‹ Études de littérature et d'artChapitre 6 sur 27 · H. Taine, les Origines de la France contemporaine · texte numérisé non relu

H. Taine, les Origines de la France contemporaine

une fois de plus sans les étudier en détail, ce serait tomber dans le lieu commun. Il suffira de rappeler que l’ancien régime était chose condamnée dès 1750 ^ et vouée à une ruine prochaine; que rien ne pouvait restaurer un édifice désormais inhabitable et que, pour en reconstruire un autre, il fallait une révolution, Or, les souffrances étaient si vives que cette révolution devait être non seulement politique, mais sociale, c’est-à-dire renouveler de fond en comble la société, depuis ses fondements, religion, famille et propriété, jusqu’à la notion même du gouvernement, jusqu’aux plus simples rouages de l’administration. Je ne m’attache pas davantage à montrer ce qu’il y a de contradictoire, après avoir très clairement expliqué ces abus et la nécessité de cette révolution, à s’étonner que la chute de l’ancien régime ait été poursuivie à travers les pires excès, comme si, pour répéter le mot fameux, on pouvait faire des révolutions « à l’eau de rose », et si, pour détruire un état social fondé sur le droit de conquête ^ il ne fallait pas une conquête nouvelle, c’est-à-

1. Cette date marque la publication des premiers volumes de V Encyclopédie, c’est-à-dire de la plus redoutable machine de guerre dirigée contre le régime royal et catholique. A partir de ce moment, la lutte s’engage avec des moyens et un hnt déterminés; par le seul fait de cette publication, les pouvoirs publics dénotent leur impuissance; l’écroulement final n’est plus qu’une affaire de temps.

2. M. Brunetière (Un récent historien de la Révolution française, II, dans Histoire et litlérature, t. III, 1887) remarque justement que le système monarchique et surtout le système féodal, d’après leurs théoriciens — Boulainvilliers, Saint-Simon, Fénelon, — « tiraient leur origine et leur titre non pas d’aucune obligation de faire et d’aucun service public ou rendu ou à rendre, mais d’une conquête analogue à celle de l’Angleterre

ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRT.

dire la guerre, avec tout ce que ce mot comporte, par défmitiou, de ruines et de sang, avec l’atrocité propre aux guerres civiles. On peut, on doit déplorer ces excès, mais s’en étonner est quelque peu naïf; ils étaient dans la logique inexorable des choses b Restent les idées. La littérature et l’esprit du xvii“ siècle reposaient essentiellement sur l’autorité, c’est-à-dire la tradition, s’exerçant dans le triple domaine de la religion, de la politique et des lettres.

par ses envahisseurs normands, de l’empire grec parles Turcs ou du Mexique par les hardis et avides compagnons de Cortez ». Il y avait donc deux races en France, les vainqueurs et les vaincus. A cette thèse insolente, Sieyès répondait dans sa brochure fameuse : « Pourquoi le tiers ne renverrait-il pas dans les forêts de la Franconie toutes ces familles qui se vantent d’être issues de la race des conquérants?... En vérité, si l’on tient à vouloir distinguer naissance et naissance, ne pourrait-on pas révéler à nos pauvres concitoyens que celle que l’on tire des Gaulois et des Romains vaut autant que celle qui viendrait des Sicambres? Oui, dirait-on, mais la conquête a dérangé tous les rapports, et la noblesse a passé du côté des conquérants! Eh bien! il faut la faire repasser de l’autre côté; le tiers deviendra noble en devenant conquérant à son tour. » M. Brunetière conclut : « Quelle transaction équitable, mais surtout pacifique, pouvait-il bien y avoir entre une majorité de « vaincus » et une minorité de « vainqueurs », qui s’étaient mis d’eux-mêmes, pour être vraiment vaincus, dans l’absolue nécessité d’être conquis à leur tour? Quand on ne reconnaît de droit que celui du plus fort, ne s’enlève-t-on pas le droit de protester contre l’emploi de la force? Ayant proclamé la guerre, n’est-il pas juste et selon la nature qu’on en souffre les lois? » Le même auteur rappelle que, bien plus tard, M. de Montlosier n’hésitait pas à reprendre la thèse de Boulainvilliers et qu’Augustin Thierry ripostait en développant les hères paroles de Sieyès.

1. Le livre de M. Taine a soulevé bien des colères et, sauf de rares exceptions, il a été plus injurié que critiqué. Il importe de lire, surtout au point de vue auquel je me place dans le présent travail, l’étude pleine de sens et de force que lui a consacrée M. Brunetière et que je viens de citer : {/?? récent historien de la Révolution française.

Hautement philosophe, beaucoup plus que le siècle suivant, mais entendant par philosophie la métaphysique, la psychologie et la morale, tandis que le xviii® siècle ne verra dans le mot et la chose que le mépris de la tradition et la guerre aux abus, le xviU siècle réservait respectueusement tout ce qui touchait aux matières de foi et de politique b Le xvm® siècle, au contraire, s’attaque presque exclusivement à ce domaine réservé et prétend s’y installer en maître ; il ne reconnaît pas la légitimité des puissances qui en gardent jalousement l’accès; il leur fait une guerre déclarée quand il peut proclamer ses desseins, sourde quand il est obligé de les voiler, acharnée toujours, quelle affecte l’impartialité hautaine de Montesquieu ou qu’elle se déchaîne en passion ardente avec Rousseau. A la tradition il oppose la raison, c^u’il déclare souveraine, c’est-à-dire qu’à l’expérience et à ses leçons restrictives il substitue

1. Descartes faisait, au début du xviU siècle, en 1637, cette double profession de foi, c[ui devait être celle de son temps : « Ayant appris, comme chose très assurée,... que les vérités révélées qui y conduisent (au ciel) sont au-dessus de notre intelligence, je n’eusse osé les soumettre à la faiblesse de mes raisonnements ». — • «Je ne saurais aucunement approuver ces humeurs brouillonnes et inquiètes qui, n’étant appelées ni par leur naissance, ni par leur fortune, au maniement des affaires publiques, ne laissent pas d’y faire toujours en idée quelque nouvelle réformation; et si je pensois qu’il y eût la moindre chose en cet écrit par laquelle on me pût soupçonner de cette folie, je serois très marri de souffrir qu’il fût publié. » {Discours de la méthode, première et deuxième partie.) A la fin du xvnU siècle, en 1781, dans sa Critique de la raison 'pw^e, Kant résumait l’œuvre totale du xviii® siècle en disant : « Notre âge est vraiment l’âge de la critique où rien ne peut échapper à son tribunal, ni la religion avec sa sainteté, ni la législation avec sa majesté ».

92 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D’aRT.

un principe qu’il croit seul légitime : le droit, pour l’homme, de régler son activité intellectuelle et morale et d’arranger sa vie privée et sociale sans autres limites que le droit d’autrui opposé à son propre droit et sans autre raison de ce droit que le droit naturel, abstraction faite de l’histoire et de l’hérédité. En un mot, à l’autorité il substitue la liberté.

Telle est, messieurs, l’essence de l’esprit nouveau, c’est-à-dire de l’esprit révolutionnaire, pour l’appeler par son nom. 11 résulte d’éléments assez divers. D’abord, le progrès de sciences naturelles, que le XVII® siècle avait maintenues dans un état d’infériorité \ et qui aspiraient désormais à la première place. Avec elles, le point de vue change dans l’étude et la connaissance de l’homme ; il abandonne la théologie pour se rattacher à la science; les vérités acquises par l’observation remplacent les vérités

1. Voir, sur le dédain et la crainte que le xviiU siècle avait pour la science de la nature, et sur leurs causes, Ém. Faguet, XVnt siècle, avant-propos. — M. Faguet cite à ce sujet deux passages bien curieux. L’un est de Malebranche : « Les hommes ne sont pas faits pour considérer des moucherons, et l’on n’approuve point la peine que quelques personnes se sont donnée de nous apprendre comment sont faits certains insectes, et la transformation des vers.... Il est permis de s’amuser à cela quand on n’a rien à faire, et pour se divertir. » L’autre est de Jansénius : « Il y a, dit-il, une curiosité toujours inquiète, que l’on a palliée du nom de science. De là est venue la recherche des secrets delà nature qui ne nous regardent point, qu’il est inutile de connaître, et que les hommes ne veulent savoir que pour les savoir seulement. »

révélées. L’histoire de l’humanité change aussi de méthode et d’objet; elle emploie la critique, elle cherche les lois sociales. Enfin, l’étude de l’esprit humain, c’est-à-dire de la raison elle-même, la psychologie, subit le contre-coup nécessaire de ces nouvelles études; de spiritualiste et d’idéaliste qu’elle était, elle devient sensualiste et expérimentale.

Voilà pour les idées en elles-mêmes; quant à leur moyen d’expression, elles emploient l’esprit classique, c’est-à-dire un esprit de choix, de mesure, de méthode et de clarté. Cet esprit est par excellence l’esprit du xviii® siècle, encore plus que celui du XVII® ; on peut même dire qu’il est l’essence de l’esprit français lui-même, le but auquel il tend toujours et qui, selon que cet esprit s’en éloigne ou s’en rapproche, mesure exactement sa décadence ou ses progrès. Il aime les idées générales; il veut s’élever jusqu’à elles; il ne se sert de l’expérience et des notions relatives que comme d’un moyen; il vise à l’absolu. Enfin, il tient par-dessus tout à l’élégance de l’exposition; très préoccupé de la forme, il estime que bien dire équivaut à bien penser ou plutôt que l’un est impossible sans l’autre. Esprit très élevé et très méritoire pour la nation qui a su le réaliser, il est une forme supérieure de l’esprit humain et continue par la France la pensée de Rome et d’Athènes ‘ ; mais on lui reproche de trop s’éloigner du peuple et de la nature, de trop s’attacher aux caractères généraux et pas assez aux caractères individuels, enfin

1. Voir H. Taine, les Origines de la France contemporaine, V Ancien régime, liv. III.

ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRT.

de conduire à la pure idéologie, c’est-à-dire au dédain de l’expérience.

Les résultats de l’esprit révolutionnaire ne sont pas d’égale valeur et il serait aussi injuste qu’imprudent de les approuver que de les blâmer dans leur ensemble. Parmi ces résultats, il en est au moins deux de très regrettables.

Le premier, c’est l’abandon complet et le mépris affiché de la tradition % confondue avec l’autorité, alors qu’elle doit s’en distinguer souvent et qu’elle peut être pour la liberté le plus utile des guides. La tradition, c’est le legs du passé, legs fort mêlé, souvent très lourd de charges et qu’une génération ne saurait accepter que sous bénéfice d’inventaire. C’est aussi, pour le genre humain, le résultat d’une expérience aussi vieille que le monde, l’accumulation des notions acquises, des épreuves subies, des leçons recueillies. Sans elle, tout homme se trouverait, à sa naissance, dans l’état misérable de corps et d’âme où l’humanité primitive lutta et souffrit si longtemps. Vouloir rompre tout à fait avec elle est non seulement la plus dangereuse, mais la plus vaine des chimères, car, à défaut de l’acceptation voulue, l’hérédité naturelle et physiologique se charge de nous imposer la plus grande partie de ce que l’hérédité politique et sociale prétendrait rejeter en bloc. Pour un peuple, en particulier, la tradition nationale c’est la conscience de sa personnalité et de son existence à travers les siècles, c’est la solidarité des générations entre elles pour la grandeur de la patrie. Certes,

Page 1