De V union des arts et de l'industrie
ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRT.
arts. Il appartient à notre pays de donner l’exemple de cette alliance, qui va si bien à son génie initiateur. » L’Exposition tei’minée, il voulut que, pour la séance solennelle de distribution des récompenses, le 15 novembre 1855, les chefs-d’œuvre de l’art et de l’industrie fussent réunis dans la grande nef du palais des Champs-Elysées, et, en présentant son rapport à l’empereur, il revenait en ces termes sur l’affirmation émise deux ans auparavant : « C’est avec intention que j’avais décidé qu’on marierait ainsi l’Art à l’Industrie. Suivant moi, leur réunion caractérise l’époque moderne, et leur fusion intime est un des progrès auxquels nous devons tendre de toute notre énergie h »
D’une manière générale, l’action personnelle du prince ne cessa de se faire sentir sur la marche de l’Exposition. Il voyait bien la portée de cet immense effort; il disait, en effet, dans l’introduction du rapport quej’ai déjà cité ; « Les Expositions universelles sont une nécessité de notre temps. Sans porter atteinte aux nationalités, éléments essentiels de l’organisation humaine, elles fortifient les généreusss influences qui convient tous les peuples à l’harmonie des sentiments et des intérêts. L’observation qui m’a frappé tout d’abord, c’est que de ces grands concours jaillit une fois de plus la preuve que les sociétés modernes doivent marcher vers la liberté. En examinant la provenance et l’origine des richesses étalées sous nos yeux, j’ai pu constater que la supériorité
1. Rapport sur l’Exposition universelle de '1835 présenté à l’Empereur par S. A. 1. le prince Napoléon, président de la Commission, IS.'il.
industrielle d’une nation dépend par-dessus tout de sa moralité et de son esprit d’initiative individuelle. »
Une fois l’Exposition ouverte, le prince y fit une longue série de visites, dont chacune était l’objet d’un compte rendu détaillé, écrit sous ses yeux et inséré au Moniteur h Le rédacteur de ces Visites les appréciait ainsi : « Ceux qui ont eu l’honneur d’être convoqués à ces revues pacifiques, qui, elles aussi, ont leur solennité, ont apprécié toute l’importance de ces études accomplies au milieu d’une foule immense et recueillie, avec le concours assidu des savants, des commissaires, des chefs d’industrie de toutes les nations ». Il montrait le prince « traversant, au milieu d’une foule immense, recueillie et sympathique, les moindres sections du Palais et des galeries, s’arrêtant devant chaque produit, l’examinant et l’appréciant, interrogeant le maître moins souvent encore que l’ouvrier, voyant tout, touchant à tout ». Je sais bien que, depuis Dangeau, il faut dans ce genre de littérature faire la part des convenances et des conventions; il n’en reste pas moins que l’action du prince fut aussi laborieuse qu’intelligente.
Son rapport, à lui seul, suffirait à établir cette part d’action. Il est sobre, simple, clair; il dénote la main d’un homme qui avait assez de valeur personnelle pour ne pas céder à une vanité mesquine. Plusieurs
1. Ces comptes rendus, œuvre de M. Adrien Pascal, chef du service de la publicité de la Commission impériale, ont fait la matière de deux volumes publiés sous ce titre : Visites et études de S. A. I. le prince Napoléon au palais de l’Industrie, 1855, et Visites et études de S. A. I. le prince Napoléon au palais des Beaux-Arts, 1856.
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des idées qu’il soutenait et quïl n’avait pu faire triompher complètement ont subi l’épreuve de l’expérience; après trois Expositions de plus en plus vastes, celles mêmes qui sont mêlées d’erreurs méritent encore la discussion
Au point de vue spécial des beaux-arts, le prince avait conçu le projet de réunir toutes les œuvres marquantes qui s’étaient produites en France depuis 1800, et de présenter ainsi l’ensemble de l’art français pendant la première moitié du siècle. La commission impériale écarta ce projet par crainte d’étendre à l’excès une Exposition qui n’était pour elle qu’une forme du Salon annuel et aussi de dégarnir les musées. Les organisateurs de l’Exposition de 1889 ont été moins timides; malgré d’inévitables lacunes, malgré quelques classements qui devançaient le goût présent et probablement celui de la postérité, l’Europe et nous-mêmes ne saurions oublier l’admirable spectacle qui nous a donné la pleine conscience de ce que vaut l’art de notre siècle.
Réduite aux œuvres contemporaines, l’Exposition de 1855 était singulièrement instructive. A côté de Delacroix, qui exposait 38 toiles, Ingres en avait 40, et l’honneur d’un Salon spécial lui était attribué. Je ne prétends pas trancher le procès qui divisera toujours les deux grands rivaux; je me contente d’envier ceux qui ont pu voir ce spectacle ; le maître de la ligne et celui de la couleur représentés par les œuvres maîtresses de leur longue carrière, l’art classique et l’art
1. Voir le Rapport déjà cité de M. A. Picard sur l’Exposition de 1889.
romantique côte à côte, face à face, luttant loyalement devant l’Europe et la France pour le plus grand honneur du pays. Mais je dois rappeler les préférences du prince Napoléon, car il a pris soin de les attester lui-même d’une manière éclatante. Dans le discours qu’il prononça devant l’empereur, à la distribution des récompenses, il disait : « Dans les beaux-arts, le rôle du jury a été difficile et délicat. Je me suis abstenu d’y paraître et n’ai fait que sanctionner ses choix. J’ai seulement témoigné le désir qu’il me fût permis de proposer à Votre Majesté une haute distinction pour celui de nos artistes qui, suivant la glorieuse tradition des beaux siècles de l’antiquité, a consacré toute sa vie et son talent au genre que, dans mon opinion personnelle, je regarde comme le type éternel du beau. »
Ingres venait, en effet, sur la demande expresse du prince, d’être promu à la dignité de grand-officier de la Légion d’honneur, et certes, pour ceux qui avaient admiré ces chefs-d’œuvre d’invention et de composition, ces modèles de style, de probité, de vigueur et de courage qui s’appellent V Apothéose d’Homère^ le Martyre de saint Symphorien^ le Vœu de Louis XIII^ les deux Chapelle Sixtine^ le Portrait de M. Bertin, l’initiative du prince était un acte de haute justice, qui honorait à la fois le prince, l’artiste et la France, glorifiée dans ce qu’elle a de plus durable ; la mesure dans la force, la justesse dans l’énergie, la vérité dans l’idéal, la possession de soi-même dans le génie L
1. Le prince Napoléon fut aussi nommé président de la Commission de l’Exposition universelle de 1867; mais, à la
Le rôle du prince Napoléon durant l’Exposition universelle avait fait naître chez lui un désir très légitime , celui d’appartenir à votre compagnie . Comblé de toutes les dignités civiles et militaires, blasé sur ces honneurs qu’il quittait et reprenait tour à tour, au gré de ses dédains et de ses impatiences, il posa sa candidature à l’Académie des beaux-arts. C’était la première fois, depuis l’ancien régime, qu’un prince du sang aspirait à l’égalité académique. On avait vu jadis, en 1753, un frère de M. le Duc, le comte de Clermont, briguer un fauteuil à l’Académie française. L’impartiale histoire constate que le comte fut un médiocre académicien. Dans un corps où l’observation des usages est le premier devoir de tous, il ne voulut pas se plier à celui qui consacrait cette égalité dont il avait dit se faire honneur ; il esquiva la formalité du discours de réception et la remplaça par une simple visite, dans laquelle il fit à ses confrères un petit compliment improvisé, reçut son jeton en déclarant qu’il avait envie de le faire percer pour le porter à sa boutonnière, « comme sa croix de Saint-Louis d’académicien », mais il s’en tint à ces « agréables fadaises » et à ces amabilités de huis clos; depuis ce jour, il ne parut plus à l’Académie h
Chez le prince Napoléon, l’ambition académique fut plus scrupuleuse et plus suivie : élu le 11 juillet 1837
suite du désaveu que lui avait attiré, de la part de l’empereur, un discours prononcé en Corse à l’inauguration de la statue de Napoléon 1“, il donna sa démission de plusieurs fonctions, et, entre autres, de celle-là.