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« j'aime à voir mes œuvres traduites en français, avouait un auteur allemand. Je ne m'en rends que mieux compte à moi-même. »
Mais vous, vous chers Canadiens et Acadiens, qui avez un tel héritage au même titre que nous, que n'en avez-vous pas su déjà et que n'en saurez-vous pas faire? Votre langue s'épanouit au soleil de la Nouvelle-Orléans, où votre héros, — le nôtre aussi, — Cavelier de la Salle a agi aussi puissamment que chez vous. Elle réussit en Californie; elle s'étend en Nouvelle-Angleterre. Vous pouvez, vous savez la faire prospérer dans votre merveilleuse confédération, de l'Atlantique au Pacifique, à travers vos continents, vos lacs et vos montagnes énormes, jusqu'en ces régions polaires où la voix humaine ne se fige déjà plus.
Ne dédaignons donc, ne négligeons rien du domaine de la parole française. Tout y a sa valeur, comme dans un organisme végétal ou animal qui deviendrait humain.
Quelques syllabes ou phrases françaises sorties d'une peau rouge, noire ou jaune, l'idiome d'un métis ou d'un mulâtre, — comme le patois d'un paysan de nos provinces ou l'argot de nos faubouriens, comme la faconde d'une Dame de la halle ou les termes précieux d'une Dame de l'Académie, — le texte d'un traité diplomatique, le procès-verbal d'un congrès, le compte-rendu d'une séance internationale, — tout a sa place dans l'œuvre de cette parole, une des formes supérieures du Verbe humain,
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C'est avec tendresse, avec piété que les gens de la vieille France \oient recueillir au Canada ces germes que répand le souffle français, comme le vent porte au loin les semences.
Qu'importe que ce soit dans la ville historique et sainte, Québec, — dans la métropole agissante, Montréal, — en ce type du chef-lieu provincial de chez nous, Saint-Hyacinthe; — qu'il s'agisse des entretiens de colons ou de bûcherons, de matelots ou de pêcheurs, de trappeurs ou de chasseurs, d'éleveurs ou de bergers?
Qu'on note les signes laconiques des demisauvages qui se sont frottés à des français, les récits de ces robustes et aventureux métis, qu'importe? 11 n'est pas jusqu'aux vrais sau^•ages, ces peaux teintées, qui ne puissent sentir que l'homme français est bon, simple et accueillant, comme il l'a toujours été aux races qualifiées d'inférieures. Nos soldats même, en braves et bons garçons, ne traitent-ils pas en frères et si possible en amis les êtres humains, même ennemis? Ne s'honorent-ils pas, même après la bataille, d'être secourables aux faibles, aux souffrants, aux opprimés? Ne sont-ils pas la chair jeune et le sang vigoureux de ce pays qui a ambitionné, à ses dépens, de former, émanciper et aimer les autres nations ?
Gesta Dei per Francos. Voyez ces croisades constantes, même sans croix, pour tout ce qui apparaît comme le vrai et le bien, dans l'ordre pacifique comme dans l'ordre guerrier; pour la santé des hommes et des animaux, comme voulait Pasteur;
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pour la fraternité, la mutualité, la solidarité, selon le vœu de nos hommes d'État; pour la justice, l'arbitrage, le droit d'équité entre les nations, ainsi que pour les lois civiles entre individus; pour la libre évolution de tous dans l'espace, par l'aérostation, avec nos pionniers de l'air; pour la pénétration des masses d'eau, par les sous marins et submersibles; pour la fixation du beau dans sa forme et sa coloration, par la photographie des images et des couleurs ; pour la transmission instantanée de nos perceptions, par les courants que recueille la télégraphie sans fils.
Car ce sont là des entreprises de nos gens, des ouvrages qui parlent haut et qui parlent français, eux aussi; en sorte que, même sans un mot de notre langue, nos idées sont traduites par ceux qui les appliquent et les exploitent à leur compte.
Que notre langue sache donc suivre à tire-d'aile cette envolée des idées françaises. Car il s'agit de faire pour le mieux les uns des autres, en aspirant parfois à labsolu, — ô illusion ! — et constamment à Tidéal, que nous poursuivons le sachant intangible.
— <<. Advienne la bonté réciproque universelle! » s'écriait un apôtre du bien. Et il ajoutait, peut-être avec naïveté : « Si le Christ avait à renaître ou à ressusciter, ne crovez-vous pas que c'est en français qu'il aurait préféré parler? >y
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Comment se trouvent déjà cultivées au Canada les diverses branches de la littérature?
Chants et chansons ne doivent-ils pas y figurer, malgré leur simplicité? Parce que les femmes portaient autrefois coiffes et cornettes, étaient-elles moins françaises?
Quand nous a\'ons eu la joie de recevoir Fréchette et sa digne compagne en Bretagne, notamment à Pornic, l'ancienne résidence de Barbe-bleue, — (Gilles de Rais, qui a bel et bien vécu ou plutôt vilainement et mal), — nous avons réuni des bourgeois, des marins, des paysans, des ouvriers, qu'ils croyaient reconnaître, tant les nôtres étaient ressemblants aux leurs.
Sur huit vieilles chansons que nous avons fait chanter, cinq résonnent couramment là-bas. Qui peut dire ce que ces ébauches de poésie, ce jaillissement rythmé de gaieté et d'esprit, peuvent fournir à la gent et aux genres littéraires ? Quelle part ont les premières impressions d'enfance dans l'oeuvre d'un poète adulte, qui peut-être y reviendra d'autant mieux en vieillissant? Crémazie a noté cette chanson commune entre nous : « As-tu vu la lune, mon gars? » — Les mêmes rondes d'antan font tourner les enfants des deux bords de l'Océan. Se rencontrant, ils se réjouiraient en mesure avant de se comprendre; et une institutrice passerait, en récréation, d'une école à l'autre avec le même accompagnement joyeux.
Quoi de plus familial pour nous que le travail de M. Gagnon et les recherches du D' Larue, les
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chansons, épitres, satires ou épigrammes de Michel Bibaud, et la verve de Joseph Quesnel, où Ton constate comment les Français, en Amérique comme en Europe, excellent à mettre leurs gouvernements en rimes moqueuses, en attendant qu'ils les mettent à la raison. — « Malborough s'en va-t-en guerre >/ aussi au Canada. La Normandie, la Bretagne, le Poitou et combien de nos provinces ont leurs échos railleurs ou mélancoliques par delà les mers, et la vieille parenté de nos enfants s"affirme en ce que nous appelons « l'enfance de la littérature. »
Mais de véritables chants nationaux peuvent naître, par exemple celui qu'inspiraient à Garneau les persécutions et les proscriptions, le '< Canadienerrant », ou le vieux soldat et le drapeau de Carillon par Crémazie, ou le Vive la France de Fréchette. Ils prennent la place d'honneur, le plus près du cœur, dans les recueils de poésie; car ils sont plus que des œuvres, ils sont des sources de poésie, qui semblent sourdre de l'âme canadienne française.
Que dire des contes, qui ont droit aux honneurs du foyer dans des régions où les veillées sont si longues, qui retracent les souvenirs et les rêves des simples gens, qui se transmettent de génération en génération et réunissent dans une émotion et un plaisir communs hommes et femmes, enfants et vieillards?
Comment ne pas être frappé de l'adaptation des imaginations et des récits de France au pays canadien, si bien étudiée dans les œuvres de notre cher ami H. Beaugrand? N'est-ce pas un raffinement
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d'amateur de livres et un trait desprit, que d'avoir publié comme il a fait ces légendes avec tout le luxe des impressions modernes, afin d'attester la valeur réelle de ces fantaisies populaires dans la production intellectuelle nationale ?
Français il faut être pour savourer nos fables et tirer de notre La Fontaine tout ce qu'il contient de profond. La pénétration de M. Fabbé Bourassa, son érudition et son goût, ont montré que nos fabulistes sont saisis en toutes leurs finesses, et que la fable peut fleurir en terre canadienne cultivée par des mains françaises. Il est vrai que chez le Secrétaire général de l'Université Laval, la critique littéraire ne fait pas tort à l'histoire, à la sociologie, à l'éloquence sacrée.
Mais c'est à la poésie qu'il faudrait venir aussitôt, et comment en effleurer seulement le domaine? Il est varié comme celui de la musique.
On a voulu chercher en certains poètes canadiens des mélodies, des accords tout faits, des pastiches, ". des lieux communs » d'Europe. Si les Français de là-bas ont droit de prendre ou reprendre leur bien où ils le trouvent, c'est chez nous, avec transposition pour les temps, les lieux et milieux nouveaux. Nous les remercierions volontiers de prouver que nos iaspirations et nos procédés restent vrais au loin.
Les naïves poésies du début ne nous sont pas moins chères que les originalités fournies plus tard.
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Dans les anthologies de H. L. Taché ou de l'abbé Nantel, ce sont des fruits français que nous cherchons en même temps que des fleurs canadiennes, et nous y voyons déjà la semence de l'avenir.
Entendant les vers de Fréchette, dont les Fleurs boréales et la Légende d'un peuple faisaient sensation voici tant d'années déjà, lisant Crémazie ou Nérée Beauchemin, prenant les Aspirations deChapman, ce livre récemment accueilli avec tant de faveur en France, où l'auteur a voulu le faire naître, — quel attendrissement n'éprouvons-nous pas? Le sourire ou les larmes sont venus du cœur, avant même que le cerveau ait donné son avis.
Lorsqu'au début de cette année, un jeune Canadien récitait l'éloge de notre langue française, par le poète dont le nom est anglais et l'âme française, un murmure d'émotion s'élevait parmi les auditeurs. Certes, cette langue appartient à ceux qui savent la chanter et l'aimer comme de tels admirateurs. Ils ne sont pas ses serviteurs, ils sont ses maîtres, ses auteurs: ils la fécondent, ils la créent.
Au nom de la poésie française, honneur et reconnaissance aux poètes canadiens français.
L'iiistoire, — nos frères possèdent la nôtre, qui est toute à eux aussi, si haut qu'elle remonte. Mais ils ont la leur, à eux seuls, depuis qu'ils se sont élevés, émancipés seuls, mûris par le malheur et par les luttes. Ce sont des histoires françaises que nous devons à Garneau, à l'abbé Ferland, à Gérin- Lajoie. à l'abbé Casgrain, à Michel Bibaud.
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Qu'il soit permis d'ajouter le nom de l'auteur d'un livre publié en anglais, l'ancien député Ed. Richard, Acadien français, l'excellent ami que nous avons possédé longtemps en France où il compulsait nos archives et recueillait tant de documents pour le Canada. Vraiment Français il a été, même et surtout en ce livre écrit dans la langue où il voulait repousser les attaques et les injustices répandues trop longtemps contre les anciens Acadiens. La mort, hélas! fauche le laboureur et le moissonneur. Mais la moisson et la semence de vérité restent acquises. La pensée, l'affection des absents survit et revit avec le bien qu'ils ont accompli. Hommages émus à E. Richard, comme à l'abbé Casgrain, récemment frappé, lui aussi, après qu'il a tant labouré, semé et récolté.
Le roman tient souvent de l'histoire, et réciproquement. C'est le genre où la France européenne a fourni le plus de productions que l'Europe pourrait se dispenser parfois de nous envier, mais dont elle est complice et coupable par le débit qu'elle leur assure. Déjà s'annoncent, chez nos compatriotes, des auteurs, une culture de ce genre qui sera certainement plus prudente, et dans laquelle leurs précieuses qualités et leurs immenses champs d'action promettent le succès. Quand on étudie les actes de ces pionniers de la civilisation dans l'Amérique du Nord, on songe qu'ils ont eu plus pressante tâche que d'écrire des romans ; il fallait les faire. Ce n'est pas dans la bataille que l'on raconte, encore moins