‹ Études de littérature et d'artChapitre 24 sur 27 · Voir Sainte-Beuve, Nouveaux lundis^ ti XI · texte numérisé non relu

Voir Sainte-Beuve, Nouveaux lundis^ ti XI

à la place d’académicien libre vacante par la mort du marquis de Pastoret, il remplit exactement les obligations de son titre, prit part aux travaux de la compagnie autant que le lui permettaient ses charges multiples, et, dans vos séances, sut faire apprécier la vivacité et l’élévation de son esprit; cet esprit qu’un critique d’alors, dans un portrait flatteur et mordant qui fit grand bruit, mais qui, somme toute, n’était pas pour déplaire au modèle, qualifiait de « puissant, délicat et mobile, qui étonne, attire, inquiète, séduit sans chercher à séduire, et enchaîne les dévouements autour de lui, sans rien faire pour les retenir ‘ ».

Peut-être, dans les motifs qui conduisirent le prince à l’Institut, faut-il indiquer encore, pour une part, le souvenir du fondateur de la dynastie et le désir d’être le plus possible un Bonaparte. On sait que, simple général, en 1797, le futur empereur était entré à l’Académie des sciences, qu’il avait signé ses proclamations d’Égypte : « Le membre de l’Institut, général en chef de l’armée d’Orient », et que, sur le trône, il conserva quelque temps encore ce titre, en attendant de le remplacer par celui de « protecteur ».

Depuis le comte de Clermont, depuis le général Bonaparte et le prince Napoléon, l’Institut a vu encore un souverain et un pinnce de sang royal siéger parmi ses membres. Il est permis de dire, sans flatterie, que leurs procédés font un contraste complet avec ceux du comte de Clermont, et d’ajouter que, si

1. Edmond About, Dernières lettres d’un bon jeune homme le Salon de 1861.

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l’égalité académique avait besoin de recevoir la preuve répétée que l’on peut être à la fois l’héritier de plusieurs siècles d’histoire et un confrère d’une haute et simple courtoisie, cette preuve est faite à cette heure par un même académicien dans trois classes de l’Institut.

Homme de goût, pouvant suivre ses préférences et réaliser ses idées, le prince Napoléon se trouva naturellement conduit, par ses propres tendances et celles qui s’accusaient autour de lui, à poursuivre une tentative originale et qui mérite une mention dans l’histoire artistique de notre temps. Après l’art du premier Empire et le règne gréco-romain de Percier et Fontaine — plus romain que grec, c’est-àdire plus fort que gracieux, et assez restreint dans le choix de ses motifs d’imitation, — la révolution romantique avait mis à la mode, pour un temps, les souvenirs d’un moyen âge assez confus. Artistes et hommes de lettres avaient recherché, avec un éclectisme où il entrait plus de mode que de science, tout ce qui portait la marque gothique, meubles, armes, tapisseries, et leurs intérieurs avaient offert assez longtemps l’aspect de musées de Cluny en raccourci, mal classés, où quelques belles choses se mêlaient à beaucoup de pauvretés barbares et de laideurs archaïques. Puis la lassitude était venue; ces collections disparates s’étaient dispersées à nouveau chez les brocanteurs, et la décoration intérieure des appartements avait perdu toute notion de style; elle s’était faite bourgeoise et lourdement confortable. Il fallut un renouvellement partiel de l’art pour mettre fin à cette éclipse du goût.

Ce renouvellement, comme tous les changements artistiques, ne s’opéra pas d’un seul coup ; il y fallut du temps et des influences très diverses, inégales de tendances comme de valeur. Depuis ses débuts jusqu’à sa mort, Ingres n’avait cessé d’opposer au romantisme de la peinture sa propre conception de l’art d’après Raphaël et l’antiquité; mais, avec ses rares disciples, ce grand convaincu restait un isolé. Et voilà que, peu à peu, sous l’action persistante des études classiques, de l’École des beaux-arts, de l’Académie de France à Rome, par le renouvellement de l’archéologie, grâce au goût des voyages de plus en plus répandu chez nos artistes, par le désir, enfin, de se reposer des sujets violents et sanglants, l’antiquité reparaissait dans les tableaux. Tantôt grandiose, tantôt familière, elle mêlait l’histoire et le genre, les scènes de la vie intime et celles de la rue. Dès 1850, ce mouvement est déjà très sensible; Gleyre et Couture ont donné les Illusions perdues et les Romains de la décadence-^ Hamon, Daphnis et Chloé et V Affiche romaine^ le peintre des Jeunes Grecs excitant des coqs commence cette série de toiles énergiques ou gracieuses qui vont des scènes tragiques du forum ou du cirque aux spirituelles évocations de la vie élégante et de la religion familière; Chassériau passe

Andromède et de Sapho au Tepidarium de Pompéi ; Paul Raudry donne le Supplice de la vestale, Cabanel, la Nymphe enlevée par un faune et la Naissance de Vénus; un jeune maître, épris de grâce mythologique, charme les yeux avec VIdylle, Arion sur un cheval marin, la Bacchante sur une panthère. On leur a reproché d’abuser de l’érudition et de l’anecdote, de

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nous présenter une antiquité trop moderne, trop française ou même trop parisienne, comme si la recherche de la vérité par le détail n’était pas, dans l’art, un besoin aussi légitime que les synthèses historiques, comme si les anciens n’avaient pas leurs heures de détente. Le public sans parti pris leur savait gré de le reposer, par l’esprit de leurs compositions et leur couleur lumineuse, des sombres tristesses auxquelles il avait été réduit si longtemps.

L’architecture suivait une évolution semblable, et, sur ce terrain aussi, romantiques et néo-classiques étaient aux prises. Avec beaucoup de science et de chaleur, Lassus et Yiollet-le-Duc s’efforçaient de provoquer dans l’art de bâtir une révolution semblable à celle que Victor Hugo et ses amis avaient opérée dans la poésie. Mais ils venaient trop tard, à l’heure où touchait à sa fin le mouvement littéraire sur lequel ils s’appuyaient; il leur manquait la force créatrice, et ils réussissaient mieux à restaurer qu’à élever. Les classiques, qui avaient pris position avant eux, à la suite de Hittorf, se montraient plus heureux avec Duban, Duc, Labrouste, qui étudiaient avec une méthode, exigeante les antiquités pompéiennes et les grandes époques de l’art grec; avec Vaudoyer, restaurateur original du style byzantin. Leurs œuvres étaient considérables, quelques-unes hors de pair; jointes à celles qui vinrent un peu plus tard, elles repoussent avec une évidence victorieuse le reproche d’imitation servile trop facilement répété contre l’architecture de notre siècle.

De cette science précise au désir de reconstituer

6n GnlipT Gt réGllGiïiGnt une époque de l’art antique autrement que par des dessins ou par des imitations de détail, il n y avait qu un pas 5 mais, pour le franchir, il fallait le concours de deux bonnes volontés dont la réunion n’est pas ordinaire : celle d’un architecte à la fois homme d’étude et d’invention, qui sût non pas copier, mais recréer, et celle d’un homme de goût assez au-dessus des nécessités ordinaires de la vie pour consacrer toute une fortune à une fantaisie de délicat. Notre confrère M. Alfred Normand fut cet architecte, et le prince Napoléon cet homme de goût. Par la volonté de l’un et le talent de l’autre s’éleva ce palais de l’avenue Montaigne où l’étude des demeures les plus complètes de Pompéi donna naissance à une restitution exacte et ingénieuse d’un milieu disparu. G était à la fois une ceuvre de science et une œuvre d’art; on eût dit un musée habitable, car la vie moderne s’y trouvait à l’aise dans ces distributions anciennes, qui conservaient à la fois leur nom, leur physionomie et leur usage; comme si les besoins de la vie humaine n’étaient distingués, à travers les divers âges de la civilisation, que par des différences de détail ; comme si le beau et l’utile avaient trouvé leur expression définitive dans cette antiquité, source et modèle de tout art. Transition délicate entre l’art grec et l’art romain, trait d’union de deux grandes civilisations, avec la gaieté sereine de ses peintures et de ses mosaïques, de ses décorations légères comme la fantaisie grecque et précises comme la raison romaine, la maison pompéienne respirait ce sentiment universel du beau et cette joie de vivre qui furent le double charme du monde ancien.

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La fEDiniG dë Dioiïi6d6 pouvait s évoillor do son sommeil séculaire et dire au seuil de cette demeure .

Où suis-je? Le temps a-t-il cloué sa roue?

Est-ce une illusion qui de mes yeux se joue?

Rien ne s’est donc passé pendant mon long sommeil?

Le volcan n’a donc pas vomi son feu vermeil,

Et rhistoire a menti? — Pompéia vit encore!

Ce palais que l’art grec pur et sobre décore

C’est le mien, et mon pas y marche familier;

Comme un foyer antique, il est hospitalier L...

Car la poésie s’était jointe à 1 art pour célébrer et peupler cette création charmante. Après le prologue de Théophile Gautier, le plus habile des poètes de ce temps à rivaliser avec l’art de couleur et de précision, une pièce d’Émile Augier, /c JouQur da flutc^ éclairée par un rayon de la grâce antique, était représentée devant l’empereur et sa cour. Cette soirée brillante fut la dernière fête romaine qu’ait vue Paris sous un prince qui croyait continuer César. C était au lendemain de Magenta et de Solférino; tout semblait sourire à la fortune impériale, et les armes qui sonnaient dans l’atrium de Diomède étaient des armes victorieuses. Aussi le poète s’écriait ;

Ta villa, Diomède, a, dans ses murs étroits,

Napoléon premier et Napoléon trois!

Le temple est trop petit pour loger deux histoires.

Et j’entends au plafond des ailes de Victoires Qui passent sur la fête avec des palmes d’or.

Battre et s’enchevêtrer en leur rapide essor :

Il en vient de Crimée, il en vient d’Italie,

Et déjà la maison en est toute remplie!

1. Théophile Gautier, la Femme de Diomède, prologue récité par Mlle Favart, le 15 février 1860, à l’inauguration de la maison pompéienne. — Les vers qui suivent ceux-ci sont une très exacte description de cette maison.

Démentis de la fortune! revanches de l’histoire 1 Que reste-t-il de tout cela? Les ailes brisées de ces victoires sont tombées dans l’abîme ouvert sous les pas de la France; l’hôte princier et le visiteur impérial sont morts en exil ; le palais lui-même a disparu.

Car elle n’a pu résister, cette image exquise du passé, à la poussée brutale de la vie contemporaine. Abandonnée par son propriétaire, vendue, revendue, plusieurs fois mutilée, elle vient d’être démolie pour faire place à des maisons bien usuelles et bien modernes, alors qu’elle méritait d’être conservée comme un musée. J’ai pu la visiter, à la veille de la ruine finale, avec l’architecte qui l’avait construite avec amour et la voyait tomber avec douleur; douleur poignante, la plus amère qu’un artiste puisse ressentir; et tandis que, par une journée de décembre, en parcourant ces pièces vides, mais toujours riantes, malgré la triste lumière de l’hiver, notre confrère me rappelait l’enthousiasme de sa jeunesse, sa collaboration avec le prince, les fêtes dont il avait été l’ordonnateur et le témoin, le vers mélancolique du poète me remontait à la mémoire : Sunt lacrymæ rerum

Au point où j’en suis de ma tâche, messieurs, il ne me reste plus qu’à indiquer devant vous un dernier trait de la physionomie du prince Napoléon. Cet ami de l’art était aussi un ami de la science et des lettres. En 1857, il avait fait dans les mers du Nord un voyage où la recherche scientifique avait autant de part que l’agrément^; il en commençait un autre en 1870,

1. Les résultats de ce voyage ont été consignés par M. Charles Edmond dans un livre intitulé : Voyage dans les mers du Nord à bord de la corvette la Reine Hortense, 1857.

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sur les côtes de Norvège, lorsque la nouvelle de nos premiers revers le i*appela brusquement en France. Personnellement lié avec quelques-uns des libres esprits qui formaient un groupe d’élite dans la littérature du second Empire, il honorait en leur personne l’indépendance de la pensée. Il avait un goût large et sûr, avec une prédilection marquée pour le théâtre, ce qui n’est pas pour surprendre, car ce genre réalisé l’union la plus complète qui puisse exister entre la littérature et Fart. Il aimait beaucoup l’histoire, surtout l’histoire écrite à la façon grecque et romaine, véhémente jusqu’à la passion, où derrière l’auteur, on sent toujours un homme, avec ses enthousiasmes et ses haines. La langue qu’il écrivait était énergique et sobre, avec ce tour de concision et de plénitude dont Napoléon s’était fait un style si personnel; il le rappelait aussi exactement qu’un effort de volonté peut reproduire la marque spontanée du génie. Enfin, il avait toutes les qualités de l’orateur : autorité pressante du débit, vigueur dialectique du raisonnement, chaleur colorée de la parole.

Car, à partir de 1861, il profitait de son siège au Sénat pour exposer sa pensée sur la politique générale de l’Empire, avec une indépendance singulière chez un prince que tant de liens unissaient à un pouvoir tout personnel. Je ne passerai pas en revue ces discours retentissants, quoique sa nature complexe et passionnée s’y montre tout entière, cela pour les motifs que j’indiquais au début de cette notice. En 1865, à Ajaccio, il traçait de Napoléon P'’ et des idées napoléoniennes un portrait et un résumé d’une telle énergie que cette éloquence brûlante faisait scan-

dale; il éditait la correspondance de l’empereur avec un grand zèle, mais aussi avec une indépendance critique qui fut très commentée ; il déclarait avoir publié seulement « ce que l’empereur aurait livré à la publicité si, se survivant à lui-même, il avait voulu montrer à la postérité sa personne et son système ». Ainsi, partout, la décision personnelle, le mépris hautain des convenances qu’il pouvait blesser ou des contraditions qu’il pouvait soulever, un caractère absolu, une volonté intraitable.

Précipité de son rang par la chute de l’Empire, il ne renonça pas à faire acte de politique, d’écrivain ou d’orateur, et, comme en 1848, la république le vit démocrate à la Chambre, prétendant dans la presse, toujours aussi énergique dans son style et dans sa parole. Plusieurs fois encore il prit la plume ou parut à la tribune pour se défendre ou pour attaquer. Son dernier livre, Napoléon et ses détracteurs^ mérite surtout d’être rappelé pour l’importance du sujet, l’illustration de l’historien auquel il répondait, et sa propre compétence à le traiter. On peut trouver qu’il n’a pas porté la discussion sur le meilleur terrain et que l’héritier d’un tel nom avait autre chose à faire, en un tel sujet, que de discuter des textes et parfois de remplacer les arguments par des violences ; ce qu’on ne saurait contester, c’est la flamme qui brûle dans les pages, le souffle qui les anime, en un mot le talent d’écrivain qu’elles attestent une fois de plus. On songe à ces testaments célèbres, écrits pour le bronze et le marbre, en lisant des lignes comme celles-ci : « Neveu de Napoléon, j’ai grandi au milieu des siens, j’ai été bercé par le récit de sa vie, j’ai publié sa cor-

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TGspondancG, j ai GiitrGtGiiu Igs témoins dG son GxistencG, j’ai intorrogé CGux qui s’étaient associés à ses gloires ou qui avaient partagé ses malheurs.... De la retraite où j’écris ces lignes je vois lés montagnes de cette Savoie que j’ai contribué à donner à mon pays.... Je veux adoucir l’exil auquel je suis condamné en ressuscitant ce passé dont le nom que je porte résume les gloires et dont les grandeurs évanouies doivent être pour notre patriotisme une lorce et une espérance. »

Il était donc exilé, exilé une lois de plus, « comme dans son enfance » ; même dans le cercueil, cet exil devait se continuer pour lui. Je ne rappellerai pas sa fin, dans cette Rome, patrie idéale de sa race, où d’autres Bonaparte étaient venus chercher, comme lui, les consolations suprêmes de leurs malheurs finissants; elle est présente à toutes les mémoires. Devant la lutte terrible de sa robuste nature contre la mort, les amertumes qu’il dut ressentir, son énergie supérieure à tout, amis et adversaires ne pouvaient éprouver qu’admiration et pitié.

Je me suis efforcé, messieurs, de retracer la saisissante figure du confrère que vous avez perdu, dans la mesure dont l’objet de cette notice me faisait un devoir; je l’ai fait avec le respect que mérite un homme de ce rang, de cette nature et de cette valeur, avec le souci de la seule vérité. Je suis assuré de traduire, en finissant, la pensée de votre compagnie, si j’ajoute que, prétendant et démocrate, héritier mécontent d’un grand nom, révolté contre une haute fortune, homme d’État plus clairvoyant que ferme en ses desseins, nullement soldat, mais ayant à l’occa-

sion le coup d’œil d’un homme de guerre, écrivain et orateur de race, en un mot une des natures les plus riches en contrastes que nous olïre l’histoire, le prince Napoléon Bonaparte dut aux lettres, aux sciences et à l’art les heures les plus douces peut-être de son existence troublée. Il aimait bien ces nobles choses et il les servit de son mieux; elles l’ont récompensé par les consolations qu’elles procurent toujours et par l’honneur de vous avoir appartenu, le seul que la Fortune n’ait pu lui prendre et le dernier qu’il ait conservé dans son pays.

Février 1892.

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