‹ Études de littérature canadienne française. Précédées d'une introduction "La Langue et la littérature françaises au Canada, la famille française et la nation canadienne"Chapitre 27 sur 67 · C.I.HIN LAJOIE — JEAN ItlVAKI» 14s · texte numérisé non relu

C.I.HIN LAJOIE — JEAN ItlVAKI» 14s

chères aux personnages de M. Paul Bourget ou de M. Maurice Donnay; ensuite, parce que nous crovons qu'il est bon de montrer à des Français ce qu'ont fait des Français comme eux. Moins heureux que Jean Rivard. nous n'avons point à notre porte d'immenses espaces vierges. Mais tout ce qui peut rattacher nos concitoyens à la Terre qui meurt, suivant le titre du beau livre que nous devons à M. René Bazin, nous semble bon à répandre dans ce pays.

Il faut honnêtement prévenir le lecteur que Gérin- Lajoie n'est pas un artiste, dans le sens étroit où nous prenons ce terme. Il ne sait pas si un mot est bleu ou vert; il ignore les accouplements ingénieux des syllabes; il a retenu de sa culture à Nicolet certaines expressions toutes faites qu'on lui avait montrées comme le summum de l'art. Il a des gaîtés et des sourires très naïfs, et cette naïveté est charmante. Il écrit, non pour s'imposer par quelques adroites jongleries de décadence à l'admiration des hommes; non pour essayer d'adjoindre à un substantif une épithète imprévue qui charme le lecteur subtil, et procure à quelques mondains un nouveau frisson; mais, comme ce brave député qui déclarait au milieu des rires de la Chambre : « Messieurs, je prends la parole parce que j'ai quelque chose à dire, » Gérin- Lajoie publie son petit volume pour faire part de son expérience et de ses réflexions. Son style très simple, sans ornements plaqués, ni lambeaux de pourpre, dit exactement ce qu'il veut dire. Et ses canadianismes sont une grâce de plus.

« On ne trouvera dans ce récit, annonce bravement l'auteur sur le seuil, que l'histoire simple et vraie d'un jeune homme sans fortune, né dans une condition modeste, qui sut s'élever par son mérite à l'indépendance et aux premiers honneurs de son pays... Le but de l'auteur est de faire connaître la vie et les travaux des défricheurs, et d'encourager notre jeunesse canadienne à se porter vers la carrière agricole, au lieu d'encombrer les professions d'avocat, de notaire, de médecin, et les comptoirs de marchands, comme elle fait de plus en plus au grand détriment de l'intérêt public et national. » Nous avons essayé plus haut (i) de montrer comment Jean Rivard se rattache à l'œuvre patriotique entreprise par les littérateurs canadiens-français, et comment d'autres continuèrent et étendirent cette œuvre. Nous nous bornerons ici à conter à notre tour cette jolie histoire, où il n'y a ni duels, ni enlèvements, ni péripéties dramatiques, ni états d'âme alambiqués, ni finesses philosophiques, et qui doit produire au moins à nos compatriotes lettrés l'effet et le plaisir d'une bonne tasse de lait chaud, quand, après une nuit passée au bal, on entre dans une crémerie, le collet relevé du pardessus clair cachant la cravate blanche, tandis que les premières rumeurs de la ville qui s'éveille montent dans l'aube grise. Jean Rivard, un jeune homme brun, de taille

(i) Voir p. 29, et suivantes.

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moyenne, à l'épaisse chevelure, aux épaules carrées, aux yeux sombres, avait dix-neuf ans à cette époque reculée où Gérin-Lajoie place son récit, c'est-à-dire en 1843. l;'ls d'un cultivateur de Grandpré, au bord du lac Saint-Pierre, et l'aîné d'une famille qui paraîtrait considérable partout ailleurs qu'au Canada (10 garçons et 2 filles) — il faisait sans doute au collège quelques jolis rêves d'avenir, quand son père mourut, en laissant à peine quelques centaines de piastres.

Comme Jean avait fait des études relativement coûteuses, il n'avait plus droit pour sa part qu'à cinquante louis avec lesquels il devait vivre et s'établir.

Deux partis s'offrirent à lui : soit continuer ses études, grossir la foule des candidats aux emplois publics, embrasser le sacerdoce sans vocation, faire son droit, et après cinq années de cléricature, ouvrir un bureau d'avocat à Montréal; soit renoncer au savoir livresque, et « embrasser la carrière agricole. »

Après un long entretien avec son curé, l'abbé Le Blanc, qui lui sert de conseiller et d'ami, Jean Rivard se résoud à ce dernier parti, qu'il considère comme le plus sage, non seulement parce qu'il lui permettra de subvenir à ses besoins, mais surtout parce qu'il sera plus à même ainsi d'aider sa mère, ses jeunes frères : il est devenu chef de famille, et malgré ses dix-neuf ans, prend sa tâche très au sérieux. Mais acheter une ferme dans un des comtés qui avoisinent le fleuve, c'est-à-dire débourser douze

ou quinze mille francs, il n'y peut songer. Donc, il lui faut s'enfoncer dans les terres, loin des routes, en pleine forêt, et défricher le sol où germeront les les moissons futures. 11 a besoin pour cela d'un grand courage, d'une perse'vérance à toute épreuve, d'une volonté' d'acier, d'une extraordinaire endurance physique, pour braver, dans une hutte au milieu des bois, le rude hiver canadien.

Mais aussi, une faible somme lui permettra d'acquérir une grande propriété foncière ; et si Dieu lui donne la santé, et bénit ses efforts, il pourra tirer une fortune de ses pauvres cinquante louis.

Il prit bravement sa résolution. Il choisit au sud du Saint-Laurent cette région qui s'étend entre la Chaudière et le Richelieu, et qu'on appelle les Cantons de l'Est; et il partit sans retard pour un voyage d'exploration à la recherche du théâtre de sa fortune à venir.

Jean Rivard traverse donc le fleuve en canot, et gagne un village du canton de Bristol. Là, un de ses compatriotes, M. Laçasse, cultivateur et commerçant, lui montre les difficultés de son entreprise mais devant l'énergique assurance du jeune homme, lui facilite l'exploration de la forêt. Il le met en rapports avec le possesseur du sol en bois debout, l'Hon. Robert Smith, et lui fait obtenir pour vingtcinq louis, payables en quatre versements égaux, cent acres de terre traversées par un petit cours d'eau. Jean Rivard retourne à Grandpré, et, malgré les affectueuses railleries de ses jeunes frères, garde confiance en son étoile.

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" J'ai dix-neuf ans et je suis pauvre, dit-il aux rieurs. A trente ans. je serai riche, plus riche que notre père n'a jamais etc. Ce que vous appelez par dérision mon magnifique établissement, vaut à peine vingt-cinq louis aujourd'hui? Il en vaudra deux mille alors.

— Et avec quoi, hasarda l'un des frères, obtiendrastu ce beau résultat?

— Avec cela, dit laconiquement Jean Rivard en montrant ses deux bras. //

Ce qui double le courage du jeune défricheur, c'est qu'il laisse au pays « une blonde //: elle Faims et il l'aime, il veut la conquérir. Elle fut son amie d'enfance, cette Louise Routier, un peu farouche et timide, mais qui lui plaît ainsi, avec ses grands yeux bleus, les belles dents qu'elle montre quand elle rit. Dans trois ans, Jean Rivard veut être en état de se marier.

Il écrit à son ami Gustave Charménil, qui étudie le droit à Montréal, pour lui faire part de ses nouveaux projets: il embrasse tendrement les siens, serre précieusement une petite Imitation que Louise lui a donnée à l'heure des adieux, et, suivi de Pierre Gagnon, un robuste gars qu'il a pris à son service, s'enfonce dans la forêt avec les ustensiles et les provisions indispensables, et s'installe dans une cabane que par un heureux hasard, des bûcherons ont construite au milieu de la concession.

Dès le lendemain, il défriche joyeusement. Pierre Gagnon chante pendant l'ouvrage, et rythme la Claire fontaine ou Par derri'er che; ma tante avec

sa cognée. Tandis que s'envolent les vieilles chansons évocatrices que chantent aussi en travaillant, de ce côté de la mer, les paysans de Saintonge, de Poitou, de Franche-Comté, les grands arbres tombent autour de la hutte; chênes, frênes, pin?, s'abattent, là où des moissons germeront dans dix mois. Plus près de la cabane, les taillis et les arbustes seuls disparaissent, cependant que les géants de la forêt, ces colonnes du ciel, comme dit Crémazie, s'érigent toujours avec une fierté royale.

Mais plus loin, l'orme, le frêne blanc, le hêtre à l'écorce grisâtre que la foudre ne frappe jamais, le tilleul qui croît à une hauteur de quatre-vingt pieds et plus, le merisier à l'écorce aromatique, le sapin sombre, le pin qui s'élance à cinquante mètres, sont attaqués par les deux bûcherons. Les oiseaux effrayés s'envolent, et le grand arbre, frappé au cœur, après une seconde de silence, craque et s'effondre sur le sol qui mugit sourdement. Puis on dépèce le colosse, qu'achève le supplice du feu.

C'est ainsi que Jean Rivard passe l'automne. :ui milieu des grands bois, dont les feuilles de pourpre, d'or et d'écarlate, semblent dresser au-dessus du défricheur des draperies de soies somptueuses. Puis un matin, en sortant de leur hutte, les deux solitaires trouvent la forêt ensevelie dans un silencieux tapis d'ouate, et remettent la fin de leur travail au premier éveil du printemps. C'est alors que l'isolement leur pèse davantage. Jean Rivard pense aux absents; il relit les lettres de Charménil, qui éprouve à Montréal des désillusions, et envie son

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camarade dans la forêt. Il laisse aller sa rêverie vers tous ceux qu'il aime. Pierre Gagnon, en bon Canadien, travaille le bois. Il s'amuse à élever un écureuil, à lui écaler des noisettes. Ou bien les deux hommes lisent; pour mieux dire, Jean Rivardlità haute voix. Pendant la semaine, Robinson Crusoé, qui lutte pour la vie dans son ile comme les défricheurs dans la forêt; Don Quichotte, qui poursuit des chimères et lutte contre les moulins, Napoléon, moins maître de ses empires que Jean Rivard de son domaine, offrent aux colons isolés des exemples de volonté et d'énergie qu'ils ne sont pas indignes de suivre. Le dimanche, Y Imitation, le petit livre donné par Louise, leur rappelle que là-bas à Granpre. les cloches sonnent, et jettent sur le village enneigé l'appel dominical.

Pierre Gagnon, âme simple, trouve dans ces livres des allusions à sa vie. Il s'appelle Sancho Pança. et. s'il n'ose comparer son maître à Don Quichotte, il lui prodigue les titres de Majesté, d'Empereur ou même de Petit Caporal. Et les jours passent, formant des semaines. Mars vient. Il n'amène pas encore avec lui le printemps, comme dans nos contrées relativement chaudes. Mais il va permettre aux deux jeunes gens de faire du sucre d'érable.

Le sucre d'érable est pour les Canadiens une friandise nationale, quelque chose de plus qu'une sucrerie ordinaire. Quand, à l'étranger, ils en mangent, ils évoquent la patrie lointaine. M. Guyau disant que les sensations du goût peuvent être

esthétiques par les images associées qu'elles réveillent, cite l'exemple d'une tasse de lait qui nous fcit penser à la campagne, aux Alpes, où dans les hautes prairies, les vaches brunes et blanches font tintinnabuler leurs cloches d'airain. Le sucre d'érable peut exciter des émotions analogues, et Crém&zie, exilé en France, pleurait presque en recevant de ses frères un envoi de ce bonbon canadien.

Pierre Gagnon et Jean Rivard construisent au 1 milieu d'un bouquet de deux cents érables qu'ils ont respecté, une petite cabane provisoire. Ils entaillent l'écorce et l'aubier, recueillent le précieux suc dans des goudrelles en bois, fabriquées pendant l'hivernage. Puis, quand la température plus clémente a permis de recueillir assez de liqueur pour faire une bonne brassée de sucre, ils remplissent d'eau d'érable une chaudière, et entretiennent le feu avec une sollicitude de vestales. Bientôt le liquide devient sirop. Jean Rivard, émiettant un peu de pain dans une écuelle peut faire une trempette. Enfin, Pierre Gagnon, retire sa mi couenne pleine d'un sirop doré qui a l'aspect du miel. C'est le moment de la tire. On fait, couler sur un lit de neige vierge le sirop qui se congèle, et donne une sucrerie particulièrement fine, dont la confection est, là-bas, dans les villages, l'occasion de réjouissances. L'opération terminée, le contenu de la chaudière versé dans des moules et refroidi lentement, tandis que- Pierre Gagnon l'agite avec sa mouvette, Jean Rivard « peut se compter au nombre des producteurs nationaux, car il vient d'ajouter à la richesse de son

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