L ACADEMIE DES BEAUX-ARTS
constitués en jury n'auront plus que le droit d'admission et de refus. Il n’y a même pas entre les deux institutions la ressemblance d'un même rôle d’enseignement : l’ancienne, en effet, avait une école où elle enseignait directement et qu’elle administrait sans intermédiaire; la nouvelle ne fera C[ue surveiller l’École de Rome et présenter à la nomination de l’État le directeur et les professeurs d'une école des beaux-arts distincte de l’Institut.
L’bistorien de l’ancienne Académie, Vitet, prend texte de ces différences pour établir entre la première , « aristocratique seulement au sommet et presque démocratique à la base », et la nouvelle, purement aristocratique d’après lui, un parallèle tout au désavantage de celle-ci. « En restaurant l’édilice, dit-il, on n’en a conservé que la partie, supérieure, et, ainsi établie, l’Académie nouvelle n’est pas directement en contact avec la masse des artistes. Elle n’a aucun moyen de grouper autour d’elle et de s’attacher par les liens de l’adoption tous ces jeunes talents qui naissent et grandissent chaque jour, et à qui l’avenir appartient. Au lieu de s'en former une famille, de leur faire aimer son drapeau en les mariant à sa fortune, de calmer leurs prétentions en les nourrissant d’espérances, elle les pousse, contre son gré sans doute, mais enfin elle les pousse, d’abord à l'indépendance, puis à l'hostilité, et bientôt on les voit se créer en dehors d’elle, peu importe comment, par l’exagération de leurs défauts aussi bien que de leurs qualités, une notabilité qu’il faudrait trop attendre en la cherchant par de meilleurs moyens. » Il est facile de répondre que l'organisation de l’an-
266 ÉTUDES DE LITTÉRATUKE ET d’aRT.
cienne Académie serait, en efFet, préférable et aurait de meilleurs résultats, si l’organisation sociale de la France n’avait pas entièrement changé depuis la Révolution et si, par suite, des conditions toutes nouvelles ne s’imposaient pas aux artistes. D’un seul mot, l’ancienne Académie, dont la cause avait été, en son temps, celle de la liberté artistique, tirait le meilleur parti possible d’un régime d’autorité et de privilège, par une hiérarchie bien entendue; la nouvelle devait s’accommoder à un régime tout nouveau de liberté et d’égalité.
Il ne s’agissait pas, en effet, pour les fondateurs de l’Institut, de créer un corps qui exerçât un patronage et une direction sur les lettres, les sciences et les arts ; écrivains, savants et artistes devaient travailler librement dans la concurrence et l’émulation ; les résultats de leurs travaux étaient soumis au seul jugement du public, et s’ils venaient demander à l’Institut des encouragements ou des récompenses, c’était de leur plein gré. Il n’y avait donc pas lieu de les unir à l’Institut par un lien que la force des choses aurait bien vite rendu trop serré ou trop lâche, et dans les deux cas ce lien se serait dénoué tout seul. Il n’y avait pas surtout à les mettre en garde contre leurs défauts ni à leur indiquer les meilleurs moyens d’arriver à la réputation ; chacun devait travailler bien ou mal, selon l’excellence ou la médiocrité de sa nature, et solliciter l’attention du souverain juge, le public, à ses risques et périls. Pourquoi, du reste, imaginer un pareil rôle pour la seule Académie des beaux-arts? Elle n’a pas plus à imposer son autorité et à imprimer sa marque en
l’académie des beaux-arts.
matière d’art que l’Académie française dans la littérature, l’Académie des inscriptions dans l’érudition, l’Académie des sciences dans la science, l’Académie des sciences morales dans la philosophie et la législation. Ne regrettons pas une conception d’un autre temps et de vieux procédés d’organisation sociale, incompatibles avec la justice et la liberté h L’Académie des beaux-arts, comme toutes les classes de l’Institut, n’a cju’un but : offrir aux hommes de talent la consécration de leur mérite, constituer ainsi un foyer de lumières et de travail commun, seconder l’État, dans la mesure où il le demande, pour la direction ou la surveillance de ses écoles. Que, par le mérite et l’illustration de ceux qui la composent, elle exerce une action sur le goût public, qu’elle fournisse des modèles aux artistes, c’est surtout omvre individuelle pour chacun de ses membres ; mais on ne saurait plus soutenir la nécessité d’un art académique et de l’absorption de tous les artistes dignes de ce nom par un corps officiel, sans dénaturer par cela même la notion des Académies et compromettre leur existence L
1. 11 importe de remarquer que Vitet publiait son livre en 1861, c’est-à-dire deux ans avant la séparation complète de l’Académie et de l’École des beaux-arts, dont il va être parlé tout à l’heure, et que son argumentation reposait, en grande partie, sur l’union de l’École et de l’Académie. 11 proposait l’institution d’une « classe d’agrégés ou d’auditeurs, placés entre l’École et l’Académie et appartenant à l’une et à l’autre ». La réforme de 1863 a rendu cette proposition sans objet. Yitel fut de ceux qui protestèrent le plus vivement contre cette réforme, excessive, en effet, sur plusieurs points. Voir son article sur l’Enseignement des arts du dessin en France, dans la Revue des Deux Mondes du l®’’ novembre 1864.