‹ Études de littérature canadienne française. Précédées d'une introduction "La Langue et la littérature françaises au Canada, la famille française et la nation canadienne"Chapitre 21 sur 67 · VI CRÉMAZIE — L'EXILÉ · texte numérisé non relu

VI CRÉMAZIE — L'EXILÉ

mutilée et sanglante, qui pouvait dire à ses fils armes les uns contre les autres, comme au temps effroyable des guerres de religion :

... Vous avez, félons, ensanglanté Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté. Or, vivez de venin, sanglante géniture : Je n'ai plus que du sang pour votre nourriture.

Nous allons résumer, d'après son journal et sa correspondance, les impressions de Crémazie, avant, pendant et après la guerre. Nous pouvons ainsi mieux pénétrer encore l'âme du poète, et peut-être, chemin faisant, aurons-nous l'occasion de plaider prodomo.

Pendant tes deux années qui suivirent son départ de Québec, le poète, d'après sa propre expression, exista sans vivre. Il devait traîner seize ans le fardeau de l'exil. En quittant la maison de la côte de Lérv. Octave Crémazie s'était dirigé vers New- York, puis il avait gagné Paris. Il s'était logé dans le quartier Notre-Dame. Pour tout horizon, il apercevait de sa fenêtre des toits et des cheminées, et là, seul, délirant, en proie à la fièvre cérébrale, il fut pendant des semaines entre la vie et la mort. M. Hector Bossange. l'oncle par alliance de M. Hector Fabre, eut pitié de Crémazie, vint le voir, et lui proposa de passer sa convalescence à la campagne. Il lui offrit l'hospitalité dans son château de Citrv. près de Meaux. Dans le paie, autour de cette antique de-

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meure où flottait le parfum d'un âge évanoui, soigné maternellement par M",e Bossange, une Canadienne, le malheureux put revenir à la vie, lentement.

Mais il y avait en lui quelque chose de brisé. Dans sa correspondance, il se plaint presque à chaque lettre d'effroyables maux de tête, qui lui interdisent tout travail suivi.

Il fallut quitter Citry, son parc, sa bibliothèque, et les hôtes compatissants, retourner à Paris, trouver moyen de vivre. Joseph chargeait son frère de lui envoyer des livres et des bouquins pour une petite librairie qu'il avait fondée, après le cataclysme. Jacques, l'avocat, servait à l'absent une modique pension. Mais Octave Crémazie voulait se créer des ressources personnelles. Il essaya de travailler. M. Paul Bossange, le fils de son protecteur, lui lit obtenir quelques emplois passagers, agences ou représentations. Néanmoins, le triste état de sa santé ne lui permettait pas plus de lutter pour la vie que de se livrer à son goût pour les lettres.

Il vivait à Paris, sous un faux nom ; il habitait tantôt la cité, tantôt Belleville, tantôt la rue Vivien ne, après la guerre, et nul ne soupçonnait dans M. Jules Fontaine, ce bourgeois pacifique malgré sa moustache et son impériale, qui lui donnaient un faux air de capitaine en civil, un poète mort jeune à qui survivait l'homme.

Sa vie passée lui semblait enfuie comme un rêve. La résignation était venue, suivie d'un calme douloureux. Il gardait toute sa tendressse à sa mère et à ses frères, auxquels il écrivait :

octave crbmazie l'exilé

" Que ne donnerais-je pas pour être auprès de vous pendant une heure! Ce bonheur me sera-t-il jamais accordé? Je le désire de toutes les forces de mon âme. mais je n'ose l'espérer.

f Tous les soirs, je vais marcher pendant à peu près une heure. En rentrant dans ma chambre, au quatrième étage, j'allume mon feu. (je suis devenu un allumeur de feu de première force), et je me mets dans mon fauteuil, au coin de la cheminée. Puis, quand j'ai lu mon journal, j'éteins ma bougie; et je reste à rêver en tisonnant mon feu. Pour l'homme isolé, il n'est pas de plus agréable compagnon. Il y a tout un monde de formes étranges et capricieuses dans les mouvements de la flamme, et ces formes réveillent en moi une foule de souvenirs qui me transportent vers des temps heureux. Mon feu est le seul ami que je possède en France, et les heures passées près de lui sont les meilleures de la journée. (Lettre du 13 décembre 1864.)

«.... Après bien des souffrances et des combats, je suis parvenu à accepter avec résignation l'isolement où mes fautes m'ont placé. Le Canada, mes amis d'autrefois, tout cela je le chasse de ma pensée pour concentrer toutes mes affections sur ma mère et mes deux frères. Le reste n'existe plus pour moi. Demain, vous me diriez que F. E. (1) est à Paris, que je ne voudrais pas le voir. Pourtant il a été le meilleur de mes amis, mais sa vue briserait toute ma force de résignation et renouvellerait toutes les

(1) M. F. Evanturel, fils de l'ancien soldat de TEmpire.

douleurs des premiers jours de mon exil. . . Si jamais je dois retourner au pays, j'aurai tout le temps de revoir mes amis ; si je dois rester toujours en exil , mieux vaut qu'ils soient morts pour moi comme je suis mort pour eux. » (Lettre du 3 février 1865.)

Non seulement ces fragments de lettres nous renseignent sur le moral du poète, mais encore ils nous permettent de mieux comprendre quelles seront ses impressions.

Octave Crémazie ne connaîtra pas le Paris brillant que les étrangers voient seul. Il ne sera pas reçu dans la société. Les hommes de lettres et les hommes politiques, les salons si largement ouverts, il ne les fréquentera point. Il sera le passant anonyme qui ne pénètre pas les secrets des dieux, ne voit pas jouer les ressorts. Il vivra comme un petit bourgeois français, mais conservera son âme canadienne. Ce ne sera jamais un citoyen de notre Cosmopolis. En politique, il saura ce que chacun sait; il verra les effets sans deviner les causes; il gardera pour les hommes en vue les sentiments d'admiration respectueuse ou de la haine injustifiée que partage la foule. Et c'est par cela même que ses lettres et son journal peuvent nous intéresser. Il ne se blasera point sur les ressources intellectuelles de Paris, et ne connaîtra point les plaisirs malsains qu'il offre à ses hôtes plus qu'à ses enfants. Une réception académique, une séance du Corps législatif, seront pour lui des jours de fête. En temps ordinaire, il viendra se réchauffer et s'abriter à la Sorbonne ou au Collège de France tout en écoutant la philoso-

phie de M. Franck, le grec de M. Egger ou l'économie politique de M. Michel Chevallier. Mais il saura profiter de leurs enseignements, et goûter des jouissances d'esprit interdites au commun des auditeurs à cette époque reculée où l'Université de Paris n'existait pas.

Profondément modeste vis-à-vis d'hommes qui ne le valaient pas toujours, mais avec une pointe de cet esprit sarcastique et primesautier que nous pouvons si souvent remarquer chez ses compatriotes, il jugera de tout par le dehors, et c'est un point de vue qu'il est amusant de rencontrer quelquefois. Nous sommes en effet contents, nous qui connaissons par les travaux historiques si consciencieux publiés depuis vingt ans, les fils les plus cachés qui font s'agiter les hommes sur la scène politique, de voir l'impression qu'ils produisaient sur la masse des contemporains, surtout quand cette impression est traduite par un écrivain de talent qui sait regarder et juger.

Disons toutefois que la marque indélébile de son éducation première ne lui permet pas toujours d'être impartial; il ne comprend pas que nous puissions, en France, ne point aimer ce qu'il aime, ne point admirer ce qu'il admire. Aussi faut-il à un Français lin certain effort d'esprit pour lire le Journal du siège, dont quelques parties sont pour nous presque offensantes. Cette réserve faite une fois pour toute, nous allons parcourir la correspondance de Crémazie.

Notons tout d'abord une certaine stupéfaction de provincial. Et le Canada n'est-il pas comme une

très vieille province française, transportée au de'à des mers, et dont les traditions se seraient conservées intactes?

En 1856, lors d'un premier séjour fait à Paris pour ses affaires, il rendait compte de la séance où l'Académie française avait reçu M. de Broglie. Notre Canadien trouve cette réception « l'une des plus belles choses qui se puissent voir, ou plutôt entendre». Il est heureux de contempler les Quarante, et, parmi les spectateurs, des célébrités comme Cuvillier-Fleury, M. de Pontmartin, le comte de Falloux, Dumas fils, les maréchaux Vaillant et Canrobert.

Mais cet éblouissement ne dure pas. Il suffit de comparer à la lettre de 1856, à laquelle nous empruntons ces détails, celle de 1864 qui décrit une cérémonie analogue.

« La réception de M. Dufaure a été l'événement de la semaine. Le nouvel académicien succédait à M. le duc Pasquier, qui mourut l'année dernière, âgé de quatre-vingt-dix-sept ans, et qui, dans sa vie si longue et si accidentée, avait vu se passer tant de grands événements, avait servi tant de pouvoirs. Membre du Parlement en 1787, il fut mêlé à toutes les révolutions qui ont agité la France depuis .soixante-dix ans, et, comme M. Dupin aîné, il fut assez habile non seulement pour rester debout, mais encore pour occuper sous tous les régimes des postes importants. Il n'y a rien de bien littéraire dans une pareille existence, mais à quoi servirait-il d'être grand seigneur, si on ne pouvait entrer à l'Académie sans être homme de lettres? »

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Un autre jour, Crémazie passe l'après-midi à la Chambre des députés; et il trace des deux principaux orateurs ces jolis portraits :

" J'ai eu la bonne fortune d'entendre parler Rouher et Thiers qui ont occupé presque toute la séance. Ce sont deux terribles jouteurs... Thiers. tout petit, portant avec grâce ses soixante-quinze ans qui ne semblent pas lui peser, attaque avec beaucoup de vivacité dans la voix et dans le geste, quoique la pensée soit toujours revêtue d'une forme modérée. Rouher. au contraire, est un gros homme dont la puissante membrure annonce la force physique, et dont le large front atteste la force intellectuelle et l'indomptable énergie. Thiers est plutôt un causeur, mais un causeur qui s'élève aux plus hauts sommets de l'éloquence... Rouher m'a semblé, par son ton plus solennel, répondre mieux que Thiers à l'idée que nous nous faisons du grand orateur. » (1868).

Ici, un dernier reste d'admiration naïve qui n'est pas pour nous déplaire :

'< Quelle clarté ! quelle méthode dans l'improvisation! Comme les phrases succèdent aux phrases, les périodes aux périodes, sans effort, sans hésitation ! Tout cela coule comme un fleuve dont la source est intarissable. Nos pauvres orateurs canadiens, même les meilleurs, quand ils improvisent, ont des tâtonnements, des eh ! et des euh ! qui les aident à trouver leurs phrases. Ici. rien de cela. L'expression propre arrive sans se faire attendre une seconde, et la phrase faite dans le feu de l'improvisation est claire, nette,

élégante, comme si elle avait été enfantée dans le silence du cabinet. »

Ajoutons que depuis cette époque, de nouveaux talents se sont fait jour au Canada, et que M. Basile Routhier, par exemple, pour ne citer qu'un nom, n'entremêle pas ses improvisations de ces eu/il que déplorait Crémazie. Mais ne croyons pas que notre poète mette toujours la France au-dessus de son pays. Quand il parcourt les rives de la '.oire, et qu'il voit nos cultivateurs des environs de Chàteauneuf il ne les juge pas comparables aux Canadiens de même condition.

« Avec leur teint hâlé et leurs sabots, dit-il ces paysannes m'ont paru bien inférieures à nos habitantes. »

Il entre dans une chaumière pour y dîner, et le festin n'a rien de ragoûtant. Qu'on en juge :

« Sur un escabeau haut d'à peu près deux pieds et long de trois, la femme pose une immense gamelle contenant une soupe au pain de seigle et aux pommes de terre. On mange à la gamelle avec la cuiller. La soupe enlevée, on place sur la table un gros morceau de lard bouilli dont chacun coupe une tranche avec son couteau de poche. Cette tranche, on la met sur un gros morceau de pain, et on la mange ainsi. Après le lard, on sert une énorme salade, dans la gamelle, comme la soupe. Voilà le dîner. Pendant le repas, on passe le pichet, grosse cruche en grès qui renferme de la piquette. Les assiettes, la nappe, les fourchettes, semblent parfaitement inconnues.

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« Franchement, nos paysans sont beaucoup plus heureux que ceux de France. //

Tout à coup, un incident de la route ramène le souvenir de la commune origine :

c En revenant, vers neuf heures, nous avons rencontré une bande de jeunes gens qui s'en allaient gaîment à Saint-Benoit, en chantant : As-tu vu ta lune, mon gars! exactement sur le même air que nous. ,,

Mais les bucoliques vont cesser. La politique prend une certaine place maintenant dans les lettres de Crémazie. Peut-être s'exagère-t-il un peu la mansuétude dont faisait preuve le gouvernement impérial à l'égard des candidats de l'opposition. Mais c'est qu'il n'aime point les « rouges. » Il en a tout à la fois horreur et peur. Il n'aime pas non plus Garibaldi. à cause « du vol du royaume de Naples >/, ni. ce qui peut sembler moins naturel, la Pologne catholique romaine aux prises avec l'orthodoxe Russie.

Telles étaient ses opinions de 1863. Les terribles événements de 1870 et de 1871 n'étaient point pour le convertir à la République. Nous allons le voir en effet pendant tout le siège de Paris, donner son avis sur les hommes et les événements, et nous tâcherons de résumer fidèlement ses impressions, dont nous laissons à sa mémoire toute la responsabilité.

La première défaite décisive, Frœschviller, le surprend et l'afflige. Il se représente la joie des Anglo-Canadiens à cette nouvelle. Mais il ne consi-

dère point la partie comme perdue. Les forces de Mac-Mahon, qu'il évalue à 225.000 hommes, alors qu'en réalité les icr, sc. 7e et 12e corps n'en comptaient que 120.000, lui semblent sur le point de livrer en Champagne une grande bataille. La confiance règne à Paris, dans la deuxième quinzaine d'août, et Crémazie partage l'optimisme général.

« En attendant, ajoute-t-il, les partis politiques tâchent de faire leurs petites affaires. Les républicains offrent la Convention de 92 comme une panacée universelle. Les d'Orléans versent des larmes sur le sGrt de la France, et nous disent en montrant le comte de Paris : « Prenez mon ours! » Il serait un fin politique, celui qui pourrait dire quel sera le gouvernement de la France dans un mois. »

Peut-être exagèrc-t-il un peu quand il représente la cause de la France comme le to bc or not to be du catholicisme et de la race latine. Nous ne nous arrêterons pas non plus à discuter des assertions dans le genre de celle-ci :

« Les protestants français font des vœux secrets pour le triomphe de Bismarck. Dans le Midi, à Nîmes, les pasteurs protestants se sont prononcés dans leurs temples pour la cause du protestantisme allemand. »

Il serait facile de montrer que ce sont des calomnies ridicules, trop rapidement accueillies par Crémazie, qui manque parfois de critique. Nous aimons mieux y voir l'excès de son amour pour notre patrie. Il s'y rattache par ce qu'il a de plus cher au monde, sa foi. Il se souvient de la vieille devise : Gesta Dei

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; cr Francos! et c'est pourquoi nos soldats lui semblent défendre une cause doublement sacrée. Cette constatation faite, nous n'entamerons pas avec la mémoire de Crémazie une polémique puérile.

Les siens attendaient avec une anxiété bien compréhensible les lettres de l'exilé. Si le télégraphe donnait les nouvelles, ce n'était que par la correspondance que l'on pouvait avoir des détails. Et le contre-coup de la guerre fut ressenti vivement là-ba*. Tandis que Crémazie, plus près des événements, voyait les horreurs du siège et les défaillances individuelles, et nous jugeait parfois bien sévèrement, bien injustement même, un magnifique élan de solidarité soulevait toute la province de Québec : et nous connaissons peu de lectures plus réconfortante que celle d'un opuscule de M. Faucher de Saint- Maurice intitulé « Les Canadiens Français pendant la guerre Franco- Allemande. » Le simple récit des sorties d'atelier, où les ouvriers s'abordaient, en disant : " Ce n'est pas vrai! » à la nouvelle de Frœschwiller ou de Sedan, le relevé des listes de souscription pour nos blessés, puisque les traités internationaux empêchaient de prendre les armes, tout cela nous touche autant que le livre le plus dramatique.

Cependant que ses compatriotes frémissent de colère et de pitié, Crémazie, qui croit encore à la victoire, note de jolis croquis. Voici le tableau de Paris avant le siège.

< Samedi et dimanche on ne rencontrait que de grandes charettes à foin, remplies de meubles de

ménage et de lits, avec la femme et les enfants couronnant le tout, tandis que le mari conduisait le cheval par la bride. . . Des chariots traînés par six forts percherons, avec des montagnes de sacs de farine, passent à chaque instant sur le boulevard. Les estafettes. . . sillonnent à fond de train la capitale. L'approvisionnement de Paris est complet pour trois mois. Je crois que si le roi de Prusse et notre Frit{ ne viennent pas montrer le nez sous les murs de Paris, les Parisiens diront qu'ils sont volés. »

Les événements se précipitent. Voici Sedan, qui arrache à Crémazie un cri de désespoir. Il s'est solidarisé aveè nous. Les Prussiens sont ses ennemis autant que les nôtres. Mais le 4 septembre le met hors de lui. Il ne se demande pas si les hommes qui se sont emparés du gouvernement n'ont pas empêché Paris d'être livré à la Révolution « rouge » ; sans les connaître, il déteste tous les démagogues qu'il traite de saltimbanques. Et il ajoute :

« Rochefort, sorti de prison, est membre du gouvernement provisoire. L'Europe doit bien rire.»

Les Prussiens paraissent. Crémazie restera dans la place assiégée, sans y courir d'ailleurs le moindre péril. La dernière lettre part le 1$ septembre. Le cercle de fer se referme sur la Ville, et tous les soirs, pendant que les forts tonnent et rendent à l'ennemi feu pour feu, la journée d'oisiveté finie, le ventre vide parfois, parfois les doigts si gourds qu'il doit se coucher pour écrire, il note, pour les chers absents de là-bas, dont il est plus

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