Préface de 1824 aux Odes et Ballades
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A la dislance où nous sommes du romantisme, et devant son œuvre terminée, il nous est autrement facile de trouver cette définition. Les romantiques savaient seulement, et encore de manière confuse, ce qu’ils désiraient faire; nous voyons, nous, ce c[u’ils ont fait. Un coup d’œil jeté sur l’iiistoire du romantisme et une courte revue de ses idées suffiront, je crois, à nous renseigner.
Le romantisme est, d’abord et avant tout, une réaction contre l’esprit classique ; c’est-à-dire, comme il arrive toujours en pareil cas, que les romantiques commencent par faire juste le contraire de ce c[ue les classiques avaient fait. L’esprit classique, c’est l’esprit de raison, de tradition, d’autorité et, par suite, la subordination de l’individu au plus grand nombre, du « sens propre » au sens général; l’esprit romantique, c’est l’esprit de fantaisie, de progrès, de liberté, l’émancipation de l’individu, l’expansion du moi. Depuis la Renaissance, l’antiquité était le modèle suprême de la littérature et de l’art; c’est d’après elle, ses premières expériences, ses règles d’observation et d’expression que la vie était étudiée et représentée. La génération romantique prétend ne relever que d’elle-mème, faire sa propre expérience et peindre sans intermédiaire. La littérature classique, non seulement donnait la première place à l’homme, mais, pour mieux l’observer, elle l’isolait de son entourage; pour elle, la dignité humaine consistait à s’éloigner de la nature, à lutter contre elle, à la dominer. La littérature romanticjue se propose de replacer l’homme dans son milieu et d'étudier ce milieu en même temps cj^ue lui ; le but
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de la vie, c’est pour elle de se rapprocher de la nature, de la suivre au lieu de la combattre, de s’abandonner aux sensations quelle éveille, de s’y plonger, de se confondre avec elle. Enfin, la littérature classique choisissait et tendait à l’idéal ; la littérature romantique prétend ne rien rejeter de ce qui est dans la nature ; sa tendance continuelle est donc vers le réalisme, qui finira par sortir d’elle, la dominer et la détruire.
Voilà pour les traits généraux. Nous pouvons les résumer en disant que le romantisme, c’est la liberté, l’individualisme et le sentiment de la nature. Ces caractères vont s’exprimer nécessairement par le lyrisme et le pittoresque. Le lyrisme, en effet, dans sa définition la plus simple, c’est l’expression individuelle du sentiment; le pittoresque, c’est la représentation de la nature pour sa beauté propre.
Lorsqu une société est lortement attachée à la tradition et à l’autorité, c’est qu’elle est satislaite d’elle-même et de ses institutions, ciue l’inquiétude est exceptionnelle parmi ses membres et rare le désir du changement. Au contraire, les idées de progrès et de liberté supposent le mécontentement de l’état présent, une inquiétude ressentie par tous, un désir général d’amélioration. Pendant deux siècles, la foi religieuse et monarchique avait soutenu les âmes; elle suffisait à leur rendre le présent supportable et leur faisait espérer le bonheur dans une autre vie. Désormais, il n’en était plus de même; la religion et la monarchie, lentement ébranlées et, finalement, ruinées d’un même coup, laissaient un grand vide moral. Habituées à la quiétude et à l’espé-
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rance, les âmes ne pouvaient y renoncer et cherchaient ce qui pouvait les leur procurer encore. Dans la vie individuelle et dans la vie sociale, l’angoisse était la même; tandis que les législateurs rédigeaient des constitutions et des codes, que gouvernants et gouvernés faisaient des coups d’État ou des émeutes, la littérature exprimait les souffrances intimes et les soulageait en les décrivant. En un mot, le mal du siècle, social et individuel, politique et littéraire, travaillait les gouvernements, les mœurs et les idées. C’est lui qu’exprimera le romantisme, en le revêtant de lyrisme et en le joignant au sentiment de la nature, car, ce que la société , troublée et changeante, ne pouvait plus lui donner, le poète romantique espère le trouver dans le calme et la permanence de la nature. Ainsi se trouve dégagé le dernier élément du romantisme.
Or, toutes ces causes ont une origine française, toutes sont le résultat de notre esprit national, de notre histoire, de notre littérature. Ici, comme ailleurs, ce qui semble être une rupture de la tradition ne fait que la continuer. Surtout, aucun de ces trois éléments n’est d’importation étrangère; si la f rance du xix® siècle eût vécu, comme celle du xviC, daus 1 ignorance de l’étranger, le romantisme n’en aurait pas moins suivi dans notre pays la même loi de naissance et de développement.
Reprenons, en effet, messieurs, les divers éléments que nous venons d’isoler; nous constaterons aisément
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ieiiv point de départ et le cours de leur existence antérieure.
L’esprit classique , avons-nous dit, c’est l’esprit de raison et d’autorité. Mais, si la soumission à cette faculté et à ce principe était générale , que de réserves individuelles au moment même de leur leur plus grande action! Certes, la raison donne sa marque à la littérature du xvii“ siècle ; mais la fantaisie ne cesse de s’exercer , souveraine chez les bui’lesques, souvent mêlée au comique de Molière, toujours présente chez La Fontaine. La tradition, le culte des anciens, le respect des puissances établies, la foi, la paix morale dominent, mais, au début du siècle , vous trouvez Saint-Evremond ; au milieu , Bayle; à la fin, Fontenelle; et, autour d’eux, la foule des libertins. Une partie du théâtre de Molière est remplie par la satire de la tradition et des règles. En plein règne de Louis XIV, en pleine Académie , Perrault institue son parallèle entre les anciens et les modernes, pour conclure en faveur des seconds contre les premiers. Parmi les écrivains soumis à la religion et à la monarchie, que de troubles individuels et de révoltes cachées! Ce n’est pas nn esprit calme qne Pascal; s’il a rencontré le repos, c’est après une crise morale en comparaison de laquelle les troubles de Chateaubriand et de Vigny ne sont que des émotions superhcielles. Peut-on dire que La Bruyère, domestique des Condé et hôte de Versailles, ait été satisfait de sa condition et de son temps? L’individu est alors peu de chose en regard de la société ; sa valeur est celle de son rang; ses droits n’entrent pas en comparaison avec
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ceux du grand nombre et il subordonne son sentiment particulier au sentiment général. Oui, en principe; mais, en fait, que de dérogations et de divergences! D’abord, tous les dissidents que je viens d’énumérer sont des esprits qui prétendent penser par eux-mêmes, sur certains points déterminés ou en toutes choses. Il y a des résistances acharnées contre le sentiment ou l’autorité du plus grand nombre. Je ne parle pas des protestants, qui appartiennent plutôt à l’histoire politique et religieuse ; mais, dans le triple domaine de la foi, de la politique et des lettres, c’est un singulier et frappant exemple que celui de Fénelon, ce « bel esprit chimérique », doucement et obstinément révolté contre l’unité du dogme et la toute-puissance royale , adressant à l’Académie une Lettre qui, dans sa courte étendue, renferme sur la littérature plus d’opinions individuelles que la préface de Cromivell. Il serait, je crois, difficile d’observer, de penser et d’écrire de façon moins commune que Saint-Simon.
Il est encore juste de dire que le xviP siècle, dans son ensemble, s’est peu soucié de la nature, mais il y a La Fontaine, et une exception aussi complète à la règle générale suffit à empêcher qu’il y ait eu, depuis la Renaissance, prescription dans le sentiment de la nature. Ce que le même La Fontaine demande à la campagne et à la solitude, l’éloignement « des cours et des villes » et « le sombre plaisir d’un cœur mélancolique », ne diffère pas de manière si absolue de ce qu’iront y chercher les héros et les héroïnes du romantisme, plus malades et surtout moins patients, mais non plus sincères. A défaut du
pittoresque naturel, celui que l’homme crée ne cesse de trouver, dans la littérature classique, des écrivains pour le sentir et le décrire, même chez ceux qui sont le plus préoccupés de raison abstraite et d’analyse. Sous Louis XIII, les burlesques ne voient que lui et le cherchent de préférence dans le bizarre et l’ignoble, mais Corneille en use souvent avec une singulière puissance de couleur. Sous Louis XIV, Boileau s’y complaît dans les Satires, et le Lutrin\ il n’y a pas une pièce de Molière où il n’ait largement de place ; dans plusieurs, l'Avare^ le Bourgeois geniilhorame ^ le Malade imaginaire^ il déborde. Racine lui-même ne s’en est pas abstenu; sans parler des Plaideurs^ rappelez-vous Phèdre. La Bruyère voit de préférence l’observation morale par la manière dont elle se présente en traits physiques et il la rend comme il la voit, par la notation des airs de physionomie, des attitudes et des gestes; il est sensible comme un peintre au caractère d’un entourage, à la singularité d’un arrangement matériel, au caractère d’un mobilier, à la grâce d’un paysage, par exemple celui de la petite ville, qui profile sur la colline, au bord de la rivière et devant la forêt, la silhouette tranquille de ses tours et de ses clochers.
Mais , en admettant que plusieurs éléments du romantisme aient une origine aussi lointaine ou, simplement, que l’on puisse lui trouver des termes de comparaison dans un temps auquel il croyait ne ressembler en rien, il vaut surtout par le lyrisme, qui est son expression favorite, sa marque, son aboutissement ; par le lyrisme, il exprime un sen-
timent que le siècle n'a pas connu, puisque cette maladie morale doit son nom à l’époque où, pour la première fois, elle fut constatée ; cette maladie éminemment moderne et littéraire, c’est l’ennui de vivre, « le mal du siècle ». A réclamer l’invention de ce sentiment et de ce genre d’expression , le romantisme se tromperait encore. Sans faire observer que le lyrisme est aussi ancien que la poésie, qu’il abonde dans la littérature grecque et qu’il ne manque même pas à la littérature romaine, que le mal de vivre, àGugta ou tædium vitæ, se trouve décrit avec tous ses caractères essentiels, non seulement chez les élégiaques ioniens, mais chez les Pères de l’Église grecque, non seulement chez Lucrèce, mais chez Sénèque, contentons-nous de dire que le sentiment de la misère humaine s’exprimait en France avec une sincérité et une force incomparables, au temps même où la foi religieuse procurait la quiétude morale et que le lyrisme, s’il manquait dans la poésie classique, donnait à l’éloquence une élévation et un éclat que la poésie romantique ne devait pas surpasser.
En effet, le sentiment de la misère humaine et l’expression lyrique comptent parmi les thèmes et les moyens les plus considérables de la littérature française au xviF siècle. Lorsque Pascal caractérise la condition de l’homme, ses incertitudes, ses erreurs, lorsqu il peint la douleur l’étreignant dès la naissance et ne 1 abandonnant qu à la mort, lorsqu’il montre le vertige de 1 infini, le besoin du « divertissement », le vide des plaisirs, lorsqu’il fait entendre le « silence éternel des espaces infinis », en un mot lorsqu’il
donne une expression si personnelle aux sentiments que provoque en lui le plus humain et le plus général des sujets, fait-il autre chose que du lyrisme? Que lui manque-t-il de ce qui constitue la poésie lyrique? Serait-ce l’énergie, la profondeur de l’accent, la force de l’expression ou de l’image? Les questions que 1 orgueil passionné de Chateaubriand vient agiter au début de notre siècle, dans René et dans les Natchez, la logique douloureuse de Pascal en a déjà donné la réponse, plus éloquente, plus nette et surtout plus générale, car enfin l’aventure du frère d’Amélie, ou meme celle de 1 amant de Celuta, sont de fort rares exceptions. Pascal disait de tous les hommes :
Ils ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et 1 occupation au dehors, qui vient du ressentiment de leurs misères continuelles; et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connaître que le bonheur n’est en effet que dans le repos, et non pas dans le tumulte ; et, de ces deux instincts contraires, il se forme en eux un projet confus, qui se cache à leur vue dans le fond de leur ame, qui les porte à tendre au repos par l’agitation, et à se figurer toujours que la satisfaction qu’ils n’ont point leur arrivera, si, en surmontant quelques difficultés qu’ils envisagent, ils peuvent s’ouvrir par Là la porte au repos.
Ainsi s écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles; et, si on les a surmontés, le repos devient insupportable. Car, ou l’on pense aux misères qu’on a, ou à celles qui nous menacent. Et quand on se veirait même assez à 1 abri de toutes parts, l’ennemi, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir au fond du cœur, où il a des racines naturelles, et de remplir l’esprit de son venin L