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Pensées, édit. Havet, IV

228 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRT.

Chaque génération examine à nouveau quatre ou cinq problèmes éternels; elle croit les inventer ou, tout au moins, les résoudre pour la première fois. En décrivant à son tour l’agitation de l’homme et le néant qu’il trouve au fond de tout. Chateaubriand pensait découvrir en lui une maladie nouvelle et ses contemporains, qui réprouvaient aussi, regardèrent Bené comme une révélation. Mais, si l’on se souvient de Pascal, c’est un tourment bien vieux qui reparaît dans ce passage de René ;

On m’accuse d’avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir longtemps de la même chimère, d’ètre la proie d’une imagination qui se hâte d’arriver au fond de nos plaisirs, comme si elle était accablée de durée; on m’accuse de passer le but que je veux atteindre : hélas! je cherche seulement un bien inconnu dont l’instinct me poursuit. Est-ce ma faute si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n’a pour moi aucune valeur? Cependant, je sens que j’aime la monotonie des sentiments de la vie, et si j’avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l’habitude.

Je n’établis pas ce rapprochement pour contester à l’auteur de .fiene. son mérite d’inventeur. S’il n’a point parlé un langage nouveau, il a rajeuni un vieux thème dont l’intérêt s’était alï'aibli avec la foi, et qui, pour la dignité de l’àme humaine, devait lui être encore proposé. Sans l’illusion qui permettait à Chateaubriand de raviver en France la vie de l’âme et la poésie, il y a longtemps que les hommes n’écriraient plus sous prétexte que tout est dit et que l’on vient trop tard.

Pour Bossuet, la matière de son éloquence et la

forme de son style oratoire sont essentiellement lyriques. Ses thèmes continuels sont ceux-là même qui fourniront au romantisme le meilleur de son inspiration : brièveté de la vie, néant de la gloire, horreur de la mort, indifférence de la nature pour nos joies et nos douleurs. Vous chercheriez vainement, dans toute la poésie romantique, des strophes plus émouvantes que ces phrases qui, sans luxe de couleur, par le plus simple choix de mots, donnent le frisson du sublime et de l’effrayant ; « Tout nous appelle à la mort : la nature, presque envieuse du bien qu’elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu’elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu’elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d’autres formes, elle la redemande pour d’autres ouvrages. Cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu’ils croissent et qu’ils s’avancent, semblent nous pousser de l’épaule et nous dire : Retirezvous, c’est maintenant notre tour h » Surtout vous ne trouveriez pas, même chez le maître de l’image, chez Victor Hugo, une comparaison plus forte que celle-ci : « Le temps où j’ai eu quelcj^ue contentement, où j’ai acquis quelque honneur? Mais combien ce temps est-il clairsemé dans ma vie! c’est comme des clous attachés à une longue muraille, dans quelques distances : vous diriez que cela occupe bien de la place , amassez-les, il n’y en a pas pour emplir la

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