Voir H. Taine, les Origines, etc., III, ii
chaque génération a le droit de vivre pour elle-même et de rejeter une tutelle sénile qui voudrait la réduire à sacrifier les droits du présent à ceux du passé, mais elle compromet sa propre existence et se condamne à une servitude autrement redoutable, celle de ses propres erreurs, si elle ne fait pas servir le passé au présent. Deux mots fameux résument bien les deux côtés de cette grave question. L’un est d'un poète comique, de Molière : « Les anciens sont les anciens et nous sommes les gens de maintenant ». L’autre est d’un philosophe, Auguste Comte : « L’humanité se compose de plus de morts que de vivants ». Des deux solutions de problème, lexvnb siècle choisit la plus négative, la plus dangereuse et la plus ingrate; il rompit complètement avec la tradition.
En déclarant la guerre à la tradition, le xviib siècle attaquait aussi l’élément le plus fort de cette tradition, l’autoiûté religieuse. Il opposait la raison à la foi, ce qui était, en bien des sujets, une absolue nécessité, il s'efforcait d’émanciper la société civile de toute contrainte ecclésiastique, ce qui était le seul moyen d’arriver à la liberté politique. D’autre part, en s’appliquant aux sciences avec prédilection et en les mêlant étroitement à la philosophie, il préparait l’admirable progrès scientifique du xix® siècle et cette conquête de la nature par l’homme, dont chaque jour accroît les résultats et dont l’imagination elle-même ne peut prévoir l’étendue. Mais, en séparant brusc|uement la morale de la pensée chrétienne, il renonçait du même coup à l’idée mère du christianisme; il déplaçait le but de la vie, mis par cette morale en dehors et au-dessus de la terre et
qui donnait à la vie présente, comme objet, la préparation de la vie future par la perfection morale, c’est-à-dire la pratique des plus hautes vertus dont l’homme soit capable. De ce chef, il provoquait une décadence morale. Il mettait à la place de l’idée chrétienne le sentiment et l’exercice du droit individuel, avec un égal partage pour tous et chacun des biens de ce monde, sans privilèges héréditaires, sans autre hiérarchie que celle des intérêts humains et terrestres, et la subordination de ce droit au droit social, c’est-à-dire à l’intérêt des hommes vivants en société. Ceci est mêlé de bien et de mal; nous verrons tout à l’heure où risquait de conduire cette dernière théorie.
Enfin, la raison et l’esprit classique s’exerçant sur cette morale individuelle et sociale, arrivaient à la notion abstraite de l’homme et de la société, qui devait trouver sa formule dans la Déclaration des Droits de l'homme, lorsque la Révolution eut fait passer les principes philosophiques dans les lois. Désormais, la société, renonçant de plus en plus au principe d’autorité, allait s’établir sur le principe de liberté, et celui d’égalité, conséquence nécessaire du premier. Le droit nouveau, prenant le contre-pied du droit ancien, proclamait la souveraineté de la nation, l’abolitition de la servitude personnelle, la liberté pour chacun de penser et de parler, l’abolition des droits féodaux et de tous les privilèges, de toutes distinctions sociales qui ne seraient pas fondées sur l’utilité commune, l’égalité de tous devant la loi civile et la loi criminelle. Et le législateur déclarait expressément qu’il regardait ces prin-
LE XVin® SIÈCLE ET LA CRITIQUE CONTEMPORAINE. 97
cipes comme des vérités générales, absolues et nécessaires, « s’adressant à tous les hommes, tous les temps et 'tous les pays ^ ».
Cette déclaration est toujours le fondement de notre droit public; elle devient chaque jour, et de plus en plus, celui du même droit chez tous les peuples civilisés. Cependant, elle est l’objet d’une critique instamment répétée et considérée comme capitale : on lui reproche d’avoir légiféré pour un « homme abstrait », c’est-à-dire pour une entité métaphysique, une conception intellectuelle sans existence réelle, abstraction faite de toutes les dilférences qui distinguent les habitants d’un même pays et, à plus forte raison, des pays différents. A cette critique, on a très justement répondu ^ que, dans toutes les sociétés, c’est pour cet homme abstrait que les lois ont été faites, car elles ne peuvent être conçues que pour lui. Quel est le but de la loi, en effet, sinon d’assurer aux hommes vivant en société les moyens de vivre, et peut-on rechercher ces moyens si l’on ne considère les hommes par leurs caractères les plus généraux? Cet argument me semble topique, mais on peut ajouter que, l’honneur de la Constituante, c’est précisément d’avoir voulu élever la loi jusqu’à la notion absolue du droit, non du droit pour un peuple déterminé, mais pour tous les peuples, pour tous les hommes raisonnables et pensants. Là est la grandeur