C.KltlN LAJOIE l.l - MÉMOIRES
aucune expérience du commerce. On ne voulait même pas le prendre pour sa nourriture. /,
Et le gite qu'ils regagnaient le soir, dans une mauvaise auberge, sorte de dortoir qu'ils partageaient avec des inconnus, ne leur offrait même pas la solitude.
Enfin, après deux semaines de démarches infructueuses, découragé, sans argent, Gérin-Lajoie pensa au retour. Un M. Robillard, de Montréal, agent de change à New- York, qui avait lu le nom de Gérin- Lajoie dans Vj 1 urore des Canadas, prêta deux piastres au pauvre garçon: et ses livres vendus, battant de l'aile, il reprit, comme le pigeon de la fable, le chemin du colombier. L'ami Vassal, plus tenace, restait à New-York.
Voilà Gérin-Lajoie de retour à Montréal, sans protecteur, sans métier, sans ressources, mais décidé à gagner sa vie en étudiant une profession libérale Les difficultés qu'il dut surmonter dans les premières années de lutte ne furent sans doute pas étrangères à la publication de Jean Rivard. M. Loranger le reçut fort amicalement, mais, trop jeune et trop pauvre pour lui être de quelque utilité, il ne put que lui ouvrir sa maison, et lui donner l'illusion de la vie familiale.
M. Barthe. rédacteur de V Aurore des Canadas vint en aide au débutant. Il publia cette fameuse tragédie, le Jeune La four, qui. dédiée au Gouverneur général lord Metcalfe. valut à son auteur quelque notoriété, sans parler, d'une subvention de 2=> piastres.
Les années de vache enragée ne sont pas encore finies. Gérin-Lajoie jette les premiers fondements de Y Institut Canadien, calqué sur la Société littéraire de Nicolet; mais il est si dénué de tout qu'il n'ose même plus sortir de jour dans les rues, tant ses vêtements montrent la corde. Trois mois, il s'obstine, lutte contre la malechance. Enfin, il obtient une place de rédacteur à la Minerve, journal dirigé par un M. Duvernay, qui avait eu l'honneur en 1837, d'entendre mettre sa tête à prix. I.a Minerve était alors l'organe du parti libéral et démocratique. M. Lafontaine, qui devait jouer un rôle si important dans le grand ministère, y avait collaboré. Si l'on veut savoir quelle était la vie d'un journaliste canadien de l'opposition vers 1845, il faut lire les pages que Gérin-Lajoie consacre à cette période de son existence.
Une table de bois, usée par le temps, souillée d'encre, un fauteuil pour M. Duvernay, une chaise de paille pour le rédacteur, le tout dans un coin de l'imprimerie où travaillent dix typographes, voilà le cabinet du directeur, et les bureaux du journal. Dans ce lieu de délices flotte une odeur douceâtre d'encre de chine, et de poussières de plomb. Quand à la bibliothèque, elle renferme un dictionnaire français et un dictionnaire anglais. Le rôle de rédacseur n'était point une sinécure, M. le directeur n'ayant pu jamais apprendre l'orthographe, et bordant ses talents professionnels à la confection des faits divers. Il avait en outre la spécialité d'accabler ses adversaires politiques « au moyen d'injures et
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de personnalités insultantes. » Gérin-Lajoie lui laissait volontiers cette basse besogne. Les polé miques se terminaient quelquefois par des séances de canne et de pugilat, entre MM. Barthe. de V Aurore, et Duvernav, de la Minerve] et M. Duvernay v récolta même quinze jours de prison peur coups et blessures.
M. Phelan, rédacteur politique du journal ayant été remercié par le directeur, qui désirait faire l'économie de ses appointements, Gérin-Lajoie se trouva chargé des leading articles, des traductions, du reportage, des comptes rendus parlementaires, de la correction des épreuves, et de quelques autres menus travaux. Fort ignorant de la chose publique, il dut en même temps acquérir une instruction politique et administrative qui ne figurait point sur les programmes de Nicolet. Les livres lui faisant d'ailleurs défaut, il dut tirer presque tout de son propre fonds pour « trancher les questions avec l'aplomb d'un vieil homme d'état. //
Des quinze cents abonnés du journal, la bonne moitié ne pavait point, aussi le Directeur mettait-il assez souvent la Rédaction à la portion congrue, et la Rédaction pouvait-elle à peine payer chez M Loranger sa pension mensuelle pourtant bien modeste.
Ce Duvernav avait en lui du Figaro et du Gil Blas. Il répondait, en levant les bras au ciel, si l'un des ouvriers réclamait son maigre salaire toujours en retard : « Auriez-vous, par hasard, l'intention de thésauriser? » A Gérin-Lajoie, il donnait pour ses
multiples occupations, deux dollars par semaine ; ou pour mieux dire, il lui promettait par semaine deux dollars qu'il évitait le plus souvent possible de lui payer.
Le labeur acharné auquel deux ans. se livra Gérin-Lajoie, ne fut point perdu. Le jeune homme apprit beaucoup, et vit jouer les rouages de la politique et de la société canadienne. Ce furent de fécondes années pendant lesquelles il connut les hommes les plus éminents d'alors. Morin. Taché. Lafontaine. Enfin Gérin-Lajoie qnitta la Minerve. Grâce aux quelques épargnes qu'il avait trouvé moyen de réunir, Dieu sait par quels prodiges d'économie, il se remit à l'étude du droit. Puis, les élections approchant, il se consacra tout entier à la candidature de Papineau, le grand patriote, dont le rôle avait été prépondant, en 1837. Néanmoins, Gérin-Lajoie passa ses examens d'avocat, ouvrit un bureau, attendit la clientèle, qui ne vint point. Il accepta une place dans l'administration : payeur au Ministère des Travaux publics, traducteur au Parlement, — il avait appris l'anglais, depuis l'équipée de New- York, — enfin, bibliothécaire de l'Assemblée. N'ayant plus le terrible souci du pain quotidien, il put se livrer à l'étude, travailler pour lui.
En 1854 il épousa Melle Parent, la fille d'Etienne Parent, qui tient une grande place dans L'histoire des lettres et de la pensée canadienne. Dès lors, sa vie s'écoula sans grands événements. Les loisirs dont il jouit dans l'intervalle des sessions, il les passe à la campagne ; il y continue le travail de ré-
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flexion sur Lui-même dont ses Mémoires nous offrent tant d'exemples.
Dans un style qui se ressent un peu de ses premières admirations littéraires, à Nicolet, mais avec une parfaite Loyauté, un jugement sûr, et une grande fraîcheur d'impressions, il s'applique à s'améliorer lui-même, suivant le dessein qu'il avait forme à vingt-deux ans, dès la première page de son journal. Il nous révèle une âme exquise, simple et bonne. Serviable envers tous, l'orgueil, le soutien de sa famille, il ne lui aurait fallu pour tenir le rang le plus brillant, qu'un peu moins de modestie et de désintéressement. Sur le point de publier cette Histoire de Dix ans. l'œuvre capitale de sa vie, il rejeta le manuscrit dans son tiroir pour ne pas nuire au succès d'un confière, M. Turcotte, qui mettait en vente Le Canada sous l'Union. Il ne cessa point de porter toute son attention sur les affaires publiques. Il collabora aux Soirées Canadiennes, au Foyer Canadien, avec son maître l'abbé Ferla nd. Il écrivit Jean Rivard, qui ouvre la voie à M. Arthur Buies, et reste le premier appel adressé à ses compatriotes pour s'emparer du sol. Il étudia l'établissement du Gouvernement responsable, dans Dix ans au Canada cet ouvrage que M. l'abbé Casgrain devait éditer après sa mort; puis composa leCatechisme politique : et il succomba le 4 août 1 88a . à une attaque de paralysie. Il avait 58 ans, jour pour jour.
Jean Rivard
Durant les premières années vécues à Montréal, étudiant et journaliste, Gérin-Lajoie s'était rendu compte que, dans les villes, les carrières sont encombrées; qu'il est difficile d'y gagner sa subsistance et que beaucoup succombent dans la lutte, usant leur force et perdant leur fierté à des besognes subalternes.
Il reprit après dix-neuf siècles le mot de Virgile, et s'écria lui aussi :
Heureux l'homme des champs s'il savait son bonheur!
Dans ce pays neuf du Canada, quelques places restaient encore bien à prendre. Mais Québec, mais Montréal, vieilles cités de deux siècles et plus, mais toute la vallée du Saint-Laurent, attiraient trop vers elles les jeunes gens. D'autres, plus coupables envers leur pays, commençaient l'exode vers les cités industrielles de l'Union, et semblaient déserter le sol natal, sans esprit de retour. Pourquoi donc cette fuite vers les hautes cheminées des usines, les brouillards que sature la poussière de charbon, les longues heures de travail sédentaire, vers l'industrie et la chicane, pour Un salaire que le prix exorbitant de la vie urbaine rend toujours minime, quand on peut vivre, sans quitter son pays, en plein air et