‹ Études de littérature canadienne française. Précédées d'une introduction "La Langue et la littérature françaises au Canada, la famille française et la nation canadienne"Chapitre 22 sur 67 · OCTAVE CR] MAZIE I. EXILE · texte numérisé non relu

OCTAVE CR] MAZIE I. EXILE

loin que jamais, les grands et les petits événements du siège. Tableaux de mœurs, rumeurs trompeuses, illusions décevantes, mirage de délivrance qui ne devient jamais une realité, considérations politiques, prophéties trompées, tout se retrouve dans ces deux cents pages.

Ses descriptions sont toujours vivantes et amusantes, et c'est quand les vivres sont le plus rares, que notre Canadien, remplaçant un rôti par un bon mot, a le plus de verve. Il est bien de pure race française. Écoutons le plutôt.

c 25 septembre 1870. — Si la viande n'a pas encore augmenté de prix, les légumes frais commencent à devenir très rares. On me dit que pour se payer une salade de laitue il faut avoir au moins 2 =,.000 francs de rente. Ces pauvres marchands des quatre saisons qui traînaient dans les rues de Paris leurs petites voitures en criant : Ohêl la salade ! Des {'haricots verts, des {'haricots. ' Qui veut d'ia bonne pomme de terre? Cresson J' fontaine ! la santé du corps! ont disparu depuis quelques jours, et leurs voix familières nous font presque défaut. Plus de marchands ambulants de fruits ou de poissons. Les marchands d'habits ne lancent plus de leur voix nasillarde le fameux Chaud d'habits! Pourquoi ces derniers ont-ils aussi renoncé à la rue? Je l'ignore. Si l'état de siège a fait disparaître une grande partie des petites industries du macadam, il a créé des spécialités nouvelles. Nous avons maintenant les marchands de bandes de drap rouge qui doivent être placées sur les pantalons de la milice citoyenne, le vendeur de chiffres

en métal que le garde national met à son képi . . . Il ne faut pas oublier non plus la petite tille qui crie d'une voix aiguë : Du papier miner pour 1rs lettres par le ballon! Un sou le cahier! un sou! Comme les remparts sont constamment gardés, il faut que. chaque jour, 60.000 gardes nationaux soient placés sur les fortifications. Dans toutes les rues, vous voyez un certain nombre de magasins fermés, avec cette inscription sur les volets : « Tout le monde aux remparts. Sera ouvert demain. »

«4 octobre. — L'autorité permet, à qui veut s'établir marchand de bibelots, de placer une ou plusieurs tables sur le trottoir, comme pendant la quinzaine du jour de l'an. L'érection des baraques est seule défendue. Ces milliers de marchands en plein vent donnent un aspect très animé aux boulevards. »

Crémazie ne sait peut-être pas très bien ce que renferme le « plan notarié », ni quelles sont les intentions de Jules Favre et de Bismarck. Mais il est admirablement renseigné sur les cancans du menu peuple. Un matin qu'il fait remettre une pièce à sa chaussure, dans une échoppe de savetier, ni plus ni moins que le grand Corneille, arrive un concierge du voisinage, très affairé. Il apprend à ses auditeurs comment la guerre fut décidée en 1867, quand le roi de Prusse vint à l'Exposition :

« Un jour, Napoléon III et Guillaume prenaient leur café après avoir bien déjeûné. Le roi de Prusse dit à l'Empereur : « Écoute, Napoléon, tu as ici à Paris un tas de républicains qui t'embêtent, et qui

finiraient par m 'embêter aussi à Berlin. Il faut se débarrasser de cette canaille-là. Dans trois ans. je serai prêt et armé jusqu'aux dents. Tu me déclareras donc la guerre en 1870, et tu te laisseras battre. Je prendrai Paris, et je te promets que je dompterai si bien tes républicains qu'ils ne remueront pied ni patte pendant trente ans. Je te ramènerai aux Tuileries, et lu me donneras l'Alsace et la Lorraine pour ma peine. // Et voilà! " Comme la vérité, ajoute Crémazie, la stupidité est. hélas, immortelle! »

Crémazie ne veut pas croire à l'indignité de Bazaine; il ne se rend compte que tardivement de l'incapacité du général Trochu. Jules Ferry. Gambetta. Jules Favre sont fort malmenés par lui. On croirait entendre un partisan de Louis XVI parler de Robespierre ou de Danton. Cependant, comme les hommes de 1S70 ne peuvent se comparer à ceux de 1793, il v a moins de haine et plus d'ironie. Si ce journal ne vaut pas. comme document historique, VEnquste parlementaire sur les actes du Gouveruement de la Défense Nationale, il est précieux pour qui veut savoir ce que pense la foule, quels sont les derniers canards qui s'abattent sur Paris, plus nombreux que les pigeons voyageurs, ou se rendre compte des impressions d'un badaud, le Ier novembre, et lors des sorties du Bourget, de Buzenval et de Chsmpigny.

Nous ne résistons pas à l'envie de citer ces quelques lignes, où il est question de l'émeute causée par la reddition de Metz.

" Malgré la pluie, je vais voir ce qui se passe. Sur

la place du Château-d'Eau, on n'entend que des perdes indignées, on ne voit que des gestes menaçants. On crie à la trahison. . . Un gros homme, cheveux rouges, yeux bleus bètes. étend une espèce de battoir que je suppose être sa main, et crie : " Citoyens, Thiers est une canaille J II est allé vendre la France à Saint-Pétersbourg. L'Empereur de Russie lui a donné cinquante millions pour prix de sa trahison ! // Un petit bossu habillé en gentleman, qui sent le patchouli à quinze pas, crie d'une voix aigïic : " 11 n'a pas seulement vendu la France, il a reçu dix millions de la famille Bourbon, qui va revenir, sous la protection des despotes, rétablir ht féodalité et l'inquisition. »... La cohue va en augmentant. Bientôt, le cri : « A l'Hôtel de Ville! >, poussé par les gardes nationaux de Belleville. qui débouchent par la rue du Faubourg-du-Temple, attire l'attention des politiqueurs de la place du Château-d'Eau. Un gigantesque drapeau rouge précède la milice citoyenne composée des électeurs de Rochefort. Tout le mondé les suit. La pluie continue à tomber, je n'ai pas de parapluie, et je rentre chez moi. . . A cinq heures, je sors malgré la pluie qui continue à tomber en cataractes. Au coin du Boulevard Sébastopol je rencontre un imbécilequi m'apprend d'un air triomphant que le gouvernement réactionnaire et clérical du | sep tembre est renversé, etqueles citoyens Blanqui, Flourens, Pyat, Mothe,V. Hugo, et Bonvalet, le restaurateur, forment le nouveau pouvoir chargé de chasser les Prussiens, et d'aller proclamer la Républiquedans toutes les capitales de l'Europe.

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" Cette canaille de Jules Favre, ajoute mon homme, n'était qu'un jésuite, comme ce sacristain de Trochu. Il esl certain qu'ils ont déjà vole chacun dix millions dans la caisse publique! // Mon animal me donne une poignée de main que je ne lui demandais pas. et continue son chemin en criant : « Vive ht République démocratique et sociale! •/

Les Français n'ont pas changé. On écrit encore tous les jours des contes à dormir debout comparables a ceux que colportaient les badauds dont Créma/ie nous dessine l'amusante silhouette.

Les jours de calme, le poète qui eut été un merveilleux reporter, glane cependant quelque chose de curieux. Peut-on mieux faire comprendre l'état moral d'une partie de la population parisienne, moins l'héroïsme, que par ce petit " quadro. » comme dirait André Chénier :

" Hier, je traversais le Palais-Royal. Je vis un grand nombre de personnes arrêtées devant la montre de Chevet. Je fais comme toute le monde. Je regarde. C'était tout simplement un pain de beurre frais qui étonnait les natifs. Qui aurait jamais dit qu'un jeur viendrait où. dans la capitale du monde civilisé, une vulgaire motte de beurre exciterait autant de curiosité, j'allais dire d'edmiration. que l'Apollon du Belvédère? Il faut dire que ce beurre se vendait quarante-cinq francs la livre. //

N'accusons pas Crémazie de ne s'être complu qu'aux petits spectacles de la rue. de n'avoir point partagé les angoisses patriotiques des assiégés, de s'être promené en spectateur désintéressé au milieu

d'une ville que l'isolement rendait parfois presque folle. Les obus arrivent sur la rive gauche, dans les premiers jours de Janvier. Crémazie voit tomber, à côté de lui, une femme, la tête fracassée. Il voit, le long du boulevard Sébastopol, l'exode lamentable de pauvres familles, traînant leurs matelas et leurs enfants dans de petites charrettes. « Elles viennent chercher sur la rive droite un refuge contre les bombes du Roi Guillaume. » Il loue l'empressement avec lequel les Parisiens s'entr'aident, dans ces heures de péril et de misère.

(( Nous avons ici, dit-il, une pauvre femme folle de douleur. Sa fille aînée, âgée de vingt ans. a été coupée en deux avant hier par un obus qui est tombé sur leur maison, et a éclaté dans la chambre où se trouvait la malheureuse. Pour sauver les quatre enfants qui lui restent, elle a dû quitter son logement. »

Et lui, qui dans sa paisible boutique de Québec, au bord du Saint-Laurent que nulle Hotte ennemie ne pouvait menacer, chantait les combats de Crimée ou d'Italie, et l'épopée napoléonienne, il laisse échapper cet aveu :

« Quand on ne fait que lire l'histoire des conquérants, on se laisse facilement prendre au miroitement de la gloire militaire. Mais quand on a vu de près les ravages et les désastres causés par la guerre, on se demande avec effroi quel nombre incalculable de misères sans nom, de morts épouvantables, il faut à un conquérant pour tresser ce qu'on est convenu d'appeler la couronne du vainqueur. ,/

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11 admire la vaillance des malheureux qui opposent leur patriotisme au fer et à la famine. Il ne sourit plus maintenant : dans les rues, les marchands " qui vendent deux et trois sous des savons qui en coûtaient sept ou huit avant le siège >/, sont remplaces par des femmes et des enfants pleurants de faim et de froid.

C Ow commence à perdre espérance, et une anxiété bien proche du découragement étreint toutes les poitrines. Personne, cependant, ne songe à se rendre, et il se ferait un mauvais parti, celui qui parlerait d'ouvrir les portes à l'ennemi. On tiendra jusqu'à la dernière bouchée de notre affreux pain noir, non pas dans l'espoir du triomphe, mais seulement pour avoir le droit de dire : Tout est perdu, fors l'honneur. »

Après la reddition, c'est cet étranger parfois si prévenu contre nous, qui rend à Paris ce beau témoignage :

'< Tout est donc consommé!... Bombardé pendant vingt-trois jours, épuisé par la famine qui enlève sept cents victimes par jour, Paris, voyant que tout espoir est perdu, est obligé de capituler. Mais dans sa chute, la grande ville emporte du moins la consolation d'avoir donné au monde un spectacle unique dans l'histoire... Pendant 135 jours, une population de deux millions d'habitants a souffert la faim, les maladies de toutes sortes, le bombarder ent le plus effroyable. Au milieu de cette cataracte de calamités, pas une voix ne s'est élevée pour dire : « Rendonsnous! y, Elles étaient réellement admirables, ces

pauvres femmes qui, par des froids de i 5 degrés. faisaient la queue pendant quatre et cinq heures, pour obtenir une demi-livre de pain noir, et deux onces de viande de cheval, sans murmurer, sans se plaindre, espérant toujours que tant de sacrifices sauveraient la patrie. »

Restons-en sur ces lignes. N'allons point chercher dans les lettres de Crémazie ce qui a trait à la Commune. Comme il quitta Paris par Orléans dès le 18 Mars, il n'a plus pour nous L'intérêt d'un témoin oculaire; et si, pendant ces terribles semaines, il désespéra de la France, il a pour excuse que cette France, ne l'oublions pas, n'était point sa véritable patrie.

Après cette épouvantable épreuve du siège, pendant laquelle il vécut de petits emprunts, et mena l'existence la plus précaire, se chauffant an tende son voisin, un lieutenant d'artillerie auquel le gouvernement allouait quelques bûches par jour. Crémazie reprit sa viejnonotone et vide d'exilé.

Il n'avait reçu au passage que de courtes visites de prêtres canadiens, Mgr. Baillargeon, l'archevêque de Québec, Mgr. Taschereau. alors grand vicaire. M. l'abbé Hamel. Mais un de ses rares bonheurs, — le dernier de sa vie peut-être — fut de passer quelq ues semaines en compagnie de M. l'abbé Casgrain, avec lequel il entretenait depuis quelques années une correspondance intéressante.

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M. l'abbé Casgrain est bien connu de tous les Français qui s'occupent d'études canadiennes. Cheveux tout blancs plantés droits, lèvres minces, le regard captif derrière des lunettes noires à monture d'or, c'est ['Augustin Thierry du Canada. Emprisonne dans sa longue redingote de prêtre américain, sur laquelle tranche le col blanc, on peut le voir, pendant quelques semaines chaque année, quitter son hôtel de bon matin, et traverser la Rue Saint- Honoré pour dire sa messe à Saint-Roch.

Bien qu'il en soit à sa trente-troisième traversée, il a gardé une saveur de terroir, avec les pittoresques expressions du cru. D'une gaité d'entant et d'un enthousiasme d'apôtre, il faut l'entendre raconter quel élan souleva les élèves du séminaire de Sainte-Anne-la- Pocatière. quand M. Bouchv. leur professeur, lut les premiers vers du poète canadien, et révéla qu'une littérature nationale allait naître, et pouvait grandir.

A l'époque où il visita Crémazie. c'est-à-dire en . l'ancien élève du séminaire de Sainte-Aniu tait déjà fait un nom dans les lettres. Il pouvait porter la robe de docteur ès-lettres. de l'Université Laval; ses vers, ses jolies Lcgahlcs en prose, ses premières rapines l'avaient fait connaître. Aujourd'hui, membre de la Société Royale, lauréat de notre Institut, respecté même par ses adversaire, et il n'en manque pas. comme tous les vaillants, il continue bravement l'œuvre entreprise : donner au Canada conscience de lui-même, et confiance en lui-même, et placer la langue française au rang qu'elle mérite d'occuper en Amérique.

Poète par de jolies pièces comme le Canotier ou le Coureur des bois, que nous préférons au Chant du Voyageur, il pouvait s'entendre avec un poète. Mais c'est surtout un érudit, et les dix ou douze in-8° qu'il a publiés, sans compter d'innombrables articles éparpillés dans toutes les revues, dans tous les journaux, prouvent un incessant labeur de quarante années.

Il sut donner à Crémazie quelques semaines de joie. Cette pitié pour le banni, cette fidélité dans l'amitié, le désintéressement avec lequel il publia les œuvres du poète méritent tout notre respect. et si nous avons tracé cette esquisse à laquelle sa modestie n'aurait pas consenti, c'est qu'il faut bien faire connaître en quelques mots le correspondant auquel Crémazie écrivit, pendant dix ans, des lettres qui sont le plus précieux document sur l'état de la littérature canadienne pendant notre Second Km pire. M. l'abbé Casgrain reparti pour le Canada. Crémazie se retrouve plus seul que jamais. Tantôt à Bordeaux, tantôt à Paris, il est définitivement brisé par cette expiation qui doit lui assurer notre indulgence et notre pitié.

D'Orléans, il envoyait encore aux siens, en 1S7 i , de jolies lettres, comme celle où il raconte quelle existence étrange menait le dernier descendant du grand jurisconsulte Pothier, qui, avant trois cents francs de rente insaisissable par mois, vivait joyeusement du ier au 10, puis se louait comme domestique d'auberge du 10 au 30, pour recommencer pendant la décade suivante à dépenser trente francs

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