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Méditation sur la brièveté de la vie

2. « Il n’y a que le temps de ma vie qui me fait différent de ce qui ne fut jamais : cette différence est bien petite, puisqu’à la fin, je serai encore confondu avec ce qui n’est point; ce qui arrivera le jour où il ne paraîtra pas seulement que j’aie été, et où peu m’importera combien de temps j’ai été, puisque je ne serai plus. J’entre dans la vie avec la loi d’en sortir, je viens faire mon personnage, je viens me montrer comme les autres ; après, il faudra disparaître. J’en vois passer devant moi, d’autres me verront passer; ceux-là même donneront à leurs successeurs le même spectacle; et tous eniin viendront se confondre dans le néant. »

Ceci est la pensée même de Victor Hugo, mais voici qui est dans le seul Bossuet : « Qu’il y a eu de temps où je n’étais pas! qu’il y en a où je ne serai point! et que j’occupe peu de place dans ce grand abîme des ans! Je ne suis rien; ce petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du néant où il faut que j’aille. Je ne suis venu que pour faire nombre, encore n’avait-on que faire de moi; et la comédie ne se serait pas moins bien jouée, quand je serais demeuré derrière te théâtre. » {Méditation sur la brièveté de la vie.)

Puis, il nous les retire. Il souffle notre flamme.

Il plonge dans la nuit l’antre où nous rayonnons;

Et dit à la vallée, où s’imprima notre âme,

D’eiïacer notre trace et d’oublier nos noms.

Toutes les passions s’éloignent avec l’âge,

L’une emportant son masque et l’autre son couteau, Comme un essaim chantant d’histrions en voyage Dont le groupe décroît derrière le coteau.

Ce n’est pas seulement René^ le livre le plus romantique du siècle, ce n’est pas seulement la Tristesse d' Olympia , c’est encore le Lac et le Souvenir^ pièces typiques elles aussi dans la poésie romantique, à côté de chacune desquelles nous pourrions mettre de longs passages des Pensées^ des Oraisons funèbres et des Sermons, exprimant les mêmes idées et traduisant les mêmes thèmes.

La différence est dans les conclusions. Pascal et Bossuet montrent la foi comme la seule consolation de la misère humaine, le seul remède du mal de la vie, tandis que Chateaubriand ne trouve dans une vague religiosité ni la guérison de son orgueil, ni le soulagement de son ennui, que Lamartine berce ses souvenirs par un mélange de christianisme et de philosophie platonicienne, que Musset porte jusqu’à la fin le deuil de sa jeunesse, que Hugo étourdit ses regrets par le fracas de ses controverses avec Dieu ou ses colères politiques. Mais, ces divergences finales entre les grands prosateurs du xvip siècle et les grands poètes du xix®, n’empêchent pas que les premiers aient fait jaillir une source d’éloquence transformée par les seconds en poésie.

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Reconnaissables dès le xvip siècle, mais en puissance plutôt qu’en action, et mêlés à beaucoup d’autres éléments, les germes du romantisme se dégagent au siècle suivant et, à mesure que ce siècle s’avance, accusent leur nature. L’exception aspire à devenir la règle; la tradition et l’autorité s’affaiblissent; le sens individuel prend conscience de ses droits. Par un travail rapide d’analyse et de dissolution, la littérature détruit les idées anciennes et précise les idées nouvelles; tout prépare directement ou favorise le romantisme.

C’est d’abord Fontenelle qui, dans chaque sujet, poésie et science, philosophie et histoire, se pique de penser à sa manière et insinue doucement la négation de tout ce qu’affirmait le siècle précédent. Pour lui, le passé n’a aucun droit sur le présent ; la vérité n’est pas un dépôt complet et ancien que les générations se transmettent, mais un bien toujours à conquérir, dont chaque siècle dégage péniblement une partie, en rejetant les illusions et les erreurs des âges antérieurs; l’antiquité est l’enfance du monde et le temps présent à peine son adolescence ; l’homme déchiffre les premières pages du livre de la nature et, loin d’avoir résolu le problème de sa destinée, il commence tout au plus à en entrevoir les termes. Pour Bossuet, l’histoire de l’humanité et la marche de la civilisation s’expliquaient par un dessein visible de la Providence; pour Montesquieu, elles n’ont de sens que par « les rapports nécessaires qui dérivent de

la nature des choses j); à ce point de vue, VEs'prït des lois est une réfutation expresse du Discours sur l’histoire universelle. Plus traditionnel en apparence que Montesquieu et Fontenelle, Voltaire continue leur œuvre de destruction et de reconstruction, en exprimant tout haut et sous des formes de plus en plus accessibles ce que Fontenelle se contentait d’indiquer tout bas; il applique aux faits de Fliistoire le genre de critique purement rationnelle avec lequel Montesquieu dégageait le sens des législations. Tous trois sont profondément individualistes, en ce sens que les deux premiers se défient de l’opinion commune et commencent toujours par se mettre en garde contre elle lorsqu’ils veulent se faire un avis; plus préoccupé en apparence de se conformer au sentiment général, le troisième n’y prend que ce qu’il y trouve de conforme à sa propre nature et, en le faisant sien, lui imprime la marcjue définitive de son esprit.

Fontenelle, Montesquieu et Voltaire sont encore des rationalistes, comme aussi d’Alembert, le parti des philosophes et les rédacteurs de \ Encyclopédie. Mais voici qu’à côté d’eux une autre génération, qui croit, elle aussi, suivre et servir la raison, lui substitue rapidement une autre faculté, le sentiment. En attendant que la poésie, tombée dans la prose, retrouve son essence et renouvelle ses formes, le sentiment s’introduit dans la philosophie et la morale, où jusqu’alors son influence avait été nulle; il devient prépondérant dans l’éloquence où la raison l’avait si longtemps tenu en défiance. C’est grâce à lui que la prose et la poésie vont peu à peu se séparer. Diderot

et Rousseau sont les agents de cette substitution et, à ce titre, les ancêtres les plus directs du romantisme. Avec Diderot, la sensibilité, encore trouble et confuse, n'apporte à la littérature qu’un moyen très inégal dans ses effets et qui produit moins d’œuvres durables que de fatras, mais, en somme, il habitue ses contemporains à être « sensibles », il n’accepte la raison qu’avec le sentiment et, quelque usage qu’il croie faire de la raison, c’est toujours le sentiment qu’il emploie de préférence, lorsqu’il faut prendre parti. Entre les éléments que la nature et la vie fournissent à l’art dramatique, la raison du XVII® siècle distinguait et choisissait; ainsi elle obtenait d’une part la tragédie, de l’autre la comédie. Si Diderot mêle tragédie et comédie pour en tirer le drame, c’est que la sensibilité ne distingue pas dans les impressions qu’elle reçoit et qu’elle est obligée de les donner au complet, sous peine de se paralyser elle-même, car l’émotion disparaît dès qu’elle s’analyse. C’est aussi la sensibilité qui domine chez Rousseau, mais déjà combien plus nette et plus puissante! Non seulement séparée de la raison, mais affirmant son indépendance et sa supériorité, elle s’exerce sans mélange, elle ne tire que d’elle-même sa loi, elle va jusqu’au bout de ses moyens. Avec elle et par elle, ce qui n’était encore qu’indiqué et enveloppé, incertain et timide, se dégage, s’affirme, se proclame. Ainsi, le droit de sentir et d’exprimer son sentiment, quel qu’il soit, sans le contrôler par la raison, c’est-à-dire sans le restreindre en le surveillant. D’où le droit de la passion, qui, pour Rousseau, est l’article premier du code moral. Droit de

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sentir et d’exprimer son sentiment, droit d’éprouver et de satisfaire sa passion, de la proposer à la sympathie et à l’admiration, c’est le plus haut degré que puisse atteindre l’individualisme. Non seulement sa passion, mais sa manière de sentir en toutes choses, d’obéir à son sentiment, de le justifier, de l’exalter. Conséquence nécessaire, tout ce qui jusqu’alors était réputé erreur, bizarrerie, vice, infirmité, tout ce que l’on cachait et tout ce dont on rougissait, devient originalité, vérité neuve, vertu; aussi fétale-t-on pour s’en vanter. De là les Confessions. Avec Rousseau, la défaite de l’esprit classique est complète et c’est au profit du romantisme qu’est remportée la victoire. Victoire qui porte à la fois sur le fond et sur la forme, sur la pensée et l’expression.

Il n’est pas, on le voit, un des éléments essentiels du romantisme qui ne s’accuse dans Rousseau avec une évidence désormais incontestable. Je viens de dire ce que devient chez lui l’individualisme, c’est-àdire la prépondérance et l’expansion du moi. Voilà pour le fond . Gomme forme , son moyen favori d’expression, c’est le lyrisme, qui déborde dans la Nouvelle Héloïse., avec ses cris, ses élans, ses lamentations. L’individualisme est trop préoccupé de ses droits pour accepter sans protestations l’organisation sociale qui tend à le restreindre et à le comprimer. Aussi Rousseau est-il solitaire et indépendant; toujours préoccupé de défendre sa liberté contre les lois et les conventions sociales, il déclare la guerre à la société, qu’il trouve mauvaise et oppressive ;, il oppose son droit particulier au droit général; il n’accepte d’autorité morale que celle de

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la conscience, c’est-à-dire du sentiment individuel. Il est triste, car il ne sauvegarde sa liberté qu’au prix d’une lutte continuelle contre la société et, dans cette lutte, il est souvent blessé. Il est orgueilleux, car il met à très haut prix la qualité de son sentiment, la générosité de ses intentions, le mérite de son attitude. Solitaire et indépendant, triste et orgueilleux, où trouvera-t-il la paix et la liberté, la consolation et la tranquilité de son amour-propre? Dans la nature, aussi éloignée qu’il pourra la trouver de l’homme et de la civilisation, des villes et de la société. Il le cherche donc dans les Alpes encore désertes, sur les lacs où ne passent pas d’autres barques que la sienne, dans les forêts. Ne sont-ce pas là des éléments du romantisme? Si la littérature nouvelle doit les combiner avec une originalité propre, si elle doit en tirer des effets puissants et neufs, peut-on dire qu’elle les ait inventés

Non, car tels ils étaient dans Rousseau, tels ils se retrouvent chez les initiateurs du romantisme , Mme de Staël, Chateaubriand et Lamartine.

Certes, la première est aussi sociable que Rousseau est misanthrope et le monde est pour elle un besoin aussi impérieux que pour l’autre la solitude. Mais ce

1. Je ne méconnais pas l’influence de Bernardin de SainL- Pierre; elle fut considérable, mais ce serait manquer aux proportions que de le mettre ici sur le même rang que J. -J. Rousseau et Diderot. Il se contenta de développer les idées du premier et, comme on l’a dit, de « préparer la palette » où le romantisme pittoresque prit ses couleurs. Voir à ce sujet quelques pages d’une fine justesse dans le livre récent d’Arvède Barine, Bernardin de Saint-Pierre, 1891, et le travail approfondi de M. F. Maury, Étude sur la vie et les œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, 1892.

n’est là qu’une différence de caractère; le fond d’idées et de sentiments, la conception de la vie et de la littérature sont les mêmes. Les premiers entliou' siasmes de Germaine Necker, c’est à Rousseau qu’elle les doit, et son premier essai a pour objet le cai’actère et les écrits de son maître. A son exemple, ce qu’elle met dans ses livres, c’est elle-même, ses goûts, ses passions, sa vie; pour elle le but suprême de la littérature, c’est de révéler la personnalité de l’écrivain et le plus grand éloge que puisse mériter un auteur, c’est, d’après elle, qu’on dise de lui non pas qu’il a « de l’esprit et de l’imagination », mais qu’il a « de l’âme ». Le malheur de* son existence vient de ce qu’elle veut vivre par le sentiment et lui livrer le gouvernement de sa conduite; elle est persécutée et exilée pour avoir maintenu les droits de sa pensée contre le despotisme d’un maître qui n’admet d’autre personnalité que la sienne propre.

Ame plus haute et plus noble que Rousseau, Chateaubriand est fier et triste comme lui; comme lui, comme Mme de Staël, il se met tout entier dans ce qu’il écrit; ses malheurs et ses souffrances, ses passions et ses colères sont la matière constante de sa littérature et, comme pour Rousseau, sa dernière œuvre est une confession apologétique, l’histoire de ses sentiments et de son âme. Mécontent de la vie et blessé par le monde, meurtri par les liens sociaux dès le foyer domestique, lui aussi demande la consolation à la nature; pour lui aussi, elle n’est jamais trop déserte et c’est dans les solitudes du Nouveau-Monde qu’il va le chercher. Le contraste de la raison et du sentiment, du moi et de la société, de l’homme et de l’uni-

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vers sont les matériaux du monument d’orgueil élevé par son génie. Et pourtant, Chateaubriand était soldat, diplomate, homme d’État, publiciste, mais en vain l’existence l’obligeait à sortir de lui-même et à servir les intérêts sociaux, il revenait toujours à son moi ; les plus grands objets n’avaient d’intérêt pour lui que dans leurs rapports avec ses passions.

Lamartine, c’est « l’ignorant qui ne sait que son âme » ; cette âme sera donc la matière constante de sa poésie. Impressions d’enfance et de jeunesse, sentiment religieux où, quoi qu’il fasse poulie transformer en philosophie, la raison aura toujours la moindre part, plaisirs et douleurs, amours et enthousiasmes de la jeunesse, grandes pensées de l’âge mûr, tristesse et douceur de souvenir, c’est à dire toujours et partout le sentiment personnel, telle est la substance de cette poésie, la plus sincère et la plus intime, la plus mélancolique aussi et la plus délicieuse qui ait charmé Tâme d’un homme, en satisfaisant son besoin de répondre, « comme une harpe », à tous les souffles de la vie; et, avec son âme, l’âme de tous ceux pour qui la poésie c’est, avant tout, l’émotion morale, l’amour de la beauté et le sentiment de l’harmonie. Pour Lamartine aussi, la nature est la consolatrice et l’inspiratrice; c’est au milieu d’elle et par elle qu’il sent, d’elle que lui viennent émotions et inspirations, à tel point que, les diverses formes de sa poésie, ce sont les aspects divers sous lesquels la nature est apparue à sa jeunesse, son âge mûr et sa vieillesse. Si jamais poète a mérité ce grand éloge d’être le poète de la nature, c’est Lamartine.

Voilà donc, messieurs, le mouvement romantique commencé avec Mme de Staël, Chateaubriand et Lamartine. Par eux, l’école nouvelle est déjà en possession de ses moyens d’action; les écrivains qui vont venir les développeront et les compléteront, mais sans rien apporter d’inconnu, même Victor Hugo, même Alfred de Musset et Alfred de Vigny. D'autre part, nous avons pu énumérer ces divers éléments, depuis leurs origines, sans recourir une seule fois à l’étranger; nous n’avons eu pour les découvrir, qu’à chercher dans la littérature française, en relevant ses caractères les plus apparents.

Est-ce à dire que les littératures étrangères n’aient eu aucune influence sur le développement du romantisme? Non certes. Depuis le premier tiers du xviiP siècle, l’attention française, très portée au siècle précédent, vers l’Espagne et l’Italie, s’était tournée vers l’Angleterre, avec Voltaire, Montesquieu, l’abbé Prévost, etc., et Shakespeare, injurié ou travesti, mais lu et imité, préoccupait de plus en plus nos poètes dramatiques et le public. Puis, le même Letourneur, qui nous avait donné la première traduction complète de Shakespeare, présentait successivement à la France Young, Hervey, Richardson, Ossian. Avec eux, surtout avec Shakespeare et Ossian — car, malgré la valeur si diverse de ces deux poésies, c’est encore la seconde qui trouvait le plus d’admirateurs et exerçait l’influence la plus

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profonde, — une poésie nouvelle nous était révélée, la poésie du Nord, celle des passions complexes et sombres, des sentiments vagues et tristes, du fantastique et de l’horrible, et aussi des mers orageuses, des ciels voilés, des paysages brumeux. Des écrivains, tels que Mme de Staël et Chateaubriand, professaient pour cette poésie une admiration qui ne pouvait rester sans effet sur leurs œuvres, car l’admiration provoque nécessairement l’imitation. Puis, Mme de Staël, prouvant par un exemple complet, son livre De l'Allemagne, la différence signalée par elle entre les littératures du Nord et celles du Midi — les premières rêveuses, mélancoliques et sombres, les secondes animées par la raison, la joie de vivre et l’amour de la lumière, — Mme de Staël révélait à la France l’Allemagne de Klopstock, de Gœthe, de Schiller et de Wieland, de Kant, de Fichte et de Schelling.

Dès lors, le roman, la poésie et la philosophie de l’Allemagne passent en France; la plupart de ses œuvres marquantes sont traduites et commentées dans notre pays. Mais remarquez, messieurs, que le livre De l’AUemagne est de 1810 et que, à cette date, Mme de Staël a déjà publié Delphine et Corinne; que, si elle n’a pas encore tout dit, elle a déjà exprimé ses idées capitales; cjue, à cette même date. Chateaubriand est Fauteur d'Atala, du Génie du christianisme, de René, des Martyrs. C’est une éducation toute française qui a formé Mme de Staël et, malgré son mariage avec l’ambassadeur de Suède à Paris, vraiment il est difficile de voir dans ses premiers ouvrages autre chose que l’élève de Rousseau et des

salons français, la femme passionnée, de puissant esprit et d’inspiration individuelle. Ses idées sont celles de notre xviii® siècle et si, dans une vue de génie, elle a signalé et caractérisé les littératures du Nord, jusqu’ici les littératures allemande ou anglaise n ont pas eu plus d’influence directe sur ses œuvres que le baron de Staël sur son esprit.

Il semble que Chateaubriand doive davantage à 1 Allemagne par son René, qui est un Werther français. Cependant, il n’y a pas là d’imitation volontaire, il n’y a pas même d’influence subie. Sainte- Beuve dit avec raison, en rapprochant de Werther et de René le Childe-Harold de Byron, dont les premiers chants parurent en 1812 : « Ces grands poètes n’ont pas eu besoin de s'irniter l’un l’autre, ils ont trouvé en eux-mêmes et dans l’air du siècle une inspiration suffisante qu’ils ont chacun appropriée et figurée à leur manière, en y mettant le cachet de leur talent et de leur égoïsme. Tous ces types sont éclos en Allemagne, en Angleterre, en France, sous un même souffle, sous un même courant atmosphérique général qui tenait à l’état du monde à ce moment'. » Sainte-Beuve ne saurait être suspect, lorsqu’il constate sur un point l’originalité du romantisme français, alors qu’il s’inquiétait surtout de lui chercher des ancêtres; il a raison ici en constatant l’effet du talent et de l’individualisme, dans le choix simultané d un même sujet en Allemagne, en France et en Angleterre. Mais si, des trois poètes, il en est un pour qui le choix d’un pareil sujet fut provoqué

h Chateaubriand et son groupe littéraire, leçon.

beaucoup plus encore par « l’égoïsme » que par « l’état du monde à ce moment», Chateaubriand est celui-là. Ce n’était pas seulement une passion singulière qui forçait le frère d’Amélie à chercher dans l’exil une sorte de suicide. Si Goethe avait mis beaucoup de lui-même dans son Werthcv^ du moins n’avait-il pas sérieusement songé à finir comme son héros, tandis que Chateaubriand, fils et frère malheureux, gentilhomme chassé de son pays par la Révolution , cœur passionné et triste , avait vraiment éprouvé les souffrances de Rané. Pour 1 Ossicin de Macpherson, Chateaubriand 1 a beaucoup admiré, mais le genre de poésie qu’il y trouvait, ne lui était pas révélé; il aimait à l’y reconnaître, parce qu’il avait commencé par le ressentir. Breton élevé dans les forêts druidiques, enfant bercé par les tempêtes, il avait découvert en l’éprouvant la poésie du Nord et de l’Océan ; comme aussi, lorsqu’il décrivait la morne tristesse du ciel germain, il avait vécu la vie d’Eudore sur les bords du Rhin.

Lamartine admirait beaucoup Üssian etlordByron, mais il ressemble aussi peu à l’un qu’à l’autre. Ni la mythologie brumeuse du premier, ni le satanisme ironique du second n’auraient pu servir de modèle au poète qui eut pour premier livre la Bible et qui, passant de son pays natal, la claire Bourgogne, au ciel radieux d’Italie, dut à ses impressions d’enfance et de jeunesse l’inspiration de toute sa vie. De Byron, il a pris soin lui-même de nous dire : « J’avais écrit la plupart de mes Médilations avant d’avoir lu ce grand poète ». Aussi, dans les premières, est-il impossible de trouver trace d’inspiration byronienne. Il

ajoute que, plus tard, il devint « ivre de cette poésie » et qu’il avait « enfin trouvé la fibre sensible d’un poète à 1 unisson de ses voix intérieures ». N’exagèret-il pas? Qu’il ait beaucoup lu Byron, le Dernier chant du pèlerinage d'Harold suffirait à le prouver, comme la pièce sur l'Homme à témoigner de son admiration pour lui, mais, quoi qu’il dise :

Hélas! tel fut ton sort, telle est ma destinée,

•l’ai vidé comme toi la coupe empoisonnée,

il nous est impossible de l’en croire : le poison qui dévorait l’auteur de Lara et de Don Juan n’a jamais coulé dans les veines de Lamartine; il ressemble si peu à Byron, même lorsqu’il veut le continuer! Ne voyons là que sympathie naturelle d’un génie pour un autre; presque rien de l’àme de Byron n’a passé dans l’âme de Lamartine.

Après Lamartine, et en attendant Musset, c’est Vigny qui témoigne de son admiration pour le génie anglais. Gomme Lamartine, il ne l’aborde qu'après avoir attesté son originalité propre, mais, en traduisant Othello^ il demande à Shakespeare le secours nécessaire pour renouveler en France la poésie dramatique. 11 se vante donc d’avoir « fait escalader par cet Arabe la citadelle du Théâtre-Français », d’y avoir « arboré le drapeau de l’art aux armes de Shakespeare ». Il ajoute : « Lorsque le Maure fut entré dans la place, il en ouvrit toutes les portes, et l’on sait depuis quels sont ceux qui y sont entrés ». Il croit, en 1829, le système dramatique de Shakespeare « convenable à notre époque ‘ ». Victor Hugo avait dit J. Aj'anhpropos de la traduction d’Othello et Lettre à lord'".

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de même, deux ans auparavant, dans la préface de Cromwell ; « Shakespeare, c’est le drame », et il l’avait qualifié de « dieu du Théâtre ». Bien qu’il eût déclaré en même temps « qu’il serait aussi inutile qu’impossible d’imiter la manière qui lui est propre », c’est bien sur 1 auteur des Henii^ des Richard et des Jean qu'il avait les yeux en écrivant Cromwell, avec quatre-vingts personnages et des actes longs comme des parties. Et pourtant, il n y a d anglais que le sujet dans Cromwell , tout le reste se rattache si exactement à la tradition française, que c’en est la contre-partie et c’est encore imiter une œuvre que d’en faire le contraire, puisque, en pareil cas, cette œuvre détermine celle qui se règle sur elle à rebours. En fait, telle est bien l’histoire du drame romantique en France, surtout du drame de Victor Hugo; sans insister sur les réminiscences françaises que l’on peut relever dans Cromwell, l’auteur d’//ernani et de Ruy-Blas ne crée pas de toutes pièces un genre nouveau, en dehors de la tragédie classique, mais plutôt il fond dans un même genre la tragédie et la comédie classique, la tragédie de Corneille et celle de Racine, même celle de Voltaire, la comédie de Scarron et celle de Molière, même celle de Regnard. Quant à Shakespeare, plus invoqué qu’imité, pas plus que Goethe et Byron il n’a empêché notre romantisme d’être surtout français.

En quoi donc consiste cette inlluence de l’étranger que nous avons admise tout à l’heure? En ceci que les réformateurs romantiques, tout en suivant la tradition française, trouvaient à l’étranger des termes de comparaison et des arguments. A chacune de

leurs audaces, ils pouvaient invoquer des exemples, se rassurer eux-mêmes et rassurer leur public. Au début, ils croyaient bien détruire des genres épuisés, et ils ne s’apercevaient pas qu’ils s’attaquaient à des choses déjà mortes. Ils croyaient aussi ressentir une inspiration toute nouvelle, faire jaillir des sources inconnues, et en réalité, ils recevaient des souffles qui s’étaient levés depuis longtemps, ils retrempaient le sentiment et rimagination dans des eaux où bien d’autres avaient déjà puisé. Lorsque les poètes, les historiens, les philosophes étrangers furent enfin traduits, il y avait longtemps que le romantisme avait dégagé ses formules, créé ses œuvres maîtresses, qu’il avait rassemblé des forces tirées de la tradition nationale; les imitations de l’Allemagne et de l’Angleterre ne furent que des accidents ou des détails.

En recherchant ainsi les origines du romantisme français et en les trouvant, je crois, dans notre pays, je n’ai nullement songé à faire du paradoxe et à reprendre, par exemple, cette thèse ingénieuse du « romantisme des classiques » qui fut produite il y a quelques années h Le romantisme n’est pas le classicisme; c’en est même tout le contraire; mais c’est de la destruction lente du classicisme que le, romantisme est sorti, en employant pour de nouveaux usages les éléments peu à peu désagrégés, mais non dénaturés. La nature a procédé en ceci comme en tout : avec ce qui mourait, elle a préparé ce qui devait continuer la vie. Peu à peu elle a repris au

1. M. Emile Desghanel, le Romantisme des classiques, 6 vol 1883-1888.

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classicisme, dont le principe de vie s'épuisait, ces éléments, toujours les mêmes, qui sont la matière constante de la littérature, pour en faire sortir le romantisme. Nous savons à cette heure que pas plus que le classicisme, le romantisme n’était éternel, qu il devait même être moins viable et moins fécond, naître, grandir et décroître pour céder la place à une école nouvelle, formée des mêmes éléments diversement associés. Il en sera toujours ainsi, tant qu il y aura des hommes occupés à représenter la vie par la littérature et l’art ; c'est une loi de la nature, la plus constante, celle de la continuité de la vie par la mort. Ainsi, de la tradition naît le progrès et ces deux termes, si souvent opposés, expriment une même vérité, c’est que rien ne naît de rien et que rien n’est éternel.

Il n’y a pas à regretter pour l’honneur du romantisme, que sa part de création n'ait pas été plus grande; grâce à la poésie lyrique, à l’histoire et au roman, il soutient la comparaison avec toutes les écoles qui l’ont précédé. Quant à l’influence allemande et anglaise, disons sans chauvinisme que, seuls, les peuples épuisés opèrent leurs révolutions avec l’aide de l’étranger. Tant qu’ils ont une vitalité suffisante, ils font leurs affaires eux-mêmes; ils peuvent profiter d’un exemple donné hors de leurs frontières, mais non pas subir une intrusion. L’exemple de la Renaissance et de sa facile victoire sur la littérature du moyen âge n’est pas pour démentir cette observation. Gallo-Romains, nous retrouvions notre patrimoine en recevant d’Italie, au xau® siècle, le dépôt longtemps perdu de la littérature et de Tart antique; à la fin du

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XVIII® siècle, nous n'avions qu’à nous continuer pour nous renouveler. '

Le cours de cette année aura pour principal objet de réunir les preuves de ce que j’ai avancé aujourd’hui. Je m’efforcerai donc de noter dans chaque écrivain ce qu’il doit à la tradition et ce qu’il a réalisé d’original. Je crois que l’hisloire du romantisme peut y gagner en vérité; je souhaite, messieurs, qu’elle n’y perde pas en intérêt.

Décembre 1892.

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