M. L'ABBÉ G. BOURASSA
Français qui ne sont point pénétrés de cette idée que le Canada est d abord canadien, et qu'il s'accommode parfaitement du régime de liberté sous lequel il vit, feront bien de ne jamais parler de ce pays : ils ne le comprendraient pas et je me souviens encore des jugements téméraires dont furent remplis nos journaux en 1885, lors de l'insurrection du Nord-Ouest.
Pour nous expliquer l'état d'esprit des Canadiens- Français — qui peut l'être plus qu'un prêtre catholique, professeur à l'Université Laval — le livre de M. Fabbé Bourassa est d'un intérêt considérable.
Dans le discours prononcé à Y Alliance Nationale, il dépeint l'état présent du Dominion, et indique quelques-unes des questions vitales que lui posera l'avenir.
€ Notre patriotisme, à nous, est forcément, si je puis ainsi parler, d'une essence plus complexe que celui des autres peuples... Car la patrie, pour nous Canadiens-Français, n'est pas essentiellement et principalement constituée par l'union territoriale.
« Nous partageons ce territoire, soumis au même gouvernement, avec des hommes de langue, d'origine, de culte et de traditions différentes. Nous ne pouvons donc constituer simplement et complètement la patrie avec eux, par notre seule cohabitation et notre sujétion commune au gouvernement britannique. La patrie complète et parfaite comporte la communauté de la langue, des croyances et des traditions nationales, toutes choses dont l'ensemble
peut se définir par la formule latine ;v.s- patria, la chose de nos pères . . .
« A ce point de vue, notre patrie dépasse de beaucoup nos frontières politiques et, en deçà même de ces frontières, nous constituons à nous seuls une patrie dans la patrie. Cette patrie, elle est partout où notre race est groupée avec ses éléments essentiels : sa langue, sa foi, le culte de ses souvenirs et de ses traditions communes. Cette patrie. Messieurs, elle couvre aujourd'hui une grande partie du continent nord-américain, partout où battent les cœurs canadiens-français, à l'ombre d'un clocher qui ne proscrit pas leur langue et d'une école qui la maintient et la cultive...
«C'est à mes yeux un devoir impérieux et urgent de la cultiver dans vos cœurs, puisque nous ne savons pas quel état politique nous est réservé d'ici à un siècle, peut-être même un demi-siècle. Qui peut dire, en effet, si, d'ici un demi-siècle, nous serons encore sous le régime fédéral ou si nous aurons passé sous l'Union législative? Qui sait si. d'ici là, nous n'aurons pas aboli nos frontières et envoyé nos mandataires à Washington? Qui sait même si. plus tard, nous ne composerons pas un élément considérable et prépondérant dans un Htat indépendant. formé par une partie du Dominion, fondue avec un fragment du bloc américain que les révolutions ou les désagrégations futures peinent morceler en cinq ou six fractions? /,
L'article sur M. Chauveau est aussi plein pour nous de féconds et utiles enseignements.