OCTAVE CRÉMAZIE - I. EXILÉ ICJ
par jour. « sorte de bohème, qui n'a jamais été vu en état d'ivresse, manière de philosophe qui se moque des usages et qui entend vivre à sa guise. » D'un trait de plume, il dessine « l'aliboron Orléanais, qui. pas beaucoup plus gros qu'un chien de Terre-Neuve, traîne toute une famille de paysans, ne va pas au galop, mais fait son petit bonhomme de chemin en trottinant. » ou encore les vieilles douairières qui se rendent à l'Eglise Saint-Paterne en des chaises à porteurs, véhiculées, «non plus par des laquais frises, poudrés, enrubannés, comme au temps du grand roi. mais par de robustes gars en blouse et en casquette. //
Y a-t-il rien de plus navrant, au contraire, que quelques lignes extraites d'une lettre du 24 Décembre iS-=.. la veille de Noël :
f Depuis huit jours, il n'est venu qu'une seule personne au bureau, le commis de l'agent de la ligne Imann. qui voulait savoir, ce matin, le prix de passage de Liverpool à Portland Cet isolement
absolu, sans que je puisse me réfugier dans la lecture, devient accablant. Je suis comme une bète fauve dans sa cage. Je lis cependant plus que je ne devrais, car je ne sais comment tuer le temps, depuis neuf heures à cinq. Maintenant que j'ai mis les papiers en ordre, je n'ai absolument rien à faire. »
En septembre 1876, nous retrouvons Crémazie à Paris pour quelques jours: puis, un employé de M. Bossange partant pour les Antilles, il est chargé de le remplacer au Havre, pendant trois mois. Ce nouveau déplacement ne l'enchante pas; mais, dit-
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il, dans ma position, je n'ai pas le droit de refuser du travail. »
Le J7 janvier 1877, il revient a Paris, et il y demeure rue Papillon, puis fait un court séjour à Citrv, revient à Paris. Allées et venues sans intérêt. car tourmenté par la maladie, la nostalgie, la pauvreté qui le minent, il n'est plus que l'ombre de lui-même. Il retrouve pourtant un triste sourire, pour remercier son frère Joseph de lui avoir envoyé, dans un paquet de livres, du sucre d'érable :
« Tu peux croire que je lui ai fait fête, moi qui n'avais pas goûté, depuis quinze ans. à ce bon sucre du pays. Je l'ai divisé en six parts, et je m'en paie une chaque jour. MM. les Français auront beau dire tout ce qu'ils voudront, notre sucre d'érable est exquis, et je le préfère à toutes les sucreries artistiques de leurs confiseurs. Je te remercie de tout mon cœur de cette délicieuse surprise. »
La correspondance de Crémazie, du moins ce qui peut sans indiscrétion être livré à la publicité, ne nous présente plus que de courts billets, où l'exilé se plaint de sa santé; il souffre de rhumatismes, de maux de tète, mais continue son travail ingrat. Il est encore au Havre, pour affaires, en janvier 1879, clans un hôtel tenu par un M. Malandain, 19, rue Bernardin-de-Saint-Pierre, quand il est frappé par une mort presque subite, qui fut pour lui la délivrance. Sa mère devait lui survivre à peine quelques mois, et son frère, ne pas tarder à les suivre dans la tombe.
Voici quelques extraits de la lettre dans laquelle
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M. Malandain. un brave homme, raconte les derniers moments de " M. Jules Fontaine ,/.
Le Havre, 26 février 1879.
A Monsieur Joseph Ckkmazie, Québec.
Monsieur,
Je regrette de ne pa> vous avoir écrit la mort de M. Fontaine, votre puent. M. Bossange s'en était chargé. Connaissant
les relations de p.irenté qui existaient entre vous et le cher défunt, je vais vous donner tous les détails sur ses derniers jours...
M. Jules Fontaine est tombé malade le il janvier. Le docteur, appelé aussitôt, l'a trouvé dans un état alarmant. Deux jours après, il a reconnu une péritonite très prononcée. Comme je connaissais les sentiments religieux du malade, j'ai cru bien faire que d'appeler un prêtre. Il a été confessé, et a re»,u les derniers sacrements. Il s'esl affaibli de plus en plus, et a expire une demi-heure après, le 16 janvier à onze heures du matin, dans les bras du prêtre qui était encore là, attendant un moment de mieux pour lier conversation avec lui, car il le savait d'un
grand esprit Je me suis fait un devoir de lui faire un
petit convoi digne de lui : quarante personnes environ pour l'escorter jusqu'à sa dernière demeure...
J'ai l'honneur de vous saluer.
.Malandain.
Les recherches faites récemment pour retrouver sa tombe sont restées sans résultat. Il est comme l'exilé dont il parlait naguère.
Isolé dans la vie, isolé dans la mort.
Mais sa pensée lui survit. Il a ieté, comme le ma-
rin de Vigny, sa bouteille à la mer. Ses poésies et ses lettres ont eu la plus féconde influence sur la littérature canadienne.
Ce sont maintenant les opinions littéraires de Crémazie, renfermées dans sa correspondance avec M. l'abbé Casgrain, dont il nous reste à nous occuper, avant de porter sur lui un jugement d'ensemble.
Théories Littéraires de Crémazie
Possibilité d'une Littérature Canadienne
Deux questions peuvent se poser, l'une générale, l'autre particulière : Quelles étaient les théories de Crémazie sur l'art d'écrire? Quelles étaient, d'après lui, les conditions d'existence non de toute littérature, mais de la littérature canadienne?
A la première question, nous avons déjà répondu en partie par l'analyse de son œuvre poétique. Ses lettres confirmeront notre appréciation sur certains points. Mais peut-être avait-il ce qui arrive souvent. — tendresse d'âme pour ses enfants les moins bien venus. Il jugeait sévèrement le Drapeau de Cariîîon, qui d'ailleurs vaut mieux par la pensée que par l'exécution, et n'était pas loin de tenir ses odes sur la Guerre de Crimée pour ce qu'il avait fait c de moins mal ••.
En dépit du tour un peu vieillot de ses vers, toutes ses sympathies allaient au romantisme, mais non pas au romantisme échevelé. Il ne disait pas : « Le beau, c'est le laid», mais il voulait que l'on serrât
de près la nature, et que l'on pût chercher dans les occupations ordinaires de la vie la poésie latente qu'elles renferment.
« L'éclectisme, absurde en religion et en philosophie, écrit-il le 27 janvier 1867. m'a toujours paru nécessaire en littérature. »
Et plus loin :
« Au siècle où nous vivons, nous devons marcher en avant, et suivre, tant qu'elles ne sont pas contraires à la religion et à la morale, les aspirations de notre temps. Quand on ne marche pas, on recule, puisque ceux qui sont derrière nous vont en avant. A cette époque tourmentée d'une activité fiévreuse qui nous entraîne malgré nous, il me semble que nous devons dire comme chrétiens : Sursum Corda! et comme membres d'une société en travail d'un monde nouveau, nous devons ajouter, en politique comme en littérature : Go aheadl »
Il montre en effet un éclectisme véritable, quand il écrit :
« Ne pouvant remplir toutes les pages du Foyer Canadien avec les produits indigènes, la direction fait très bien d'emprunter quelques gerbes à l'abondante moisson de la vieille patrie. Ce que je ne comprends pas — pardonnez-moi ma franchise — c'est le choix que les directeurs ont fait du Fratricide... Puisque vous faites une part aux écrivains français, il me semble qu'il faudrait prendre le dessus du panier. Le vicomte Walsh peut avoir une place dans le milieu du panier, dans le dessus, jamais... Qu'il y a loin de Walsh, écrivain excellent au point de
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vue moral et religieux, mais médiocre littérateur, à ces beaux génies catholiques qui se nomment Gerbet Montalembert, Ozanam, Veuillot, Brizeux !... Je ne cite que les écrivains catholiques, mais ne pourraiton pas également faire un choix parmi les auteurs ou indifférents ou hostiles? Puisque dans nos collèges on nous fait bien apprendre des passages de Voltaire, pourquoi ne donneriez-vous pas à vos abonnes ce qui peut se lire de maîtres tels que Hugo. Musset. Gautier, Sainte-Beuve, Guizot. Mérimée? Ne vaut-il pas mieux faire sucer à vos lecteurs la moelle des lions que celle des lièvres? „
Dans sa polémique avec M. Thibault, parmi des idées fausses ou exagérées, il en exprime parfois d'excellentes. Il fait à ses compatriotes des critiques qui tombent sur lui-même, et, le premier des Canadiens, ose proclamer que France rimant aves espérance, et gloire avec victoire ne suffisent pas à constituer un chef d'oeuvre.
Il a profondément senti les lyriques intimes du XIX siècle. Lamartine, Hugo, Musset, Brizeux, et bien d'autres.
« Leurs illusions, leurs rêves, leurs aspirations leurs regrets, trouvent un écho sonore dans mon âme, parce que moi, chétif, à une distance énorme de ces grands génies, j'ai caressé les mêmes illusions, je me suis bercé dans les mêmes rêves, j'ai ouvert mon coeur aux mêmes aspirations, pour adoucir l'amertume des mêmes regrets. »
Il a rendu aux Canadiens le service énorme de les délivrer de toute servitude mythologique. Loin de
nous l'idée de répudier en France la culture antique. Nous avons conservé pour les dieux de la Grèce
Schœne Wesen aus dent Fabelland,
l'amour que leur portait Schiller.
Mais ce qui nous touche dans l'antiquité ne peut que laisser froid les riverains du Saint-Laurent. La Grèce est pour nous la Mère. Pour les Canadiens, la Mère, c'est la France, et Garneau a merveilleusement exprimé cette vérité en appelant l'Europe XOrient de l'Amérique.
Ainsi donc, l'étude approfondie des anciens que les humanistes de la Renaissance conseillaient à leurs disciples peut être, au Canada, remplacée par l'étude approfondie de la littérature française. Après une période fatale d'imitation viendra l'originalité.
Mais dans quelles conditions cette littérature peut elle prendre naissance, et quel est son avenir? Telle est la question que se posait Crémazie et que l'on se pose encore là-bas.
Remarquons tout d'abord que si l'on pouvait, en 1860, discuter anxieusement sur la possibilité de cette littérature, il n'en est plus de même aujourd'hui. Quand M. Arthur Buies, dans le français le plus alerte et le plus précis, avec une verve jamais lasse, déclare que ses compatriotes sont de «Jeunes Barbares, » et que les lettres canadiennes n'existe-
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ront jamais, nous ne pouvons nous empêcher de sourire. M. Buies le dit en si bons termes que par cela même les lettres canadiennes existent.
Mais Garneau. Crémazie, tous ceux qui avaient lutté pour la langue nationale étaient en droit d'interroger anxieusement l'avenir. Leurs efforts amèneraient-ils jamais un appréciable résultat? Le Canada verrait-il naître une école littéraire qui, par son développement naturel, maintiendrait le français au nombre des langues vivantes en Amérique." En 1866, Octave Crémazie écrivait à M. l'abbé Casgrain :
" Comme toutes les natures d'élite, vous avez une foi ardente dans l'avenir des lettres canadiennes. Dans les œuvres que vous appréciez, vous saluez l'aurore d'une littérature nationale. Puisse votre espoir se réaliser bientôt. Dans ce milieu presque toujours indifférent, quelquefois même hostile où se trouvent placés au Canada ceux qui ont le courage de se livrer aux travaux de l'intelligence, je crains bien que cette époque glorieuse que vous appelez de tous vos vœux ne soit encore bien éloignée. //
Pourquoi l'existence de la littérature canadienne est-elle si précaire? Crémazie indique plusieurs obstacles, qui entraveront toujours le premier essor d'une littérature coloniale. Voyons s'ils sont insurmontables.
L'une des difficultés, la plus grave et même la seule grave, vient de la langue, qui vit d'une vie propre et différente dans la métropole. Quant aux autres, elles n'ont trait qu'à des contingences,
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absence de critique et d'encouragement, manque de sympathie et de sévérité.
L'infériorité dans laquelle l'usage du français place les Canadiens est de deux sortes : l'imitation est plus facile, presque inévitable, et les autres peuples se désintéressent d'une telle littérature. On peut en effet imiter des modèles étrangers sans déchoir. Le traducteur peut être un artiste, et rien ne forme une langue comme ce viril exercice où l'on veut donner une même sensation avec des moyens différents. Mais s'inspirer d'un ouvrage écrit dans la même langue conduit facilement au plagiat. A chaque instant, on peut s'écrier, en feuilletant les œuvres des poetœ minores, et il n'est pas nécessaire qu'ils soient canadiens :
«Voilà du Gautier! voici du Musset ! cet hémistiche est de Lamartine, cet autre de Victor Hugo!» M. Benjamin Suite, à qui nous devons tant de travaux intéressants, signale dans sa préface aux Poètes Canadiens du XIXe siècle, ce péril à ses compatriotes. Comme d'ailleurs les réminiscences ne peuvent être qu'affaiblies, il en résulte trop souvent la médiocrité.
Il importe ici de faire une distinction entre la langue et la littérature. L'influence de celle-ci est bien amoindrie par la distance et par la différence de mœurs; elle agit tout aussi bien sur les Parisiens que sur les Montréalais, et même plus encore, car notre littérature correspond davantage à nos préoccupations. L'imitation détone, au Canada. Elle est plus facilement visible, étant moins subtile. Naisse
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un homme de génie, il ne sera pas plus embarrassé par le fatras de la littérature aux bords du Saint- Laurent qu'aux bords de la Seine.
Quant à L'inconvénient qui résulte non point de la littérature, mais de la langue, il ne nous parait pas plus grave. Quand bien même les Canadiens introduiraient certains idiotismes, nous ne saurions les en blâmer. Les Grecs de Sicile n'écrivaient point comme Les Grecs d'Athènes: ils étaient bien éloignés des métropoles continentales. Et cependant, ils ont produit des chefs-d'œuvre.
« Voyez, dit encore Crémazie, la Belgique qui parle la même langue que nous. Est-ce qu'il y a une littérature belge? » Or. il se trouve que la littérature belge se développe. Nos compatriotes ont découvert qu'un habitant de Bruxelles ou de Bruges peut dire autre chose que "Sais-tu. Monsieur!// Il se trouve encore que la Suisse nous a fourni toute une moisson d'écrivains remarquables. Sans même rappeler le lointain souvenir de Rousseau, on ne peut dire avec justice qu'un peuple à qui les lettres françaises. — en prenant le mot dans toute son extension géographique — doivent tant de romanciers, deTopfferà M. Edouard Rod et à M. Cherbuliez. n'a pas de littérature. Pourquoi n'en seraitil pas de même du Canada? Le raisonnement et l'observation nous conduisent donc au même résultat. Une langue peut se développer comme le rejet d'un arbre, et il faut accuser de médiocrité, si médiocrité il v a. non pas l'idiome, mais les hommes.
Cette première objection fondamentale réfutée.
Crémazie nous en présente une autre, qu'il formule en boutade amusante, lui, l'homme des fantaisies et de plaisanteries à l'emporte-pièce.
«Si nous parlions Huron ou Iroquois, les travaux de nos écrivains attireraient l'attention du vieux monde. Cette langue mâle et nerveuse, née dans les forêts de l'Amérique, aurait cette poésie du cru qui fait les délices de l'étranger. On se pâmerait devant un roman ou un poème traduit de l'Iroquois, tandis qu'on ne prend pas la peine de lire un livre écrit en français par un colon de Québec ou de Montréal. >, (Lettre du 29 juin 1867.)
\|me -ph Bentzon a cité cette opinion de Crémazie, et elle en conclut que les canadiens ne seront jamais que des « colons littéraires ».(j).
Colons littéraires, soit. Que l'étranger prenne garde ou non aux lettres canadiennes, qu'importe! Chaque peuple écrit pour soi, non pour les autres. Quand bien même les livres canadiens ne franchiraient point l'Atlantique, il serait puéril de s'en chagriner. Crémazie s'est d'ailleurs répondu à luimême, en écrivant:
« Ne sommes-nous pas un million de Français oubliés sur les bords du Saint-Laurent? N'est-ce pas assez pour encourager tous ceux qui tiennent une plume, que de savoir que ce petit peuple grandira, et qu'il gardera toujours le nom et la mémoire de ceux qui l'auront aidé à conserver intact le plus pré-
(1). Le Canada, l'Education et la Société. V. J\< ■; •/«• Daux Mondes du 15 juillet 1898.