les qualités d'obser^■ateur d'Edmond Paré.

Naturellement, un Français lisant les chroniques d'un Canadien sur Paris, ne remarquera pas tout de suite ce qu'il y a de très observé, de vrai et de vécu. 11 cherchera, cela va sans dire, à prendre le voyageur en faute — et il y arrivera presque toujours, s'il vit depuis vingt ou trente ans dans une société aperçue seulement pendant quelques mois par l'auteur.

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Comme le théâtre est le principal plaisir des Parisiens, lettre's ou non, et la forme d'art sinon la plus élevée, du moins la plus facilement accessible, Edmond Paré lui consacre la majeure partie de ses lettres. II montre le théâtre institution d'Etat; la Comédie-Française, l'Opéra, l'Opéra-Comique et rOdéon subventionnés par le gouvernement, sans parler des nombreux théâtres municipaux, il cite le Conservatoire, école de musique et de déclamation, d'où sortent chaque année quelques artistes et de trop nombreux cabotins. Je me permets de signaler à cette occasion une légère erreur. Les élèves du Conservatoire ne concourent pas pour le prix de Rome, sauf les compositeurs, et ceux, comédiens ou chanteurs, qui obtiennent un premier prix, n'ont pas pendant quatre ans une pension pour voyager en Italie et en Allemagne. M. Paré a confondu avec l'Ecole des Beaux-Arts pour les peintres et les sculpteurs.

Mais il y a de bien jolies remarques sur cette théâtromanie qui sévit à ce point parmi nous que l'incendie de la Comédie-Française a semblé une calamité publique. Oyez plutôt : « Les gens qui font de la politique leur carrière sont quelquefois forcés, pour se donner de la notoriété, de tourner leurs idées de ce côté. Un bon truc pour un ministre dont le nom reste dans l'ombre, est de rendre une décision à propos de théâtre; tout de suite il est le sujet de toutes les conversations et les journaux en parlent pendant huit jours. Le moyen est plus sûr que celui employé par feu Alcibiade. 2> Malheureusement,

le seul ministre auquel ce moyen puisse servir est celui de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, et l'Excellence qui préside aux destinées de l'Agriculture nationale ne peut s'attirer ainsi une notoriété passagère.

M. Paré raconte la première de la Souris, la jolie pièce de Pailleron, qui n'eut pourtant pas un très grand succès. L'aspect de la salle est décrit d'une amusante manière. Voilà M. Jules Ferry, M. Clemenceau, qui maintenant encore ne manque pas une première ; la princesse Mathilde, et ce pauvre Sarcey, que je revois, emplissant de sa vaste rotondité ce célèbre fauteuil de balcon, à droite en regardant la scène...

La Souris a enchanté M. Paré; et je le comprends car elle est encore agréable à lire, et c'est peut-être l'œuvre la plus fine de Pailleron. Il me semble par contre que M. Fantasio n'a pas pleinement goûté les chefs-d'œuvre classiques du répertoire. Sans doute, il y a dans les tragédies de Corneille, de Racine, une sorte de transposition d'art, une interprétation de la vie. Et pourtant, je me souviens qu'étudiant, j'ai voulu connaître une fois le sentiment de la foule sur les œuvres consacrées, et un jour de fête nationale, j'ai fait la queue pendant quatre heures pour entrer à la Comédie- Française qui jouait, en matinée gratuite, Horace et les Précieuses ridicules. Le public était populaire, peu versé dans les lettres. Et néanmoins je me souviens encore des cris d'enthousiasme qui saluèrent le célèbre « Qu'il mourût ! >/ Cependant les

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spectateurs n'avaient guère qu'une culture primaire on ne leur avait pas, dix ans, appris dans les lycées à se pâmer au bon endroit. 11 le découvrirent d'euxmêmes.

Mais j'éprouve soudain une violente sympathie pour Fantasio, car il fut digne de son pseudonyme, en goûtant Marivaux, et les Jeux de l'A/nonr et du liasard, qui sont un des plus purs chefs-d'œuvre de notre délicieux XVIir siècle. Je doute pourtant que les héros de Marivaux aient jamais lu la Nouvelle Héloise, comme le suggère M. Paré.

Puisque nous parlons théâtre, je m'arrêterai encore quelques instants sur l'article nécrologique consacré à Emile Augier. Augier. Dumas et M. Sardou semblent à Fantasio synthétiser le théâtre de leur temps, et c'est assez juste. Il note avec malignité la cause — une des causes — à laquelle il faut attribuer le succès de Dumas fils.

K Dumas est un auteur à thèses et en cela il rencontre les goûts du public.

« Le Parisien qui dîne au café, va tuer le temps à la Comédie-Française, et se couche après avoir fumé un cigare sur le boulevard, aime à s'imaginer qu'il vient de remplir un devoir social, et qu'il a aidé dans une certaine mesure au progrès moral de l'humanité.

'< Le diable qui a un faible pour le Parisien lui a donné M. Dumas; M. Dumas prétend résoudre par le théâtre les problèmes sociaux. C'est un moraliste, et quel nioraliste, bon Dieu! »

Ici, nous allons présenter quelques objections.

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<< Il s'est efforcé, ajoute Fantasio, de prouver que la courtisane est une personne distinguée, capable des plus hautes et des plus délicates passions, et qu'un honnête homme ne s'abaisse pas en l'épousant. »

Je voudrais savoir dans quelle pièce.

Dans la Dame aux Camélias? Mais, si j'ai bonne mémoire, Dumas présente, dans le roman, Marguerite Gauthier comme une exception; et encore ne la considère-t-il pas comme digne d'épouser Armand Duval, puisqu'elle meurt au dernier acte.

Est-ce dans Idées de Madame Auhray? Jeannine n'est pas une courtisane, c'est une pauvre fille qui n'a pas eu autour d'elle de bons exemples, qui a écouté la voix d'un séducteur; le drame se passe non dans son cœur, mais dans celui de Madame Aubray; et puis, le Christ n'a-t-il point pardonné à la Samaritaine, et nous, hommes pécheurs et mauv^ais avons-nous le droit d'être plus sévères que le divin Maître?

« 11 démontre qu'une femme trompée a droit aux représailles. »

Mais non, cent fois non! La preuve c'est que Francine de Riverolles, Francillon, ne trompe pas son mari, « parce que c'est impossible. » La pièce tout entière — le chef-d'œuvre de Dumas peutêtre — ne prend de sens que par l'exclamation finale de l'héroïne, qui s'écrie, quand on lui parle des aveux de son prétendu complice : '< Cet homme en a menti! » La vérité, c'est qu'il n'y a pas eu, au fond, d'écrivain moins paradoxal que Dumas ; le paradoxe

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n'est que dans la forme, dans le dialogue; le fond nous semble au contraire, pour le lecteur attentif et non prévenu, conforme aux données les plus pures de la morale éternelle, car Dumas rend à chacun selon ses œuvres.

Peut-être trouverez-vous que j'ai surtout parlé de Dumas en étudiant un article consacré à Emile Augier. Mais j'ai suivi l'exemple de Fantasio qui n'a sur Emile Augier que douze lignes, dans cette courte notice de trois pages; et encore attribue-t-il à l'auteur des Effrontés et du Fils de Giboyer la paternité de Mademoiselle de la Sciglicre, qui est de Sandeau. .... Et voilà que je m'arrête, confus; d'abord parce qu'il est toujours déplaisant de critiquer quelqu'un dont la voix ne peut vous répondre; et puis parce que je suis injuste, en relevant ces petites inexactitudes d'un auteur quia publié de gracieuses et ravissantes choses; enfin, parce que j'ai sans doute commis en parlant du Canada, des erreurs à côté desquelles les légères confusions de M. Paré ne comptent pas. L'histoire éternelle de la paille et de la poutre. Mais je serais coupable de mauvaise foi si je terminais cet article sans rendre justice à l'humour, à la fantaisie, à la bonne grâce de cet aimable chroniqueur, si je taisais le plaisir vif que j'ai pris à lire ses Embarras de Que'bec et ses premiers essais de l'Abeille, d'un agrément un peu scolaire comme il sied dans une feuille d'un caractère si particulier. Et que de jolies choses, sur le mariage, sur les vieux célibataires, sur la musique!

M. Paré n'était pas tendre dans ses boutades

3o8 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE

pour les croque-notes et même les vrais artistes. Il partageait l'opinion de Gautier sur la musique, ce bj-itit plus cher que les autres.

« Le dernier concert auquel j'ai assiste' m'a littéralement assommé. C'était plus ennuyeux que cinq cents Anglais réunis. Je veux parler de ce concert donné, voilà quelque temps, par ce joueur de violoncelle. Les musiciens, toujours logiques, ont donné le nom de violoncelle à un violon plus gros que les autres, tout comme si j'appelais un gros canard '< un caneton » et une matrone plantureuse, « une fillette agaçante ». Pour en revenir à mon violoncelliste, imaginez-vous qu'il s'est avancé sur la scène avec un violon énorme, plus gros que lui, s'est assis d'un air mélancolique et est resté là une demi-heure, flattant le col et pinçant le ventre de son violon gigantesque. Puis on l'a rappelé avec enthousiasme, il est revenu, et a recommencé le même jeu, toujours sur son violon colossal. Cela m'a guéri du concert »

Et ces réflexions notées en lisant le livre de Fantasio ne sont pas complètes; je m'aperçois que j'ai oublié de vous parler des plus aimables qualités de « cette âme céleste et vive » comme dit M. Joseph Turcotte dans les jolis vers qui commencent le volume. Mais vous les discernerez sans peine en feuilletant le livre que M. Ludovic Brunet a pieusement édité à la mémoire de son ami.

L'Honorable F.-G. Marchand''

L'Exposition Universelle de 1900 a marqué une étape décisive dans l'histoire des rapports francocanadiens. Nul pays n'a fait relativement plus d'eftbrt pour se manifester, et les visiteurs se souviennent certainement — et longtemps se souviendront — des produits exposés et de l'aimable façon dont on les leur présentait. Dès que vous aviez franchi le seuil, après un salut au beau monument de M. Philippe Hébert, dédié à la Reine, et dont le lion avait si fière allure, vous receviez l'hospitalité la plus gracieuse. Vous goûtiez du sucre d'érable — je connais des amateurs qui faisaient de ce côté-là une tournée quotidienne — et du fromage délicieux.

Mines, chasses, pêcheries, vous étaient expliquées par d'obligeants et officiels ciceroni, si vous désiriez vous instruire. L'aimable docteur Brisson, blotti dans son antre encombré de volumes et de publications de toutes sortes, remettait avec le même sourire des brochures explicatives et des cartes à un économiste en quête de documents démographiques, ethnographiques et commerciaux, ou à une vieille demoiselle collectionneuse, qui

(i) Mélanges poétiques et littéraires, Montréal, 1900.

■;u> LA i.rniitATi iti: (.a.nadik.n.m; i-ha.n(jaisi:

enfouisssait dans son cabas les ouvrages distribués gracieusement, entre une réclame d'essoreuse et un prospectus d'engrais chimique.

Heureux temps, où nous pouvions flâner pendant des heures, interroger sans vergogne devant les échantillons mêmes des hommes compétents et renseignés comme M. Perrault. Au premier étage, l'exposition de l'Instruction publique montrait des cartes, des livres, des travaux d'élèves auxquels nous devons beaucoup. Dans un salon, une exposition de peinture présentait quelques jolies toiles, et les terres cuites sauvages de M. Hébert méritaient d'attirer l'attention et de la retenir. Je ne parle point des fourrures merv^eilleuses qui excitaient l'envie de plus d'une parisienne — ni des extraordinaires uniformes de généraux que revêtent, paraît-il les mutualistes de cet Ordre Indépendant des Forestiers que M. P. N. Breton essayait alors d'implanter en France ( i ) .

Le Canada, surtout, nous envoya des Canadiens, et des Canadiens de marque. Ce fut un véritable exode. A la tête de la délégation officielle se trouvait M. Israël Tarte, ministre des travaux publics, et deux dames commissaires, M""^ Dandurand et M"' Bary, celle-ci plus connue dans les lettres sous le pseudonyme de Françoise.

Pour bien comprendre le rôle que joue au Canada

(i) M. F. N. Breton est non seulement mutualiste, mais aussi numismate ; on lui doit une curieuse Histoire illustrée des Monnaies et jetons du Canada (Montréal, 1894.)

L IIO.NOUAHLE F. G. MAllCHAMt "i 1 I

M"" Dandurand, il faut se reporter aux études citées plus haut de M™*" Th. Bentzon sur la société canadienne (i). Non seulement on lui doit de jolis articles, et d'aimables essais dramatiques, mais elle exerce la plus grande influence personnelle par son salon où se manifeste son dévouement aux intérêts intellectuels du pays. N'a-t-elle pas fondé cette œuvre admirable des bibliothèques circulantes, à laquelle on' ne saurait trop prodiguer d'encouragements, et qui met, par un ingénieux mécanisme, des lectures substantielles et variées à la portée des personnes éloignées de tout centre urbain? Bientôt rejointe par son mari, M. le sénateur Dandurand, elle était de toutes les fêtes avec sa charmante fille, et ceux qui eurent le privilège d'assister à l'excursion des Franco- Canadiens à Rouen, organisée par M. Louis Herbette QiV Alliance Française, se souviennent encore de la délicatesse avec laquelle M"" Dandurand, malgré son émotion, lut à l'Hôtel de Ville une jolie poésie de M. Lucien Pâté.

La Lady commissioner, au Congrès féministe, dans des conférences, prenait la parole, et nous disait la femme canadienne, son rôle, ses vertus, et nous éprouvions un sentiment de réconfort et d'admiration, quand elle nous parlait de Josette, la femme française conforme à la vraie tradition, ignorant les névroses, moins affmée peut-être, mais moins anémique.

Une terrible nouvelle interrompit le séjour de

(i) Voir page 2, note (i).

M"'« Dandurand. M. Marchand, son père, premier ministre de la Province de Québec, tomba gravement malade et mourut au moment oîi il venait de publier sous le titre trop modeste de Mélanges poétiques et littéraires, quelques comédies, des vers, et des fragments en prose.

L'auteur dont nous parlions, lors de ce voyage à Rouen, avec ses amis et ses compatriotes, sur la côte de Bon-Secours, en face de la Seine qui berçait comme une flotte d'îles paresseuses dans ses méandres, a subitement disparu. Nous tâcherons cependant d'être aussi impartial par sa mémoire que s'il était encore ministre.

La vie de M. Marchand est encore trop proche de nous pour que nous en parlions avec détails. Il fut nommé député de Saint-Jean d'iberville en 1867, à la création du Dominion; il faisait partie de ce groupe d'hommes de plume, MM. Hector Fabre, Faucher de Saint-Maurice, Provencher. Dans sa courte lettre-préface, M. de Celles, bibliothécaire au Parlement, et l'un des hommes les plus au courant des choses canadiennes, retrace quelques scènes de la vie parlementaire à cette époque. Elles méritent une brève mention.

Sir Henry Joly et M. Chauveau faisaient, chef du cabinet contre chef de l'opposition, assaut de courtoisie : M. Joly ayant l'air de s'excuser quand il attaquait, M. Chauveau répliquant avec des formules

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