II. M.iiii: m.Aiciii.Mi.N
c'est une loi — qui souffre quelques classiques exceptions.
Un matin, mon ami fit irruption dans mon cabinet de travail.
Un livre ouvert gisait sur un guéridon, et l'intrus, qui montre en toute occasion un déplorable sans gêne, prit le volume après les inévitables compliments d'usage qu'il réduisit d'ailleurs à un laconique dissvllabe. Il examina en expert le papier de l'inoctavo dont il venait de se saisir, eut un hochement de tête approbatif à la vue des culs de lampe, et dit :
« Je ne sais pas de qui sont ces vers. Je vais les lire sans regarder le nom de l'auteur, pour voir si c'est un sous-Hugo, un pseudo-Rostand, ou un infra-Coppée. Il se carra dans mon fauteuil, et lut, en s'interrompant quelquefois pour jeter à voix haute une appréciation sans réplique, ces vers délicieux :
Avril Boréal.
Est-ce l'Avril? Sur la colline Rossignole une voix câline,
De l'aube au soir.
Est-ce le chant de la linotte?
Est-ce une flûte? Est-ce la note
Du merle noir?
Le chanteur, retour des Florides, Du clair azur des ciels torrides
Se souvenant, Dans les bras des hêtres en larmes Dit ses regrets et ses alarmes
A tout venant.
Surpris dans son vol par la neige Il redoute en cor le cortège
Des noirs autans, Et sa vocalise touchante Soupire et jase, pleure et chante
En même temps.
Quel souffle a mis ces teintes douces Aux pointes des frileuses pousses?
Quel sylphe peint De ce charmant vert véronèse • Les jeunes bourgeons du mélèze
Et du sapin ?
Tout était mort dans les futaies, Voici tout à coup, plein les haies,
Plein les sillons, Du soleil, des oiseaux, des brises, Plein le ciel, plein les forêts grises,
Plein les vallons.
Ce n'est plus une voix timide Qui prélude dans l'air humide
Sous les taillis, C'est une aubade universelle, On dirait que l'azur ruisselle
De gazouillis.
Et tandis que dans les clairières Chuchotent les vois printanières,
En vain j'entends Rossignoler, l'âme meurtrie, La tant douce voix attendrie
De mes printemps.
« C'est très gentil, fit-il, s'interrompant. J'aime
les hêtres en larmes, au moment du dégel, lies gentil. »
Il parlait du ton protecteur qu'il prend pour les
M. NÉREE BEAUGHEMOi 329
jeunes poètes. Il garde le ton dédaigneux à l'usage des Chers Maîtres. Il tourna quelques pages.
" Un joli rythme; tout cela est frais comme de l'eau de source !
Il est une claire fontaine
Où dans un chêne, nuit et jour,
Le rossignol, à gorge pleine
Redit sa peine
Et son amour.
Son flot où la menthe et la prêle, Poussent à fleur d'eau pêle-mêle Filtre son cristal, à travers
Le filtre frêle
Des cressons verts.
«Je ne sais, soliloqua-t-il, si frêle est l'adjectif qui convient au cresson de fontaine, fut-il de claire fontaine. En outre, votre poète aime beaucoup les rossignols, dont on a quelque peu abusé depuis Shakespeare. — Idylle dorée... Une adoration des mages. Il y en a de bien jolies, en Flandre. Connaissez-vous celle de Rubens, au musée d'Anvers? Ce qui me la gâte, c'est le groupe des chameaux, au fond ; on en voit deux si près l'un de l'autre qu'on dirait un monstre bicéphale. Voyons l'adoration des mages de... M. X.
...Pour te louer, divin berceau, j'aspire L'harmonieux lyrisme qu'on respire Dans les motifs des aèdes de l'art...
Passons. — Un autre tercet s'adresse à la Vierge.
Voyons un peu :
Je veux bercer | ta peine et ta hantise
Adoucir le mal | qui te martyrise.
Je veux aimer ton Jésus sans retour..,
« Pourquoi ce vers coupé 5 — 5, dans un système de strophes bâti sur 4 — 6? La cadence est rompue sans qu'on sache pourquoi. Ces diables de décasyllabes vous jouent parfois de mauvais tours. Je vous en ferai lire de ma façon où je crois avoir évité à la fois les cahots et la monotonie. Mais le dernier vers du tercet me semble obscur. »
Je crus devoir tenter un appel à l'indulgence.
" Vous êtes sévère, mon cher ami, et même, permettez-moi le mot, un tantinet pédant. On dirait que vous commentez un texte à des élèves de lycée.
— Je fais simplement à autrui ce que je n'aime pas qu'on me fasse. — Ecoutez, voilà quelque chose qui serait délicieux, n'étaient deux épithètes :
La cloche lente, à voix éteinte Tinte au clocher paroissial, Et l'écho tremblant de sa plainte Tinte et meurt dans l'air glacial.
« C'est presque de la rime batelée, ou plutôt de la rime en écho. C'est curieux, ce mélange de facture très savante et de gaucherie. On dirait d'un primitif qui copierait un Meissonnier. Voyons plus loin. »
Et il lut, en faisant murmurer les ;;/, glisser les / et susurrer les 5.
M. NEREE BEAl'OHEMIN 33 I
La Mer.
Loin des gTands rochers noirs que berce la marée, La mer calme , la mer au murmure endormeur Au Jarge, tout /à-bas, /ente, s'est retirée Et son sanglot d'amour dans l'air du soir se meurt
La mer fauve, la mer vierge, la mer sauvage, Au profond de son lit de nacre inviolé, Redescend pour dormir, loin, bien loin du rivage Sous le seul regard pur du doux ciel étoile.
" Malgré les rochers bercés — peut-on dire des rochers bercés? — la première strophe est bien ; c'est allitéré comme du Wagner, et j'aime l'abondance des /;/ au deuxième vers, des liquides au troisième, et des sifflantes au quatrième. C'est de la poésie voulue, cherchée — et, ma foi, trouvée. Le bicésure qui commence la seconde strophe a de l'allure. Je regrette seulement le lit de nacre inviolé, et puis le doux ciel étoile : doux est une cheville.
— Tout le monde cheville, quoi qu'en dise Musset. Dans Victor Hugo, vous avez quelquefois cinq vers chevilles, pour amener le sixième, vraiment beau et ample.
— C'est certain. Mais il faut cheviller sans qu'on le voie du premier coup d'oeil. »
Et mon ami continua de feuilleter.
« Catholique, pentélique; une jolie rime. Bon, il l'emploie dans un second morceau, avec deux autres mots marquants dans les deux strophes : Buonarotti, et carrarel Pourquoi? Faites deux bijoux semblables et rapprochez-les. L un aura
toujours l'air d'une imitation. Plimsaul ou Bluze. Voyons encore. La Cloche de Louisbourg. Qu'est-ce que Louisbourg?
— C'est l'ancienne capitale de l'ancienne Acadie.
— Alors, votre poète est un Canadien?
— Parfaitement. »
Le ton de mon ami devint moins acerbe.
« Ce morceau m'a l'air assez heureux; j'y vois quelques jolies rimes, et des mots un peu cherchés. Voyons l'effet d'ensemble qu'il produit ».
Il lut, et lut bien.
La Cloche de Louisbourg
Cette vieille cloche d'église Qu'une gloire en larmes encor Blasonne, brode et fleurdelisé Rutile à nos yeux comme l'or.
C'est une pieuse relique.
On peut la baiser à genoux :
Elle est française et catholique Comme les cloches de chez nous.
Bien des fois, pendant la nuitée, Par les grands coups de vent d'avril, Elle a signalé la jetée Aux pauvres pécheurs en péril.
A présent, le soir, sur les vagues, Quelque marin qui rôde là Croit ouïr des carillons vagues Tinter Y Ave maris Stella.
M. NBREE BEAI/CHEMIN 333
Elle fut bénite. Elle est ointe.
Souvent dans l'antique beffroi Aux Fêtes-Dieu, sa voix s'est jointe Aux canons des vaisseaux du Roy.
Les boulets l'ont égratignée, Mais ces balafres et ses chocs L'ont à jamais damasquinée Comme l'acier des vieux estocs.
Oh ! c'était le cœur de la France Qui battait, à grands coups, alors, Dans la triomphale cadence Du grave bronze aux longs accords.
O cloche! c'est l'écho sonore Des sombres âges glorieux Qui soupire et sanglote encore Dans ton silence harmonieux.
En nos cœurs, tes branles magiques, Dolents et rêveurs, font vibrer Des souvenances nostalgiques Douces à nous faire pleurer.
Il v eut un silence.
« C'est un poète, malgré mes critiques de tout à l'heure.
— Il serait très flatté de votre appréciation, fis-je un peu ironique.
— Comment s'appelle-t-il? demanda mon interlocuteur, en regardant la première page, qu'il avait eu le courage de se cacher à lui-même jusque là. Nérée Beauchemin.
Et il est médecin à Yamachiche.
— Où est Yamachiche?
— Près du lac Saint-Pierre, et de Trois-Rivières, où il a publié son volume : Floraisons unitutinales. Dans les Fleurs de la poésie canadienne t de l'abbé Nantel (i), vous trouverez une notice de 5 lignes vous apprenant que M. Nérée Beauchemin est né à Yamachiche le 20 février 1851, qu'il fut reçu médecin en 1874, e* qu'il exerce dans sa paroisse natale. Vous voyez donc que M. Beauchemin est sensiblement notre aîné, et que c'est peut-être un homme heureux. Ne serait-ce pas le bonheur, pour nous autres déracines, grandis dans les villes, qui n'avons qu'un foyer nomade, de posséder un coin de terre, où dormiraient les nôtres, qui reposent au hasard des migrations; après l'habituel passage dans les Universités, de revenir chez nous, de nous y établir, d'y exercer la médecine, ou tel autre art bienfaisant, et puis d'écrire des vers si le cœur nous en dit, et de vieillir paisiblement, pour mourir dans la maison et peut-être même dans la chambre où nous serions nés?
... Heu! la campagne ou la province plus de trois mois par an! c'est beaucoup. — Mais pour en revenir à votre poète, il m'intéresse. J'ai fait quelques remarques pointues, c'est vrai. Mais je vous assure que je connais, dans ce que j'ai publié, bien d'autres défaillances. M. Beauchemin pourrait
(1) Montréal, 1896. C'est une bonne anthologie. Voir ;iu^si l'ouvrage plus ancien de H. L. Taché, avec préface de M. Suite, La poésie française au Canada. (Saint-Hyacinthe, 1881).
M. NÉRÉE BEAICHEMIN }}J
me rendre la monnaie de ma pièce, si je n'avais sur lui cette supériorité que j'ai lu ses vers, et qu'il ne connaîtra jamais les miens. Il sait comment on fait un vers, et quelle est la valeur musicale des mots: il n'est pas assez épris de formes extérieures, pour qu'on puisse prononcer à son propos le nom de Théophile Gautier, encore qu'il tâche quelquefois d'imiter sa facture précise. C'est plutôt un auditif. Ses strophes les plus heureuses éveillent des images de l'ouïe. Ses cloches tintent, sonnent et résonnent; ses clochettes « multisonores » tintinnabulent. Sa mer murmure, ses oiseaux chantent ou gazouillent et sa source sourdit sous les prêles. L adjectif visuel est moins heureux en général. Relisez son œuvre à ce point de vue, vous verrez que j ai raison C'est un musicien, et non pas un coloriste. Le 'choix de la forme rythmique est presque toujours juste, je ne contesterai guère que 1 emploi du décasyllabe, dans une pièce intitulée Grand luit que i'ai parcourue des yeux. Le décasyllabe avlc clsure au milieu a quelque chose de berceur de sautillant à la fois qui ne saurait convenir dans ce cas. Quant à la pensée, ]e ne dis pas qau die soit neuve, ou originale Je— envieux fond de votre Crémazie et des autres France Ouébec Iberville, le Viatique, A ^XIIL. Mais il a de plus que Crémazie, cette légère pre- Mais 1 a, « P * qui lui fait donner a son
croyant et dévot que de l'auteur des Fêtes Galantes. Prêtez-moi le volume. •/
Et mon ami, plus indulgent — ou plus équitable — depuis qu'il ne redoutait plus un rival dont l'éloignement transatlantique rendait la concurrence moins dangereuse, mit le volume de M. Beauehcmin sous son bras, et disparut.
Je tâcherai qu'il me le rende.
Un dernier mot w
Jadis — il y a bien longtemps — vivaient deux frères: l'aîné plus casanier, le cadet plus entreprenant. Le cadet partit un jour pour de lointaines contrées. Pendant quelque temps, il reçut de son frère resté au pays des nouvelles, des conseils, des secours même; puis, à la suite d'une catastrophe, vint la séparation complète, et — disons-le à la confusion de l'aîné — l'oubli.
Les jours et les années passèrent.
Longtemps plus tard, les deux frères se retrouvèrent et se reconnurent d'abord. La cadet avait travaillé, s'était, au milieu de cent difficultés presque insurmontables, créé une existence nouvelle, et même une nouvelle famille. Après les années pénibles, c'était la prospérité : le parent pauvre se métamorphosait en oncle d'Amérique. Et, comme ils n'habitaient plus qu'à dix jours de distance, les deux frères se mirent à voisiner. Quand les fils de l'aîné vont chez leur oncle de
( i) Nous avions formulé déjà certaines parties de cette conclusion au cours d'une conférence faite en mars 1900 à l'Hôtel des Sociétés Savantes, à Paris, sous les auspices de l'Alliance Française et la présidence de MM. Louis Herbette, conseiller d'État, et F. X. Perrault, commissaire du Canada à l'Exposition de 1900. (Voir Revue Canadienne, octobre 1900).
là-bas, ils y trouvent de vastes terres à défricher et à cultiver, la vie indépendante, peut-être la fortune. Quand les fils du cadet reviennent dans la maison des ancêtres, on se serre un peu pour leur faire place au foyer commun.
C'est, en quelques mots, l'histoire du Canada et de la France.
Laissant ici de côté nombre de questions intéressantes pour l'un et l'autre pays, nous nous sommes borné à parler de cette jeune littérature. Les lettres ne sont-elles pas le grand trait d'union entre les peuples, et n'est-ce pas en propageant notre bienaiinée langue maternelle, douce, harmonieuse, souple, claire et précise, que Y Alliance Française essaie de conserver et d'étendre notre influence nationale?
Qu'on ne traite pas cet effort de stérile. Le C Canada serait-il resté si profondément notre par le cœur et par la culture, si Garneau n'avait pas écrit, si Crémazie n'avait pas chanté, si M. Chameau n'avait pas mené, pendant des années, une brillante campagne de presse, si tant d'écrivains de tous les partis, auxquels nous avons consacré ce modeste volume, tous ceux dont nous venons de parler. tous ceux que nous avons laissé dans l'ombre, par omission volontaire ou involontaire, n'avaient défendu et ne. défendaient encore chaque jour L'idée française dans la langue française? Nous n'avons pas cherché à insister ici sur les points qui divisent nos compatriotes, à pénétrer dans leurs querelles : ne sont-ils pas, en effet, unis, chaque fois qu'on touche
DM DERNIER MOT ^n
à leur nationalité, au rare et précieux héritage qu'ils tiennent de leurs ancêtres qui sont nos ancêtres?
Nous n'ignorons pas les critiques que Ton peut adresser à leur manière d'écrire. M. de Labriolle, retour de Montréal, a publié dans la Revue Latine un récent article dont le pessimisme et la sévérité s'accordent avec les reproches que M. Buies adressait jadis à quelques-uns de ses confrères (i). Nous ne pensons pas avoir outrepassé notre droit de lecteur français d'ouvrages français, en faisant les réserves qui se trouvent formulées au cours de ces études. Mais nous voudrions terminer sur des paroles de confiance et d'espoir. Ce n'est pas sans une certaine émotion, en effet, qu'on se sépare d'un travail qui fut. pendant quatre ans, un fidèle compagnon.
Nous avons cité bien des noms. Ils peuvent donner une idée de la production littéraire canadienne. Ils sont d'inégale valeur sans doute, et tous ne passeront point à la postérité. Mais ils attestent la fécondité et la vitalité de cette littérature. Nos compatriotes de là-bas — nos cousins — ont en eux assez de sève et de vigueur pour chercher leurs inspirations autre part que dans nos livres. Malgré les nécessités de la vie moderne, beaucoup sont restés près du sol ; ils y puisent une nouvelle force, en
(i) Voir aussi les études lexicographiques de M. Tardivel, en particulier : La langue française au Canada {Revue Canadienne, mai 1901.)
continuant les vieilles traditions. Ils sont restés les frères de nos paysans de France, et leurs chansons même l'attestent. Et c'est ici que nous sentons plus vivement la supériorité de la musique sur la parole, dès que le sentiment entre en jeu, et qu'il n'est plus question de raisonner. Ces chansons, que recueillit M.Gagnon, le Tiersot Canadien, nous font remonter au plus lointain passé, alors que les Canadiens futurs n'avaient pas encore quitté la France. Elles viennent de Normandie, de Poitou, de Franche- Comté, de Bretagne, de Saintonge. Les airs et les paroles se sont modifiés quelquefois, mais gardent avec les nôtres une incontestable parenté. Nous en avons cité, mais il faut la mélodie pour les faire vivre. A qui veut sentir l'àme canadienne-française, nous ne pouvons que conseiller d'entendre quelques-uns de ces simples refrains. Les chants populaires des autres pays peuvent nous intéresser, nous séduire par leur exotisme : ceux de notre pays seuls nous touchent, car ils sont rythmés par les battements de notre coeur. Nul ne peut sans émotion entendre, suivant les vers de M. Edmond Rostand.
Ces vieux airs du pays au doux rythme obsesseur Dont chaque note semble une petite s<vur, Ces airs où reste pris un peu des voix aimées, Ces airs dont la lenteur est celle des fumées Que le pays natal exhale de ses toits, Ces airs dont la musique a l'air d'être en patois.
Ces vieilles chansons, par les larmes qu'elles font monter aux yeux, par les sourires qu'elles font errer