‹ Études de littérature canadienne française. Précédées d'une introduction "La Langue et la littérature françaises au Canada, la famille française et la nation canadienne"Chapitre 24 sur 67 · OCTAVI CRÉMA21E — THÉORIES LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

OCTAVI CRÉMA21E — THÉORIES LITTÉRAIRES

cieux de tous les trésors: la langue de ses aïeux? Quand le père de famille, après les fatigues de la journée, raconte à ses nombreux enfants les aventures et les accidents de sa longue vie, pourvu que ceux qui l'entourent s'amusent et s'instruisent en écoutant ses récits, il ne s'inquiète pas si le riche propriétaire du manoir voisin connaîtra ou ne connaîtra pas les douces et naïves histoires qui font le charme de son foyer. Ses enfants sont heureux de l'entendre, et c'est tout ce qu'il demande //.

Mais peut-être un jour, le seigneur du manoir écoutera-t-il avec plaisir ces histoires de veillée: ou pour reprendre l'image de tout à l'heure, il est possible que ces colons littéraires, au lieu de tirer toutes leurs ressources de la métropole, comme hélas, trop de colons Français, se donnent la peine de cultiver leur propre fonds, et de vivre sur leurs terres. Ils ne tarderont pas, alors, à récolter une abondante moisson, et ils pourront nous expédier des fruits exotiques sur lesquels notre palais ne sera pas blasé. Qui sait! Peut-être naitra-t-il un jour une George Sand canadienne dont l'œuvre sera pour nos cousins de là-bas, ce que les beaux récits de la Dame de Nohant sont pour nos Berrichons.

Que sert, d'ailleurs, de disserter? Si certains écrivains de dernier ordre — et il n'en manque pas non plus à Paris — remplissent quelques journaux d'un français approximatif dont se gaudissent MM. Buies et Lusignan, qui nous en citèrent de joveux exemples, d'autres ont prouvé qu'une littérature indigène peut exister, et pour cela, ils ont écrit.

120 LA LITTERATl/HI'. CANADIENNE FRANÇAISE

Etant admis que l'usage de la langue française n'est pas un obstacle à la naissance d'une littérature canadienne, voyons pourquoi les premiers temps furent si laborieux.

Crémazie nous trace le tableau de la situation faite à l'écrivain au Canada. Les préoccupations mercantiles et politiques étouffaient tout souci d'art. Les œuvres de l'esprit laissaient le public froid. Les Soirées Canadiennes et le Foyer Canadien ne purent subsister. On annonçait, dit Crémazie, avec la même formule un livre nouveau ou la création d'un chapeau dont l'inventeur eût fait présent à quelque journaliste. « Nos messieurs riches et instruits ne comprennent l'amour de la patrie que lorsqu'il se présente sous la forme d'actions de chemin de fer ou de mines d'or, promettant de beaux dividendes, ou bien encore quand il leur montre en perspective des honneurs politiques, des appointements, et surtout des chances de jobs. Avec ces hommes, vous ferez de bons pères de famille, ayant toutes les vertus d'une épitaphe. Vous aurez des marguilliers, des échevins. des membres du Parlement, voire même des ministres mais vous ne parviendrez jamais à créer unesociété littéraire, artistique, et je dirai même patriotique, dans la belle et grande acception du mot. >, (io août 1866.)

On comprend qu'il soit impossible de vivre de sa plume, dans une pareille société*

« Que de jeunes talents, parmi nous, écrivait

\\l CRÉMAZIE THEORIES LITTÉRAIRES 121

Octave Crémazie, ont produit des fleurs, qui promettaient des fruits magnifiques! Mais il en a été pour eux comme dans certaines années pour les fruits de la terre. La gelée est venue, qui a refroidi pour toujours le feu de leur intelligence. Ce vent qui glace les esprits étincelants, c'est la rcs angusta liomi dont parle Horace, c'est le pain quotidien. //

Et dans une autre lettre :

" Pourquoi Fréchette n'écrit-il plus! Est-ce que la res angusta domi aurait éteint la verve de ce beau génie? N'aurait-on pas le droit de l'appeler marâtre cette patrie canadienne, qui laisse ainsi s'étioler cette plante pleine de sève? //

M. Fréchette a d'ailleurs pris sa revanche. Mais il est certain qu'un pays qui promet à ses écrivains le sort de Malfilàtre. de Gilbert ou de Chatterton, ne devrait pas souffrir de la surproduction littéraire dont nous pâtissons en France.

Mais si l'écrivain n'est pas payé, il ne sera jamais qu'un amateur :

« Vous savez ce que valent les concerts d'amateurs. C'est quelquefois joli, ce n'est jamais beau. La demoiselle qui chante « Robert, toi que j'aime », sera toujours à cent lieues de la Patti ou de la Malibran. Le meilleur joueur de violon d'une société philharmonique ne sera toujours qu'un ràcleur, comparé à Vieuxtemps ou à Sivori. La littérature d'amateurs ne vaut guère mieux que la musique d'amateurs. »

Dans un tel milieu, la critique ne pouvait naitre, car il n'y avait de place que pour l'admiration mutuelle et les petites haines de clocher. Mais

une littérature ne débute point par la critique, en général du moins, puisque la littérature allemande nous offre ce curieux spectacle. Il faut attendre que désœuvrés maîtresses se soient produites, et celleslà naissent contre vents et marées.

Cette absence d'encouragements et de critiques n'était d'ailleurs qu'une situation de fait, à laquelle l'avenir devait remédier. Toute littérature passe par trois états. Le poète, d'abord isolé, produit pour lui, comme l'oiseau chante. Vient presque immédiatement la période de protection. Des Mécènes — quelquefois, même la République — subviennent à ses besoins. Enfin arrive, plus tard, très tard quelquefois, la période de mercantilisme où nous avons le bonheur de vivre. Or, le Canada, par un phénomène des plus intéressants, dans une société organisée comme nos sociétés modernes, n'en était, littérairement, qu'à la période des débuts. De là les malheurs de Crémazie et les incertitudes de beaucoup de ses contemporains.

Aujourd'hui si les auteurs canadiens ne vivent pas de leur plume, du moins peuvent-ils, dans une certaine mesure, compter sur la protection du Gouvernement. Plus d'un occupe un emploi dans l'Administration, d'autres sont chargés de missions officielles; enfin, l'état ecclésiastique assure à plusieurs une situation analogue à celle de nos moines savants et lettrés du moyen-âge.

Conclusion

c Aussi longtemps, disait Crémazie, que nos écrivains seront placés dans les conditions où ils se trouvent maintenant, le Canada pourra bien avoir. de temps en temps, comme par le passé, des accidents littéraires, mais il n'aura pas de littératurenationale. »

La conclusion pessimiste du poète n'engageait pas l'avenir, c'est-à-dire aujourd'hui le présent. L'Europe commence à ne plus ignorer ces travaux, bien qu'elle en soit encore insuffisamment informée. Si le public canadien veut apporter sa collaboration à l'œuvre entreprise, en lisant le plus possible, livres indigènes et livres français, nous assisterons sans doute à la naissance d'œuvres de premier ordre, qui dépasseront de beaucoup les essais de Crémazie, tout curieux qu'ils soient.

Aux premiers jours de la période héroïque des lettres canadiennes, comme on disait qu'elles n'avaient aucun avenir*, l'abbé Ferland répondit : « Xous aurons ce que nous pourrons. » Aujourd'hui, le Canada peut citer les noms de Garneau, de Ferland, de Gérin-Lajoie, sans parler de MM. Chau-

veau, Fréchette, Fabre, Casgrain, Buies, et de la génération suivante, celle des petits-fils, qui nous promettent d'aimables surprises.

Crémazie,bien qu'il n'ait jamais composé un livre, mérite une place au premier rang. Il vaut plus, peut-être, par son influence que par ses écrits. Si le prosateur est remarquable, les moyens d'expression font parfois défaut au poète. Les faiblesses tiennent aux conditions dans lesquelles il fut placé, ses qualités sont bien à lui. Par les unes et par les autres, il nous permet de comprendre ce qu'était le mouvement littéraire à Québec dans le troisième quart de ce siècle.

Il a surtout eu le grand mérite de montrer à la littérature canadienne la voie dans laquelle elle doit s'engager. Mais il n'a pas été jusqu'au bout, ni ses successeurs. Il reste encore beaucoup à faire. Le Saint-Laurent n'a pas inspiré les vers dont il est digne; la nature a trouvé moins de poètes que la vaillance des aïeux.

Et si nous ne craignions le ridicule de la prosopopée, bien démodée depuis Boileau, nous nous adresserions à la Poésie Canadienne, muse souriante, sérieuse et chaste, héroïque parfois, et qui se blottit en hiver dans ses chaudes fourrures de zibeline.

Souples mocassins et bonnet bien clos ;

nous lui dirions :

« Pareille à l'hirondelle des Mille-Iles, ne cherche pas les lointains pays. Ne nous promène pas en

OCTAVE CRÉMAZIE — CONCLUSION i 2=.

Espagne, en Italie, en Egypte. Au Gange, préfère le Saint-Laurent. Reste tout simplement là-bas. Observe la vie des habitants au milieu desquels tu naquis. Dis-nous les splendides paysages du pays natal, fais chanter l'âme de tes compatriotes. Tu pourras en tirer les éternels accents de l'âme humaine. Dans la peinture de ta patrie, de ton époque, tu sauras mettre ce qui ne vieillit pas, le quelque chose qui nous permet d'être émus par un vers de Racine après deux cents ans. ou de Sophocle après deux mille. Mais laisse les chiffons qui sortent de nos magasins de nouveauté, les oripeaux fripés dont nos marchandes à la toilette ne veulent plus, et va. Canadienne aux jolis yeux doux, va boire à la claire fontaine ! //

(IKIUVLAJOIE

Il est certains écrivains, et non des moindres, dont on peut étudier les œuvres avec profit sans connaître leur vie publique et privée : génies purement objectifs, qui ne se livrent jamais tout entiers. Les uns ne mettent dans leurs livres nul écho de leur vie agitée; les autres, ne pouvant agir, confient au papier leurs rêves d'action qui susciteront peut-être des hommes. lien est encore — Gérin-Lajoie, l'historien et le journaliste canadien dont nous voulons parler appartient à cette catégorie, — dont les ouvrages se mêlent si bien à l'existence qu'on ne peut concevoir celle-ci sans ceux-là. Hommes d'action qui laissent aux autres le résumé de leur expérience et de leurs observations ; peut-être un peu proches des événements pour porter sur eux un jugement définitif, mais placés à merveille pour nous faire comprendre leur époque et leur pays, grâce à une foule de détails qui seraient à jamais perdus sans eux.

On ne peut guère étudier l'histoire et les lettres du Canada pendant cette époque si importante et si troublée qui s'étend de la dernière insurrection, en 7, à l'établissement du Dominion, sans lire attentivement les œuvres de Gérin-Lajoie car elles sont pleines des plus précieux enseignements.

Il n'a, il est vrai, joué que des rôles de second

plan, mais il vit de près les politiciens, qui occupaient le premier. Bien avant Crémazie, dont-il n'avait pas le tempérament poétique, il publia quelques vers, véritables Juvenilia, qui sont les premiers balbutiements de la littérature canadienne. Avec l'ardeur et l'audace de la vingtième année il tenta de vivre en dehors de toute tutelle, de créer sa vie. Les premières illusions envolées — et il suffit pour cela d'une quinzaine, tant fut brutal le contact des rêves de l'écolier avec la civilisation yankee, il se mit courageusement au travail. Il se lança dans le journalisme, en fit un rude apprentissage; puis, par profession assistant à toutes les luttes parlementaires, il écrivit, lui, le témoin le mieux placé pour tout voir, l'histoire politique de son temps, lors du grand ministère Baldwin-Lafontaine qui lit le premier œuvre véritablement canadienne sous la couronne britannique. Enfin, pénétré des nécessités de la vie moderne, il écrivit ce Jean Rivard, cette histoire très simple et très belle d'un homme d'action qui laisse le fatras oiseux des livres, retourne à la culture des espaces inexploités que l'Amérique du Nord offre à ses enfants, et une fois son indépendance matérielle assurée, prend une part active à la solution des problèmes économiques dont nul citoyen ne doit se désintéresser. Nos compatriotes ne peuvent lire ce livre avec indifférence, s'ils ont conscience de ce qui doit assurer la pérennité du peuple français. Ne sont-ils pas un peu de Jean Rivard, les professeurs de l'Université que nous avons vu quelque jour lancer aux orties leur épitoge jaune à la double

GERIN LAJOIE I3Q

bande d'hermine, pour chercher dans les îles du Pacifique une existence nouvelle et de plus larges horizons?

Celui qui voudrait trouver dans cette étude de fines remarqués littéraires et de subtiles considérations d'esthétique fera mieux de ne point la lire : Mais à tous ceux qui pensent anxieusement à l'avenir de leur pays, nous présentons avec confiance l'exemple de Jean Rivard.

Un volume nous serait d'un grand secours pour mènera bien cette monographie : ce sont les Mémoires que l'auteur de Dix ans au Canada laisse après lui. Malheureusement, sa famille, obéissant à de respectables scrupules, et aux injonctions formelles de celui dont elle garde pieusement le souvenir, n'a point voulu les publier. M. l'abbé Casgrain, qui tint Gérin-Lajoie en grande estime et en réelle affection, s'est borné à les entrouvrir. Il a publié de ce journal une analyse qui, si elle ne suffit pas à satisfaire pleinement notre sympathique curiosité, n'en fournit pas moins d'intéressants aperçus et d'amusants détails (i). Nous jetterons d'abord un coup d'ceil sur les Mémoires tels que M. l'abbé Casgrain les résume; puis nous examinerons Jean Ricard et Dix ans au Canada, qui assignent à leur auteur une place plus qu'honorable dans les lettres de son temps et de son pays.

(i) Voir H. R. Casgrain, Biogr. canad. A. Gérin-Lajoie. (Montréal, Beauchemin et Valois, 1885).

Les Mémoires

Antoine Gérin-Lajoie, né en 1824, à Sainte-Anned'Yamachiche, district des Trois-Rivières, descendait d'un sergent français fixé au Canada en 1750. Son bisaïeul avait servi en effet pendant la guerre de Sept ans, et se trouvait parmi les derniers soldats de Montcalm. Il s'appelait Gérin ou Jarrin, et sa gaîté lui avait mérité le surnom de Lajoie, suivant les traditions de la vieille armée. Un fils de ce Jean Jarrin, dit Lajoie, épousa une demoiselle Rivard, dont nous retrouvons le nom dans l'œuvre capitale de son petit fils.

Le père du futur historien n'avait aucune instruction, mais il envoya le jeune Antoine à l'école primaire, dont l'instituteur était alors un M. Caisse, qui s'intéressa vite à son élève, et lui donna les premières leçons de latin. Pourtant, comme le savoir du pauvre instituteur n'était pas à la hauteur de son dévouement, le jeune Gérin-Lajoie n'aurait sans doute jamais franchi le pas qui sépare l'enseignement primaire de l'enseignement secondaire, sans un heureux hasard ou une manifestation de la Providence. Le curé d'Yamachiche, M. Dumoulin, remarqua l'intelligence de l'enfant, et le fit

«illilN LAJOIE — LES MÉMOIRES Hl

yer au collège de Nicolet, en s'engageant à payer chaque année le premier trimestre de sa pension. Antoine Gérin-Lajoie raconte lui-même ses débuts au collège :

" J'entrai bravement en Syntaxe, écrit-il. Mais je me trouvais bientôt fort embarrassé. Je n'avais jamais vu un dictionnaire, et je ne savais pas comment m'y prendre pour chercher les mots. Je n'avais jamais fait ni version ni thème, et je n'étais guère en état de lutter avantageusement avec les autres élèves de ma classe. Aussi, dans le premier thème que nous fîmes, le régent me nota cinquante fautes, ce qui ne me laissa qu'un seul mot correct. Nous étions vingt-et-un dans ma classe. Pendant les deux premières semaines, je fut le vingt-et-unième. Cela m'humiliait d'autant plus que, jusque-là, aux écoles de ma paroisse, j'avais presque continuellement été à la tète de ma classe. Mais j'avais beaucoup d'émulation, et je me mis à travailler avec ardeur. Enfin, la troisième semaine, je fut le sixième. Ce progrès me donna du courage et me fit faire de nouveaux efforts. Le reste de l'année, j'occupai généralement une des premières places, et j'obtins plusieurs prix. »

Cette ténacité fut récompensée, et Gérin-Lajoie devint l'aigle de son collège. Bientôt, il voulut écrire, et confectionna des vers en cachette, naturellement.

Il subit d'abord l'influence de l'abbé Delille — ce qui nous reporte à un état d'esprit bien lointain, — et se passionna pour le traducteur des Géorgiques.

Les premiers vers de l'écolier pastichaient donc tant bien que mal les fausses élégances du modèle.

Mais dans ce petit monde scolaire, ressembler à Delille, même par ses défauts, ne pouvait que valoir à Gérin-Lajoie des éloges, et un petit poème Un déjeuner au collège, où figuraient, peut-être avec quelque soupçon de caricature, non les régents, mais les élèves, circula sous le manteau. L'auteur en fut marri. Sur ces entrefaites, les troubles de 1837 éclatèrent, qui eurent dans tout le pays une si terrible répercussion.

« Un jour, écrit M. l'abbé Casgrain, durant le grand silence de l'étude, Gérin-Lajoie entendit gronder le canon de Saint-Denis et de Saint-Eustache; les cris lointains delà Révolution parvenaient jusqu'à son oreille. Les victimes de l'échafaud pendaient à la corde fatale, et il vit passer sur le fleuve les déportés canadiens qu'on traînait enchaînés sur la terre d'exil. Alors il chanta en pleurant cette naïve ballade, si émue et si touchante dans sa simplicité. qu'elle est devenue la plus populaire des chansons canadiennes (1).

(1) Voici le Canadien errant. Suivant la poétique du folk- Lore, il faut bisser chaque distique.

Un Canadien errant, « Si tu vois mon pa\s.

Banni de ses foyers, Mon pays malheureux,

Parcourait en pleurant Va dire à mes amis

Les pays étrangers. Que je me souviens d'eux.

Un jour, triste et pensif, « O jours si pleins d'appas

Assis au bord des flots, Vous êtes disparus,

Au courant fugitif Et ma patrie, héla»,

Il adressa ces mots : Je ne la verrai plus!

GERIN LAJOIK II - MEMOIRES

" Partout où il y a des Canadiens errants, hélas! on en compte par demi-millions — la ballade du poète nicolétain retentit, et rappelle aux exilés la patrie perdue. On l'a entendu fredonner dans les rues de Paris, et elle a réveillé les échos des Montagnes Rocheuses. Est-il un coin de l'Amérique du Nord où elle n'a pas été chantée? //

Avec la vieille mélodie populaire sur laquelle les paroles s'adaptent, c'est en effet une mélopée triste comme une plainte, et elle fait monter les larmes aux yeux de tous les Canadiens qui l'entendent. Mais Antoine Gérin-Lajoie fit un plus grand effort. Il écrivit une tragédie, et cette tragédie de collège, la plus ancienne production dramatique du Csnada, fut représentée dans une solennité scolaire, avec un succès qui dut mettre au cœur du jeune homme les plus vives espérances, et rendre plus amères les premières désillusions de la vie. Quand on est, à dix-huit ans, l'auteur applaudi du Canadien Errant et du Jeune La tour, c'est-à-dire quand on a l'approbation de la foule et l'estime de quelques lettrés, si

« Non ; mais en expirant O mon cher Canada, Mon regard languissant Vers toi se portera. »

Cela se chante sur le même air qu'une vieille chanson, Situ te mets anguille — Anguille dans l'étang — Je me ferai pêcheur — Pour t'avoir en péchant, qui est une variante canadienne de ilagali. Malheureusement, quelques strophes ont disparu de la mémoire populaire. (VoirE. Gagnon, Chansons pop. du Canada, y éd. Québec, Darveau, 1894, in-8, p. 78.)

modeste soit-on, le monde semble une proie offerte. L'enfant qui vient de fonder dans le collège dont il suit encore les cours, une Société littéraire et de discussion, l'élève et l'ami de l'abbé Ferland, a bien le droit de se bercer de quelques illusions. La vie se charge de lui faire juger bientôt à leur juste valeur ces poésies de Saint-Charlemagne.

N'oublions pas que le Canada luttait alors pour la liberté, qu'un grand souffle emplissait toutes les jeunes poitrines, que les adolescents fussent volontiers tombés pour la patrie, à laquelle ils avaient voué un dévouement filial. Aussi, Gérin-Lajoie, à l'ombre des grands pins, sentait chanter en lui des rythmes qui célébraient son cher Canada. Puis il ébauchait des plans d'existence, érigeait des châteaux en Espagne, appelait de tous ses vœux la vie libre, qui lui permettrait de développer son intelligence, de forger sa volonté, de donner libre essor au talent qu'il sentait en lui.

Comme il devait travailler pour vivre, il résolut tout en gagnant son pain, de compléter son éducation, et d'aller vers les hommes des grandes villes; ceux-ci devaient l'accueillir de la même façon qu'ils accueillirent Verlaine, et ne pas le trouver malin.

Gérin-Lajoie prit la décision d'entrer au barreau. L'un de ses amis, M. Loranger, avocat à Montréal, devait l'admettre dans ses bureaux en qualité de clerc, et lui laisser la liberté de son temps, qu'il comptait employer d'abord à visiter les États-Unis. Il se berçait de cet espoir, d'y gagner, tout en apprenant l'anglais, une somme suffisante pour achever

i.l Itl.N LAJOIE LES HEMOIRBS 135

ses études, et plus tard, traverser l'Atlantique, habiter Paris, la Jérusalem nouvelle d'Henri Heine, étudier le journalisme. A son retour il créerait un grand journal politique français, qui grouperait autour de lui tout le parti autonomiste. Rien ne lui semblait impossible. Il se lança gaîment dans cette incroyable aventure, partant pour New-York avec quinze piastres en poche. Ses maîtres, aussi naïfs que lui, l'encouragèrent. Son père le croyait seulement en route pour Montréal, où il devait commencer sa cléricature.

Gérin-Lajoie arrive a Montréal. Il se perd dans les grandes rues et, négligeant de voir M. Loranger, se dirige tout de suite vers les États-Unis. Un compagnon se joint à lui, un camarade de collège nommé Vassal, qui l'avait supplié de l'accepter comme second, et les deux enfants, l'un porteur de 7=> francs, l'autre de iso, entreprennent la conquête du monde. Le railwav les mène à Saint-Jean. Un bateau les transporte sur le lac et le canal Champlain, d'où ils descendent l'Hudson River.

A peine sur le territoire de l'Union, les mésaventures commencent. Le changeur américain de Saint- Jean leur remet, contre leurs piastres, des billets sans valeur. Heureusement, des Canadiens signalent cette escroquerie à leurs jeunes compatriotes, qui se font paver en or à force de menaces. En outre, p2r économie, les pauvres conquistadors prennent des billets de pont, et passent la nuit sub Jove, la tète sur leurs valises.

Cette odyssée picaresque continue jusqu'à New-

York. Ils ne savent pas l'anglais, et leurs discours bilingues ahurissent les Yankees. Vassal demande gravement à un commerçant, en examinant ses marchandises : How lunch do y ou pay? Gérin-Lajoie ne peut se faire servir du cidre, qu'il prononce ceeder, àja française, au lieu de sayedcr. Ignorant la valeur de la monnaie américaine, ils croient obtenir une réduction en donnant vingt-cinq sous au nègre qui cire leurs bottes, sur le bateau.

La vue de New-York leur rend courage. Au milieu de cette agglomération immense, ils trouveront à gagner leur vie. Hélas! les deux hardis Canadiens ont l'air le plus timide du monde. Leur extérieur gauche les fait assez mal recevoir par tous ces business men.

Gérin-Lajoie cherche a donner des leçons de français. Il bat toute la ville, reçu avec politesse parfois, avec rudesse le plus souvent, et toujours sans résultats, éconduit ici parce qu'il est trop jeune, là parce qu'il est Canadien, partout parce qu'il s'est lancé en pleine mêlée sans être armé pour la lutte. « Chaque soir, dit-il dans ses Mémoires, je revenais à mon logis fatigué, car la chaleur à cette époque de l'année était accablante; mais mon esprit était encore plus fatigué que mon corps. J'étais complètement désillusionné, l'inquiétude s'emparait de moi, et, malgré toute ma lassitude, je ne pouvais dormir... Mon compagnon désirait trouver une place de commis, et cherchait de son côté pendant tout le jour. Mais chaque soir, nous revenions aussi tristes l'un que l'autre. Il ne savait pas l'anglais, et n'avait

Page 1