GERIN LAJOIE — JEAN RIVARD I
sous le grand ciel, dans les forêts immenses de pins sombres et d'érables écarlates, où coulent des rivières et bondissent des torrents? Pourquoi transformer la richesse, quand od peut la créer? La terre ne demande qu'à vivre et qu'à faire vivre, à produire des moissons fécondes. Elle peut nourrir, non pas une nation de quelques centaines de mille hommes, mais des peuples entiers. Sur le territoire national, en gardant presque le contact avec ceux qu'on aime, on peut trouver dans la forêt la vie la plus libre qui soit, et acquérir une fortune, en conservant sa dignité d'homme et en développant sa vigueur.
Bien des fois, le pauvre journaliste de vingt ans, qui errait le soir dans les rues et rasait les murailles par honte de ses vêtements élimés, pensa sans doute aux défricheurs dont la hache avait, tout le jour, éveillé les échos de la forêt sonore. Bien des fois, il dut avoir la nostalgie de cette nature qu'il aimait jusque dans ses rigueurs hivernales, et, au sortir de l'imprimerie où l'air vicié oppressait la poitrine, penser aux solitudes où l'on respire à pleins poumons l'air libre, avec l'espace autour de soi; où l'on ne rencontre point les animaux féroces des villes, hommes politiques, hommes d'affaires, hommes de lettres, où l'on vit de sa moisson, où le travail est béni, où l'on sent, au crépuscule, monter comme une prière à travers la forêt, quand les grands arbres se nimbent de pourpre et d'or à l'occident; il dut avoir soif de liberté, de tout ce qu'il soupçonnait sans le connaître, et rêver d'une
autre existence que sa vie laborieuse de plumitif.
Mais où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute. Gérin-Lajoie ne pouvait abandonner la voie dans laquelle il s'était engagé. Au moins 'voulut-il dissuader les jeunes gens de refluer vers les villes. Oubliant que l'expérience d'autrui ne profite jamais à la présomptueuse adolescence, il écrivit un petit livre d'un parfum très sain et très délicat à la fois, où semble passer le souffle des grands bois canadiens. C'est l'histoire de Jean Ricard, dont il enviait en secret la destinée, et qui fut véritablement un homme heureux malgré quelques inévitables traverses.
L'ouvrage se compose de deux parties. Dans la première (i), l'auteur nous montre comment un jeune homme créa une ferme et une famille autour de laquelle bientôt se groupèrent d'autres familles et d'autres fermes. Dans la deuxième (2), il se souvient de ses vœux politiques, de ses études d'économie sociale, et montre son héros chef d'exploitation, présidant aux destinées d'une paroisse.
Nous allons rapidement examiner l'une et l'autre ; d'abord parce que nous y trouverons quelques jolis détails sur la vie des habitants, sur ce qu'ils pensent, sur leurs préoccupations ordinaires qui n'ont, il faut l'avouer, rien de commun avec celles qui sont
(1) Jean Rivard le Défricheur, Scènes de la vie réelle, par A. Gérin-Lajoie, i vol. in*i8, Montréal, Rolland et fils, 2» éd. 1874. (Paru dans les Soirées Canadiennes en 1862).
(2) Jeun Rivard Économiste, suite de Jean Rivard le Défricheur, id. 1876. Paru dans le Foyer Canadien (1864 .