‹ Études de littérature canadienne française. Précédées d'une introduction "La Langue et la littérature françaises au Canada, la famille française et la nation canadienne"Chapitre 51 sur 67 · DOCTEUR CHOQUETTE — CLAUDE PAYSAN · texte numérisé non relu

DOCTEUR CHOQUETTE — CLAUDE PAYSAN

chelieu et trouve une mort volontaire dans les flots. Et c'est alors auprès de deux tombes jumelles que la mère Julienne et Jacques, qui sera son fils, viennent pleurer.

€ Ils marchent tranquilles dans la grande route, vers leur humble village. Sous l'obscurité des sapins touffus, ils contournent un coin de rue qui penche, poussent une porte rauque, longent le mur de l'église, et s'en vont, par un étroit chemin battu, dans les herbes hautes, s'agenouiller devant deux croix de

bois semblables. »

L'histoire est faite avec rien : quelques sentiments très généraux, quelques douleurs avec lesquelles il est facile de sympathiser. La fable ne pique donc point notre curiosité. Mais remercions M. le docteur Choquette d'avoir fait choix d'une matière aussi simple. Claude aime Fernande, il ne le lui dit pas j et il meurt de sa mort. C'est tout.

Remarquons tout d'abord qu'il n'y a pas de « scène à faire », comme disait notre pauvre oncle Sarcev. Les vœux de Claude sont indéfiniment ajournés, et c'est ce qui empêche cette histoire de verser dans la banalité, et de sortir du domaine de la vie pour entrer dans celui du roman.

M. Choquette n'a rien sacrifié à l'intrigue, au désir du succès. Il n'a pas essayé de compliquer la donnée primitive de son livre, d'amener les conflits de personnages. Nous assistons seulement au développement d'une passion entière daus une ame

rustique, incapable de s'analyser, de se complaire dans sa douleur et de s'en nourrir, et qui la subit sans la traduire au dehors par des mots.

Dans le cœur de Fernande, se développe un sentiment parallèle : la pitié, mais rien de plus. Ce qui la fait souffrir, c'est, comme l'Iphigénie antique l'approche de la mort : « Il est doux de voir la lumière. » Mais elle n'aime pas et ne peut pas aimer Claude, ou alors nous tomberions dans le convenu, dans l'horrible roman feuilleton, c'est-à-dire dans ce qu'il y a au monde de plus faux, partant de plus odieux.

Nous devons savoir gré à M. le docteur Choquette d'avoir écrit une œuvre de bonne foi, qui s'adresse, non pas au gros public, mais aux lecteurs qui peuvent goûter quelques sentiments très finement analysés, et se laisser prendre à la grande poésie de la terre, dont l'âme rustique anime Claude Paysan.

Il y a en effet, dans le livre canadien, une parfaite fraternité entre le sol et l'homme. Claude est dans son milieu. Il vit non seulement de sa vie propre, mais de celle des choses qui l'entourent. La nature, tour à tour impassible et compatissante, suivant qu'elle est ou non d'accord avec nos pensées et nos émotions actuelles, baigne de sa lumière divine la silhouette du laboureur. La terre Ait dans ce beau livre, et c'est pourquoi nous ressentons une réelle impression d'art.

Claude dételle ses bêtes de labour.

« Il arrêta ses chevaux sur le cintre, décrocha les

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