M. II. BEAUGRAND
les âmes de ceux qui, par aventure, trépasseraient dans la culbute et constitueraient le petit bénéfice du malin.
Joe le Cook avait donc, en son temps de jeunesse et d'incrédulité, couru la Chasse-galerie avec Baptiste Durand. Il avait bien d'abord hésité, mais le plaisir de taire du 200 à l'heure sans fatigue, pour embrasser à l'arrivée cette petite Lizza Guimbette, avait réduit au silence ses scrupules. Il prit donc place dans le canot et commença la course vertigineuse qui nous vaut cette jolie vue cavalière du Canada, par une nuit de décembre :
t Pendant un quart d'heure environ, raconte Joe, nous naviguâmes au-dessus de la forêt, sans apercevoir autre chose que les bouquets des grands pins noirs. Il faisait une nuit superbe; la lune, dans son plein, illuminait le firmament comme un beau soleil de midi. Il faisait un froid du tonnerre, et nos moustaches étaient couvertes de givre, mais nous étions cependant tout en nage... Nous aperçûmes bientôt une éclaircie; c'était la Gatineau, dont la surface glacée et polie étincelait au-dessous de nous comme un immense miroir. Puis, petit à petit, nous aperçûmes les lumières dans les maisons des habitants; puis des clochers d'églises qui reluisaient comme des baïonnettes de soldats quand ils font l'exercice au Champ de Mars de Montréal. On passait les clochers aussi vite qu'on passe les poteaux du télégraphe quand on voyage en chemin de fer. Et nous filions toujours comme par le diable, passant par-dessus les villages, les forêts, les rivières
et laissant derrière nous comme une traînée d'étincelles. »
Joe chante en route un air d'avirons :
Canot d'écorce qui vole, qui vole, Canot d'écorce qui va voler!
On arrive, on danse, non sans une crainte de l'avenir qui gâte le moment présent. Lizza Guitu' trouve son amoureux maussade, et boude. Baptiste boit et se grise. Aussi le retour sera-t-il presque tragique. Va-t-il, le pilote, heurter le canot frêle aux croix des clochers? Dans son ivresse, blasphèmerat-il? Le canot vole... mais non plus d'un vol assuré comme tout à l'heure. Il semble ivre comme son capitaine, dont les allures deviennent si inquiétantes que l'équipage le ligotte et le bâillonne. On avance; encore une heure de course. Et le canot d'écorce vole, vole... Baptiste rompt ses liens, hurle, sacre... Le canot heurte la tête d'un pin au moment d'arriver et tout le monde dégringole dans la neige, heureusement sans se faire grand mal.
Joe se réveille le lendemain dans son lit. 'et si vous avez une âme incrédule, vous êtes en droit de supposer que son voyage fut un rêve d'ivresse, et qu'on l'avait retrouvé cuvant sa Jamaïque, avec ses compagnons, sur un banc de neige du voisinage.
La Bête à grand' queue peut aussi s'expliquer sans miracle. C'est l'histoire de l'an fan l.azette, un renard; c'est-à-dire, pour le lecteur fiançais, un mauvais chrétien qui a négligé de faire ses pàques, qui se