‹ Études de littérature et d'artChapitre 8 sur 27 · Duport à la Constituante, août · texte numérisé non relu

Duport à la Constituante, août

2. F. Brunetière, lin Nouvel Historien de la dévolution française, IV. « M. Taine, remarque M. Brunetière, n’a fait là que reprendre, en le renforçant, un argument cher à Joseph de Maistre et à son école. »

de la Révolution française et, par conséquent, du siècle qui l’a préparée K

Cette seule constatation infirme singulièrement la valeur des critiques faites à l’esprit de ce siècle, c’està-dire à l’esprit révolutionnaire. Le résultat, c’està-dire les principes de la Révolution, explique ou excuse tout le reste. Les excès, les crimes, les atrocités commis au nom de ces principes ou même, si l’on veut, conséquence nécessaire de ces principes, du jour où de la théorie il fallut passer à l’application, ne sauraient empêcher que ces principes soient les plus justes, les plus élevés, les plus beaux qui aient été formulés par des hommes. Si les mots de justice, de liberté et d’égalité ont servi à des œuvres de sang, c’est qu’ils ont été interprétés et appliqués par des hommes qui souffraient, qui avaient des passions et surtout qui portaient en eux ce fonds de férocité naturelle que la civilisation atténue, mais qu’elle ne saurait supprimer et qui reparaît dans toutes les périodes de crise et de violence.

Ceci nous amène à relever une autre erreur du XVIII® siècle, son erreur capitale, mère de toutes les autres. R croyait l’homme naturellement bon et porté à la vertu, c’est-à-dire à l’exercice du bien; il pensait que, du jour où les injustices sociales auraient été supprimées, et, avec elles, les souffrances imméritées qui aigrissent, il suivrait sa pente naturelle. C’est là

1. Là aussi est la haute supériorité de la Déclaration des Droits de rhomme sur la déclaration des droits de 1688, en Angleterre, et sur la Fédération de 1579 en Hollande, que M. Taine {Ancien 'régime, III, iv) lui préfère comme plus concrètes et plus pratiques.

LE XVnie SIÈCLE ET LA CRITIQUE CONTEMPORAINE. 99

sa grande utopie, celle que Rousseau exprime en cent manières et dont il avait fini par persuader tout son siècle, à force de sophismes, d’éloquence et de passion. A sa suite, les philosophes rendaient la civilisation responsable de toutes les erreurs et de tous les vices de l’homme; or la vérité c’est que la civilisation n’est autre chose que le résultat d’une lutte, aussi vieille que l’homme lui-même et qui ne cessera qu’avec lui, lutte engagée par ce qu’il y a de bon dans sa nature contre ce qu’il y a de mauvais, et que les lois civiles et religieuses ce sont les armes employées dans cette lutte. Ramener l’homme à l’état de nature, c’eût été le désarmer contre lui-même, le livrer à ses propres coups, le condamner au suicide, si la tentative avait réussi.

Heureusement, elle ne réussit pas et, le résultat des efforts du xviii® siècle, ç’a été une étape nouvelle de la civilisation, c’est-à-dire un éloignement encore plus grand de la nature et de la barbarie, par les applications de la science, qui sont la forme matérielle de la lutte engagée par l’homme contre la nature, et la conformité plus grande de la loi avec la justice, dont le propre est d’être restrictive, c’est-àdire de défendre et de punir. L’erreur des philosophes ne produisit donc pas tous ses effets; elle réussit, cependant, à compromettre pour quelque temps un résultat de la civilisation antérieure. Préoccupé de mettre fin à l’avertissement du plus grand nombre par le plus petit et à la tutelle des intelligences, le xviiP siècle avait déclaré la guerre non seulement au principe féodal et à l’idée chrétienne, mais à toutes leurs conséquences, sans s’apercevoir

ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRT.

qu’il en était deux du plus grand prix et auxquelles l’humanité ne saurait renoncer sans une profonde déchéance, je veux dire les idées de conscience et d’honneur. Inconnue du Grec et du Romain, l’idée de conscience peut se résumer en ceci, c’est que, en dehors et au-dessus des lois écrites, il y a un droit supérieur pour l’homme, de consulter et de suivre en toutes choses le témoin intérieur de toute son activité, le juge, le recours toujours prêt, auquel il doit soumettre tous ses actes et toutes ses pensées. Ce que lui prescrit ou lui défend ce témoin, ce juge, ce recours donne l’exacte mesure de ce qu’il vaut, non anx yeux d’autrui, mais à ses propres yeux. Aucune force extérieure à l’homme ne doit prévaloir contre les arrêts de la conscience. Quant à l’idée d’honneur, c’est non seulement le raffinement dans le respect de soi-même, la pudeur virile, c’est aussi le sentiment qu’avant de relever d’aucune puissance, l’homme relève de sa propre dignité, qu’il ne peut ni la livrer ni même souffrir que l’on entreprenne sur elle, qu’elle a droit au respect de tous et qu’il doit imposer ou revendiquer ce respect par tous les moyens en son pouvoir, par le sacrifice de ses biens et de sa vie

Or un principe funeste, emprunté aux républiques anciennes et sur lequel repose le Contrat social, n’allait arien moins qu’à la destruction de ces idées. Ce principe, en subordonnant l’individu à l’État et en assurant cette subordination par une implacable tyrannie, faisait consister le bien dans l’abdication de ce que

1. Voir, sur ce sujet, quelques pages admirables de M. Taine, les Origines de la France contemporaine, la Révohition, t. 111, liv. II, cliap. iT.

le citoyen n’a pas le droit d’abdiquer, sa conscience et son honneur, et, en confondant la vertu avec le devoir civique, il subordonnait la morale à la politique, ce qui est un grand danger individuel et social.

Nous pouvons dire aujourd’hui que, sur ce point, la philosophie politique du xviiio siècle a échoué. Si forts sont la conscience et l’honneur, ils sont si bien entrés dans la substance morale, dans tout l’être de l’homme moderne, que la Révolution brisa ses efforts contre leur inébranlable puissance et, l’assaut terminé, ils restèrent debout. Quant au reste, aux autres principes qu’elle a réalisés par les mœurs, la science et les lois, leur victoire est définitive; plus ou moins contestés et limités depuis cent ans, ils règlent encore notre existence, ils aspirent à se réaliser de plus en plus. Ainsi, le mal qui résulte des idées du xym*" siècle a disparu et le bien subsiste. Est-il juste, dès lors, de faire leur procès à ces idées et n’ont-elles pas toujours le même droit à notre reconnaissance

J’ai essayé, messieurs, de définir les idées du xvm® siècle et d’établir, en môme temps, qu’elles étaient entièrement opposées à celles du xviU; j’ai

1. Voir, sur les idées de la Révolution et leurs résultats généraux, Jules Barxi, Histoire des idées moixiles et politiques en France au XVIIF siècle, X. 1, 1865, première leçon. Le livre est lourd, confus et l’esprit de parti y lient trop de place, mais il est consciencieux, souvent judicieux et toujours utile à consulter.

voulu montrer en quoi elles leur étaient supérieures ou inférieures; j’ai enfin essayé de prouver que, de valeur moindre sur plusieurs points et marquant, de ce chef, une décadence, sur d’autres elles marquaient un progrès.

En est-il des œuvres littéraires comme des idées? Non, et ici le xvih siècle reprend sa supériorité, une supériorité éclatante. N’y a-t-il pas là une contradiction et comment, la matière d’une œuvre étant de qualité moindre, l’œuvre elle-même peut-elle l’emporter comme valeur? C’est que, en littérature comme en art, la forme prime singulièrement le fond. Il s’en faut, du reste, que le développement des idées et le progrès des formes marchent toujours du même pas; tel siècle a pensé grandement et n’a eu que des œuvres médiocres; tel autre, avec quelques idées très simples, a réalisé des œuvres très fortes. C’est le cas du XVII® siècle. La plupart des idées sur lesquelles il reposait ont justement perdu l’hégémonie du monde, et pourtant les œuvres qui traduisent ces idées restent comme des modèles désespérants de force, de justesse, d’équilibre et de beauté. Ces œuvres sont classiques, quelques réserves de fonds que nous puissions faire sur elles. Le jour n’est pas encore venu où, malgré la grandeur littéraire de notre temps, d’autres pourront, je ne dis pas les surpasser et les remplacer, mais les égaler et en tenir lieu.

Cette supériorité littéraire du xvii® siècle n’a jamais été niée par les critiques éclairés et désintéressés; elle est constatée par tous et se trouve, exprimée ou sous-entendue, dans tous leurs jugements. On peut dire, toutefois, que, jusqu’à ces derniers temps, elle

n’était pas établie avec la hauteur d’idées, l’abondance de preuves et la clarté que l’on est en droit d’exiger d’un jugement définitif. Sauf un ou deux peut-être, tous les critiques qui ont compté de 1800 à 1870 l’admettaient, avec plus ou moins de réserves; aucun, cependant, ne l’établissait de manière à produire la conviction éclairée. Le plus ferme d’entre eux et le plus absolu dans l’expression de cette préférence, Nisard, malgré son talent d’écrivain et la justesse de son goût, persuadait une élite, mais éloignait la foule des adhésions. Avec sa théorie étroite et a priori de l’esprit français, il partait d’un principe, je ne dis pas faux, mais contestable, et qni le condamnait, en apparence, à tonnier dans un cercle vicieux. En outre, son ignorance de l’histoire, le dédain de ses préférences, un tour d’esprit aristocratique et conservateur dans un siècle de démocratie mettaient en défiance ou inspiraient de l’éloignement. C’est de nos jours que la littérature du xvii® siècle a été enfin abordée avec la largeur de vues, l’étendue de connaissances et, surtout, la méthode nécessaire pour lui marquer sa vraie place. Cette méthode indispensable, c’est non pas la méthode scientifique, mais une méthode qui, provoquée par l’étude de la nature, passe, avec les modifications nécessaires à son nouvel objet, dans celle de l’esprit. Lentement préparée par une des plus laborieuses existences que je connaisse, essayée et précisée peu à peu, à travers une série d’études partielles qui ont fini par embrasser le développement complet de notre littérature, avec une insistance marquée sur les grandes époques et les grands noms, cette application de la méthode

104 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRT.

scientifique à la critique littéraire commence à se foi-muler définitivement, et son premier résultat a été, je ne dis pas de placer, mais d’affermir, avec preuves à l’appui, le centre et la perfection de notre littérature au centre du xvn^^ siècle, depuis ce qu’on a justement appelé « le midi » de Corneille, depuis les débuts de Boileau, Molière, Racine et Bossuet jusqu’à la mort de Louis XIV. Réduite à ses éléments essentiels, cette méthode consiste à transporter dans l’histoire littéraire la doctrine de l’évolution, pressentie par Lamarck, formulée par Darwin, reprise et perfectionnée par Herbert Spencer et Hœckel. Elle enseigne que la littérature se divise en genres, naissant en vertu de lois nécessaires, vivant d’une existence propre, indépendants des caprices de la critique et, jusqu’à un certain point, de la volonté des écrivains. Ces genres ont leurs caractères déterminés, se fixent pour un temps, se modifient, se transforment et, enfin, meurent, lorsque leur puissance de durée et de développement est épuisée L Voilà, messieurs, la théorie dans toute sa simplicité, comme aussi toute sa précision. J’estime, pour ma part, qu’elle est originale et féconde.

Appliquée au xviF siècle, cette méthode constate que les genres les plus élevés et les plus conformes au génie français sont arrivés en ce temps à leur

1. Voir l’ensemble de l’œuvre critique de M. Brunetière, 1876-1891, et surtout VÊvolution des genres dans rhistoire de la littérature, 1. 1, 1890. Ce premier volume, composé de leçons professées à l’École normale, n’embrasse que l’évolution de la critique, mais la leçon d’ouverture contient une exposition complète de la théorie.

plus haut point de perfection; ainsi, dans le domaine de la poésie, la tragédie avec Corneille et Racine, la comédie avec Molière; dans celui de la prose, la philosophie et la morale avec Descartes et Pascal, l’éloquence de la chaire avec Bossuet et Bourdaloue; que, dans les genres secondaires, des qualités exquises de notre race et de notre pays, ont atteint un degré unique de charme et de finesse avec La Fontaine, de force et d’éclat avec La Bruyère, tandis c|ue Boileau, génie borné, mais singulièrement vigoureux, guidait, encourageait et assurait la victoire des genres élevés et des grands écrivains par son courage, sa probité et l’admirable justesse de son sens littéraire.

Si l’on admet cette méthode et si on l’applique au XVIII® siècle % comme la comparaison avec le siècle précédent est facile et comme elle tourne vite à l’avantage de celui-ci! Chaque genre traité par Fun n’est repris par l’autre que pour décliner et mourir; tandis que les plus grands et les plus beaux sont dédaignés ou méconnus.

Ainsi la philosophie. Le xviiP siècle se croyait

1. Les admirateurs exclusifs du xviiU siècle sentent d’instinct le danger pour leurs préférences d’une étude faite à ce point de vue; ainsi Paul Albert, à qui, je crois, la théorie de l’évolution des genres était fort étrangère et qui disait : « Ce serait un travail d’un intérêt médiocre et le plus souvent sans portée, que de se borner à rechercher les modifications subies alors par tel ou tel genre littéraire; il faut le laisser à ces critiques que les idées épouvantent ou mettent mal à l’aise avec eux-mêmes. » {La Littérature française au XVIIl^ siècle, 1875, I.) La réflexion est amusante, si l’on songe que ce dédain vise par anticipation un genre de critique qui, loin de craindre les idées et de s’y trouver mal à l’aise, s’y complaît, au contraire, et les aborde avec un courage d’esprit assez méritoire.

106 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRT.

essentiellement philosophe, et il n’était si mince écrivain qui ne se crût alors cligne de ce titre; en réalité, il ne l’était guère, si vraiment la philosophie consiste surtout dans la métaphysique, la psychologie et la morale. Il n’entendait guère par ce mot que la guerre contre les préjugés. Non seulement il n’a pas de métaphysicien original, mais il dédaigne la métaphysique au point d’en laisser interrompre la suite ; il néglige longtemps la psychologie et, lorsqu’il s’y remet avec Condillac, c’est pour la réduire à la théorie de la sensation; sa morale, sauf de rares exceptions, est incertaine, trouble et grossière, lorsqu’elle n’est pas la négation même de ce que ce mot représente h

La tragédie, tournée à la pompe lyrique et à la déclamation sentimentale avec Quinault, donne encore avec Voltaire l’illusion de la vie, mais elle perd rapidement ce qu’elle avait acquis de conforme à ses lois constitutives pour reprendre tout ce qu’elle avait rejeté en vertu de ces lois; elle traîne son agonie jusqu’à Ducis.

La comédie se transforme ; mais, si cette métamorphose lui donne des forces nouvelles, elle reste

1. Voir ViNET, Histoire de la littérature française an XVHP siècle, Introduction; il dit, notamment, du xvii® siècle ; « Ce siècle, auquel on a refusé le titre de philosophique, est, au fond, plus philosophique que l’époque suivante, où la philosophie ne sera que de l’analyse et de la critique, et n’aura plus ce caractère spéculatif et désintéressé qui marque les écrits de Descartes et de Malebranche.... Les philosophes du xvni“ siècle furent d’aussi hardis penseurs que ceux qui leur succédèrent.... Peut-être le scepticisme de Voltaire et de Rousseau nous paraît-il du courage littéraire : Jean-Jacques et ses contemporains se donnent l’apparence de créateurs parce qu’ils détruisent; mais, en soi, l’affirmation n’est pas plus timide que la négation. »

bien loin du degré de perfection où Molière l’avait portée.

L’éloquence de la chaire disparaît et, avec elle, cette magistrale étude de la vie et des passions qui, avec les grands sermonnaires du xvii® siècle, nous donnait une analyse des passions aussi pénétrante que chez les maîtres du théâtre.

Les genres secondaires de la poésie et de la prose déclinent si complètement qu’il est impossible de rapprocher de La Fontaine ou de La Bruyère un seul des écrivains qui s’y exercent, sans l’écraser, je ne dis pas en le comparant à eux, mais en les nommant.

Voilà pour les pertes. Mais il y a aussi des gains, quelques-uns très considérables. Essayons de les indiquer.

Il serait excessif de répéter que l’histoire et la philosophie de l’histoire naissent avec Montesquieu et Voltaire, dans une littérature qui avait eu Bossuet, mais il est certain qu’elles se transforment, s’élargissent et deviennent plus humaines.

La littérature scientifique, c’est-à-dire les moyens littéraires appliqués à la description de la nature, est élevée, du premier coup, au plus haut degré de perfection par le génie de Buffon.

La comédie renonce avec Marivaux et Beaumarchais à une part de l’héritage de Molière, la plus difficile et la plus méritoire, à vrai dire, la peinture des caractères, mais elle renouvelle l’autre, la peinture des mœurs, avec Beaumarchais, et, avec Marivaux, elle ouvre une veine, à peine indiquée jusqu’alors, de sentiment et de poésie.

Le roman existait déjà, mais c’est avec Lesage et Marivaux qu’il se dégage du conte et de la nouvelle ; avec Prévost et Rousseau il étend singulièrement son domaine et prépare l’énorme développement qu’il devait prendre dans notre siècle.

La critique existait aussi, mais confondue avec la poésie, au temps de Malherbe et de Boileau; avec la philosophie, ou ce qu’on appelait encore de ce nom, avec Perrault et Fontenelle; avec le simple exercice de goût chez Voltaire; avec les saillies de l’humeur individuelle, chez Diderot; plus tardive que le roman, elle se constitue après lui, et, comme lui, se prépare à prendre, au xix'’ siècle, une place presque aussi considérable que la sienne.

Enfin, dans les dernières années de ce siècle, le moins poétique assurément de notre littérature, la poésie renaît tout à coup, parle sentiment renouvelé de l’antique, avec André Chénier.

Ces résultats sont considérables, messieurs; quelques-uns sont d’une extrême importance, et, les idées mises à part, s’ils ne sauraient permettre au xviiU siècle de supporter la comparaison avec celui qui l’a précédé, ils lui assurent encore une place capitale dans l’ensemble de notre littérature. Mais, à côté des genres existants ou créés, il y a le tour particulier de la pensée et de la forme, la direction générale des esprits, la préparation de ce qui doit naître bientôt, et, de ce chef, le xvni'^ siècle mérite encore l’examen.

D’abord, il est une qualité française par excellence, dont, plus qu’aucun autre, il porte l’empreinte; c’est l’élégance, dont la France devint alors l’école universelle et dont ce temps est resté le modèle achevé. A l’élégance se joint tout ce qu’elle donne de charme à la vie sociale. Une longue culture a aiguisé et affiné les esprits, poli les manières, répandu partout le goût de la conversation, des connaissances intellectuelles et de l’échange des idées, le désir et l’art de plaire. La société cultivée s’intéresse à tout et sait parler do tout, avec une aisance c[ui devient souvent de la légèreté, mais, souvent aussi, cette légèreté n’est qu’apparente et cache le sérieux; elle n’est alors que la forme délicate de la mesure et du goût.

Son moyen favori d’expression, c’est l’esprit; le XVIII® siècle en est le modèle par excellence et son nom seul en éveille aussitôt l’idée. Je ne dis pas, certes, qu’il l’ait inventé; l’esprit est de date fort ancienne, dans notre pays, et César constate que les Gaulois en avaient déjà beaucoup. Mais il amène à la perfection une forme particulière d’esprit, cette vivacité de la pensée, ces rapports imprévus et piquants entre les idées, cette grâce et surtout cette raison parée de finesse et de justesse que Voltaire, le dieu du siècle et son image la plus complète, mit au service de la pensée du temps avec une puissance et un charme qui assurèrent sa victoire plus sûrement que \ Encydopédie. L’esprit du xviii® siècle commit de grands abus et, sur la fin, avec Chamfort et Rivarol, il se mêlait d’une âcreté bien déplaisante, mais, alors même, il défendait, comme un sel mordant, les idées et la forme contre la sensiblerie, l’emphase et la décla-

110 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D’aRT.

mation, trois défauts encore plus déplaisants, car ils menaient tout droit à la niaiserie et qui, sur la fin, menaçaient d’envahir et de gâter la littérature.

Inséparable des mœurs et du goût, l’art se transforme au XVIII® siècle et jamais, sous toutes ses formes, il ne mit plus de charme dans la vie sociale. Majestueux et quelque peu monotone au xvn® siècle, il devient familier et souple. Ses diverses formes se développent avec une puissance et une faculté de renouvellement singulière, la peinture de Watteau à David, la sculpture de Falconet à Houdon, l’architecture de Gabriel à Louis, la musique de Rameau à Méhul, maîtres dont la plupart sont les égaux des plus grands, avec une suite intermédiaire et ininterrompue de talents variés. Quant à l’art décoratif, entourage somptueux ou modeste de la vie intime, il traduit les idées et les goûts du temps, c’est-à-dire la finesse, l’esprit, la grâce, avec une fidélité et un bonheur qui font de lui une époque unique de fart français.

C’est un lieu commun de reprocher à ce siècle épris d’agrément le manque de sérieux et d’émotion. Le reproche est de toute injustice. Outre son goût universel et très vif pour les sciences et l’histoire, qui ne sont pas précisément des passe-temps frivoles, il a des passions généreuses, qui se traduisent par des faits, par des lois, par une élévation des vertus sociales. De la morale chrétienne, il retient une veidu qu’il transforme sans la dénaturer, je veux dire le sentiment de l’humanité, qu’ilélève jusqu’à la passion. Avant même que Rousseau ait comme créé de nouveau la grande éloquence et fait entrer dans la litté-

rature la sensibilité que l’abus de l’esprit en avait chassée, Voltaire avait éprouvé et inspiré, clans ce qu’elles ont de plus noble et de plus désintéressé, la pitié pour les souffrances imméritées, l’indignation contre les barbaries sociales, la haine de la cruauté. Quant à la morale individuelle, celle qui façonne, règle et conduit l’être intime dans chacun de nous, si jamais la licence affichée et complaisamment décrite ne s’étala avec plus d’effronterie dans les mœurs comme dans la littérature, du moins, à côté de cette décadence, une noble et courageuse tentative trempa bien des caractères et sut les préparer aux terribles épreuves de l’avenir. Peu à peu, se constituait une morale élevée, stoïcienne à l’occasion, ne demandant qu’à elle-même les règles de la vie et enseignant à bien mourir.

Ce qui est encore à l’honneur des lettres, en ce temps-là, c est l’action profonde qu’elles exercent et la dignité qu’elles procurent aux écrivains. Au siècle précédent, elles étaient l’image de la société et recevaient d’elle plus peut-être qu’elles ne lui donnaient; cette fois, elles créent la société à leur image et exercent vraiment sur les esprits et les cœurs, sur les mœurs et sur les lois, l’empire de l’intelligence. Les écrivains ont conscience de cette puissance et prennent leur rang; leur profession est reconnue et classée; on ne leur demande plus seulement de charmer la vie, mais de la conduire. En 1750, groupés autour de Diderot et de d’Alembert pour le grand effort de V E^icyclo'pédie, ils deviennent un corps redoutable, qui tient en échec les pouvoirs publics et gouverne l’opinion émancipée.

112 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D’aRT.

A ce rôle nouveau de la littérature et des écrivains, il fallait une arme appropriée, c’est-à-dire une forme nouvelle de la langue et du style. Aussi, la belle période du avii" siècle, ample, souple et pleine, si savante et si aisée dans sa construction, s’altère, puis se décompose. Elle ne disparaît pas, car Buffon en fait encore un très bel usage et Rousseau la retrouve à l’occasion, mais, dans le style ordinaire et général, elle est remplacée par la phrase courte, rapide et pressée, singulièrement propre à l’action. La langue perd de sa fraîcheur; elle se charge de termes abstraits, elle est souvent déclamatoire et tendue; elle accuse, cependant, un effort constant et souvent heurenx vers la précision, la justesse et la clarté. Dans son ensemble, le style du xvUi® siècle est un modèle de style pratique et agissant L

Enfin, si le xviiio siècle a commencé par beaucoup détruire et s’il n’a pu reconstruire lui-môme qu’une faible partie de ce qu’il avait renversé, il faut dire que, dans la littérature comme dans l’action sociale, il a multiplié des germes féconds qui allaient lever et grandir dans un avenir prochain. Si le xix'’ siècle est un grand siècle, presque tous les éléments de sa grandeur ont été préparés par le xviiD L J’ai déjà

1. Voir un excellent parallèle entre la langue du xvii® siècle et celle du xviiU siècle, au point de vue des gains et des pertes, dans Vinet, Histoire de la littérature française au XVIIH siècle, Introduction.

2. M. Taine reconnaît {Ancien régime, III, I), à l’actif du xviiU siècle, les résultats suivants. Pour les sciences naturelles : « Dans le tableau que l’esprit humain fait de la nature, la science du xviiU siècle a dessiné le contour général, l’ordre des plans et les principales masses en traits si justes qu’aujourd’hui encore toutes les grandes lignes demeurent intactes.

LE XVIIie SIÈCLE ET LA CRITIQUE CONTEMPORAINE. 113

dit ce que les sciences et l’histoire doivent à celui-ci. Il convient d’ajouter que la révolution romantique, c’est-à-dire le lyrisme, la poésie personnelle et le sentiment de la nature, était, en grande partie, contenue dans Rousseau.

Dans un morceau étincelant de verve, d’originalité et d esprit, un des critiques qui ont renouvelé les points de vue dans l’étude du xviii® siècle et qui, en s attaquant à cette époque, lui doivent d’avoir affirmé leur propre maîtrise, un professeur qui honorait la Sorbonne et qu elle ne saurait oublier h disait du xviiu siècle, en reprenant un mot de La Bruyère, qu’il n’avait été « ni chrétien, ni français » ; il s’efforçait d’établir que « l’inditïérence des penseurs et des lettrés à l’endroit de la grandeur du pays fut prodigieuse en ce temps-là' »; il le qualifiait de « siècle enfant, ou, si l’on veut, adolescent », et il concluait que « au regard de la postérité, il s’obscur-

Sauf des corrections partielles, nous n’avons rien à effacer. » Pour la science sociale {ibicL, V) : « Si aujourd’hui nous reprenons l’œuvre manquée du xvnU siècle, c’est dans les cadres qu’il nous a transmis ». Manquée est contestable, mais la constatation est à retenir.

1. Voir Ém. Fagüeï, XVIII'' siècle, études littéraires, 1890, Avant-propos. — Ce livre, neuf, hardi et plein, est le plus général de ceux qui se rattachent au mouvement d’idées dont je parlais au commencement de cette étude; l’avant-propos est un réquisitoire en forme contre le xviiU siècle et chaque ligne mériterait une discussion.

2. Comparer cette curieuse remarque de Vinet {Histoire de la littérature française au XVIIH siècle, Introduction) : « Convenons-en, le grand siècle (le xviU) présente de singulières lacunes.... (La littérature) écarte avec soin beaucoup de choses que nous cultivons avec amour : souvenirs nationaux, histoire de la patrie, par exemple; elle n’y fait pas même d’allusions volontaires. »

114 ÉTUDES DE littérature ET D’ART.

cira, s’offusquera et semblera peu à peu s’amincir entre les deux grands siècles dont il est précédé et snivi ». Chrétien, le xviii® siècle ne l’est pas, nous avons vu pourquoi et comment; mais, français, il l’est par excellence, car il réalise au suprême degré les qualités et les défauts que ce titre implique et sous-entend. Jamais les écrivains ne représentèrent mieux leur temps et leur pays. S’ils se désintéressaient de sa grandeur matérielle, c’est qu’ils ne pouvaient rien pour elle; la royauté, qui prétendait incarner la France, rendait le patriotisme bien difficile et, surtout, le faisait impuissant. Ils se dédommageaient en essayant de procurer à leur pays la grandeur et l’action par l’esprit. Ils y réussissaient, car, en ce temps, les idées françaises se répandirent et régnèrent partout; pendant soixante ans au moins, l’esprit de l’Europe , ce fut 1 esprit de la France. L’enfance prétendue du xviiF siècle, ce fut, en réalité, la virilité de notre race, et, avec elle, l’émancipation. Enfin, au regard de la postérité, je crois qu’il en sera du xviiF siècle comme du xvF. Moins grand que ce qu’il a préparé, il en demeure, cependant, la préface nécessaire, l’explication et la raison d’être. Il n’est pas près de diminuer d’importance, puisque, de nos jours, c est sur lui que se porte en grande partie l’effort de la critique et ceux même qui l’attaquent le plus vivement en sont très préoccupés L

1 Ce que disait Villemain en 1840 {Tableau de la littérature au XVIW siècle, Préface) n’a pas cessé d’être vrai : « Le xvim siècle, quoiqu’il ait malheureusement plus détruit que fondé a laissé partout des traces durables. Ses idees, ses opi-

Nous allons entrer dans l’étude à laquelle nous convient les maîtres dont je viens d’indiquer les théories. Je compte la poursuivre avec eux, d’après eux, au besoin contre eux. Lorsque j’aurai à les discuter, ils ne verront, j’espère, dans mes objections, qu’une marque de ma grande estime. Pour ma part, je m’inspirerai surtout de ce mot d’un critique impartial, et qui me semble d’une grande justesse : « Ce sera à jamais un mauvais signe, en France, quand on abaissera trop ou quand on exaltera trop le xviiP siècle ‘ ». J’espère me tenir à égale distance de ces deux extrêmes.

Il me resterait, selon l’usage, à tracer le programme du cours. Peut-être, après ce que je viens de dire, se dessine-t-il assez nettement pour qu’il soit inutile de le formuler expressément. Il me suffira donc de vous dire que je m’attacherai d’abord et surtout à l’histoire des idées et que j’essayerai de vous fournir les preuves de ce que j’ai avancé de ce chef. La biographie des écrivains tiendra forcément une grande place dans nos études, car leur vie et leur temps expliquent leurs œuvres, en ce siècle

nions, ses espérances, en partie corrigées, en partie réalisêeSj forment le fonds principal de la société présente. On pourra donc souvent blâmer ou contredire les écrivains de cette époque; mais on ne peut cesser de s’occuper d’eux et l’opinion indépendante qui les juge atteste leur puissance. » En revanche, nous n’en sommes pas encore, bien s’en faut, au résultat qu’il considérait, dès lors, comme atteint : « Un jugement impartial sur le caractère du dernier siècle devait insensiblement se former. La question d'art et de goût devait se dégager de la question sociale^ et celle-ci se diviser, de manière à ne pas confondre les deux choses qui se ressemblent le moins, le scepticisme et la liberté. »

1. Edmond Schéreë, Études sur la littérature contemporaine 11, 1862, le XVIW siècle, ’

116 ÉTUDES DE littérature ET d’ART.

plus que jamais; mais, par biographie, je ne veux pas dire une suite d’anecdotes : la vaine curiosité mise à part, j'entends par là l’étude constante de l’époque où ils vécurent, l’influence du milieu, l’action de la vie mondaine, si puissante sur la plupart d’entre eux. Je ne perdrai jamais de vue que les œuvres sont souvent aussi intéressantes par les formes d’art qu’ elles réalisent que par leur valeur propre. Enfin, si je ne suis pas toujours la chronologie, j’en tiendrai grand compte; c’est ici une précaution d’autant plus indispensable que les moments particuliers du siècle importent plus à 1 intelligence des œuvres et que la carrière des écrivains est plus longue et plus variée.

Je ne me dissimule pas les difficultés de ma tâche; entre les convenances que je dois ménager dans un enseignement dont le premier devoir est d être impartial et désintéressé, le siècle que nous allons parcourir est encore très voisin de nous, par suite, nous manquons de perspective et, dans bien des questions, nous sommes exposés à prendre fait et cause , enfin son œuvre totale est vaste et diffuse. Pour aplanir ces difficultés, je compte sur un sentiment très vif de l’importance de mon sujet et de mes devoirs envers vous; je compte surtout. Messieurs, sur votre bienveillance.

Décembre 1891.

ADRIENNE LECOUVREUR

D’APRÈS SA CORRf^SPONDANCE

Le nom d’Adrienne Lecouvreur est certainement le plus célèbre que nous ait légué l’histoire théâtrale du dernier siècle, je dirais même toute l’histoire de notre ancien théâtre, n’étaient Madeleine et Armande Béjart, qui doivent à la place qu’elles ont tenue dans la vie de Molière l’intérêt que donne le génie à tout ce qu’il touche, et la Champmeslé, inséparable de la biographie de Racine. Comparée aux trois autres, et abstraction faite des grands noms qui soutiennent leur mémoire, Adrienne leur est bien supérieure; les incidents de sa carrière, la nature de son talent, son action sur l’art dramatique et surtout ses qualités de caractère la mettent hors de pair. Aucun de ceux qui l’ont connue ou c[ui se sont occupés d’elle ne s’y est mépris. Cette simple comédienne a sa place, non seulement au théâtre, mais dans la critique littéraire et l’histoire. Tandis qu’il ne reste, sur la plupart des actrices d’autrefois, que des commé-

ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRT.

rages de coulisse ou de petits journaux, elle a trouvé des biographes bien informés, comme l’auteur dramatique d’Allainval; son éloge a été prononcé, en pleine Académie française, par un grave histoinen, Lemontey; Sainte-Beuve lui a donné place dans ses Lundis et Michelet dans son Histoire de France \ un des meilleurs comédiens de notre temps, homme de bon jugement et qui écrivait sur son art avec intérêt, Régnier, a fait de son talent une étude pénétrante h Il ne lui a même pas manqué cette consécration suprême que l’art seul peut donner, par une de ces images qu’il suffit de regarder pour en emporter une impression inoubliable : Charles Coypel l’a représentée dans un tableau célèbre, multiplié et répandu par la gravure de Brevet le fils. L’art théâtral, enfin, qu’elle avait si bien servi, lui a rendu la pareille ; héroïne d’un drame fameux, le rôle qu’elle y tient eut pour première interprète la plus grande tragédienne du siècle, Rachel. Avec beaucoup d’habileté, Scribe et M. Legouvé ont fait entrer dans leur action les principaux événements de l’existence d’Adrienne et ont donné à la pièce, sans forcer à l’excès une supposition trop admissible, le dénouement que cette existence eut dans la réalité. Il en est résulté un mélange de vérité et de fiction où,

1. Lettre à mylorcl*** sur Baron et la demoiselle Le Couvreur, par Georges Wink, pseudonyme de l’abbé d’Allainval, 1730, réimprimée par M. J. Bonnassies, 1870 ; Lemontey, sih’

Advienne Le Couvreur, lue par l’auteur à l’Académie française, le Ù’’ avril 1823, dans les Œuvres de P.-E. Lemontey, 1829, t. III; Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. I, 24 décembre 1849; Michelet, Histoire de France, t. XVI; P. Régnier, Souvenirs et Études de théâtre, 1887.

ADRIENNE LECOUVREUR

somme toute, la vérité domine; mérite rare dans le drame historique. Grâce à eux, et par l’effet du théâtre, le plus puissant des moyens littéraires, Adrienne est devenue une figure populaire de l’art et de la passion.

A tous ces éléments d’une opinion complète sur Adrienne Lecouvreur, à ces diverses consécrations de sa mémoire, il manquait un document dont l’existence était connue, mais qui, plusieurs fois consulté, n’était pas encore à la disposition du public. Elle avait entretenu une correspondance dont ses amis disaient beaucoup de bien, et, peu de temps après sa mort, ils en formèrent un recueil dont l’impression fut annoncée à diverses reprises, mais dont il ne fut tiré que des copies manuscrites. Ce recueil vient de trouver un éditeur, M. Georges Monval, archiviste de la Comédie-Française h II ne pouvait tomber entre des mains plus capables de le présenter au

1. Lettres d’Adnenne Le Couvreur, réunies pour la première fois et publiées avec notes, étude biographique, documents inédits tirés des archives de la Comédie, des minutiers de notaires et des' papiers de la Bastille, portrait et fac-similé, par Georges Monval, archiviste de la Comédie-Française, 1892. — M. Monval nous apprend qu’un certain nombre des lettres d’Adrienne furent recueillies, après sa mort, par les soins de ses amis, et qu’on songea dès lors à les imprimer. Il ne fut pas donné suite à ce projet. On se contenta de faire sur les originaux plusieurs copies manuscrites, qui passèrent de main en main. Une de ces copies appartenait au baron Taylor et fut achetée, à sa mort, en 1883, par Charles Gueullette, mort lui-même il y a quelques mois. Le bibliophile Jacob avait fait prendre, sur ce dernier exemplaire, la copie dont M. Monval s’est servi pour son édition. 11 convient d’ajouter que, par ses recherches personnelles, M. Monval a pu grossir le recueil primitif d’un certain nombre de lettres dont plusieurs comptent parmi les plus intéressantes.

120 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D’aRT.

public, avec les compléments et éclaircissements nécessaires. A un goût très vif et à une profonde connaissance de l’histoire théâtrale, M. Monval unit l’esprit d’exactitude et le sens critique plus nécessaires ici que partout ailleurs, car ce genre d’histoire est le domaine de l’à peu près, quand ce n’est pas celui du mensonge. Il a aussi, dans sa manière de penser et d’écrire, un grain d’originalité qui relèverait tout genre d’érudition, mais qui convient partilièrement à celui-ci, où la sécheresse et l’ennui seraient des contresens. Le recueil qu’il nous offre satisfait donc toutes les curiosités et toutes les exigences. Les lettres elles-mêmes sont d’un grand intérêt : la nature morale d'Adrienne s’y révèle avec un détail, une sincérité et un charme qui justifient, et au delà, tout ce que la sympathie des critiques et des historiens en a pu dire; elles ont une valeur littéraire, et Adrienne a su donner une forme excellente à ce que lui fournissaient son cœur et son esprit; elles ont surtout une valeur morale et, par le temps de « psychologie » où nous vivons, elles méritent d’exciter une attention particulière. Notre littérature ne manque pas de confessions féminines par correspondance; je ne crois pas qu’il s’en trouve de plus complète et de plus franche que celle-ci, malgré sa courte étendue et quoique une partie des lettres, la plus intime, celle qui était adressée à Maurice de Saxe, ne nous soit pas arrivée. Quant au travail de l’éditeur, appuyé sur les témoignages contemporains et des documents inédits tirés des dépôts publics ou des collections privées, il répond dans la mesure du possible, avec détail, précision et sobriété aux nom-

ADRIENNE LECOUVREUR

breuses quGstions (jus soulèvsnt Iss faits connus ds cetts sxistsnce st la lecturs ds css Isttrss.

Adrisnns Lscouvrsur était nés, Is 5 avril 1692, dans uns pstits vills de Champagne, à Damery, près d’Épernay. Son père, un ouvrier chapelier, nommé Couvreur \ alla s’établir peu de temps après à Fismes, entre Reims et Soissons, puis, dix ans après la naissance de sa fille, à Paris, dans le voisinage de la Comédie-Française, installée alors rue des Fossés- Saint-Germain-des-Prés, aujourd’hui rue de l’Ancienne-Comédie. De sa première jeunesse, elle ne conserva qu’amertume, et de sa famille elle n’eut jamais que désagréments. Dans une épître en vers adressée à son plus fidèle ami, d’Argental, elle rappelle ces souvenirs avec une sincérité d’accent qui ne trompe pas. Une divinité « furieuse et jalouse », ditelle, s’assit près de son berceau et régla d’abord sa destinée, avec un acharnement de persécution qui semblait vouloir « essayer son pouvoir » de malheur et de souffrance sur l’enfant et la jeune fille. Dans la « masure » où elle était née

... Résidaient la misère et l’aigreur,

L’emportement, la grossière fureur.

1. En ajoutant un article à ce nom, pour en faire un nom de théâtre, Adrienne signait Le Couvreur, et ses contemporains écrivaient de même. Je suis l’orthographe actuelle, en réunissant les deux mots.

Il n’y a là aucune exagération ; son père était un être mal équilibré, qui devint fou furieux et qu’il fallut enfermer. Elle l’avait envoyé à Cliarleville et, de loin, en prenait soin; au cours de sa correspondance, elle raconte une aventure tragique du malheureux, qui, une nuit, avait « mis le feu aux quatre coins de sa chambre, après s’être réfugié dans la cheminée qu’il avait bouchée d’une couverture et s’être grimpé sur une chaise pour n’être pas suffoqué de fumée ». Il espérait s’échapper au milieu du désordre; on le sauva de l’incendie avec beaucoup de peine. Malgré la triste jeunesse et les graves ennuis qu’elle lui devait, elle ne cessait pas de l’aimer, lui assurait des soins affectueux et voyait dans ce malheur « le premier de tous ses maux ». Elle avait une jeune sœur, Marie -Marguerite, nature ingrate et querelleuse, médisante et vicieuse, qu’elle garda cependant avec elles de longues années, en essayant sans succès de lui donner un état ou de la faire entrer au théâtre, et dont elle dut enfin se séparer, en la faisant enfermer dans un couvent où elle payait sa pension ^ .

1. Dans des mémoires dont il sera question plus loin, l’abbé Aunillon nous apprend ceci sur le compte de la demoiselle : « Mlle Lecouvreur avait une sœur qui était alors très jeune et très jolie. Elle ne poussait pas si loin que son aînée la métaphysique des sentiments et elle s’accoutuma assez légèrement à venir faire chez moi de petits soupers à l’insu de sa sœur. » Adrienne finit par découvrir ces fugues : « La sœur, ajoute Aunillon, fut mise au couvent, puis enlevée; je la perdis de vue ». — Nous retrouvons Marie-Marguerite dans la correspondance de sa sœur, avec une lettre d’Adrienne adressée au lieutenant de police Hérault, afin d’obtenir « un ordre du roi pour faire recevoir Marguerite Lecouvreur, sa sœur, dans la communauté du couvent de Saint-Michel, rue des Postes, faubourg Saint-Marceau, où elle est convenue avec madame la Supé-

La petite Adrienne suivit l’école chez les Filles de l’Instruction chrétienne, établies près du logis paternel, et elle n’avait que treize ans lorsqu’une circonstance fortuite révéla sa vocation théâtrale. Quelques jeunes gens du quartier s’étaient mis en tête de jouer la comédie et se réunissaient pour répéter chez un épicier de la rue Pérou. Ils s’étaient bravement attaqués à Polyeucte et Adrienne faisait Pauline. Le bruit de ces répétitions vint aux oreilles de Mme Du Gué, femme d’un président au Parlement. La présidente mit à leur disposition la cour de son hôtel, rue Garancière, pour une représentation à laquelle une nombreuse assistance fut invitée par ses soins. Drapée dans la robe d’une femme de chambre, Adrienne « charma tout le monde par une façon de réciter toute nouvelle », c’est-à-dire naturelle et vraie, ce qui était alors, en effet, une grande nouveauté. Investie d’un privilège exclusif, la Comédie-Française le faisait respecter avec une extrême rigueur. Informée de ce qui se passait rue Garan-

rieure de lui payer une pension. >> C’est Marguerite qui provoquera sur la succession d’Adrienne, pour détournement d’actif, l’enquête judiciaire du lieutenant civil, dont il sera question plus loin. Elle avait ameuté les petites gens du quartier contre sa sœur; compères et commères s’apitoyaient devant le commissaire enquêteur sur les mauvais traitements dont cette pauvre Marguerite était l’objet de la part d’Adrienne, qui, d’après eux, la querellait, l’injuriait et l’enfermait dans une chambre haute avec du pain et de l’eau, sans que Marguerite « donnât aucun sujet d’user de tant de sévérité ». Nous savons par Aunillon la cause de ces rigueurs. Quelque temps après la mort d’Adrienne, Marguerite était enlevée du couvent par le musicien Claude Denis, qui l’épousait, et ils essayaient tous deux, par leur requête au lieutenant civil, d’intimider d’Argental, exécuteur testamentaire d’Adrienne.

cière, elle dépêcha chez le lieutenant de police d’Argenson pour le supplier d’interrompre ce divertissement inofifensif. Après la tragédie, les petits acteurs allaient commencer la représentation d’une comédie, le Deuil, de Thomas Corneille, lorsque survinrent un exempt et des archers, avec un ordre d’arrestation. Grâce à l’intervention immédiate de la présidente, l’ordre fut rapporté, à condition que la comédie ne serait pas jouée. Informé de la persécution dont les camarades d’Adrienne étaient l’objet, le grand prieur de Vendôme les accueillit dans l’enclos du Temple, lieu d’asile où les exempts ne pouvaient pénétrer. Ils y donnèrent encore deux ou trois représentations; après quoi, « la partie fut rompue ».

Cette équipée de jeunesse fut décisive pour Adrienne. Intéressé par la vocation précoce de l’enfant, un acteur de la Comédie, Le Grand, lui donnait quelques leçons, la produisait sur quelques théâtres particuliers et, enfin, la faisait engager par Mlle Fonpré, qui dirigeait le théâtre de Lille. Alors commençait pour elle cette existence des comédiens de province qui formait de bons acteurs, mais qui était un terrible apprentissage. Mélange de dur labeur et de plaisir forcé, avec les camaraderies des coulisses, les assiduités des jeunes gens du bel air et des officiers de la garnison, les erreurs de sentiment et de conduite qui en étaient la suite, les retours et les dégoûts qui suivaient, c’était la plus misérable et la plus douloureuse que pût subir une nature délicate. Traînant sa famille après elle, Adrienne mena dix ans ce genre de vie, de 1706 à 1717, à

ADRIENNE LECOUVREUR

Lunéville et à Strasbourg, peut-être aussi à Metz, Nancy et Verdun; elle en connut toutes les souffrances et en conserva une inoubliable impression de dégoût. Dans la lettre versifiée que je citais plus haut, à travers la phraséologie et les fausses élégances de la poésie légère qui sévissait de son temps, elle nous livre le secret de sa nature et de sa vie, avec une sincérité d’accent, une profondeur d’analyse et un sérieux dans les choses de sentiment, rares chez les comédiennes de tous les temps, à peu près uniques chez ses contemporaines. L’Amour lui a dit dès le berceau :

... Ah! quelle vive flamme Tu feras naître et tu ressentiras !

La Nature répond ;

... Je prétends qu’en devenant sensible,

Toujours décente, il lui soit impossible D’imaginer rien de honteux, de bas.

Je veux que la candeur, la raison, l’innocence.

Soient déclarées guides de son enfance.

Et soient toujours près d’elle à l’avenir.

Ainsi vouée à la tendresse et à la passion, avec le besoin de la dignité morale et du respect de soimême, la voilà jetée dans le tripot comique, qu’elle définit

... Un berceau de myrtes et de fleurs,

Où très souvent de bizarres ardeurs Se signalaient.

Ces ardeurs, la malheureuse les ressentit avec unë telle force et une telle suite, qu’elle passa son existence à en souffrir, à les maudire, et que ses der-

nières paroles, à son lit de mort, furent un cri de passion. Avec cela le culte pieux et le besoin continuel d’un sentiment que les femmes comme elle, accessibles et belles, obtiennent difficilement des hommes, car ils y voient une duperie ou un pis aller, l’amitié. Elle parvint, cependant, à l’inspirer, comme on le verra, et, sans lui, dit-elle, « on l’eût vue succomber à la peine ». En attendant, ses biographes citent plusieurs noms à côté du sien : d’abord un officier du régiment de Picardie, qui meurt bientôt et dont la perte lui cause un désespoir violent; Philippe Le Roy, « officier du duc de Lorraine », le même peutêtre que le précédent ; le comédien Clavel, frère de Mlle Fonpré, qui la quitte avec les promesses d’usage, pour continuer sa carrière errante. Elle est en correspondance avec lui et, en attendant des réponses qui tardent, elle « étourdit » de ses prières Notre-Dame des Carmes. Simple et naïve dans l’expression de ses regrets, elle lui écrit, vers 1710 :

Je te puis assurer, mon cher ami, que je n’ai point eu de repos depuis ton départ, tant par l’inquiétude où j’étais de ne point recevoir de tes nouvelles que celle de me voir incommodée comme je la suis. J’espère par la suite me porter beaucoup mieux, puisque j’ai lieu de croire que tu m’aimes toujours et que tu le portes bien. Conserve-toi, je t’en conjure; tu ne saurais me faire plus de plaisir, puisque ta santé m’est aussi chère que la mienne.... Je serai ravie d’apprendre que vous vous réjouissez, pourvu qu’il n’y aille rien du mien et que vous ne m’en écriviez pas moins.... Certainement je te crois un bon cœur et par conséquent fidèle à ta pauvre Lecouvreur, qui t’aime plus qu’elle-mème,... Je t’embrasse du plus tendre de mon cœur et te jure une fidélité à toute épreuve..,.

ADRIENNE LECOÜVREUR.

A deux ans de distance, elle ne l’a pas oublié. Clavel lui ayant promis ou fait espérer le mariage, elle s'explique à ce sujet avec une franchise, une délicatesse et surtout une abnégation peu communes dès que l’intérêt personnel est enjeu, uniques dans ces sortes de mise en demeure :

Je ne sais guère ce que je dois penser de votre négligence dans un temps où tout est propre à m’alarmer.... Soyez toujours persuadé que je vous aime pour vous-même cent fois plus que pour moi. Le temps vous prouvera, mon cher Clavel, ce que je vous jure aujourd’hui. Ayez toujours pour moi les sentiments que j’aurai pour vous toute ma vie, et je serai contente, car je borne là toute mon ambition.... Avec toute l’inclination que j’ai pour vous, je serais au désespoir si vous faisiez quelque chose pour moi avec répugnauce. Songez-y bien, vous êtes encore maître. Figurez-vous que je n’ai rien et que je dois beaucoup, que vous trouverez plus d’avantage ailleurs. Je n’ai pour moi que la jeunesse et la bonne volonté, mais cela n’accommode pas les affaires. Je vous parle sans fard, comme vous voyez, et je vous dis ingénument ce qui peut vous faire songer à moi comme ce qui vous en doit détourner. Voilà une occasion de prendre votre parti. N’ayez nulle considération. Ce sera en avoir que de me déclarer vos sentiments au juste.... Ne me promettez rien que vous ne me vouliez tenir, me dussiez-vous promettre de me haïr : il me semble que cela me serait plus doux que de me voir trompée.... Je vous le dis encore, mon cher Clavel, j’aime plus vos intérêts que les miens. Prenez le parti qui vous fera le plus de plaisir. Je vous connais d’hu^ meur à vouloir faire le généreux et à vouloir peut-être enchérir sur moi; mais, encore une fois, songez-y bien. Agissez en honnête homme comme vous l’êtes et suivez votre inclination sans vous informer de ce qui pourra arriver. Je prendrai mon parti de manière ou d’autre avec le plus de facilité qui me sera possible, soit que je vous

ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D’aRT.

possède ou que je vous perde. Si je vous ai, j’aurai le déplaisir de ne vous pas rendre aussi heureux que je voudrais; mon bonheur me fera peut-être oublier celte peine.... Si je vous perds, je tâcherai au moins que ce ne soit pas tout à fait et je me conserverai toujours quelque part dans votre estime. Si vous êtes heureux, j’aurai le plaisir de le savoir et de ne l’avoir pas empêché, ou, si vous ne l'êles pas, ce ne sera pas moi, du moins, qui en serai la cause et je tâcherai de me consoler de quelque manière que ce soit.

J’ai longuement cité ces deux lettres pour leur mérite propre et aussi parce que ce sont les deux seules lettres d’amour qui nous soient arrivées d’une temme qui a beaucoup aimé. Les suppressions que j’y ai faites sont des détails inutiles, mais tout est de ce ton. Je crois que l’on aurait peine à trouver dans la littérature réelle ou de fiction une page aussi tendre et aussi décente ; on peut lui comparer, par exemple, la fameuse lettre Aq Manon Lescaut, et peutêtre jugera-t-on que la lettre vraie, moins « écrite », est supérieure à la lettre imaginée.

Clavel repoussa l’offre inestimable que lui faisait Adrienne et, selon l’alternative qu’elle envisageait, la pauvre fille dut se consoler. Le consolateur fut M. François de Klinglin, fils du prêteur royal de Strasbourg, qui l’abandonnait, au bout d’un an, pour se marier. Adrienne partait aussitôt après pour Paris, où elle avait obtenu un ordre de début à la Comédie- Française. Elle avait deux filles, que les mœurs du temps et les nécessités de sa profession ne lui permettaient pas de garder avec elle, mais elle les fit élever avec soin, et assura leur sort en mourant. L’une, fille de M. Le Roy, devait épouser le musicien Francœur

ADRIENNE LECOUVREÜR.

le cadet, qui devint directeur de l’Opéra; l’autre, fdle de M. de Klinglin, trouva pour mari un magistrat de Strasbourg, M. Daudet (ou Dauvet).

Les liaisons successives d’Adrienne avaient été brisées par la mort ou par l’inconstance de ceux à qui elle s’était confiée ; il ne paraît pas que, dans aucune, elle ait eu des torts. Le souvenir qu’elle gardait de ces épreuves lui arrachait plus tard des aveux d’une tristesse infinie qui reviennent à chaque page dans sa correspondance : « Je sais trop par expérience que l’on ne meurt pas de chagrin. — Il est des erreurs bien douces où je ne puis plus me livrer. De trop tristes expériences ont éclairé ma raison. — Je suis excédée de l'amour, et prodigieusement tentée de rompre avec lui pour ma vie; car, enfin, je ne veux ni mourir, ni devenir folle. — L’amour n’est autre chose qu’une folie que je déteste, et à laquelle^ assurément, je tâcherai bien de ne me livrer de ma vie. Je ne me sens plus de courage pour l’amour, je sais qu’il est involontaire, j’en connais les effets, je sais qu’il est sage de s’en éloigner de bonne heure, et surtout de se préparer à ses inconstances lorsque l’on les sent le moins. Mes malheurs et mon expérience m’ont donné à réfléchir pour toute ma vie. » Les citations se rapportent pour la plupart aux premières années qui suivirent le retour d’Adrienne à Paris. A ce moment ses résolutions étaient sincères, mais, si on peut lutter contre ses penchants, on ne fait pas sa destinée. La mort seule devait la délivrer de l’amour et de ses souffrances.

C’est le 14 mai 1717 qu’Adrienne débutait à la Comédie-Française, dans un rôle tragique, Electre^

■130 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’ART.

de Grébillon, et un rôle comique, Angélique, de George Dandin^ c’est-à-dire qu’elle abordait les deux emplois de jeune première tragique et de grande coquette. Elle avait vingt-cinq ans. La première qualité qu’exige le théâtre dans ces deux emplois, c est la beauté ou l’équivalent, c’est-à-dire des qualités de voix, de physionomie ou de jeu capables de la remplacer. Quelques comédiennes réunissent beauté et qualités scéniques. Adrienne était-elle du nombre? J’hésite à examiner la question d’après les témoignages contemporains \ car, dans une enquête de ce genre, il m’est arrivé déjà d’encourir la sévérité de M. Georges Monval. Chacun sait que le savant archiviste est le grand prêtre de la religion moliéresque. Il y a quelques années, j’écrivais de Molière que, comparaison faite de ses portraits authentiques, j’étais obligé de dire qu’il était laid; mais je m’empressais d'ajouter que « la flamme intérieure du génie donne à des traits irréguliers une beauté d’ordre supérieur ». Cette précaution oratoire ne m a pas évité la rancune de M. Monval. Il écrit, dans le travail même dont je m’occupe aujourd’hui : « L’absence de documents inattaquables a permis à un commentateur du grand comique de déclarer naguère que Molière était laid, et cette affirmation hasardée

1. Voici l’indicaLion de quelques-uns, plusieurs fois cités au cours de cette étude : le Mercure de France, ^ 1717 à 1730; Lettres historiques sur tous les spectacles de Paris, attribuées à Boindin, 1719; Secojide lettre du souffleur de la Comédie de Rouen au garçon de café, ou Entretien sur les défaids de la déclamation, attribué à Dumas d’Aigueberre, im; Éloge historiquê cV Adrienne Lecouvreur, dans le supplément du Parnasse français, de Titon du Tillet, 1743.

ADRIENNE LECOUVREUK.

a pris une certaine gravité du fait que son auteur a, depuis, occupé le poste de directeur des beaux-arts ». J’ignorais que le titulaire des fonctions eût le privilège de distribuer à sa guise des brevets de laideur ou de beauté. Il y a là un puissant moyen de gouvernement et je le signale à mon successeur. Quoi qu’il en soit, et au risque de me trouver une fois de plus en désaccord avec M. Monval, je ne saurais esquiver, au sujet d’Adrienne, la question qui, pour Molière, m’a valu ce blâme bien senti.

Il reste d’elle deux portraits principaux; mais, au jugement de M. Monval, aucune de ces images n’est « originale et fidèle ». L’un, le plus célèbre, fut peint en 1726, quatre ans avant la mort d’Adrienne, par Charles Coypel; il est perdu, mais nous le connaissons par une admirable gravure de Brevet le fils. Déjà Régnier s’était montré sévère pour ce portrait: iln’aurait, suivant lui, « que le caractère d’une beauté banale, une tête d’expression, comme on dit à l’École ». M. Monval adopte cette manière de voir et enchérit sur les mêmes termes; c’est pour lui « un tableau de fantaisie et d'apparat, une tête d’étude ou d’expression, une figure poncive, banale, sous laquelle on pourrait tout aussi bien graver le nom de Madeleine repentante ou de Sophie Arnould ». C’est pourtant de ce même tableau que Michelet disait : « C’est plus qu’une œuvre d’art, c’est comme un rêve de douleur, une de ces rencontres qu’on regrette avec une personne unique qui ne reviendra plus, dont on est séparé par la malignité du temps ». J’estime, pour ma part, que si Charles Coypel, artiste médiocre d’ordinaire, a trouvé la pose de ce portrait, il a eu

132 ÉTUDES DE littérature ET d’ART.

par hasard une inspiration de génie et que, sil na fait que l’emprunter à l’actrice, elle avait ce sens inné de l’attitude que nous admirons de nos jours chez M. Mounet-Sully et Mme Sarah Bernhardt et qui, à eux seuls, en ferait de grands comédiens. « Ces célestes yeux, pleins de sublimes larmes, qui toujours en feront verser », pour reprendre les termes de Michelet, le geste de ces bras tenant l’urne funèbre, la douleur exprimée par cette physionomie, 1 accusation muette que toute cette figure porte contre la destinée, autant de traits qui font de ce tableau une œuvre unique, honneur du peintre et du modèle. Tout cela, j’en conviens, n’est pas la ressemblance; mais, outre que rien n’autorise à refuser au tableau le mérite d’être « original », car il fut peint du vivant d’Adrienne, on ne saurait davantage prétendre qu il n’est pas « fidèle », car les termes de comparaison nous manquent. L’autre portrait, en effet, peint par Fontaine, perdu comme celui de Coypel, et connu par une gravure de Schmidt, porte une date postérieure à la mort du modèle. M. Monval, qui le reproduit, le préfère comme représentant une « Âdrienne plus vraie, plus humaine, plus vivante, plus familière, pour accompagner un recueil de lettres où 1 on rencontre plutôt la femme que la comédienne » ; et il ajoute : « C’est une Lecouvreur en robe de chambre ; on en compte jusqu’à vingt-huit dans son inventaire ». Ce dernier motif est imprévu, mais il s’applique mal ; l’ajustement du tableau de Fontaine, avec sa coiffure parée, sa gorge découverte, sa robe de soie très « habillée », son manteau bouffant, dénote au contraire un tableau d’apparat; au total, c’est

ADRIENNE LECOUVREUR

une œuvre médiocre, d’une pose gauche, d’un modelé sommaire, autant qu’on en puisse juger à travers la traduction du graveur, qui est elle-même d’un pauvre travail. Tenons-nous-en donc au portrait de Brevet, d’après Coypel, qui a le mérite incontestable d’être une superbe œuvre d’art.

Je me hâte d'ajouter que, rapprochées l’une de l’autre, ces deux images, dans la médiocrité de l’une et l’éclat de l’autre, ne sont pas si différentes. On y retrouve le front haut, l’œil grand et doux, le nez d’une courbe accentuée, la bouche d’un dessin gracieux, avec la lèvre inférieure assez forte, le menton arrondi, qui reproduisent, ici et là, les traits d’une fort jolie femme h Par une rencontre piquante, les mêmes traits se retrouvent dans le charmant portrait que M. Gustave Courtois exposait cette année au Champ de Mars, et qui représente Mlle Bartet dans le rôle à' Advienne Lecouvreur.

A défaut de portraits peints ou gravés, la beauté d’Adrienne serait attestée par les témoignages contemporains. Non qu’ils soient unanimes : comme pour toutes les femmes exposées à beaucoup de jugements, il se trouvait, entre les habitués de la Comédie-Française, quelques appréciateurs sévères pour elle, par goût de cabale ou impression vraie. Mais ils étaient en petit nombre et leurs critiques ne tiennent guère en présence des éloges opposés qui se confirment par leur accord sur les mêmes points. L’auteur des Lettres historiques écrivait deux ans

1. Le portrait d’Adrienne Lecouvi'eur avait été peint, en outre, par H. de Troy, le père, et .T.-B. Vanloo, mais ces deux tableaux sont perdus.

134 ÉTUDES DE littérature ET d’ART.

après ses débuts : « Quoique sa figure soit très agréable, un peu d’embonpoint ne lui messiérait pas. Sans être grande, elle est fort bien faite, et a cet air de noblesse qui prévient en sa faveur; elle a des grâces autant que personne du monde. Enfin, je ne puis mieux vous la comparer qu à la miniature. » Au lendemain de sa mort , le Mercure disait « Mlle Lecouvreur n'avait ni une prestance avantageuse, ni beaucoup de ces grâces dont le beau sexe est en possession pour charmer les yeux et le cœur; mais elle était parfaitement bien faite dans sa taille médiocre, avec un maintien noble et assuré, la tête et les épaules bien placées, les yeux pleins de feu, la bouche belle, le nez un peu aquilin, et beaucoup ■ d’agréments dans l’air et les manières; sans embonpoint, mais les joues assez pleines, avec des traits bien marqués pour exprimer la tristesse, la joie, la tendresse, la terreur et la pitié ». Adrieune n’avait pas, on le voit, la correction fade d’une beauté parfaite; elle avait, ce qui vaut mieux, l’agrément, la mobilité expressive et, ce que rien ne remplace, surtout au théâtre, le charme.

Cependant, on s’étonne d’abord que cette beauté mignonne ait été celle d une tragédienne, car Adrienne fut médiocre dans la comédie à laquelle semblaient la destiner expressément ses moyens physiques. Sur ce point, tous ses juges sont d’accord, les bienveillants et les autres. « Dans le comique, dit 1 auteur du Mercure qui vient d’exalter la tragédienne, elle ne jouait et ne brillait que dans un petit nombre de rôles. » Tout ce que peut lui accorder l’enthousiaste Titon du Tillet, c’est que « quoiqu’elle se fût entiè-

ADRIENNE LEGOUVREUR.

rement livrée au tragique, elle jouait quelques rôles dans le comique, où on la voyait avec grand plaisir ». La liste de ses rôles montre que, si elle joua couramment l’Alcmène à" Amphitryon, qui est plutôt une comédie héroïque, elle ne fit que s’essayer dans Gélimène du Misanthrope, la pierre de touche des grandes coquettes, où elle ne parut que neuf fois en treize ans, et dans l’Elmire de Tartuffe, qu’elle joua quatre fois. Pour les moindres rôles du répertoire comique, c’était à l’avenant. Une fois meme, elle eut dans ce genre un échec marqué et qui dut lui être particulièrement pénible. Très goûté au Théâtre-Italien, grâce à son interprète habituelle, Mlle Sylvia, Marivaux abordait la Comédie -Française avec la Surprise de l'Amour, et il avait confié le principal rôle à Adrienne. Par trop grand désir de bien faire, elle y fut c( précieuse et maniérée »; surtout elle eut le tort de jouer « avec des allures de reine », c’està-dire avec un excès de distinction, un personnage de marquise peu solennelle L Ces allures, en effet, lui étaient naturelles et inséparables de son jeu. D'après le Mercure, les spectateurs croyaient voir en elle « une princesse qui jouait la comédie pour son plaisir ». Malgré cela, dans le répertoire tragique, ses qualités dominantes étaient le naturel et le pathétique : « Cette inimitable actrice, dit le même critique, avait l’art admirable de se pénétrer au degré qu’il fallait pour exprimer les grandes passions et les faire sentir dans toute leur force. Elle

1. D’Alembert, Éloges historiques, Ma7'ivaux; édition de 1821, l. III, notes.

allait d'abord au cœur et le frappait vivement avec une intelligence, une justesse et un art qu’il est impossible de décrire. Le pathétique de la déclamation dans presque tous les grands caractères tragiques n’a jamais été poussé plus loin. » Ce naturel était noble, comme il convient à la tragédie, et un contemporain, Dumas d’Aigueberre, opposait cette qualité à la simplicité, trop grande à son gré, que recherchait Baron ; « L’on ne doit pas confondre, disait-il justement, le simple avec le naturel. L’un consiste à imiter la nature, à se rapprocher le plus qu’on peut du héros, à se métamorphoser en lui, et à paraître ou tel qu’il était, ou tel que le poète l’a formé. Le simple consiste à réduire la majesté des rois, en ôtant au geste, à la voix, -à la prononciation, un certain éclat qu’on peut supposer dans la personne des rois et qui paraît convenir à l’idée de leur grandeur. Cette simplicité était du goût de Baron; Mlle Lecouvreur, qui s’est formée sur Baron, se contentait d’être naturelle sans trop affecter cette simplicité. Elle évitait l’enflure, mais ne descendait jamais au-dessous de la grandeur naturelle. »

Ce naturel, qui faisait le fond de son talent, lui était imposé par ses moyens physiques, plus délicats que vigoureux. D’abord sa voix, qui avait les deux qualités indispensables au théâtre pour toucher, la profondeur et l’harmonie, mais qui manquait d’étendue. Elle la maniait, du reste, avec un art achevé : « Quoiqu’elle ait fort peu de voix, écrivait l’auteur des Lettres historiques., elle plut d’abord au public et continue de lui plaire, parce qu’il trouve en elle un jeu nouveau, naturel, et d’autant plus

ADRIENNE LECOUVREUR

agréable qu’elle s’est étudiée à le ménager et à le proportionner à ses forces; et ainsi on pent dire que son défant de poitrine a contribué à ce genre de perfection ». De même le Mercure : « Elle n’avait pas beaucoup de tons dans la voix, mais elle savait la varier à l’infini ». Elle avait aussi la netteté de la diction, qualité rare et qui devrait être, pour tous les comédiens, l’orthographe de leur art.

Elle la devait aux conseils de Dn Marsais, le grammairien philosophe. Le jour de ses débuts, raconte d’Allainval, toute la salle de la Comédie-Française lui faisait un accueil chaleureux; un seul homme, dans un fond de loge, semblait échapper à la contagion de cet enthousiasme; il se bornait à dire de temps en temps, à demi-voix. : « Bon, cela! » C’était Du Marsais. Son attitude fut signalée à Adrienne, qui s’empressa de prier à dîner en tête à tête cet homme si modéré dans son approbation et qui, par cela même, lui semblait un bon juge. Avant de se mettre à table. Du Marsais pria l’actrice de lui réciter le passage principal de celui de ses rôles qu’elle aimait le mieux. Elle s’exécuta de bonne grâce et n’obtint pour sa peine que deux ou trois : Bon, cela! Un peu humiliée, elle demanda le mot de l’énigme : « Mademoiselle, dit Du Marsais, jamais actrice, à mon gré, n’annonça de plus grands talents que les vôtres, et, pour effacer probablement toutes celles qui vous ont précédée, j’ose vous garantir qu’il ne s’agit, de votre part, que de donner aux mots la vraie valeur nécessaire à ce qu’ils doivent exprimer ». Adrienne pria son hôte de ne pas lui ménager les conseils; elle les suivit et, en peu de temps, elle eut corrigé ce défaut.

138 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRIL

Une amitié durable entre elle et le grammairien résulta de cette rencontre. Commentant l’anecdote avec son autorité particulière d’excellent diseur, Régnier explique ainsi la remarque de Du Marsais :

« La prononciation d’Adrienne était défectueuse; elle comprenait le sens véritable des mots de ses rôles, mais elle les prononçait de façon à leur enlever une partie de leur valeur. De là, chez le grammairien, ces alternatives de satisfaction et de mécontentement. S’il était, tour à tour, et parfois tout ensemble, entraîné et choqué, c’est que ce qu’il entendait remuait son âme et agaçait son oreille. » Ajoutons que personne, en ce temps, mieux que Du Marsais, n’était capable de donner l’éducation dont il s’agit. L’auteur du Traité des tropes et de la. Logique, aujourd’hui bien oublié, était en son temps une manière d’homme célèbre. Il fut pour le xviiF siècle ce que Vaugelas et MM. de Port-Royal avaient été pour le xviF, un analyste pénétrant des lois naturelles du langage. C’est lui qui, dans YAdrienne Lecouvreur de Scribe et de M. Legouvé, est devenu en partie ce Michonnet, régisseur de la Comédie-Française, qui fournit à Régnier une de ses meilleures créations. Type de dévouement, d’amour méconnu et de résignation, Michonnet conseille, encourage et défend Adrienne. L’autre moitié du personnage a été fournie par d’ Argentai, dont il sera parlé plus loin.

Adrienne avait une sensibilité et une vivacité d’intelligence si peu communes chez les comédiens, que

ADRIENNE LECOUVREUR. 139

Diderot et quelques bons juges après lui ont pu voir dans la froideur naturelle et un simple instinct d’imitation les conditions premières du talent dramatique. D’après l’auteur des Lettres, « sa façon de déclamer prouvait qu’elle s’appliquait à ce qu’elle disait et c[u’elle l’entendait parfaitement ». Le Mercure ajoute ; « Elle avait au suprême degré ce qu’on appelle des entrailles et du sentiment; elle entendait très bien le sens des paroles ciu’elle déclamait ». Par une conséquence nécessaire, le geste et la physionomie étaient d’accord avec la justesse et l’émotion du débit. Nous voyons par les Lettres que « ses yeux parlaient autant que sa bouche et suppléaient souvent au défaut de sa voix » ; par le Mercure qu’ « on n’a peut-être jamais si bien entendu l’art des scènes muettes, c’est-à-dire si bien écouté et si bien exprimé le sens des paroles que l’acteur qui était en scène avec elle disait » ; par Dumas d’Aigueberre que « ses attitudes étaient nobles et naturelles, qu’elle donnait à ses bras des charmes inimitables et que ses yeux annonçaient ce qu elle allait dire ». Au rapport de Collé, juge très difficile, elle avait la qualité la plus rare peut-être chez le comédien, celle qui consiste à faire abnégation de lui-même au profit de son rôle, aie servir au lieu de s’en servir, en un mot, à subordonner l’interprète à l’œuvre : « Elle traitait parfaitement tous les détails d’un rôle et faisait ainsi oublier l’actrice; on ne voyait que le personnage qu’elle représentait ». Elle montrait enfin, dans ses costumes, beaucoup de goût, de richesse et tout le désir de vérité que pouvait admettre son temps, fort peu sensible encore à la vérité archéologique. La

140 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRT.

première, ayant à jouer /e Comte d^Essex^ de Thomas Corneille, elle renonça au pompeux et lourd ajustement que ses camarades appliquaient indifféremment à la Grèce, à Rome et aux temps modernes, pour paraître avec le costume anglais de cour.

Nous avons aujourd’hui, grâce à M. Georges Monval, l’inventaire de ses habits de théâtre, fait après sa mort, et nous ne nous étonnons pas qu’une de ses camarades de l’Opéra, Mlle Pélissier, les ait payés 40 000 livres. Ils comprennent, notamment, douze « habits à la romaine », c’est-à-dire à l’antique, ou crus tels, dont deux en damas blanc, deux en velours couleur de feu, deux en velours cramoisi, un en satin jaune, un en velours bleu, un en damas cramoisi, un en damas noir, probablement celui de Gornélie de la Mort de Pompée, deux en satin blanc, dont celui EElectre, le seul qui soit rapporté par les experts à un rôle déterminé. Il y a aussi un habit de cour en damas gros bleu, peut-être celui du Comte d’Essex, et quatre « habits à la française », c’est-àdire pour le répertoire moderne, dont nn en moire cerise, un en damas petit gris, un en damas blanc, nn en mousseline blanche. Plusieurs de ces costumes, malgré l’énorme dépréciation des inventaires après décès et la valeur de l’argent alors très supérieure à ce qu’elle est aujourd’hui, atteignent huit cents et mille livres. Ils sont tous richement garnis et je donne, à titre de curiosité, la description de l’un d’eux, d’après l’inventaire « dressé de l’avis de Pierre ïarlet, maître tailleur d’habits de femme » ; « Item un autre habit à la romaine de velours couleur cerise, composé d’une queue garnie de point d’Espagne à

ADRIENNE LECOUVREUR

l’entour et de bouquets détachés dans la queue, et ladite queue garnie de franges d’argent tout à l’entour, une jupe de velours pareil garni de point d’Espagne d’argent tout en plein, et un corps de velours pareil garni de point d’Espagne d’argent et des nœuds d’épaule aussi garnis de point d’Espagne et des franges d’argent à l’entour des nœuds d’épaule et deux petits amadis aussi garnis de point d’Espagne d’argent ». Pour apprécier l’arrangement et l’effet d’un pareil costume, il suffit de consulter l’estampe de Liotard d’après les Comédiens fra7içais de Watteau; on y verra la reine de tragédie, qui sanglote à droite de la composition, vêtue à peu près dans ce goût. Comme aussi, pour juger du progrès que les costumes antiques de théâtre ont fait vers la simplicité, on peut comparer à l’inventaire d’Adrienne celui de Rachel, où l’on ne trouve guère que de simples lainages sobrement brodés d’or et d’argent *. C’était le résultat de la réforme poursuivie depuis Talma sur les conseils de David. Par un retour singulier, il se trouve qu’aujourd’hui, plus curieux de l’archéologie et la connaissant mieux, nous constatons que Talma, comme David, n’avait songé qu’à une part du costume antique, celui des statues et des bas-reliefs, beaucoup plus simple c];ue dans la vie réelle : nous savons aussi que les anciens aimaient les riches étoffes et les ornements prodigués h Le résultat, c’est que nos

1. Vente après décès de Mlle Rachel, imprimerie Renou et Maulde, 1858.

2. Voir, à ce sujet, un travail très neuf en sou temps et toujours juste, d’Émile Lamé, dans la revue le Présent du 15 octobre 1857. J’ai réimprimé, avec une note sur l’auteur, ce

ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRT.

tragédiennes se rapprochent beaucoup plus, dans leurs ajustements, d’Adrienne Lecouvreur que de Racliel : ainsi, à celte heure, Mlle Dudlay, qui nous montre de très beaux et très riches costumes, dans Phèdre et dans Alhalie^ par exemple. Les hommes font de même, comme M. Mounet-Sully, dans Polyeucte et Œdipe roi.

Adrienne avait aussi une grande abondance de bijoux. Ils font dans l’inventaire un total de 4 827 livres, et l’on remarque parmi eux « un bracelet composé de dix diamants, de huit petites émeraudes et de une topaze, avec le tour de petites perles à six branches formant le bracelet, — un bracelet composé de dix-sept petits brillants fins, — une paire de girandoles composée de six gros diamants et vingthuit petits avec des pendeloques de perles, — un collier de quinze coques de perles, garni de vingthuit brillants ».

Le talent d’Adrienne était borné par ses qualités mêmes, c’est-à-dire qu’il manquait de force. Les juges contemporains s’accordent encore à le définir par ses limites. On se souvient que le Mercure comparait sa beauté gracieuse à une miniature; il ajoutait : « Aussi ne lui trouve-t-on pas, comme dans les grands tableaux, ces coups de force qui imposent et qui arrachent, pour ainsi dire, l’admiration des connaisseurs ». Collé est aussi net à ce sujet : « Elle excellait dans les endroits où il fallait de la finesse plus que dans ceux où il fallait de la force ». D’autre

travail devenu rare^ dans la Révue d’art dramatique du 1°‘' octobre 1886.

part, confirmant par avance une remarque ingénieuse de Diderot, elle ne dominait pas assez sa sensibilité pour être toujours égale à elle-même et, par cela même qu’elle s’y abandonnait, son jeu en suivait les hauts et les bas b Tantôt elle était servie par elle, comme le constate l’auteur du Journaliste amusant : « Elle avait ce faible merveilleux de se laisser séduire elle-même dans les rôles qu’elle récitait et, la passion où elle entrait lui faisant prendre le faux pour le vrai, elle nous communiquait pour son plaisir et pour le nôtre le doux charme qui nous trompait ». Mais voici, selon Dumas d’Aigueberre, la rançon de cet effet dangereux : « Elle était souvent différente d’elle-même, son jeu n’était point soutenu, il fallait qu’elle fût animée ou par quelque rôle qui lui plût, ou par quelque objet intéressant ».

Même en tenant compte de ces défauts et en rappelant que toute nature d’artiste a les siens, qui sont la rançon de ses qualités, on peut dire qu’avec Adrienne Découvreur la tragédie française, la vraie, celle de Racine et de Corneille, trouvait l’interprète qui lui convenait le mieux. Faite avant tout, même dans Corneille et surtout dans Racine, de pénétration morale et de finesse psychologique, toute en gradations jusque dans l’extrême énergie, n’admettant, lorsqu’elle répondait le mieux à sa nature, le sublime qu’avec le naturel, la passion qu’avec la connaissance et la possession cT elle-même, la force qu’avec la justesse, cette tragédie ne pouvait s’incarner complète-

1. C’est le fond de la thèse soutenüe dans le Paradoxe sur le comédien.

ment que dans une actrice semblable à elle-même. Lorsque Adrienne parut, elle trouvait à côté d’elle des tragédiennes émérites, comme Mlle Desmares, nièce de la Ghampmeslé, et Mlle Duclos, qui représentaient depuis vingt-cinq ans rancienne école de déclamation et succédaient directement aux premiers interprètes de Corneille et de Racine L Les contemporains n’hésitèrent pas entre elles, abstraction faite du charme de jeunesse qu’apportait la nouvelle venue, car l’ancienne école avait aussi ses jeunes adeptes, comme Mlle Gautier et Mlle Aubert. xVdrienne leur sembla l’interpi’ète idéale et longtemps attendue de chefs-d’œuvre que d’autres avaient pu créer et maintenir sur la scène sans s’élever à leur hauteur et les rendre au complet. On dit que les auteurs dramatiques ne manquent jamais des interprètes dont ils ont besoin; ils les créent souvent, en effet, mais,

1. Mlle Duclos, petile-lille d’un acteur de la troupe du Marais, avait débuté à la Comédie-Française en 1693, comme doublure de Mlle Ghampmeslé, qui mourut en 1698. Elle avait pour partenaire Beaubourg, emphatique et bruyant comme elle. Tous deux seraient représentés dans les Comédiens français, de Watteau, dont il était question tout à l’heure, Beaubourg avec l’ampleur d’un gros ténor, Mlle Duclos pourvue comme lui d’un bel embonpoint. Malgré ses défauts, elle excellait dans le pathétique. C’est à elle, paraît-il, que s’appliquerait un passage de Gil Blas (liv. III, chap. vi). Elle survécut à Adrienne : elle jouait encore en 1733 et mourut en 1748. — Mlle Desmares, qui retint le nom porté au théâtre par son père, et, avant son mariage, par Mlle Ghampmeslé, sœur de celui-ci, débuta en 1699 pour succéder à sa tante. Nature souple, elle jouait les princesses de tragédie, les coquettes et les soubrettes, mais, très rieuse, elle réussissait surtout dans la comédie. 11 serait aussi question d’elle dans le passage de Gil Blas déjà cité. Elle quitta le théâtre en 1721 et mourut en

ADRIENNE lecouvreur.

quoique les bons rôles fassent les bons acteurs, il est souvent arrivé que des auteurs de premier ordre durent se contenter d’interprètes insuffisants. A y regarder aussi attentivement que cela est possible à cette distance, sur des témoignages sans précision, il semble bien que tel fut le sort de Corneille et de Racine, qu’ils ne trouvèrent ni dans la Beauchâteau ni dans la Champmeslé les Chimène et les Phèdre qu’ils auraient souhaitées et qu’ils ne les élevèrent jusqu’à eux au prix des plus grands efforts. La Ghampmeslé surtout, celle sur laquelle nous manquons le moins de renseignements, imposait à Racine un terrible travail de répétitions : « Il l’avait formée, dit le fds du poète, mais avec beaucoup de peine. Il lui faisait comprendre les vers qu’elle avait à dire, lui montrait les gestes, et lui dictait les tons, que même il notait ^ ». Il ajoute : « Quand elle eut perdu son maître, elle ne fut plus la même et, venue sur l’âge, elle poussait de grands éclats de voix qui donnèrent un faux goût aux comédiens ». D’Allainval dit encore, d’après la tradition théâtrale : « Jamais Racine n’avait pu la corriger de chanter ».

Ainsi, quand parut Adrienne, on criait et on chantait impitoyablement à la Comédie-Française. Malgré

1. Il ne faut pas entendre par là, comme on le fait quelquefois, que Racine avait imaginé pour la Champmeslé un système de noies, analogues à celles dont on se sert en musique. Cela veut dire simplement qu’il lui indiquait les intonations, les mouvements, les temps, les passages de douceur et de force, etc., par un système de mnémotechnie figurée. Quiconque fait répéter des comédiens en vient, par la force des choses, à imaginer un système de ce genre, pour fixer les résultats du travail accompli.

l’opposition acharnée de ses rivales, mais soutenue par l’approbation immédiate du public, elle opéra une véritable révolution. Les cris et le chant durent céder la place à la diction modérée, nuancée, harmonieuse sans cantilène. Sur ce point encore les témoignages sont unanimes. Le Mercure dit : « On lui donne la gloire d’avoir introduit la déclamation simple, noble et naturelle et d’y avoir banni le chant ». Or, en matière de critique dramatique, le Mercure était le journal le plus autorisé et le plus lu parmi la gent théâtrale, mais il devait, pour conserver sa clientèle, ne pas dire trop directement les vérités désobligeantes. L’exquis jeune premier de la Comédie-Italienne, l’interprète favori de Marivaux, Lelio Riccoboni, horriblement choqué par la manière dont ses camarades de la Comédie-Française recherchaient la fausse énergie et le faux éclat, disait dans son poème didactique en vers italiens, DeWarte rappresentativa : « La charmante Lecouvreur est la seule qui ne suive pas la route où tous ses camarades courent ensemble et à bride abattue ; s’il arrive qu’elle pleure ou qu’elle se plaigne, sans épouvanter comme eux par des hurlements, elle remue tellement le cœur qu’on est obligé de s’attendrir avec elle ». De même, Beauchamp s’écrie à l’apparition d’Adrienne :

Enfin le vrai triomphe, et la fureur tragique Fait place sur la scène au tendre, au pathétique.

De môme, La Faye, à peu près dans les mêmes termes.

Si ces cris et ces chants convenaient mal à Corneille, à plus forte raison trahissaient-ils Racine, le

ADRIENNE LECOUVREUR

poète de la justesse et des nuances. Aussi Collé disaitil, en parlant d’Adrienne : « On n’a jamais rendu comme elle le premier acte de Phèdre et le rôle de Monime ».

Il faudrait mal connaître le monde théâtral pour croire que la défaite des hurleurs fut décidée sans nne furieuse résistance de leur part. Adrienne avait pour elle le public, qui la soutenait devant la rampe ; ses rivales se dédommageaient dans la coulisse et l’accablaient de petites persécutions auxquelles elle ne semble avoir opposé qu’une belle tranquillité. En tête de ses ennemis étaient naturellement ses deux camarades d’emploi, Mlles Duclos et Desmares. Puis venait la coterie des Quinault, hommes et femmes, qui soutenait contre elles ses rivales vieilles ou jeunes, émérites ou débutantes. Ils avaient la majorité dans les assemblées et en profitaient pour la cribler de petites amendes taquines. Régnier a relevé sur les registres de la Comédie nombre de mentions dans le genre de celles-ci ; « Mlle Découvreur à l’amende pour n’avoir pas commencé à l’heure. — Deux fois à Rhadamiste pour avoir fait attendre. — Deux fois à la répétition de la Foire de Bezons. — Pour n’avoir pas commencé à l’heure le jour des Horaces. — Une fois à l’amende de six livres pour n’avoir point pris de robe dans la cérémonie du Malade imaginaire. » Adrienne éprouve une répugnance marquée pour cette malheureuse robe, car, toutes les fois que revient la cérémonie, elle attrape le maximum d’amende pour la même cause '. Il faut

l. Malgré la pourpre et l’hermine qui le composent, ce costume n’a guère plus de succès aujourd’hui qu’autrefois près

ÉTUDES DE littérature ET d’aRT.

bien, cependant, se rendre à 1 évidence et reconnaître ce qu’elle fait pour l’honneur et le profit de la maison. L’assemblée décide, en conséquence, qu’elle sera « exemptée de participer aux pensions, en considération de futilité dont elle est à la troupe ». Une autre fois, il lui est attribué, ainsi qu’à Mlle Duclos, la moitié de cinq quarts en séquestre, « en considération de l’exactitude qu’elles ont à remplir leurs devoirs et des dépenses extraordinaires qu’elles sont obligées de faire ». Entre temps, l’autorité supérieure est obligée d’intervenir pour la protéger contre des insolences trop directes. Les registres portent cette mention i « Le mai 1725, ordre est donné aux semainiers de retirer cent livres sur la part de Mlle de Seine pour inconvenance envers Mlle Lecouvreur, avec menace d’être renvoyée de la troupe en cas de récidive ». A l’occasion, on essayait des taquineries blessantes ou de grosses injures. Une bonne camarade s’avisait de répandre que l’anagramme

des comédiennes. Régnier dit ; « Je puis constater, sans pouvoir donner d’éclaircissement à ce sujet, que la répugnance d’Adrienne a été partagée par beaucoup de jeunes comédiennes pendant les quarante années que j’ai passées à la Comédie- Française; seulement, nous ne mettions pas les délinquantes à l’amende. Nous nous contentions de reproches qu’elles n’écoutaient pas ou dont elles riaient. « La raison est peutêtre celle-ci que ce costume a pour but de produire un elïet comique, voire grotesque, et que, au théâtre, une jolie femme aime bien à se costumer pour plaire, mais non pour faire rire. Il est amusant de voir aujourd’hui, dans la cérémonie du Malade, par quelles combinaisons variées les comédiennes, voire les comédiens d’emplois « sympathiques », héros ou amoureux, drapent leur robe de façon à la dissimuler le plus possible; ce n’est plus qu’un étroit manteau sous lequel paraît complètement l’autre costume, flatteur et librement choisi, dont ils sont vêtus.

ADRIENNE LECOUVREUR

de Lecoiivreur est Couleuvre. Mais voici qui dépasse tout. Le 27 septembre 1723, Philippe Poisson, sociétaire retraité, avait présenté à la troupe une comédie en un acte : VActrice nouvelle, qui était une satire personnelle d’Adrienne, de son talent et de sa vie privée; satire plate, du reste, et sans autre malice que l’intention. Luq et mimée par Quinanlt l’aîné, qui contrefaisait Adrienne avec ce facile talent d’imitation que les comédiens se donnent aisément les uns à l’égard des antres, elle avait été reçue pour être jouée. Adrienne dut solliciter et obtint un ordre qui interdisait la représentation.

Contre ces attaques variées, elle avait, je l’ai dit, l’appui du public; elle eut aussi Finlervention imprévue de Baron, qui vint Ini apporter le concours d’un talent semblable au sien et trouva près d’elle, par l’union de deux natures artistiques faites pour se compléter mutuellement, un regain de réputation à l’âge de soixante-sept ans , après trente ans de retraite. Baron était l’élève de Molière, qui avait pris plaisir à former ce talent souple et fort dans un genre où lui-même était médiocre et où il ne pouvait faire triompher en personne, comme dans la comédie, des idées qui lui tenaient à cœur. Ces idées, ce sont celles qu’il expose dans V hnpromptu de Versailles, en opposition avec le genre suivi par ses rivaux de l’Hôtel de Bourgogne; c’est la cause du naturel et de la vérité dans le jeu théâtral. Il voulait que Facteur récitât « le plus naturellement qu’il lui serait possible, humainement », car, disait-il, « un roi qui s’entretient tout seul avec son capitaine des gardes ne prend guère un ton de démoniaque ». Il imposait

cette façon de dire autour de lui; mais, lorsqu’il fut mort, lorsque sa troupe se fut adjoint par nécessité ces mêmes comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, surtout lorsque Baron eut pris sa retraite, la saine doctrine fut abandonnée et la mauvaise reprit le dessus, par cette tendance à chercher les effets gros et faciles, à sacrifier les succès d’ensemble aux succès individuels, à forcer les applaudissements par un déploiement de force apparente et les « coups de gueule », par cette pente vers 1 artificiel et le convenu, qui est l’écueil de toutes les institutions qui durent, de toutes les traditions artistiques qui négligent de se renouveler en étudiant sans cesse la nature et la vie, et qui nulle part n’est plus à redouter qu’au théâtre, où il faut agir sur la foule et rechercher les succès immédiats. Adrienne était venue troubler la quiétude hurlante de ses camarades; formée par le travail acharné de la province, par l’expérience des passions, elle avait révélé au public un jeu et une diction appris à l’école de la nature et de la vérité, celle-là même où Molière avait étudié. Et voilà qu’au mois d’avril 1720, trois ans après ses débuts parisiens, un survivant de l’époque héroïque, un camarade, un élève de Molière venait lui apporter l’appui de son nom, d’un talent resté jeune et d’une vigueur rebelle aux années. A partir de ce moment, ils jouèrent toujours ensemble et leur carrière finit à quelques mois de distance : celle de Baron en 1729, celle d’Adrienne en 1730. A eux deux, ils assurèrent pour un temps la victoire de leur école; pour un temps, car l’histoire du théâtre n’est qu’une longue lutte entre l’esprit de tradition et

ADRIENNE LECOUVREUR. 151

celui de progrès, tour à tour victorieux, rarement conciliés.

Si bien établi que soit un comédien au théâtre, par la faveur du public et le souci de ses camarades pour l’intérêt commun, il n’y a pas de complet repos pour lui et, sans cesse, il doit compter avec des tracasseries. Adrienne en fit l’épreuve jusqu'au bout. Quelques mois avant sa mort, elle avait avec Piron un démêlé où le poète se montrait sous un jour fâcheux, tandis que la comédienne y conservait sa droiture et sa bonne grâce habituelles. Piron travaillait à ce Callisthène^ sur lequel il fondait de grandes espérances et dont on s’entretenait beaucoup à la Comédie. Il avait d’abord promis le principal rôle à Adrienne, mais il était intimement lié avec le clan des Quinault; ils firent si bien qu’ils déterminèrent Piron à retirer sa parole. Le poète écrivit donc à la comédienne une lettre embarrassée et tortillée, dans laquelle il s’efforcait vainement de dissimuler le mauvais procédé sous des compliments à double entente.

Soyez assurée, débutait Piron, que rien n’égale le cas que je fais, comme tout le monde, de vos talents, si ce n’est l’estime que m’inspirera toujours votre noble façon de penser. J’espère prouver l’une et l’autre plus d’une fois encore en ma vie. Mais ne réduisons pas le témoignage à des sacrifices impossibles. Je n’ai pas imaginé dans ma pièce de ces grâces séduisantes qui naissent d’un tendre soupir, d’un coup d’œil fin, d’un silence ou d’un cri bien ménagé, de ces je ne sais quoi triomphants où l’art subtil et la douce nature sont obligés de se prêter un secours continuel l’un à l’autre. J’ai conçu des grâces austères, simples, nues, où tout l’art du monde ne saurait suppléer

152 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRT.

à ce qui ne peut pas aider la nature. Convenons, mademoiselle, que le visage, la taille et l’organe ont leurs agréments proportionnels et déterminés.

Si difficile à écrire que fût sa lettre, Piron en fut sans doute content, car il dut croire qu’il y mettait beaucoup d’esprit. Il y en a, en effet; mais, égoïste, vaniteux, manquant de tact, il ne s’apercevait pas qu’il blessait gravement une femme qui ne Ini avait rien fait, en ajoutant le persiflage au mauvais procédé. Il continuait donc à filer ce joli style :

L’engageante Vénus n’a que faire où l’œil attend la superbe Pallas comme au rebours; et je crois qu’il y a ici plus d’égide que de ceinture.... Vous aurez toujours, en toute autre occasion, pouvoir absolu sur moi.... Je n’aurai que trop tôt l’empressement d’appuyer mes ouvrages du secours de vos talents.

Adrienne répond net et franc, en appelant les choses par leurs noms :

On n’a jamais mis tant d’art et tant d’éloquence pour dire à quelqu’un : Je crois mon succès impossible entre vos mains. Premièrement, monsieur, vous m’avez promis de tout temps votre rôle;... je n’ai exigé ni confirmation, ni promesse plus marquée; d’ailleurs, vous me l’auriez signé de votre sang qu’au premier scrupule j’aurais cessé d’y prétendre, et quoi que je vous dise ici, tenez vous pour très assuré que je n’ai nulle intention de vous faire changer... mais je veux me justifier d’avoir osé dire en pleine assemblée que je le devais jouer.... Je trouve qu’en me donnant des éloges que je ne mérite pas, vous me faites injustice d’ailleurs; je suis bien plus éloignée de ressembler à Vénus qu’à cette Pallas que vous mesurez à faune. Vous oubliez que j’ai joué, du temps de Mlles Desmares et Duclos, Roxane, Athalie, Phèdre, Élisabeth, Pauline et Cornélie, sans que le public ait paru se plaindre

ADRIENNE LECOUVREUR

de ma faiblesse ni de mon courage, et je crois que l’àme est plus nécessaire que la taille. Je ne veux disputer ni de grâces ni de talents avec celle que vous me préférez, mais je ne crois pas sa force si supérieure.... Ces grâces austères, simples et nues que vous désirez ne se trouveront point plus en elle qu’en moi; je m’en rapporte à ceux qui y voient de plus loin que vous. S’il eût été question d un parallèle contraire, et que vous m’eussiez mandé que Mlle Dufresne, ou quelque autre, approcherait mille fois plus de ces grâces que vous attribuez â Vénus, et à cette ceinture que vous croyez qui va m’éblouir, je dirais que vous avez raison et je me flatte même que je vous aurais prévenu, mais je prétends un peu plus à l’égide, puisque égide et ceinture il y a. En un mot, je tiens mon âme aussi mâle et aussi sensible à la vertu que vous en puissiez trouver. C’est ce qui m’a plu dans votre rôle, et c’est ce qui me porte à vous pardonner un affront qu’aucune autre femme n’oublierait de sa vie.

On ne saurait montrer ni plus de bon sens, ni plus d’esprit, quoique cet esprit ne soit pas de la même espèce que celui de Piron. Adrienne est vraiment éloquente dans cette lettre, qu’il faut lire en entier; de cette éloquence qui part d’une tête bien faite et d’un cœur droit.

Elle pardonne, en effet, ce qui est rare pour toutes les femmes, sans autre exemple, en pareil cas, poulies comédiennes; elle se console même assez vite de son mécompte, comme le prouve ce passage d’une lettre qu’elle écrivait le jour même à un ami :

Je perds le plaisir de jouer un rôle qui m’a plu, que j’ai accepté avant qu’il fût fait, et dans la pièce d’un homme que je croyais mon ami. Mais je perds aussi la crainte d’en mécontenter l’auteur ou de n’y pas plaire au public, la fatigue, l’envie des autres, et j’y gagne, outre

le repos, le temps de pouvoir me livrer à la bonne compagnie qui me fait la grâce de me souffrir. 11 vous en coûtera plus d’un dîner.

Ainsi, toute sa colère n’avait duré que le temps d’écrire sa lettre. Cette résignation semblera particulièrement méritoire, si l’on songe que Piron lui retirait le rôle pour le donner à une débutante, Mlle de Balicourt, cousine des Quinault.

Nous venons de voir Adrienne Lecouvreur se consoler par ses relations mondaines d'une déception au théâtre. Ces relations tenaient une grande place dans sa vie et elles ne sont pas son moindre honneur.

A la date où elle vivait, acteurs et actrices restaient encore en marge de la société. Auxiliaires des plaisirs élégants, on les applaudissait, on les flattait, on les prenait pour compagnons de débauche; mais l’accès de la société régulière leur était interdit. Ainsi le voulait le préjugé qui pesait sur eux, trop justifié, il faut le reconnaître, par leur façon de vivre. La Régence n’avait pas mis fin à cette exclusion; dans l’extrême licence de mœurs qui régnait alors, un comédien et surtout une comédienne n’avaient pas accès dans le monde des « honnêtes gens ». Longtemps encore les acteurs ne figurèrent en dehors du théâtre que dans les endroits où l’on s’amusait. Lorsque l’un ou l’autre d’entre eux, comme Mlle Qui-

ADRIENNE LEGOUVREUR.

nault, présidente du Dîner du Bout du Banc^ recevaient des hommes distingués ou des femmes du monde, comme Mme d’Épinay, il était entendu que l’on allait chez eux en partie secrète et qu’on s’y divertissait portes closes. Une exception se fit pour Adrienne dès son arrivée à Paris, pour elle seule, et ce ne pouvait qu’être un motif de plus à l’animosité de ses camarades. On avait bien vite reconnu sa distinction, comme nous dirions aujourd’hui; on la trouvait instruite et simple, agréable et sûre de commerce, amie excellente. Cette particularité était connue, mais sa correspondance nous fait entrer dans le détail de ses relations. L’histoire théâtrale est à peu près absente de ces lettres; c’est avant tout l’analyse des sentiments les plus personnels, parfois les plus intimes, de celle qui les a écrites. Parmi ses amis figuraient Du Marsais, le grammairien philosophe, que nous connaissons déjà, d’Argental et Maurice de Saxe, sur lesquels nous reviendrons, le marquis de Rochemaure, le duc de Richelieu, le comte de Caylus, le comte de Relle-Isle, le chevalier de Reringhen, le maréchal de Rezons, le procureur général La Chalotais, le duc de Gesvre, l’abbé d’Amfreville, Pont de Veyle, etc., sans parler des hommes de lettres, comme Fontenelle, Voltaire, Foncemagne, Piron. Parmi les femmes, elle comptait au premier rang de ses amies, la duchesse du Maine, la duchesse de Gesvres, la marquise de Simiane, petite-fille et éditeur de Mme de Sévigné, Mme de Pomponne, Mme de Montchesne, Mme de Fontaine- Martel, la présidente Rerthier, la marquise de Lambert, dont le salon et les dîners donnaient un brevet

156 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D’aRT.

d’ « honnêteté » à qui s'y trouvait reçu, et chez laquelle, honneur rare, Adrienne allait deux fois par semaine, les mardis et les mercredis, admise ainsi dans ses deux séries d’invités, et passant toute une semaine chez elle, dans sa campagne de Clamart.

Je cite seulement les noms qui reviennent à chaque page dans sa correspondance et ceux-là en supposent beaucoup d’autres. Ces personnes ne sont pas pour elle des relations banales, mais des amitiés sérieuses, quelques-unes tout à fait intimes. Adrienne les reçoit chez elle comme elle est reçue chez eux, les femmes comme les hommes, même les plus qualifiés, comme la duchesse du Maine, à dîner ou à souper, le plus souvent à souper, car le souper de neuf heures du soir, après le spectacle, était une habitude particulièrement chère à la société polie du xviih siècle ; non pas le souper comme aujourd’hui, qui, en dehors des fêtes mondaines, n’est qu’une débauche forcée, mais un véritable repas, dans lequel, la journée finie, l’esprit fibre, on se réunissait surtout pour causer, avec l'agrément et l’esprit que le mot suppose, en un temps qui fut l’âge d’or de la conversation française. Ces soupers tiennent une grande place dans la vie d’Adrienne; les arrangements qu’ils exigent reviennent presque à chaque page de sa correspondance. De santé chancelante et bientôt inquiétante, écrasée par le dur labeur du théâtre, elle prend sur elle, à force de courage, pour satisfaire à ses devoirs mondains; elle s’y rend « même fatiguée et très faible, même en robe de chambre ». Quand c’est elle qui reçoit, elle fait en sorte que tous ses hôtes aient plaisir à se trouver ensemble et, pour cela, elle

ADRIENNE LEGOUVREUR.

charge, selon Fusage, le plus qualifié d’entre eux de « nommer », c’est-à-dire de dresser la liste des invités : « Mandez-moi, écrit-elle à l’un d’eux, quel jour vous voulez souper chez moi. J’y ferai trouver qui il vous plaira de nommer, étant bien assurée que vous ne pouvez pas mal choisir h »

Le résultat de cette vie en partie double, au théâtre et dans le monde, c’est une immense lassitude, qu’elle supporte avec une singulière vaillance. Sa destinée est de souffrir par tout ce qu’elle aime. Il ne saurait être douteux qu’elle adorât le théâtre, car on n’y réussit cju’à ce prix, et les contemporains constatent sa passion pour son métier. Elle écrit, cependant : « La contrainte de ce milieu me donne presque du dégoût pour la vie. Je suis dans les horreurs de l’étude et des répétitions.... J’ai aujourd’hui trois répétitions, deux dans la matinée et une dans Andromaque que je joue; n’est-ce pas assez? C’est une chose horrible que la dissipation forcée et triste on je suis : les voyages à Versailles, les nouveautés qui tombent après avoir donné de la peine, la tristesse où mes amis m’ont jetée depuis quelque temps, jointe à cette insupportable fatigue. » Le monde, lui non pins, si

1. D’après Titon du Tillet, c’est Adrienne Lecouvreur qui aurait, la première, avec Baron, amené pour les comédiens l’habitude aujourd’hui générale de dire des vers dans le monde ; « Mlle Lecouvreur, qui était extrêmement souhaitée dans les meilleures maisons de Paris et même de la Cour, ne se refusait pas, dans les compagnies où elle se trouvait, de déclamer plusieurs belles tirades de vers et même des scènes entières de tragédies, qui enchantaient les auditeurs; chose très rare aux personnes de sa profession de réciter des vers hors du théâtre, et je n’ai guère connu que Baron qui s’en faisait un plaisir. «

158 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D’aRT.

éprise qu’elle soit de ses plaisirs délicats, ne lui procure pas d’agrément sans mélange. Elle écrit à ce sujet une lettre charmante, qui donne une idée complète de son caractère, car elle y explique ce qu’elle aime et ce qu’elle n’aime pas, ce qu’elle souhaiterait et ce qui lui manque :

Je passe les jours à faire les trois quarts au moins de ce qui me déplaît; des connaissances nouvelles, mais qu’il m’est impossible d’éviter, tant que je serai liée où je suis, m’empêchant de cultiver les anciennes, ou de m’occuper chez moi, selon mon gré. C’est une mode établie de dîner ou souper avec moi, parce que quelques duchesses m’ont fait cet honneur. Il est des personnes dont les bontés, dont les bienveillances me charment et me sulfiraient, mais auxquelles je ne puis me livrer parce que je suis au public, et qu’il faut absolument ou répondre à toutes celles qui ont envie de me connaître, ou passer pour impertinente. Quelque soin que j’y apporte, je ne cesse pas de mécontenter. Si ma pauvre santé, qui est faible comme vous savez, me fait refuser ou manquer à une partie de dames que je n’aurai jamais vues, qui ne se soucient de moi que par curiosité, ou, si je l’ose dire, par air, car il en entre dans tout : — « Vraiment, dit l’une, elle fait la merveilleuse? Une autre ajoute : — « C'est que nous ne sommes pas titrées! » Si je suis sérieuse, car on ne peut être fort gaie avec bien des gens qn’on ne connaît pas : — o C’est donc là cette fille qui a tant d’esprit? » dit quelqu’un de la compagnie. — (f Ne voyez-vous pas qu’elle nous dédaigne, dit une autre, et qu’il faut savoir du grec pour lui plaire? » — « Elle va chez Mme de Lambert, dit une autre, cela ne vous dit-il pas le mot de l’énigme? ».... Je suis encore toute remplie de mauvais propos de cette espèce, et plus occupée que jamais du désir de devenir libre et de n’avoir plus de cour à faire qu’à ceux qui réellement auront de la bonté pour moi, et qui satisferont et mon cœur et mon esprit. Ma vanité ne trouve point que le grand nombre dédom-

ADRIENNE LECOUVREUR

mage du mérite réel des personnes; je ne me soucie point de briller; j’ai plus de plaisir cent fois à ne rien dire, mais à entendre de bonnes choses, à me trouver dans une société douce de gens sages et vertueux, qu’à être étourdie de toutes les louanges fades que l’on me prodigue à tort et à travers dans bien des endroits. Ce n’est pas que je manque de reconnaissance ni d’envie de plaire, mais je trouve que l’approbation des sots n’est flatteuse que comme générale, et qu’elle devient à charge quand il la faut acheter par des complaisances particulières et réitérées.

A elle seule, cette lettre en apprendrait beaucoup sur la nature d’Adrienne ; mais le reste de la correspondance nous fournit amplement de quoi la compléter. Dans sa courte étendue, cette correspondance est certainement une des confessions les plus entières et les plus franches qu’une femme nous ait laissées; il suffit de la feuilleter pour y mettre à nu l’être moral qu’était Adrienne. Le fond de son caractère, c’est la loyauté ; tous les actes de sa vie le prouvent, mais elle est la première à le déclarer : « J’ai toujours cru, écrit-elle, la vérité et la franchise de puissantes ressources; je m’en suis bien trouvée toute ma vie. Je pense qu’il faut en mettre à tout : c’est un sûr moyen de faire respecter jusqu’à ses faiblesses. » Dans tous les ordres de relations, elle montre la droiture d’un homme; elle a le respect de l’engagement pris et elle emploie quelque part ce mot : « la honte de manquer à ma parole ». Une dette la tourmente jusqu’au remords, parce que, scrupule peu commun jadis dans sa profession, elle n’a pas donné les sûretés nécessaires à son créancier, qui est en même temps son ami : « Cela me tour-

160 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D’aRT.

mériterait, lui écrit-elle, et me ferait appréhender la mort, si je ne vous envoyais mon billet de la somme due et tout au plus tôt. » Elle ajoute gentiment : « Je serai moins pressée de vous payer après cela, et je compte que c’est une bonne raison pour vous contraindre à le recevoir, et à le garder même, sans murmurer. » Deux de ses lettres sont des lettres d’affaires : elle s’y montre attentive, scrupuleuse, pénétrée du sérieux de toute convention. Elle avait fait, on l’a vu, quelques dettes à Strasbourg, au temps de sa première jeunesse; elle en a conservé « l’horreur de s’endetter ». De fait, son testament montre qu'elle était libre, à sa mort, de tout lien de ce genre. Avec de tels sentiments, on ne s’étonnera pas de trouver sous sa plume cette profession de foi : « L’estime des honnêtes gens est le plus grand bien que je connaisse ». S’il ne paraît pas qne ses sentiments religieux aient été vifs, si même, au moment de mourir, elle provoqua peut-être les rigueurs de l’Église, elle était charitable et reconnaissante. Par son testament, elle laisse, selon l’usage, « aux Petits-Augustins, pour des messes, deux cents livres une fois payées », mais elle laisse aussi mille livres aux pauvres de sa paroisse et la même somme aux Filles de l’Instruction chrétienne, « en reconnaissance, dit-elle, des soins et des bontés qu’elles ont ens pour moi dans mon enfance ».

Elle aimerait avant tout, comme on vient de le voir, une vie solitaire et tranquille, réduite à la société d’un petit nombre de personnes d’élite et d’amis sûrs. Elle l’eût organisée avec une recherche d’élégance qui semble être pour elle un besoin de

ADRIENNE LECOUVREUR

nature, et dont on peut juger par l’inventaire fait après sa mort, dans la maison qu’elle habitait rue des Marais, après la Champmeslé et Racine, et avant Mlle Clairon ^ . Un grand goût a organisé ce logis et choisi les meubles qui le garnissent; mais c’est là une nécessité de son genre de vie et on n’en saurait tirer d’autre conclusion que l’étendue de ses ressources. Ce qui dénote plus directement sa nature, c’est son entourage personnel; ainsi l’aménagement de sa chambre à coucher. Elle était tendue de damas cramoisi et de tapisserie de Flandre à petits personnages, et meublée, outre le grand lit, d’un lit de repos et de fauteuils en étoffe de soie à fleurs d’or et d’argent, avec bordure de damas vert, d’un canapé de damas vert et d’un autre en maroquin noir, d’un clavecin et d’une bibliothèque garnie de bons livres.

1. La rue des Marais, aujourd’hui rue Visconti, va de la rue de Seine à la rue Bonaparte. La maison occupée par Adrienne portait le nom d’hôtel de Ranes. Mlle Clairon écrit dans ses Mémoires : « On me parla d’une petite maison, rue des Marais, du prix de 1 200 livres. On me dit que Racine y avait demeuré, que c’était là qu’il était mort; qu’ensuite la touchante Lecouvreur l’avait occupée, ornée, et qu’elle y était morte aussi.... On me l’accorda. « — Selon M. Monval, cette maison serait le n» 21 actuel, où l’on voit, en effet, une inscription commémorative. D’après Girault de Saint-Fargeau {les Quarantehuit quartiers de Paris, 1843), et F. Lock {Dictminaire topographique et historique de Vancien Paris, 1853), ce serait le 11“ 19, et l’auteur de ce dernier livre ajoute que la maison était démolie au moment où il écrivait. D’après le Racine de la Collection des grands écrivams, édité par M. P. Mesnard (1865- 1871), et accompagné d’un album, où un dessin de M. H. Clerget reproduit une vue de la maison dans son état actuel, ce serait le n" 1.3. M. le vicomte de Grouchy, qui vient de publier un recueil de Documents inédits relatifs à J. Racine, adopte la manière de voir de M. P. Mesnard. ü y aurait lieu de préciser définitivement ces renseignements contradictoires.

162 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRT.

C’est le mobilier d’une femme qui reste beaucoup chez elle, qui lit et fait de la musique. Ses toilettes sont d’un goût riche et sobre, avec dix-huit robes de chambre, très luxueuses ou très simples, que M. Monval a déjà signalées comme indice de ses goûts d’intérieur.

Le détail matériel de sa vie s’accorde donc avec sa nature morale ; il s’explique aussi par des goûts de bonheur épicurien qu’elle accuse nettement. Mais l’épicuréisme n’a jamais préservé de la tristesse; il y porte plutôt, surtout avec la nature sentimentale que nous étudions, et les deux penchants réunis l’engendrent sûrement, surtout avec une santé chancelante comme celle d’Adrienne. Elle a donc assez souvent de l’humeur, des « papillons noirs », et elle prie ses amis de les lui pardonner. Elle dit à l’un d’eux : « Je conviens d’avoir eu et d’avoir trop souvent de l’humeur, je n’en suis pas la maîtresse.... C’est un défaut très commun à mon sexe et que l’on n’a pas toujours la bonne foi d’avouer. Au bout du compte, ce que j’en ai ne me paraît pas si insupportable pour les autres que pour moi. Je m’en aperçois toujours la première et cela me jette ordinairement dans des réflexions déplaisantes et tristes. » Par exception, elle trouve dans ce penchant à la tristesse ce que La Fontaine appelait « le sombre plaisir d’un cœur mélancolique », et elle le définit ainsi : « J’ai resté toute la journée chez moi dans une langueur triste, et pourtant point insupportable. J’ai fait des réflexions plus attendrissantes que noires. Vous ne connaissez point cet état, parce que vous n’êtes ni faible, ni femme, ni mélancolique. » Elle aime les

ADRIENNE LECOUVREUR

romans; elle aime encore plus les livre d’histoire et le récit des grandes existences, comme celle de Gustave Wasa. Avait-elle de l’esprit? Oui, et beaucoup, si une variété de l’esprit consiste dans un mélange d’enjouement, d’aptitude à saisir le côté caractéristique des choses et de fine raillerie. Elle n’aime pas le commérage, et les bruits du monde, comme ceux du théâtre, tiennent très peu de place dans ses lettres, qui sont toutes sentimentales et positives; c’est même par ces deux mots que l’on pourrait peut-être la définir elle-même le plus nettement. Une seule fois, et sur demande expresse de son ami d’Argental, alors à Londres, elle lui raconte les bruits divers de la cour et de la ville, sans ombre de méchanceté. A ce point de vue, le passage le plus vif de sa correspondance est peut-être celui-ci, qui concerne le duc de Bourbon, connu pour son avarice :

« M. le duc se marie; on va chercher sa future dans quatre vieux carrosses. On dit qu’on lui porte quatre robes neuves et deux douzaines de chemises avec quelques blondes. » C’est bien une raillerie de femme, mais il y aurait trop à remercier la nature si, en pareille matière, toutes les femmes raillaient comme cela.

Le goût dominant de son âme, sa vraie passion, plus encore qne l’amour, passion qu’elle cherche avec ardeur tandis qu’elle fuit l’autre avec horreur car elle a éprouvé la douceur de l’une et l’amertume

164 ÉTUDES DE littérature ET d’aRT.

de l’autre, c’est l’amitié. L’exposition, le développement, la reprise continuelle de ses sentiments à cet égard forment la plus grande part de sa correspondance. Elle connaît trop la vie pour ne pas savoir que, comme toutes les autres, cette passion a ses mécomptes; mais elle en prend son parti, elle veut croire à l’amitié pure, dans le sens complet de ce beau mot. Elle estime que, tout compte fait, c’est encore ce qu’il y a de plus sur et de plus doux sui la terre, même pour une femme et une comédienne, à qui l’on est toujours tenté de proposer autre chose ;

L’amitié, dit-elle, a ses enthousiasmes aussi bien que l’amour. Je suis d’un sexe et d une profession ou 1 on ne soupçonne pas volontiers cet honnête sentiment, l’unique que fe désire, dont je sois flattée et dont j’ose me croire digne, par la façon dont je le sens; j’ajoute même : par celle dont je l’ai inspiré plus d’une fois. C’est un grand bien que l’amitié pour les âmes sensibles. Tl faut laisser dire les profanes, qui n’en médisent que parce qu’ils en sont incapables (car on en trouve). 11 ne faut que la sentir et puis croire; c’est comme une grâce. Quel supplice de se défier toujours, quand on est né avec autant de bonne foi que de penchant à la confiance ! Je serai encore malheureuse et trbmpée. Je ne me corrigerai point de désirer des amis, et je n’ai ni assez de discernement pour les bien connaître, ni assez de bonheur pour les rencontrer par hasard. Que faire, cependant, au monde, sans aimer, quand l’ambition, le jeu ou les autres passions ne remplissent point l’àme? Quand on n’a même aucun devoir qui puisse servir d'obstacle ou de dissipation au penchant naturel de plaire, et comment s’y abandonner, quand on a éprouvé des perfidies de toutes les espèces?

Après Ses sentiments théoriques sur l’amitié, elle explique comment et par quelle gradation elle s’y

ADRIENNE LECOUVREUR

Page 1