M. II. BEAUGRAND
moque en esprit fort des légendes et des traditions. Fanfan Lazette vit, au plus fort d'un orage, sa carriole suivie par un 3nimal terrible, aux yeux brillants comme des tisons, et qui se battait les flancs d'une queue rouge longue de dix pieds : la Bcte à grand'queue, terreur des renards endurcis. Si vous lisez le conte de M. Beaugrand, vous saurez comment la carriole de Fanfan Lazette fut renversée dans un fossé, comment le susdit Fsnfën se cramponna de toutes ses forces à l'appendice caudal de la Bète à grand'queue, et dansa pendant un quart d'heure le ballet le plus extraordinaire, à cause des contorsions de l'animal, comment enfin le monstre prit sa course vers la rivière, toujours suivi par Fanfan qui parvint, au prix d'un dernier effort, à couper la queue fatidique. Et vous apprendrez également qu'on trouva le lendemain un taureau mort dans la rivière, la queue tranchée.
Le Loup-garou. vieille histoire française(i), est renouvelée par l'entrée en scène des Indiens. Le père de Pierriche Brindamour avait rendezvous avec une sauvagesse du Saint-Maurice. La jeune personne « une vlimeuse de païenne » qui n'allait jamais à l'église de Saint-François et n'avait peut-être pas été baptisée, promit au chasseur de se rendre sur le coup de minuit, un dimanche soir, à quelques arpents du camp. L'amou-
i Voir une curieuse histoire de Loup-garou dans La Noël au Canada de M. Fréchette, p. 257-
reux trouva l'heure singulière, le jour suspect, mais vint néanmoins à l'endroit désigné. A minuit, il fut attaqué, non par un chat sauvage, mais par un loup, un loup immense, auquel, après une lutte épique. il coupa la patte de devant. Le loup s'enfuit en poussant un grand cri de femme qu'on égorge, et le vainqueur mit dans son sac la patte du loup. Quelle fut sa terreur quand, le lendemain, il trouva dans sa gibecière un main de sauvagesse coupée au-dessus du poignet! La femme avait quitté le camp. L'année suivante, le chasseur apprit que sa belle avait perdu une main dans un accident. Si vous ne croyez pas aux loups-garous après avoir écouté cette histoire que racontait Pierriche Brindamour. pendant la lutte électorale du Richelieu, dans une salle du comité, en bas de Sorel, c'est que votre âme est bien endurcie, et je désespère de votre salut.
La légende est d'ailleurs connue. Des variantes nombreuses en existent chez nous, mais il n'est pas sans charme de la retrouver sous cette forme, dans cette société que composent tant d'éléments empruntés à l'ancienne France.
Le père Louison est un homme colère, qui va parfois jusqu'au meurtre, quitte à le regretter ensuite, mais ce récit est moins original que Macloune, la nouvelle à laquelle je réserve toute ma prédilection parce que c'est une humble et triste histoire d'amour entre deux déshérités.
Macloune est fils de Marie Gallien, qu'un défaut d'articulation empêche de prononcer son nom convenablement, et il a hérité du sobriquet maternel.
M. Fi. BEAUGRAND
C'est un pauvre être dont le père est mort depuis longtemps; monstre de laideur avec un pauvre corps malingre auquel se trouvent tant bien que mal attachés de longs bras et de longues jambes grêles; « il est bancal, boiteux, tordu, bossu, avec une véritable tète de macaque en rupture de ménagerie. // Et, néanmoins, personne ne le raille, car il est aussi bon que laid: il pourrait dire comme Quasimodb :
Noble lame, Vil fourreau, Dans mon âme Je suis beau.
Il rencontre une pauvre orpheline, maigre, chétive, épuisée par le travail, et qu'un oncle avait par charité recueillie. Marie Joyelle, dite Manchette, de Contrecœur, pauvrette qui n'avait jamais porté de chaussures et qui couvrait ses épaules et sa tète d'un petit châle à carreaux rouges et noirs.
Macloune, dans son langage, lui offre 'de plus beaux atours : « Robe, mam'zelle, souliers, mam'zelle, Macloune achète ça pour vous. Vous prendre, hein? » Elle accepte simplement. Marie devient la promise de Macloune. Elle l'accompagne à la grand'messe de
Lanoraie.
« Les deux amoureux entrèrent dans l'église, sans paraître s'occuper de ceux qui s'arrêtaient pour les regarder, et allèrent se placer à la tète de la grande allée centrale, sur les bancs de bois réservés aux pauvres de la paroisse. »
A la sortie, ce fut un petit scandale. « Macloune
a fait une blonde, Macloune se marie. » Et Tes commentaires d'aller leur train. Le curé trouva, non sans raison, ce mariage irréalisable. Il le dit à Macloune, qui ne résista pas. vint trouver Manchette, la rencontra au bord de l'eau et lui parla dans son langage :
« Tu sais, Manchette, Mossieu curé veut pas nous autres marier. To pauvres, nous autres: to laid. moi. to laid, to laid pour marier toi ; moi \ eux plus vivre. moi veux mourir. //
" Ils se tinrent longtemps embrassés dans la nuit noire, sans s'occuper de la pluie qui continuait à tomber à torrents et du vent froid du soir qui gémissait dans les grands peupliers de la côte. »
Des heures passèrent. Aux premières lueurs du jour, ils se séparèrent enfin; Macloune rentra chez lui, se mit au lit, épuisé et grelottant, atteint d'une pleurésie mortelle; il mourut « en jetant sur le prêtre un regard de doux reproche et d'inexprimable désespérance. Un mois plus tard. Manchette Joy elle, de Contrecœur, mourait elle aussi, d'une phtisie galopante. »
Ce bref résumé ne peut que remettre en mémoire à ceux qui l'ont lu, le joli récit de M. Beaugrand. Sans doute l'auteur de Jeanne la Filensect du Vieux Montréal, se recommande au public par d'autres œuvres, mais il a écrit peu de choses plus savoureuses. La Chasse-galerie, le Loup-garon, la Bêle à grand 'queue, nous amusent par leurs horrifiques imaginations et ravivent en nous des souvenirs anciens d'histoires que nous écoutions, non
M. M. BEAUGRAMD 299
sans un petit frisson dans la nuque, quand nos nour-
1011s les contaient. Dans Mac hune toutefois,
et l'émotion est plus réelle, et ces humbles e'mules
.il et Virginie nous touchent profondément.
Cette belle édition fait honneur à la typographie
canadienne, et le livre de M. Beaugrand prendra sa
place dans la bibliothèque de tous ceux qui goûtent
un plaisir extrême à entendre Peau J Ane, même et
surtout quand il s'agit d'une Peau d'Ane américaine.
Edmond Paré
Lettres et Opuscules
Publiés par M. Ludovic Bhixkt
Lorsqu'on étudiera plus tard la littérature canadienne, les chroniqueurs, y tiendront certainement une grande place. Sans parler de M. Buies, qui est un maître, ni de M. Hector Fabre. il v a eu. dans les journaux de Montréal et de' Québec, bien des esprits étincelants et des humoristes pleins de verve, parmi lesquels, pour ne citer que deux morts, Lusignan et Edmond Paré. Je reviendrai quelque jour sur le premier. La publication que vient de faire M. Ludovic Brunet donne au second un regain d'actualité.
Fantasio, c'était bien là le pseudonyme qui convenait à cet esprit aimable et fantasque, fécond en rapprochements imprévus, en aperçus piquants, en paradoxes ingénieux. En se mettant sous le patronage d'une des plus gracieuses créations de Musset, il s'interdisait toute lourdeur et toute pédanterie, et ne devait écrire que des phrases ailées.
Faniasio, dans la ville d'Allemagne où le sort l'a jeté, rêve l'impossible, voudrait s'envoler là-bas,
ailleurs, vers les pays bleus où les hommes sont moins bètes. Abrité par la casaque de fou, il dit des choses spirituelles et tristes, et sauve d'un mariage haïssable la petite princesse qui va s'immoler à la raison d'État. Mais qu'il doit être difficile d'écrire, quand on signe Fantasio!
Je laisse de côté, dans les chroniques d'Edmond Paré, tout ce qui a trait à la fâcheuse politique. Le sel de ces allusions perd bien vite sa saveur, surtout quand on n'est pas capable de saisir chaque sousentendu.
Je parlerai seulement des Lettres de Paris et de quelques chroniques gracieuses ou amusantes.
Edmond Paré avait fait, comme tout bon Canadien, le classique pèlerinage d'Europe et il avait adressé à un journal le récit de ses impressions. Il s'était tout-à-coup trouvé — c'était il y a longtemps, très longtemps — en pleine France de 1887, à l*époque où florissait le « Chat Noir », où se déroulaient les péripéties des affaires Grévv-Wilson. au temps du général Boulanger. Mon Dieu! que tout-<rila est déjà loin !
Au sortir d'une réception académique — celle de M. Gréard, vice-recteur de l'Académie de Pans — Edmond Paré s'était rendu au Chat Noir, où les garçons en habit à palmes vertes, semblaient parodier les Quarante Immortels. Il consacre deux pages à cet extraordinaire établissement, fondé sous le consulat de Grévy, de Freycinet et Ferry étant archontes, Gragnon chef des Archers... où Salis, 1 inimitable Rodolphe Salis nous amusait de ses boni-
ments moyen-âgeux, où tant d'artistes, aujourd'hui célèbres, Willette, Rivière, Caran d'Ache, Fragerolles, tant d'écrivains maintenant illustres, tels que M. Maurice Donnay, débutèrent il y a quinze ans et plus, par des plaisanteries funambulesques et parfois charmantes. Car le théâtre du «Chat Noir» auquel Edmond Paré fait seulement allusion, vit défiler en ombres chinoises quelques-unes des plus étourdissantes créations du genre : les Parisiens •se souviennent des décors de Phryndei de la Marche à l'Etoile, qui commencèrent la réputation de l'admirable lithographe Rivière.
Au Collège de France, Edmond Pare a entendu Renan, dont il trace un portrait physique assez saisissant : « C'est un gros homme à figure large et rosée, qu'encadrent des cheveux blancs. Il fait assez L'impression d'un moine défroqué. // La page sur Renan qui se termine par un résumé un peu trop simplifié, quoique exact, de sa doctrine, pâlit un peu. si nous nous souvenons de la belle étude de M. Jules Lemaître, une des plus fines que nous devions à ce critique. Mais au cours d'un rapide voyage, cette esquisse prouve déjà les qualités d'observateur d'Edmond Paré.
Naturellement, un Français lisant les chroniques d'un Canadien sur Paris, ne remarquera pas tout desuite ce qu'il y a de très observé, de vrai et de vécu. Il cherchera, cela va sans dire, à prendre le voyageur en faute — et il y arrivera presque toujours, s'il vit depuis vingt ou trente ans dans une société aperçue seulement pendant quelques mois par l'auteur.
Comme le théâtre est le principal plaisir des Parisiens, lettrés ou non, et la forme d'art sinon la plus élevée, du moins la plus facilement accessible, Edmond Paré lui consacre la majeure partie de ses lettres. Il montre le théâtre institution d'État; la Comédie-Française, l'Opéra, l'Opéra-Comique et l'Odéon subventionnés par le gouvernement, sans parler des nombreux théâtres municipaux, il cite le Conservatoire, école de musique et de déclamation, d'où sortent chaque année quelques artistes et de trop nombreux cabotins. Je me permets de signaler à cette occasion une légère erreur. Les élèves du Conservatoire ne concourent pas pour le prix de Rome, sauf les compositeurs, et ceux, comédiens ou chanteurs, qui obtiennent un premier prix. n'ont pas pendant quatre ans une pension pour voyager en Italie et en Allemagne. M. Paré a confondu avec l'École des Beaux-Arts pour les peintres et les sculpteurs.
Mais il v a de bien jolies remarques sur cette théàtromanie qui sévit à ce point parmi nous que l'incendie de la Comédie-Française a semblé une calamité publique. Oyez plutôt: « Les gens qui font de la politique leur carrière sont quelquefois forces, pour se donner de la notoriété, de tourner leurs idées de ce côté. Un bon truc pour un ministre dont le nom reste dans l'ombre, est de rendre une décision à propos de théâtre; tout de suite il est le sujet de toutes les conversations et les journaux en parlent pendant huit jours. Le moyen est plus sûr que celui employé par feu Alcibiade. » .Malheureusement,
le seul ministre auquel ce moyen puisse servir est celui de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, et l'Excellence qui préside aux destinées de l'Agriculture nationale ne peut s'attirer ainsi une notoriété passagère.
M. Paré raconte la première de la Souris, la jolie pièce de Pailleron, qui n'eut pourtant pas un très grand succès. L'aspect de la salle est décrit d'une amusante manière. Voilà M. Jules Ferry, M. Clemenceau, qui maintenant encore ne manque pas une première ; la princesse Mathilde, et ce pauvre Sarcey , que je revois, emplissant de sa vaste rotondité ce célèbre fauteuil de balcon, à droite en regardant la scène...
La Souris a enchanté M. Paré; et je le comprends car elle est encore agréable à lire, et c'est peut-être l'oeuvre la plus fine de Pailleron. Il me semble par contre que M. Fantasio n'a pas pleinement goûté les chefs-d'œuvre classiques du répertoire. Sans doute, il y a dans les tragédies de Corneille, de Racine, une sorte de transposition d'art, une interprétation de la vie. Et pourtant, je me souviens qu'étudiant, j'ai voulu connaître une fois le sentiment de la foule sur les œuvres consacrées, et un jour de fête nationale, j'ai fait la queue pendant quatre heures pour entrer à la Comédie- Française qui jouait, en matinée gratuite, Horace et les Précieuses ridicules. Le public était populaire, peu versé dans les lettres. Et néanmoins je me souviens encore des cris d'enthousiasme qui saluèrent le célèbre « Qu'il mourût ! » Cependant les
spectateurs n'avaient guère qu'une culture primaire on ne leur avait pas, dix ans, appris dans les lycées à se pâmer au bon endroit. Il le découvrirent d'euxmêmes.
Mais j'éprouve soudain une violente svmpathie pour Fantasio, car il fut digne de son pseudonyme, en goûtant Marivaux, et les Je ux de l'Amour et du hasard, qui sont un des plus purs chefs-d'œuvre de notre délicieux XYIIP siècle. Je doute pourtant que les héros de Marivaux aient jamais lu la Nouvelle Héloise, comme le suggère M. Paré.
Puisque nous parlons théâtre, je m'arrêterai encore quelques instants sur l'article nécrologique consacré à Emile Augier. Augier. Dumas et M. Sardou semblent à Fantasio synthétiser le théâtre de leur temps, et c'est assez juste. Il note avec malignité la cause — une des causes — à laquelle il faut attribuer le succès de Dumas fils.
« Dumas est un auteur à thèses et en cela il rencontre les goûts du public.
« Le Parisien qui dîne au café, va tuer le temps à la Comédie-Française, et se couche après avoir fumé un cigare sur le boulevard, aime à s'imaginer qu'il vient de remplir un devoir social, et qu'il a aidé dans une certaine mesure au progrès moral de l'humanité.
« Le diable qui a un faible pour le Parisien lui a donné M. Dumas: M. Dumas prétend résoudre par le théâtre les problèmes sociaux. C'est un moraliste, et quel moraliste, bon Dieu! »
Ici, nous allons présenter quelques objections.
« Il s'est efforcé, ajoute Fantasio, de prouver que la courtisane est une personne distinguée, capable des plus hautes et des plus délicates passions, et qu'un honnête homme ne s'abaisse pas en l'épousant. »
Je voudrais savoir dans quelle pièce.
Dans la Dame aux Camélias? Mais, si j'ai bonne mémoire, Dumas présente, dans le roman, Marguerite Gauthier comme une exception; et encore ne la considère-t-il pas comme digne d'épouser Armand Duval, puisqu'elle meurt au dernier acte.
Est-ce dans Idées de Madame Aubray ? Jeannine n'est pas une courtisane, c'est une pauvre fille qui n'a pas eu autour d'elle de bons exemples, qui a écouté la voix d'un séducteur; le drame se passe non dans son cœur, mais dans celui de Madame Aubray; et puis, le Christ n'a-t-il point pardonné à la Samaritaine, et nous, hommes pécheurs et mauvais avons-nous le droit d'être plus sévères que le divin Maître?
« Il démontre qu'une femme trompée adroit aux représailles. //
Mais non, cent fois non! La preuve c'est que Francine de Riverolles, Francillon, ne trompe pas son mari, « parce que c'est impossible. » La pièce tout entière — ' le chef-d'œuvre de Dumas peutêtre — ne prend de sens que par L'exclamation finale de l'héroïne, qui s'écrie, quand on lui parle des aveux de son prétendu complice : « Cet homme en a menti! » La vérité, c'est qu'il n'y a pas eu, au fond, d'écrivain moins paradoxal que Dumas; le paradoxe
n'est que dans la forme, dans le dialogue; le fond nous semble au contraire, pour le lecteur attentif et non prévenu, conforme aux données les plus pures de la morale éternelle, car Dumas rend à chacun selon ses œuvr
Peut-être trouverez-vous que j'ai surtout parlé de Dumas en étudiant un article consacré à Emile Àugier. Mais j'ai suivi l'exemple de Fantasio qui n'a sur Emile Augier que douze lignes, dans cette courte notice de trois pages ; et encore attribue-t-il à l'auteur des Effrontés et du Fils de Giboyer la paternité de Mademoiselle de la Seiglière, qui est de Sandeau. .... Et voilà que je m'arrête, confus; d'abord parce qu'il est toujours déplaisant de critiquer quelqu'un dont la voix ne peut vous répondre; et puis parce que je suis injuste, en relevant ces petites inexactitudes d'un auteur quia publié de gracieuses et ravissantes choses; enfin, parce que j'ai sans doute commis en parlant du Canada, des erreurs à côté desquelles les légères confusions de M. Paré ne comptent pas. L'histoire éternelle de la paille et de la poutre. Mais je serais coupable de mauvaise foi si je terminais cet article sans rendre justice à l'humour, à la fantaisie, à la bonne grâce de cet aimable chroniqueur, si je taisais le plaisir vif que j'ai pris à lire ses Embarras de Québec et ses premiers essais de l'Abeille, d'un agrément un peu scolaire comme il sied dans une feuille d'un caractère si particulier. Et que de jolies choses, sur le mariage, sur les vieux célibataires, sur la musique!
M. Paré n'était pas tendre dans ses boutades
308 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAlSi:
pour les croque-notes et même les vrais artistes. Il partageait l'opinion de Gautier sur la musique, ce bruit plus cher que les autres.
« Le dernier concert auquel j'ai assisté m'a littéralement assommé. C'était plus ennuyeux que cinq cents Anglais réunis. Je veux parler de ce concert donné, voilà quelque temps, par ce joueur de violoncelle. Les musiciens, toujours logiques, ont donné le nom de violoncelle à un violon plus gros que les autres, tout comme si j'appelais un gros canard « un caneton » et une matrone plantureuse. « une fillette agaçante ». Pour en revenir à mon violoncelliste, imaginez-vous qu'il s'est avancé sur la scène avec un violon énorme, plus gros que lui, s'est assis d'un air mélancolique et est resté là une demi-heure, flattant le col et pinçant le ventre de son violon gigantesque. Puis on l'a rappelé avec enthousiasme, il est revenu, et a recommencé le même jeu, toujours sur son violon colossal. Cela m'a guéri du concert »
Et ces réflexions notées en lisant le livre de Fantasio ne sont pas complètes; je m'aperçois que j'ai oublié de vous parler des plus aimables qualités de « cette âme céleste et vive » comme dit M. Joseph Turcotte dans les jolis vers qui commencent le volume. Mais vous les discernerez sans peine en feuilletant le livre que M. Ludovic Brunet a pieusement édité à la mémoire de son ami.
L'Honorable F.-G. Marchand
L'Exposition Universelle de 1900 a marqué une étape décisive dans l'histoire des rapports francocanadiens. Nul pays n'a fait relativement plus d'effort pour se manifester, et les visiteurs se souviennent certainement — et longtemps se souviendront — des produits exposés et de l'aimable façon dont on les leur présentait. Dès que vous aviez franchi le seuil, après un salut au beau monument de M. Philippe Hébert, dédié à la Reine, et dont le lion avait si fière allure, vous receviez l'hospitalité la plus gracieuse. Vous goûtiez du sucre d'érable je connais des amateurs qui faisaient de ce cote-la une tournée quotidienne - et du fromage délicieux. Mines, chasses, pêcheries, vous étaient expliquées par d'obligeants et officiels ciceroni, si vous desiriez vous instruire. L'aimable docteur Bnsson, blotti dans son antre encombré de volumes et de publications de toutes sortes, remettait avec le même sourire des brochures explicatives et de cartes à un économiste en quête de documents démographiques, ethnographiques et commerciaux, ou à une vieille demoiselle collectionneuse, qui
(1) Mélanges poétiques et littéraires, Montréal, 1900.
enfouisssait dans son cabas les ouvrages distribués gracieusement, entre une réclame d'essoreuse et un prospectus d'engrais chimique.
Heureux temps, où nous pouvions flâner pendant des heures, interroger sans vergogne devant les échantillons mêmes des hommes compétents et renseignés comme M. Perrault. Au premier étage, L'exposition de L'Instruction publique montrait des cartes, des livres, des travaux d'élèves auxquels nous devons beaucoup. Dans un salon, une exposition de peinture présentait quelques jolies toiles, et les terres cuites sauvages de M. Hébert méritaient d'attirer l'attention et de la retenir. Je ne parle point des fourrures merveilleuses qui excitaient l'envie de plus d'une parisienne — ni des extraordinaires unitonnes de généraux que revêtent, parait-il les mutualistes de cet Ordre Indépendant des Forestiers que M. P. N. Breton essayait alors d'implanter en France (i).
Le Canada, surtout, nous envoya des Canadiens, et des Canadiens de marque. Ce fut un véritable exode. A la tête de la délégation officielle se trouvait M. Israël Tarte, ministre des travaux publics, et deux dames commissaires, Mmc Dandurand et M" Baiy, celle-ci plus connue dans les lettres sous le pseudonyme de Françoise.
Pour bien comprendre le rôle que joue au Canada
(i) M. F.N. Breton est non seulement mutualiste, mais aussi numismate ; on lui doit une curieuse Histoire illustrée des Monnaies cl jetons du Canada (Montréal, 1S94.)
M Dandurand, il faut se reporter aux études citées plus haut de M"1' Th. Bentzon sur la société canadienne (1). Non seulement on lui doit de jolis articles, et d"aimables essais dramatiques, mais elle exerce la plus grande influence personnelle par son salon où se manifeste son dévouement aux intérêts intellectuels du pays. N'a-t-elle pas fondé cette ceUvre admirable des bibliothèques circulantes, à laquelle on ne saurait trop prodiguer d'encouragements, et qui met, par un ingénieux mécanisme, des lectures substantielles et variées à la portée des personnes éloignées de tout centre urbain? Bientôt rejointe par son mari, M. le sénateur Dandurand, elle était de toutes les fêtes avec sa charmante fdle, et ceux qui eurent le privilège d'assister à l'excursion des Franco- Canadiens à Rouen, organisée par M. Louis Herbette et V Alliance Française, se souviennent encore de la délicatesse avec laquelle MlIe Dandurand, malgré son émotion, lut à l'Hôtel de Ville une jolie poésie de M. Lucien Pâté.
La LaJv Lo/zimissioner, au Congrès féministe, dans des conférences, prenait la parole, et nous disait la femme canadienne, son rôle, ses vertus, et nous éprouvions un sentiment de réconfort et d'admiration, quand elle nous parlait de Josette, la femme française conforme à la vraie tradition, ignorant les névroses, moins affinée peut-être, mais moins anémique.
Une terrible nouvelle interrompit le séjour de
(i) Voir page 2, note (i).
Mme Dandurand. M. Marchand, son père, premier ministre de la Province dé Québec, tomba gravement malade et mourut au moment où il venait de publier sous le titre trop modeste de Mélanges poétiques et littéraires, quelques comédies, des vers, et des fragments en prose.
L'auteur dont nous parlions, lors de ce voyage à Rouen, avec ses amis et ses compatriotes, sur la côte de Bon-Secours, en face de la Seine qui berçait comme une flotte d'iles paresseuses dans ses méandres, a subitement disparu. Nous tâcherons cependant d'être aussi impartial par sa mémoire que s'il était encore ministre.
La vie de M. Marchand est encore trop proche de nous pour que nous en parlions avec détails. Il fut nommé député de Saint-Jean d'Iberville en [867, à la création du Dominion; il faisait partie de ce groupe d'hommes de plume. MM. Hector Fabre. Faucher de Saint-Maurice, Provencher. Dans sa courte lettre-préface, M. de Celles, bibliothécaire au Parlement, et l'un des hommes les plus au courant des choses canadiennes, retrace quelques scènes de la vie parlementaire à cette époque. Elles méritent une brève mention.
Sir Henry Joly et M. Chauveau taisaient, chef du cabinet contre chef de l'opposition, assaut de courtoisie : M. Joly ayant l'air de s'excuser quand il attaquait, M. Chauveau répliquant avec des formules
toutes gracieuses. M. Marchand était digne de figurer dans ce Parlement... Salon.
Un jour que l'opposition allait jusqu'à l'obstruction sans cesser d'être courtoise, il s'agissait de parler le plus longtemps possible pour éterniser le débat. Parler de quoi? N'importe. Le premier sujet venu suffit. M. Marchand est chargé d'occuper la tribune. Il parle, il parle encore, il parle toujours. Le Président, excédé — car M. Marchand ne venait qu'après un nombre déjà respectable d'obstructionnistes — le Président cède son fauteuil au doyen d'âge. M. Houde. M. Marchand ne s'en aperçoit pas. Soudain, il se retourne, découvre la substitution, et, sans se déconcerter :
« Je ne croyais pas, dit le député pour Saint-Jean, je ne croyais pas, M. le speaker, avoir parlé si longtemps. Quand j'ai pris la parole, vous étiez un jeune homme à la barbe noire : j'ai maintenant devant moi un vénérable vieillard à barbe blanche.»
Le mot est joli. Il prouve que M. Marchand ne fut pas seulement un politicien, mais encore un homme d'esprit: même arrivé au sommet de l'échelle, il se tournera parfois vers le passé, reviendra « à ses chères études», comme disait M. Thiers, et comme le rappelle M. de Celles; et il laissa d'aimables œuvres que nous allons parcourir.
Les pièces de théâtre de M. Marchand sont au nombre de cinq : Un bonheur en attire un autre
(un acte en vers); Les faux brillants (trois actes en vers); le Lauréat (opéra-comique en deux actes); Fat envi lie (un acte en prose) et Erreur n'est pas compte (deux actes en prose.)
L'intrigue importe peu, en général. Elle est très simple. Nulle adresse de métier à la Scribe: des procédés — disons des ficelles — qui ont déjà souvent amené pins d'un dénouement. Une lettre de femme prise pour une lettre d'homme (Erreur n'est pas compte), une lettre perdue par un escroc pour inspirer confiance à sa dupe (Les faux brillants); une Bélise qui prend pour elle une déclaration destinée à sa nièce (Le Lauréat); un sot dévoilé par des relations communes (Faten ville), il n'y a rien là de très révolutionnaire, et ce n'est pas la charpente des comédies de M. Marchand qui présente un attrait de nouveauté.
Il nous semble avoir subi très vivement l'influence d'Emile Augier, du moins de l'Augier première manière. Il a pu voir jouer. Gabrielle, et l'Aventurière lors du voyage qu'il fit à Paris vers 1850, et dont nous reparlerons, et sans doute lui restera-t-il quelque chose de ce contact. N'y a-t-il pas dans la forme même que M. Marchand a choisie, un souvenir de la comédie en vers, qu'Emile Augier abandonna, heureusement pour sa gloire, d'assez. bonne heure? L'influence du maître s'est aussi fait sentir dans le choix des sujets. On ne peut lire Un bonheur en appelle un autre sans être frappé d'une certaine analogie avec Gabrielle. Non qu'il y ait copie ou plagiat : tournure d'esprit identique, voilà
tout. Gontran se lasse du mariage. Il voulait l'imprévu, son bonheur le fait bâiller :
Le bonheur ainsi fait frise l'austérité
Et son calme constant manque un peu de gaité.
n ame s'engourdit au sein d'un tel iepos.
Quand il conçoit quelques doutes sur la fidélité de sa femme, il cesse d'appeler les orages et les éclairs, et bientôt reprend avec joie, sa vie calme sous un ciel serein. Le tout se termine par un hymne au travail, et d'excellentes résolutions.
C'est par l'oisiveté qu'on détruit les ménages. Le bonheur ne vit pas d'amour contemplatif,
Et l'orage? — On Unit par s'en rassasier.
st-ce pas tout à fait la morale d'Augier, l'Augier du bon sens l'ennemi des hommes fatals, des bouches d'ombre et des forces qui vont, qui place sans cesse un idéal de vertu bourgeoise et ménagère en face des désagréables phraseurs qui remplissent les drames romantiques et se complaisent dans leur vague à l'âme?
Les Faux brillants (1) tiennent encore d'Augier.
( 1 Dumont veut marier sa fille Élise au faux baron Fachino, chevalier d'industrie. Il se réjouit comme un roi du gaz d éclairage ou des conserves alimentaires qui va donner sa tille a un lord — ou à un descendant des croisés.
... Bientôt, je serais père d'une baronne! Voir ma fille en tout lieu mise au poste d honneur. Et moi. r^ contre-coup partager son bonheur Mais bien plus ! quand viendront les ennu.s duueil âge, Avoir pour m'égayer un charmant entourage De beaux petits barons m'appelant : Grand'papa. Dumont déjà se forge une félicité qui le fait pleurer de tendresse.
et, par dessus lui, de Molière. Il semble que cette comédie, qui renferme d'excellents passages et des scènes adroitement conduites, soit inspirée — de loin — par l'Aventurière. Fachino, faux baron, et Trémousset, son compère — ô Mascarille et Jodclct. immortel duo! — nourrissent de plus sombres idées et de plus sinistres projets que leurs joyeux ancêtres. Ils sont même les lointains descendants de notre vieille connaissance Tartufe, encore que je les soupçonne de posséder par le monde un arrière-cousin, don Annibal, qui se promène avec dona Clorinde au bras, traînant sa colichemarde, et cherchant à capter les bonnes grâces d'un vieillard. La scène entre Dumont et son frère Octave n'est point sans rapports avec celle qui met aux prises Monte-Pradc et Dario; enfin Jean Brunelle, le sauveteur, n'entret-il pas un peu comme Fabrice, pour faire la connaissance d'un Oscar qui pourrait s'appeler
Horace ?
Oscar
... Un cousin !
Jean Brunki.t.e
Sans réplique...
Et de plus votre ami.
Oscar
Je ne vous connais pas.
Jean Bktnklle
Sois tranquille, mon bon, va, tu me connaîtras Bientôt...
Oscar [offensé)
Enfin, monsieur...
)ll
Jean Bruneixe
Mon langage vous choque ?
Je n'ai pas du gandin le ton ni la défroque, Mais en retour, mon vieux, tonnerre ! j'ai du cœur!. . . . Maintenant, mes agneaux, soyons de bonne humeur.
Oscar
Mais d'où venez vous?
Jean Brunelle
Moi ! de l'autre bout du monde, Juste à point. Oui, morbleu! que le sort me confonde Si je n'empêche pas cet infâme coquin De pratiquer ici son métier de requin, (i)
Naturellement, au troisième acte, tout le monde se remet d'une alarme si chaude, on se marie abondamment, puisqu'il ne se forme pas moins de trois couples, et les intrigants sont livrés ès-mains de la justice.
Le Lauréat, petit opéra-comique sans prétentions littéraires a de la bonne humeur, une certaine verve de mots, sinon d'intrigue, et n'est pas désagréable, même à la lecture. Mais les deux dernières comédies de M. Marchand, FatenviUe et Erreur n'est pas compte nous semblent très supérieures aux précédentes, parce qu'elles sont en prose.
M. Marchand lut victime de la mode qui sévit jusque vers 1860. La comédie en vers, genre faux quand il ne. s'agit pas d'une bleuette dont la fantaisie fait tout le charme, survivait à Casimir Delavigne. C'est une forme d'art qui doit ou seguin-
(1) Les Faux Brillants, Acte I, scène XIV.
der, ou tomber dans la vulgarité. Une foule de choses qu'on peut dire dans une œuvre d'observation, ne supportent pas la forme des vers. Le machin au fromage d'Augier ne nous semble plus le fin du fin, et si la recette de la salade japonaise citée dans Francilîon était rimée, nous n'y prendrions nul plaisir. Au contraire on peut apprécier celle des tartelettes amandines, qui est charmante. venant d'un pâtissier poète. Mais rimer pour dire qu'on ouvre la porte ou qu'on met ses pantoufles nous semble, depuis Molière, une fatigue inutile, et le retour à la comédie en vers, pendant la première moitié du XIXe siècle, n'a servi qu'à gêner des hommes de talent. Augier s'est ressaisi, et Dumas n'a même pas couru ce péril, car il s'en tint à un péché de jeunesse.
La langue de M. Marchand reste toujours familière dans ses comédies; mais une foule de détails prennent trop d'importance, et gagneraient infiniment à être traduits en prose. Comparez à ce point de vue les scènes de Nicolas et Marianne dans les Faux brillants, à celles de Lisette et Joson dans Fatenville, et voyez de quel côté est la vérité scenique, et même la vérité vraie.
Nicolas et Marianne semblent échappés d'une comédie du XVIIIe siècle. Nicolas n'est point un Crispin, sa nigauderie le lui défend, mais il semble un peu conventionnel, à cause de son langage, qui est le vers. On ne peut guère faire parler en vers Les paysans avec naturel, et peut-être le seul Molière y a-t-il réussi.
Le dialogue de Joson et Lisette déborde, au contraire, de naturel et de franchise, il ne manque pas même de saveur locale; c'est le bon, l'excellent ton de comédie, et de comédie canadienne. Dumont, Gontran. Jean Brunelle même, pourraient être nés de ce côté de l'Océan. Joson et Lisette sont de leur pavs: qu'on en juge.
^ant tomber une valise sur les talons de Lisette.)
En v'ia encore un qui va r'cevoir la pelle (1).
Lisette (se retournant.)
Mon insécrable butor! T'en fais jamais d'autres! Si tu peux y r'vcnir, j'te vas donner d'mon manche à balai sur les épaules.
JOSON reculant et joignant les mains d'un air penaud. Cher petit ange du bon Dieu! j'tai t'y fait mal?
Lisette Si tu m'as fait mal, grand pain d'orge ! Avec c'te . . .
Joson Pardonne-moi, ma p'tite Lisette! c'est pas d'ma faute j 't'assure. . .
Lisette, ;balayant avec fureur de son côté). Il est bon temps de m'demander pardon, à c't'heure que tu m'as presque estropiée, vilain gauche que t'es!
Joson ns, Lisette, te fâche donc pas comme ça tout d'une pièce ! . . . Ça t'avient pas !
1 Être refusé en mariage.
LISETTE (brandissant son balai .
Ça m'aviendrait de t'faire goûter d'mon. . .
Joson (lui présentant les épaules tn riant . Eh bien, si ça peut t'faire du bien ! . . .
Liskttk (lui donnant du luttai sur 1rs épaules . Tiens, puisque t'en veux ! . . .
Joson (se tenant l'épaule).
Sapristi ! tu t'fais pas prier !
Lisette C'est moins qu'tu mérites, grand maladroite !
Jos<>\ Ça t'a-t-il soulagé, au moins?
(Fatex ville, I, I.)
Mais Fatenviîle ne vaut pas seulement par ces scènes de hors d'oeuvre, qui sont toutes dialoguées verveusement, et bien conduites. Le personnage qui donne son nom à la pièce est un homme d'affaires intrigant et ridicule, qui désire éblouir, par ses belles manières de citadin, Rose, une jeune fille élevée à la campagne, et pourvue d'une jolie dot. Et Rose est charmante de vérité et d'esprit. Fatenviîle la prend pour une petite campagnarde à laquelle il fait trop d'honneur. Rose lui répond avec tact. goût, malice, sans gaucherie mais sans hardiesse, et toujours avec la réserve qui convient à une jeune tille. Elle a même un mot qui montre que cette enfant a une dignité de femme. On lui dit, de se contenir devant une nouvelle « gaffe >/ de Fatenviîle.
c 11 le faut bien, répond-elle, puisque je suis chez moi. » Un peu plus tard elle laisse le malheureux abasourdi, parce qu'au milieu d'une déclaration qu'il voulait rendre brûlante, elle l'interrompt par cette petite phrase : « Je vous prie de m'excuser : il faut que j'aille donner quelques ordres à la cuisine. » Il ne manque à Fatenville que d'être crayonné d'une main un peu plus légère. Le ridicule est trop appuyé quelquefois; ne dit-il pas à Rose, jeune fille du monde, et du meilleur, et qu'il prend pour une campagnarde : « Je préfère cent fois la simplicité naïve de la villageoise aux manières recherchées et souvent empruntées de nos citadines. » Ce qui lui vaut cette réplique : « Je m'aperçois à vos paroles que la naïveté ne vous est pas tout à fait étrangère. » Il est vraiment trop fat, et Rose méritait un adversaire moins prétentieux et moins bète. Le bonhomme Duclos. le père de Rose est peut-être aussi un peu naïf. Il s'entiche bien vite d'un individu sur lequel il pouvait avoir si aisément des renseignements, que le hasard même les procure.
Malgré ces quelques réserves, Fatenville est une jolie comédie, alertement écrite, bien conduite, et qui serait agréable sur n'importe quel théâtre. Pourquoi l'Odéon ne nous la donnerait-il pas un jour en lever de rideau?
Erreur n'est pas compte a le grave défaut de reprendre l'éternel sujet des Ménechmes, d'où il nous semble qu'on ne puisse plus tirer d'effets bien nouveaux ; ce n'est pas l'avis, cependant, de tous le auteurs dramatiques : combien de fois ce thème a-t-il
été traité depuis les anciens! La comédie de M. Marchand renferme d'ailleurs d'agréables détails, comme la scène d'Elvire faisant payer ses notes par son père. Cependant nous préférons Fatenville à cette comédie à couplets.
Mais ces essais dramatiques ne constituaient pour M. Marchand que des délassements, comme ses poésies fugitives (i) et ses fables. La dernière partie du volume renferme quelques extraits en prose qui nous ramènent aux plus habituelles préoccupations de cet aimable et alerte écrivain qui fut. De l'oublions pas, un homme politique.
Parmi ces divers opuscules et articles, celui qui nous intéresse le plus directement est consacré à Un four de France sous la Seconde République. C'est un récit inspiré plus tard à M. Marchand par le souvenir d'un voyage qu'il a fait, lors « de son dixbnitième printemps, au pays de ses ancêtres », et ce récit est rendu particulièrement amusant par le contraste entre les conditions des déplacements à cette époque etaujourd'hui. Sans parler des steamers qui mettaient douze jours et des voiliers qui en employaient vingt-trois, nous pouvons trouver dans
(i) On trouve même dans ces poésies deux Satires à la Boileau, les Trams du Siècle, et nos Ridicules. Peut-être sont-ce les deux derniers essais de ce genre en tangue française,
l'honorable f. g. .marchand 323
l'œuvre de M. Marchand une bien jolie description de la diligence :
c Spacieuse et lourde, suspendue par d'épaisses courroies sur ses robustes essieux, elle pouvait rivaliser avec le cheval de Troie parle nombre des êtres humains renfermés dans ses flancs. J'en ai compté à la fois jusqu'à vingt-quatre, dont trois dans le coupé faisant face aux chevaux, six dans l'intérieur, au compartiment du centre, six dans la rotonde, située à l'arrière, trois sur l'impériale, au-dessus du siège occupé par le conducteur et le cocher, et sept ou huit derrière l'impériale, pêle-mêle avec les bagages sous une épaisse toile cirée qui couvrait le véhicule sur toute sa longueur. Cinq chevaux vigoureux, enlevaient au galop cette lourde charge, sous l'impulsion du fouet et des cris gutturaux du cocher. Aux relais distribués de cinq lieues en cinq lieues, une table d'hôte toute dressée attendait les voyageurs. Mais à peine ceux-ci avaient-ils attaqué le premier service, que l'impitoyable conducteur, accusé à tort ou à raison de connivence intéressée avec le cabaretier. coupait court aux appétits par un formidable appel : « En voiture. Mesdames et Messieurs, nous criait-il de sa voix rauque, nous sommes en retard; en voiture! // Il fallut une grève générale des voyageurs pour mettre fin à ce supplice qui tient à la fois de l'echaudement et de la torture infligée à Tantale. Mais nous le connaissons encore. Il s'annonce aujourd'hui par le cri : « Vingt minutes d'arrêt,
buffet ! /•
On mettait ainsi cinq jours de Marseille à Pans,
« deux jours et deux nuits en diligence, de Marseille à Lyon, par la route des Alpes : Sisteron, Gap, Grenoble; une journée de navigation sur k Saône, de Lyon à Châlon; chemin de fer de Châlon à Dijon; une nuit de diligence de Dijon à Tonnerre, où l'on retrouve le chemin de fer qui conduit à Paris. //
Le jeune Marchand fit son entrée à Paris le 19 Juin 1850, sous le consulat de Louis-Napoléon Bonaparte: on sent déjà que la restauration de l'Empire est proche. Les théâtres ne jouent pas seulement Polyeucte, Angelo, Rity Mas ou llernani ', et leurs imitations : « Des pièces interminables, composées d'une série de tableaux mouvementés, servaient surtout aux desseins de lagent officielle. » Bonaparte, ou les premières pages d'une grande histoire flattait le goût du public. Et c'étaient la prise de Toulon, le pont de Lodi, avec accompagnement de pétarades. Le Prince-Président utilisait le théâtre comme moyen de réclame, et la floraison des Bonaparte et des Rois de Rome n'était pas alors aussi inoffensive que, plus récemment, celle des Madame Sans Gêne et des Aiglon. Naturellement, le Prince arrivait au bon moment dans sa loge, pour se faire saluer par une phrase de ce genre : « Le ciel exauce enfin ses vœux, en lui donnant un successeur au trône pour perpétuer avec sa dynastie, le bonheur et la gloire du peuple français. »
Et ce charlatanisme officiel amène sous la plume de M. Marchand l'évocation toute naturelle du célèbre Mengin, qui, coiffé d'un superbe casque en acier poli, débite du haut de son landau les invrai-
semblables boniments et les crayons qui firent sa fortune.
Qu'importent au milieu de l'apathie générale, les débats d'une assemblée impuissante et les assauts éloquents de Montalembert et de Pierre Leroux, de Lamoricière, de Jules Favre. et du grand Berryer? La légende de l'aigle faisait du chemin, et le coup d'État du 2 décembre mit fin pour dix-huit ans à toute vie légale dans notre pays.
M. Marchand, manieur d'hommes, et homme de gouvernement, termine cet exposé par de sérieuses réflexions qu'il adresse à ses compatriotes.
« L'indifférence de l'électeur, le peu de prix qu'il attache à ses droits politiques, dit-il, la facilité avec laquelle il y renonce pour une considération personnelle souvent insignifiante, voilà les écueils du système démocratique; et. pendant que le peuple sommeille dans une fausse sécurité, ou qu'il abdique son autorité, et néglige de surveiller ses mandataires, des ambitieux de toute provenance et de tout calibre le dépouillent insensiblement de ses privilèges, et s'enrichissent par milliers du produit de son honnête et paisible travail... L'électeur canadien... n'a-t-il jamais par son vote indifférent ou complaisant, ou indûment intéressé, compromis l'intérêt public? »
Ces remarques ne s'adressent évidemment qu'à l'électeur canadien, et chacun sait que, dans notre vieille Europe, en France surtout, ces conseils de sagesse et de conscience politique sont et seront toujours superflus.
M. Nérée Beauchemin (I)
J'ai un ami poète. Vates irritàbilis. Du moins, jadis ou naguère, publia-t-il, comme un chacun, son volume de ces terribles lignes non finies que Taine trouvait si difficiles à combiner harmonieusement. En sa qualité de poète donc, mon ami regarde en connaisseur les lignes non finies de ses confrères, et peut en juger avec l'autorité d'un homme dont les oeuvres complètes — une plaquette in-18 — sont estampillées par Lemerre, Perrin ou Vanier. Je ne sais plus quel fut son éditeur, car il a tant d'amis que les 500 exemplaires étaient épuisés avant qu'on vendît Le dixième, et je n'avais pas encore l'honneur de le connaître lors de ce péché de jeunesse. Ce volume in partibus lui donne une compétence toute spéciale; elle lui permet de s'établir tyran des mots et des syllabes, de critiquer en homme qui a fait ses preuves, de sourire finement aux bons endroits, quand la rime n'en est qu'à sa centième édition, ou de baisser dédaigneusement les coins des lèvres, si deux épithètes se choquent au bout des vers, car du heurt de deux adjectifs ne jaillit jamais l'étincelle .
(1) Floraisons mal ut i nul es, 1 vol. in-8n (Trois-Rivières. ï897.)