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C'est donc dans un sens politique absolument différent du nôtre que les destinées entraînent le Canada. Comment se fait-il qu'il nous tienne tant au cœur - ( 'est qu'il parle notre langue : nous avons les uns et les autres l'avantage inappréciable de nous servir d'un des plus admirables instruments de communication dont aient jamais usé les hommes. Aussi faut-il garder jalousement cet héritage de nos communs ancêtres. M. l'abbé Bourassa n'entend pas le laisser tomber en désuétude et c'est par là que nous le reconnaissons pour un des nôtres.
Il a consacré à notre littérature les deux jolis essais qui terminent le volume, et qui seraient dignes d'un de nos maîtres.
N 'est-elle pas charmante, cette étude sur Catherine d'Angennes et les habitués de la chambre bleue? Et cette page sur le déclin de la marquise de Rambouillet, avec son tour un peu oratoire, ne fait-elle pas penser à certains livres de Cousin?
t C'est après 1662. Elle a dépassé soixante ans. Elle est entrée dans cet âge où une femme qui n'a pas autre chose que de la beauté et du monde voit peu à peu les admirations et les attentions s'éloigner d'elle, et son cœur, s'il n'a pas en lui quelque lien plus profond, regretter, sans les remplacer, les hommages et les amusements disparus. Son gendre et sa fille, les Montausier, viennent de compléter, dans l'hôtel maternel, un appartement somptueux et commode qu'ils habiteront avec leur fille, et le premier soir de leur installation, la duchesse donne à souper à sa mère et à ses deux sœurs... Le deuil les
environne et pèse sur leur âme : celui de l'enfant enlevé si jeune par une horrible maladie; celui du fils aîné mort bravement dans une glorieuse bataille au service du roi; celui plus récent et plus désolant de l'époux si tendrement aimé, pendant une union de cinquante années, étroitement et profondément vécue à deux, et le pénible souvenir qui la hante toujours de cette fille orgueilleuse qui scandalise le cloître et le monde par ses prétentions et ses révoltes.
« Et pourtant, cette femme a été belle, et elle Test encore. Elle a inspiré des affections profondes, des fidélités inébranlables. Elle a régné sur les esprits et sur les cœurs de deux générations d'hommes élégants, chevaleresques, empressés à ses pieds, pour qui ses désirs étaient des ordres, ses sourires des encouragements et des récompenses; de femmes aimables, séduisantes, admirées et adorées comme elle, heureuses de devoir à son hospitalité une partie de leurs succès, d'accepter son amitié comme une faveur, et de l'admirer elle-même sans réserve et sans jalousie.
« Et malgré toute cette gloire et cette royauté véritable, et les restes de splendeur qui illustrent encore sa demeure, elle sent les années qui courbent son front, les infirmités qui endolorissent ses membres, la mort qui approche et qui viendra bientôt coucher ses restes inanimés sur ce lit majestueux de la chambre bleue, où elle a reçu, comme sur un trône, des hommages que plus d'une reine eût enviés. //
Enfin, M. Bourassa est très près de nous parce
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qu'il aime La Fontaine, le plus français, le plus gaulois de nos écrivains, dont la saveur de terroir reste insaisissable aux étrangers, et qui, après avoir amusé nos premières années, et charmé notre jeunesse, fait réfléchir notre maturité. Toutce qu'il y a de plus délicat dans La Fontaine, de plus inaccessible à qui n'est pas de pure tradition française, ou, pour employer la jolie expression de M. Hugues Le Roux, n'a pas respiré l'air de France, l'auteur l'a compris et mis en valeur. En outre, il trouve une explication bien jolie du plaisir que prennent les enfants dans la compagnie des fabulistes, et il écrit à ce propos une aimable page, d'une fine psychologie, que nous demandons encore la permission de citer.
« L'enfant... est charmé de voir attribuer une voix, une intelligence, des gestes, des paroles humaines à ces bêtes qui l'intéressent déjà, telles qu'elles sont, qu'il aime et dont il se sent plus près que nous par la simplicité, la naïveté et la spontanéité de son âge. Cette absence de vie intellectuelle et morale chez ses compagnons et ses amis, le chien, le cheval, le chat, l'agneau, le lapin, toute la domesticité animale qui l'entoure et qu'il associe à ses jeux, cette lacune lui est sensible; il souffre de ne pas recevoir de réponse aux paroles qu'il leur adresse, aux questions qu'il leur pose, parfois aux caresses qu il leur donne; ils fuient souvent quand il les approche ou les appelle, et sans lui dire pourquoi; leurs allures capricieuses et muettes le déconcertent, quand 1 veut les plier à ses volontés et à ses caprices et U perd ses semonces à vouloir les corriger, les trans-
la littérature canadienne française
former. Le fabuliste opère pour lui cette transformation. »
Sans, doute, l'auteur canadien doit beaucoup au livre désormais classique de Taine. Mais quel est le Parisien qui pourrait parler du fabuliste sans rien devoir au puissant esprit qui domine toute une période du XIXe siècle? Au lieu de le lui reprocher, sachons donc gré à M. l'abbé Bourassa de si bien connaître nos grands écrivains du passé et de l'heure présente. Sachons lui gré de les répandre autour de lui, de les faire aimer à ses auditeurs. Dans le poste éminent qu'il occupe, il peut — il doit — faire beaucoup car nous attendons beaucoup de lui.
Mais son premier livre nous rassure. Sans négliger les devoirs de son ministère, il connaît ses obligations à l'égard du public lettré. Si les universités françaises d'outre-mer forment de tels maîtres, nourris delà moelle des lions, vivant dans le mouvement des idées modernes, et capables d'inspirer à la jeunesse un ardent amour de notre langue, nous pourrions, sans être accusés d'utopie, compter sur une merveilleuse moisson que n'auraient pu espérer, dans leurs rêves les plus hardis, les précurseurs de l'âge héroïque.
M. H. Beaugrand
La Chasse-galerie et autres légendes
Si nous prenons en France un vif intérêt aux œuvres canadiennes, c'est qu'elles présentent, quand elles ne se bornent pas à s'inspirer simplement de la littérature métropolitaine, une saveur très particulière due à la combinaison de deux éléments. Xous y trouvons sans doute ce qui tient à la race, les mœurs, les coutumes, les expressions rurales, imprégnées de je ne sais quel parfum de France, non pas de cette France moderne qui semble renoncer à ses anciennes habitudes comme à ses anciennes superstitions, mais de cette vieille France diverse à l'infini, terre de bon sens déjà, mais de croyances naïves, de poésie simple et claire, de foi profonde ou d'incrédulité superficielle qui n'exclut point la crainte de l'au delà. Mais elle nous offre aussi ce qui tient au sol foulé par les Indiens durant les siècles
( 1 1 Montréal, 1899. — Cette étude a été faite pour les Soirées littéraires si appréciées là-bas, qui avaient lieu naguère chez M. John Herdt, ancien président de la Chambre de commerce française de Montréal. Nous adressons un dernier adieu et un dernier merci à cet homme de cœur dont la mort récente a si douloureusement affecté ceux qui avaient pu le connaître.
obscurs de la préhistoire, et le mystère de la forêt qui recule lentement devant la hache du défricheur. Il est amusant de voir, par exemple, la vieille chanson de Malbrouk qui date du moyen-âge malgré le nom moderne du héros, et que les soldats de Bonaparte trouvèrent aussi en Egypte aux jours épiques de la dernière croisade, vivre là-bas, en Amérique d'une vie locale. Les quatre ^officiers qui charmèrent notre enfance sont devenus
tandis que
... Quatre vieux BaUvagei Portant les coins du drap.
...Quatre viell's BauvagestM Chantent le libéra.
Cette poésie naïve qui évoque tantôt les clochers familiers et les vergers de notre plantureuse Normandie, tantôt la crainte vague d'un découvreur pénétrant dans une contrée vierge, donnent un charme infiniment profond au livre de M. Beaugrand, ce recueil de légendes canadiennes qu'il habille d'une robe somptueuse. La perfection typographique, la beauté du papier, la finesse des illustrations augmentent notre plaisir, car il est toujours plus agréable pour un bibliophile de feuilleter voluptueusement, avec une nuance de respect, un livre d'art, que de froisser des cahiers de papier dignes tout au plus d'un commerce d'épicerie. Mais quelques-unes de ces simples histoires nous plairaient même sous une parure plus modeste.
Une autre originalité encore, c'est d'avoir publié