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livre tout entière, ce qu’elle y désire, ce qu’elle y apporte

Mon cœur suffit à tout ; et puis j’agis, et je m’en suis toujours bien trouvée. On me prend telle que je suis ou bien on me laisse là. Tout l’art que je sais, c’est de ne me point jeter à la tête pour quelques sentiments que ce puisse être. Je cherche d’abord delà probité jusque dans mes plus faibles liaisons; quand les grâces s’y joignent, je sais les sentir, la nature m’ayant donné un instinct admirable pour les démêler. L’usage du monde, le temps, et un peu de raison m’ont convaincue qu’il faut beaucoup d’indulgence dans la vie; mais ceux qui en ont le moins de besoin ne perdent rien avec moi. Je leur donne à la place tout autant d’estime et d’admiration qu’il me paraît qu’ils en méritent, et, quand ils m’honorent de quelques bontés, vous sentez bien ce que la reconnaissance peut ajouter à de tels sentiments, et assurément je ne fus jamais ingrate.

En termes courts et nets, avec une belle vaillance, elle dira : « Allons rondement vers l’amitié ; qu’elle soit franche et simple ». Dans un moment où une de ses affections traverse une crise, elle s’écrie : « Prouvez-moi que l’amitié n’est point une chimère. Si l’on m’en désabuse jamais, j’en veux mourir. » L’amitié une fois conclue, elle n’admet ni relâchement ni négligence; elle entend que, des deux parts, on se montre exigeant : « Quand, après y avoir bien réfléchi, j’ai adopté quelqu’un pour être au nombre de ceux que j’aime, je n’aime point qu’il me néglige ni à le négliger moi-même. Il faut se voir dans la vie quand on s’estime, car elle est si courte, et surtout pour nous qui avons déjà vécu! » Elle n’admet donc pas que ses amis ne prennent pas de ses non-

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velles quand elle est souffrante, qu’ils partent en voyage sans l’avoir vue et elle les querelle s’ils manquent à ces devoirs. C’est qu’il faut jouir du plus pur bonheur que nous laisse l’avare destinée : « Il me semble que ce n’est pas vivre que de ne point voir ses amis, et que la vie est trop courte pour perdre le seul plaisir réel que l’on y trouve ». Ainsi entendue, l’amitié doit aller, en se resserrant toujours, jusqu’à la vieillesse : « Il faut redoubler de zèle, d’estime, de confiance et d’assiduité en vieillissant et que nous nous ramen levions tout le passé en crachant sur nos tisons ». Dans ces termes familiers et d’un archaïsme voulu, Adrienne forme le souhait éternel de toutes les affections profondes. Bien d’autres l’ont exprimé avant ou après elle, mais il y a toujours un survivant.

Entre ses nombreux amis. Voltaire se présente au premier rang, pour l’ancienneté, la durée et la nature complète de son affection. La discrétion était son moindre défaut et il déclare dans une lettre à Thiriot qu’il a été « son admirateur, son ami, son amant ». Il n’est guère permis de penser, pour atténuer la crudité indiscrète du dernier mot, qu’il revêt ici le sens platonique du xvii® siècle. Si donc il exprime une réalité positive, admettons que, malgré sa rancune contre l’amour, malgré ses résolutions prises en arrivant à Paris, Adrienne avait cédé, en faveur d’un poète dramatique, aux usages de sa profession. Ce qui est certain, c’est que, puisque amant il y a, elle eut le mérite assez rare de s’en faire un ami. Voltaire lui dira plus tard, avec un grand charme de sincérité :

Faites le bien d’un seul et le désir de tous;

Et puissent vos amours égaler la durée

De la pauvre amitié que mon cœur a pour vous! i

Nous verrons tout à l’heure qui était cet unique possesseur d’un bien désiré par tous. Le poète écrivait encore à la comédienne, « en lui envoyant pour étrennes une belle garniture de lit » :

Recevez dans vos bras mes illustres rivaux :

C’est un mal nécessaire et je vous le pardonne;

Mais songez que chez vous j’ai gardé les manteaux,

Et que c’est moi qui vous en donne.

Après le mot fâcheux que nous avons vu tout à l’heure, ces vers commencent par un pluriel qui ne l’est pas moins. Admettons encore, si l’on veut, qu’il y a là une exagération poétique. Les écrits du temps, plus ou moins dignes de confiance, citent encore, au sujet d’Adrienne, Prungent, intendant de la duchesse de Brunswick, le chevalier de Rohan, lord Peterbrough. Le dernier. Anglais de vieille roche, lui aurait dit un soir de présentation, ce mot resté fameux, avec la lourde grossièreté de l’étranger venu à Paris pour faire la fête : « Allons ! qu’on me montre beaucoup d amour et beaucoup d’esprit ». Cependant, avec les autres hommes, sauf un, elle déclarait ne vouloir que des amis; à qui lui parlait amour, elle répondait par l’offre de son sentiment favori, l’amitié L Une de ses

1. Le maréchal de Saxe appliquera plus tard ces vers faits pour Adrienne à Mme Favart, dans une lettre où il se plaint des rigueurs de celle-ci à son égard. C’était plus qu’une faute de goût.

2. L’abbé Aunillon confirme sur ce point la correspondance. Amoureux d’Adrienne, il s’était fait présenter chez elle, mais

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lettres contient à ce sujet une explication d’une singulière franchise :

Si je ne puis vous rendre plus heureux, j’en suis plus fâchée que vous, je me le reproche, et je me dis plus que vous ne me diriez sans doute; mais je ne saurais vous tromper. Les caprices ne s’accordent pas avec la raison, et l’amour n’est autre chose qu’une folie que je déteste, et à laquelle, assurément, je tâcherai bien de ne me livrer de ma vie. Vous le connaîtrez encore, et les injustices que je vous ai faites ne serviront alors qu’à vous rendre plus heureux. Permettez-moi de vous en rapprocher l’idée, et de vous offrir mes conseils. Soyez mon ami, j’en suis digne; mais choisissez pour maîtresse un cœur tout neuf, qu’elle ne soit point encore revenue de cette confiance qui rend tout si beau; qu’elle n’ait été ni trahie ni quittée, qu’elle vous croie tel que vous êtes et tous les hommes tels que vous. Qu’elle soit jeune et assez forte, elle en aura moins d’humeur. Enfin, qu’elle vous procure cette fidélité que j’aurais eue si je n’avais jamais aimé que vous, et que vous m’eussiez aimée autant que vous en êtes capable et que vous auriez dû me plaire.

Le destinataire de cette lettre est inconnu, mais, entre les adorateurs qu’Adrienne avait dû décourager et dont elle avait réussi à faire des amis, il en est

elle lui déclara « qu’elle était uniquement jalouse de faire des amis et qu’elle craignait d’attirer chez elle des amants ». Il ajoute ; « Je sortis de chez elle bien résolu de la satisfaire, car, en effet, je la trouvai digne de l’amitié des plus honnêtes gens.... Toute la vivacité de mes autres sentiments ou s’éteignit ou se réunit à celui de l’amitié, qui a été réciproque entre nous jusqu’à sa mort. » — Cette amitié et cette estime n’empêchèrent pas Aunillon, comme on l’a vu, de se conduire chez Adrienne de façon peu délicate : il profita de ce que la maison lui était ouverte pour débaucher sa jeune sœur Marguerite et, ce qui complète le personnage, il s’étonnait des reproches d’ Adrienne à ce sujet.

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deux qui portent des noms diversement célèbres : La Chalotais et d’Argental. Au premier, le futur procureur général au Parlement de Bretagne, elle écrit, non pas la plus belle — c’est d’Argental qui la provoquera, — ni la plus spirituelle — c’est Piron qui l’a reçue, — mais la plus gracieuse de ses lettres. La Chalotais, simple « petit collet » et habitué de la Comédie-Française, avait fait une cour assez vive à Adrienne, sans rien obtenir. Plus tard, avocat général à Rennes, il lui envoyait un présent à chaque carême. Elle lui répondait, neuf jours avant sa mort. Le début de sa lettre est digne de Voiture :

J’ai reçu, monsieur, le tribut qu’il plaît à votre amitié de m’envoyer tous les carêmes : je suis fâchée qu’il n’y en ait qu’un par an, puisque ce n’est que dans ce temps et à cette occasion que vous m’honorez de votre souvenir. Je suis très flattée qu’il subsiste, malgré la longueur de l’absence et le peu d’espérance de nous revoir.

Puis- viennent les souvenirs, qui sont déjà pour tous deux des souvenirs de jeunesse :

Vous voilà décoré d’une charge qui vous retiendra plus que jamais dans votre Bretagne, et, à moins que je n’y aille, je ne verrai plus mon petit abbé. Il y a peut-être de l’indécence à moi d’appeler ainsi un homme devenu si grave par le sacrement et la magistrature ; je vous en demande donc pardon très humblement, monsieur, à vous, à madame votre épouse et à votre nouvelle dignité. Tout ce que je puis vous assurer, c’est que mon petit abbé jenne, plein d’esprit, de grâce et de sagesse, n’était pas moins respectable pour moi que M. le marquis de la Chalotais, père de famille et avocat général du parlement de Bretagne. Ces titres, loin de m’imposer, m’autorisent, ce me semble, à vous parler plus naïvement et avec plus de

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confiance des sentiments qu’une extrême jeunesse et une entière liberté devaient modérer. Quand on a dix ou douze ans de connaissance et une espèce d’attachement qui résiste à l’éloignement et ne doit blesser personne, on doit se parler sans contrainte. Je vous assure donc que je vous aime autant que je vous estime, que je fais des vœux pour votre bonheur et celui de tout ce qui vous appartient, et je vous exhorte à me conserver votre souvenir et mieux.

Ne dirait-on pas une comtesse Almaviva, qui ne serait pas devenue « la mère coupable », écrivant, des années après la Folle journée, à un Chérubin entré dans la robe?

En ce temps où le bien dire avait tant d’importance, où magistrats et hommes d’Église ne craignaient pas de se perfectionner auprès des comédiens, La Chalotais exprimait le regret de ne pouvoir demander des leçons à Adrienne. Elle termine donc sa lettre par quelques conseils où elle définit son propre talent, en toute sincérité et en toute modestie :

Vous dites que vous voudriez que je vous apprisse l’art de la déclamation, dont vous avez besoin; avez-vous donc oublié que je ne déclame point? La simplicité de mon jeu en fait l’unique et faible mérite ; mais celte simplicité que le hasard a fait tourner à bonheur chez moi, me paraît indispensable dans un homme comme vous. Il faut premièrement autant d’esprit que vous en avez et puis laisser faire la belle nature. Vouloir l’outrer, c’est la perdre. Grâce, noblesse et simplicité dans l’expression, et mettre la force seulement dans le raisonnement et dans les choses, c’est ce que vous direz et ferez bien mieux que personne.

Avec d’Argental, la transition de l’amour à l’amitié fut autrement difficile ; en revanche, d’une véritable crise pour Adrienne et le jeune homme sortit le plus

solide, le plus pur et le plus durable attachement de leur vie à tous deux. Charles- Augustin de Ferriol d’Argental était, lorsqu’elle le connut, en arrivant à Paris, un bon jeune homme de dix-sept ans, qui ne changea pas avec l’âge et chez lequel il y eut toujours du vieil enfant; avec cela, plein d’excellentes qualités : honnête, sûr, d’un dévouement à toute épreuve pour ceux qu’il aimait, car le dévouement lui était une vocation *, grand amateur de la littérature et du théâtre, qu’il jugeait bien, entendu en affaires, ayant en un mot l’étoffe de ce qu’Adrienne aimait le plus au monde, un excellent ami, s’il lui manquait peutêtre les qualités d’un amant. A cette époque, elle était encore toute meurtrie de ses premières expériences et elle venait de faire ce serment de ne plus aimer, dont nous avons vu l’expression plusieurs fois renouvelée. Lejeune homme se prit pour elle d’une passion d’autant plus violente que la comédienne ne passait point pour farouche, et peut-être ne l’étaitelle pas, pourvu qu’on ne lui demandât pas de l’amour. Or, c’était de l’amour et du plus ardent que d’Argental éprouvait. Sachant bien qu’en pareille matière on ne fait pas la part du feu, Adrienne se refusa obstinément. En compensation, elle offrit son amitié. D’Argental n’appréciait pas encore le beau

1. Lemontey dit joliment, dans le style académique dont on verra plus loin un rare échantillon, que d’Argental était « connu par son amitié imperturbable pour l’auteur de la Henriade et sa sujétion pour ainsi dire organique à la gloire de ce grand poète ». Il ajoute : « Pendant de longues années, on a vu cet excellent homme, passionné pour les affaires du théâtre, mais né invinciblement pour les seconds rôles, soigner avec un égal désintéressement les filles d’Adrienne et les tragédies de Voltaire ».

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cadeau qui lui était fait; il le comprit plus tard, et à cette amitié il répondit par un sentiment de même nature et d’égale valeur. Adrienne déploya, du reste, toutes les ressources de son esprit et de son cœur, toute sa grâce et tout son charme, pour l’habituer à cette résignation méritoire ; elle lui accorda tout, excepté ce qu’il avait d’abord désiré exclusivement; elle fut attentive, ingénieuse, persévérante à préparer le résultat où elle voulait l’amener; il y eut un jour, comme on va le voir, où elle fut admirable et lui prouva sa sincérité par un acte décisif qu’elle eut le mérite de lui laisser ignorer. Dès le début de leur connaissance, au mois de juin 1717, elle lui écrivait à la fin d’un aimable billet ; « Je veux absolument souper chez vous dimanche ou lundi. Adieu, pardonnez-moi mon humeur; je vous pardonne bien autre chose, j’allais dire votre amour, et oublier que vous n’avez pour moi que de l’amitié, et que je veux que vous n’ayez que cela. » Dans presque toutes ses lettres, il y a quelque gracieux rappel à leurs conventions, souvent un de ces délicieux passages sur l’amitié dont j’ai déjà cité quelques-uns et dont les plus caractéristiques sont justement empruntés à sa correspondance avec lui. Quelques mois après, le jeune homme est à Londres, où sa famille, inquiète de sa passion, l’a sans doute envoyé pour le guérir en le dépaysant. Adrienne lui écrit, après s’être assurée du consentement de sa mère, de longues lettres affectueuses, enjouées, spirituelles, mais où elle évite soigneusement tout ce qui peut raviver ce qu’elle est bien résolue d’éteindre. Cependant, la guérison ne fait aucun progrès; la famille de d’Ar-

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génial, de plus en plus inquiète, songe à l'envoyer « aux îles », à Saint-Domingue. Adrienne se résout alors d’écrire à sa mère, Mme de Ferriol. C’est ici la perle de sa correspondance, l’action la plus méritoire de sa vie, le plus noble et le plus beau langage qu’elle ait jamais tenu ;

Paris, 22 mars 1721.

Madame,

Je ne puis apprendre, sans m’affliger vivement, l’inquiétude où vous êtes elles projets que celte inquiétude vous fait faire. Je pourrais ajouter que je n’ai pas moins de douleur de savoir que vous blâmez ma conduite; mais je vous écris moins pour la justifier que pour vous protester qu’à l’avenir, sur ce qui vous intéresse, elle sera telle que vous voudrez me la prescrire. J’avais demandé mardi la permission de vous voir, dans le dessein de vous parler avec confiance, et de vous demander vos ordres. Votre accueil détruisit mon zèle et je ne trouvai plus que de la timidité et de la tristesse. Il est cependant nécessaire que vous sachiez au vrai mes sentiments, et, s’il m’est permis de dire quelque chose de plus, que vous ne dédaigniez pas d’écouter mes très humbles remontrances, si vous ne voulez pas perdre monsieur votre fils.

C’est le plus respectueux enfant et le plus honnête homme que j’aie vu de ma vie. Vous l’admireriez s’il ne vous appartenait pas. Encore une fois, madame, daignez vous joindre à moi pour détruire une faiblesse qui vous irrite, et dont je ne suis pas complice, quoi que vous disiez. Ne lui témoignez ni mépris ni aigreur; j’aime mieux me charger de toute sa haine, malgré l’amitié tendre et la vénération que j’ai pour lui, que de l’exposer à la moindre tentation de vous manquer. Vous êtes trop intéressée à sa guérison pour n’y pas travailler avec attention, mais vous l’êtes trop pour y réussir toute seule et surtout en combattant son goût par autorité, ou en me peignant sous des couleurs désavantageuses, fussent-elles véritables. Il faut que

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cette passion soit extraordinaire, puisqu’elle subsiste depuis si longtemps sans nulle espérance, au milieu des dégoûts, malgré les voyages que vous lui avez fait faire, et huit mois de séjour à Paris sans me voir, au moins chez moi, et sans qu’il sût si je l’y recevrais de ma vie.... Il est aisé de croire que son commerce me plairait infiniment sans cette malheureuse passion, qui m’étonne autant qu’elle me flatte, mais dont je ne veux pas abuser. Vous craignez qu’en me voyant il ne se dérange de ses devoirs, et vous poussez cette crainte jusqu’à prendre des résolutions violentes contre lui. En vérité, madame, il n’est pas juste qu’il soit malheureux de tant de façons. N’ajoutez rien à mes injustices; cherchez plutôt' à l’en dédommager; faites tomber sur moi tout son ressentiment, mais que vos bontés lui servent de ressources.

Je lui écrirai ce qu’il vous plaira; je ne le verrai de ma vie, si vous voulez; j’irai même à la campagne, si vous le jugez nécessaire; mais ne le menacez plus de l’envoyer au bout du monde. Il peut être utile à sa patrie ; il fera les délices de ses amis ; il vous comblera de satisfaction et de gloire ; vous n’avez qu’à guider ses talents et laisser agir ses vertus. Oubliez, pendant un temps, que vous êtes sa mère, si cette qualité s’oppose aux bontés que je vous demande à genoux pour lui. Enfin, madame, vous me verrez plutôt me retirer du monde, ou l’aimer d’amour, que de souffrir qu’il soit à l’avenir tourmenté pour moi et par moi....

Hauteur d’âme et justesse d’esprit, modestie et fierté, tendresse et pitié, franchise surtout, cette lettre dénote chez celle qui l’a écrite quelques-unes des qualités morales les plus étrangères à celle qui l’a reçue: Mme de Ferriol était une Tencin et parfaitement digne de cette triste origine. Adrienne ne parla point de cette lettre à son ami ; Mme de Ferriol ne crut pas utile de la communiquer à son fils. D’Argental la retrouva et la lut en pleurant, soixantetrois ans après.

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Le résultat de cette crise fut ce qu'Adrienne avait voulu. D’Argental se résigna et il eut grand mérite car, vers le même temps, un autre prenait la place qui lui était refusée. La guérison obtenue, Adrienne ne ménageait rien pour la confirmer; elle rappelait en toute occasion, avec sollicitude, avec tendresse, avec esprit ce qui devait exister entre eux; elle lui disait, en toute sincérité, le prix supérieur qu’elle attachait à leurs sentiments mutuels : « Ne vous lassez, écrivait-elle, ni d’être sage, ni de m’aimer. Les sentiments que j’ai pour vous valent mieux que la passion la plus violente et la plus déréglée ». Avec ce tour de tendresse rêveuse et triste qui était un trait de son caractère, le mélange d’espérance et de méfiance que lui inspirait l’avenir, la pensée de la mort souvent présente à son esprit, elle l’adjurait de l’aimer toujours :

Que ma vie soit le terme de votre constance , mon cher ami. Vous n’avez peut-être plus guère de temps à me la conserver, et je ne finirai point sans remords de mes injustices, ni sans admiration pour vos vertus. Peutêtre aussi que, si je pousse ma carrière plus loin que je ne crois, vous trouverez un jour dans ma tendre et inaltérable amitié des ressources contre les passions où le temps et votre âge ne manqueront pas de vous entraîner. Peut-être aussi deviendrez-vous dévot. Enfin, de quelque façon que ce puisse être, soyons amis jusqu’à la mort.

Par ses injustices, elle entendait sans doute les exigences et les inquiétudes peu justifiées qu’elle ne s’interdisait pas, on l’a vu, par une idée trop haute des devoirs de l’amitié et le ferme propos d’obtenir de ses amis l’équivalent de ce qu’elle leur donnait,

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c’est-à-dire la plénitude de son cœur et de ses pensées. Mais, lorsqu’elle était injuste de la sorte, c’est qu’elle souffrait :

Vous envoyez chez moi, sans m’écrire, et vous partez sans me voir. Avouez-le, mon cher ami, je suis en hon train d’être oubliée, et je ne dois bientôt plus compter sur vous. Je suis d’une tristesse extrême, je ne puis m’accoutumer à ne vous point voir, et vous me manquez à présent plus que jamais. Vous vous vengez bien de mes injustices, et je commence à croire que les vôtres surpassent les miennes de beaucoup.... Adieu, mon cher ami, je suis très attendrie en vous écrivant, et jamais je ne fus plus pénétrée d’amitié , de tendresse et d’estime. Adieu , ne m’oubliez pas tout à fait, ou du moins ne me le laissez pas croire.... Conservez -vous précieusement , je vous le demande au nom de ce qui vous intéresse le plus au monde. Adieu.

Il y a là de la vraie douleur et, certainement, quelques larmes ont coulé sur ces lignes ; mais, avec un esprit net et une raison droite, Adrienne était femme, c’est-à-dire qu’elle sentait parfois plus vivement qu’elle n’aurait voulu. Son métier, sa santé, ses chagrins de famille, en donnant à sa pensée ce tour de rêverie triste qu’elle nous a confessé elle-même, la portaient à l’exagération, et le plus attentif de ses amis en subissait l’effet. Mais il en est ici comme dans l’amour ; Amantium iræ amoris redintegratio est. A la condition de n’être pas trop fréquentes, les querelles de ce genre mettent un sentiment à l’épreuve et le fortifient.

Il fallut bien que la famille de Ferriol prît son parti de la grande place qu’Adrienne occupa de plus en plus dans l’existence de d’Argental, même lorsqu’il fut

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devenu un grave conseiller au Parlement. La malignité du monde n’admet guère que la simple amitié puisse exister entre un jeune homme et une jeune femme, surtout si cette femme est une comédienne. De fait, elle glosa beaucoup : il était admis dans la société parisienne, du plus haut au plus bas, chez les petites gens du quartier comme dans les salons, que d’Argental avait, dans la maison d’Adrienne, d’autres droits que ceux d’un ami. Des anecdotes piquantes, quelques-unes scandaleuses, couraient à ce sujet et étaient facilement admises, d’abord parce qu’elles n’avaient rien d’invraisemblable et aussi parce que, en pareil cas, les moins informés sont les plus affirmatifs. Les proches du conseiller avaient le bon esprit de n’en tenir aucun compte; ils l’approuvaient lorsque, dans des circonstances critiques, il ne craignait pas de se mettre en avant pour la comédienne ou pour ses intérêts posthumes. D’autres documents que la correspondance nous apprennent que d’Argental était, près d’Adrienne, le conseiller toujours écouté, l’homme pratique à qui l’on a recours dans tous les cas d’importance. « Il avait beaucoup d’empire sur son esprit, disaient les domestiques d’Adrienne, il était son principal conseil, conduisait toutes ses affaires, passait pour le maître de la maison, et on ne parlait de lui que par « Monsieur », simplement, sans ajouter son nom L »

1. Requête adressée au lieutenant civil par les parents d’Adrienne Lecouvreur, afin d’obtenir qu’il soit informé des détournements d’argent, d’effets et de titres commis lors de son décès, et Information, en suite de cette enquête, dans les Comédiens du roi de la troupe française, recueil de pièces tirées des Archives nationales et publiées par Em. Gam=

Pauvre d’Argental! Il avait ainsi toutes les charges du gouvernement sans les avantages ; le vrai « monsieur », ce n’était pas lui.

G est au milieu de 1720 que la société parisienne avait vu paraître au milieu d’elle la figure originale et complexe du comte Maurice de Saxe h Fils naturel et reconnu de Frédéric-Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, et de la comtesse Aurore de Kœnigsmark, le futur vainqueur de Fontenoy, le futur « maréchal général des camps et armées de France », n’était encore, à cette date, qu’un aventurier de grande race et un homme de guerre essayant d’utiliser ses talents. Né près d’un trône, digne d’y monter et conservant jusqu’au dernier jour le désir d’en trouver un, n’importe où, il ne devait regarder jamais que comme un pis aller les dignités dont le combla Son pays d’adoption. Son père, qui retrouvait en lui le meilleur de ses propres qualités, l’intelligence et le courage, avec quelques-uns de ses moindres défauts, une galanterie toujours occupée et une

pardon, 1879. — Les parents d’Adrienne sont Claude Denis, maître de musique à Paris, et Marie-Marguerite Découvreur, sa femme, « seule et unique habile à se dire et porter héritière ».

1. Voir Saivt-Reké Taillandier, Maurice de Saxe, 1865, d’après l’ouvrage de M. de Weber, rédigé sur des documents d’archives, Moritz Graf von Saxen, 1863 ; Maurice, comte de Saxe, également écrit sur pièces authentiques par le comte W. d’Eckstædt, 1867, et les trois articles de Sainte-Beuve sur cet ouvrage : Nouveaux Lundis, t. XL

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impétuosité irrésistible en tout genre, l’avait fait élever avec soin par un des meilleurs généraux du temps, Schulenbourg, et le traitait avec un mélange capricieux de tendresse, d’indulgence et de rigueur, tandis que la comtesse de Kœnigsmark harcelait sans cesse le roi et ses ministres pour procurer à son tils un haut rang dans l’État et ne réussissait jamais qu’à moitié dans cette poursuite tenace. Maurice avait donc «juré aux enseignes » et porté le mousquet à douze ans, comme simple sous-oflicier, dans un régi* ment envoyé par son père, en 1709, au prince Eugène contre Louis XIV L Aux sièges de Tournay et de Mons, à la bataille de Malplaquet, il avait déployé cette bravoure audacieuse et gaie, ce goût de l’action phy* sique et du danger, dont il ne cessa jamais de sentir l'ivresse, et qui, maréchal de France, le faisait encore charger avec un entrain de sous-lieutenant, les soirs de bataille, lorsque, tranquille sur les résultats de la

1. Il faut pardonner beaucoup à riiomme qui, parvenu aux plus hautes dignités militaires, a trouvé, sans les chercher, les deux phrases suivantes, pour raconter, à deux reprises, comment il reçut ce que Sainte-Beuve appelle « le sacrement héroïque » : « A l’âge de douze ans, m’étant trouvé d’une constitution assez forte, on me fit soldat dans la légion saxonne qu’Auguste donna à l’Empereur, l’année 1709, et je jurai aux enseignes, le 15 janvier, dans la plaine de Lutzen, en Saxe, fameuse par la mort du grand Gustave-Adolphe ». — « On me mit un fusil sur le corps, dans la colonelle du premier bataillon, et on me fit jurer à l’enseigne. M. de Schulenbourg était appuyé sur la pierre qu’on a mise à l’endroit où Gustave-Adolphe fut tué. » Le serment prêté, le vieux général embiasse le jeune soldat et lui adresse une petite allocution qui résume, avec une force et une simplicité admirables, les principaux devoirs d’un futur chef d’armée. « Je^ répondis ajoute Mauiice, que j acceptais 1 augure et que je profiterais de ses leçons; il m’embrassa une seconde fois, et je rentrai dans mon rang. »

journée, il pouvait se battre pour son compte. Il avait fait ensuite la campagne de 1710, assisté aux sièges de Douai, de Béthune et d’Aire, et mérité que le prince Eugène lui dît, après une prouesse plus folle que d’habitude : « Jeune homme, apprenez à ne pas confondre la témérité avec la valeur ». Deux ans plus tard, il était au siège de Stralsund, contre . Charles XII, et il faisait l’impossible pour percer juscfu’au roi de Suède et le rencontrer face à face. Frédéric-Auguste, séduit par tant de bravoure, l’avait nommé colonel dès l’année suivante, et, à dix-sept ans, lui avait donné un régiment de cuirassiers. De son côté, la comtesse de Kœnigsmark essayait d’assurer la fortune matérielle de son fds par le moyen favori des mères, un beau mariage : avec une diplomatie énergique et peu scrupuleuse, elle obtenait pour lui la main de la plus riche héritière de Saxe, Johanna-Victoria de Lœben. Maurice se laissait marier, à dix-huit ans, sans aucun enthousiasme, à cette jeune fille de quinze ans, sentimentale et hardie. L’année même de ce mariage, il avait de bruyantes aventures amoureuses, c[uittait sa femme pour emmener son régiment en Pologne, passait en traîneau l’Elbe à moitié gelé et manquait de s’y noyer, renouvelait à Krosniec, avec dix-sept hommes contre huit cents, les exploits de Charles XII à Bender, allait rejoindre en Hongrie, au camp de Belgrade, le prince Eugène qui repoussait une invasion turque et, en 1721, divorçait, par consentement mutuel, d’avec sa femme qui s’était consolée sans scrupules. Toutes ces agitations avaient fatigué Frédéric-Auguste, sourdement excité par son premier ministre,

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le comte de Flemming, qui ne cessa jamais de nuire à Maurice autant qu'il le pouvait; le régiment du jeune colonel était réformé et, sur le conseil de son père, lui disant qu’en Allemagne il n’y avait pas d’avenir militaire pour lui, il se décidait à demander du service en France. Très bien accueilli parle Régent, il avait reçu un brevet de maréchal de camp, tandis que son père lui achetait le régiment allemand de Greder, que Maurice mettait à la solde française.

A partir de ce moment, le comte de Saxe occupe grandement la curiosité de la cour et de la ville. On le voit partout. Sur les champs de manœuvre, il fait de son régiment une troupe modèle; il invente de nouvelles formations tactiques et des méthodes de tir, qui excitent l’admiration du chevalier Folard : « C’est un des plus beaux génies pour la guerre que j’aie connus, écrit le commentateur de Polybe, et l’on verra à la première guerre que je ne me trompe pas ». Dans le monde, il prend part aux diverses folies de la Régence, et la chronique, toujours libérale, lui en attribue plus encore qu’il n’en commet, si, vraiment, il y eut coïncidence fortuite pour une entorse au pied qu’il se fit au moment même où l’on prétendait que le prince de Conti, un de ses ennemis acharnés dès cette époque, l’avait surpris et blessé dans l’appartement de la princesse h R est assidu à

1. Les historiens font mourir le maréchal de Saxe d’une pleurésie contractée à la chasse. Ce fut, en effet, la version officielle. Il est bien possible, cependant, qu’il ait été mortellement blessé en duel secret, dans les bois de Chambord, par le prince de Conti, qui, outre une vieille rancune de mari trompé, ne lui aurait point pardonné de l’avoir traité fort durement à l’armée pendant la campagne de 1746. Le bruit

ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D’aRT.

rOpéra et surtout à la Comédie-Française, où il écoute, en amateur digne de les comprendre pleinement, les interprètes de Corneille et de Racine. De taille bien prise, l’oeif vif, le teint coloré, la physionomie ouverte, c'est un des plus beaux hommes de son temps; les portraits de Rigaud et de Latour nous le montrent avec cet air de courage, de franchise et de belle humeur qui lui gagnait du premier coup la confiance des soldats, l’admiration des femmes et la sympathie de tous. Il a le charme qui attire, la bonne grâce qui retient, une brusquerie familière, beaucoup de fierté, une absence complète de morgue. Sa vigueur physique est à l’épreuve de toutes les fatigues; cavalier, athlète, joueur, buveur et amoureux, il accomplit en se jouant des tours de force très variés et très commentés. Il reste encore chez lui beaucoup du barbare, dans sa façon de s’habiller, de parler et d’agir; il est impatient de résistance et brutal à l’occasion ; il a la verve spirituelle, volontiers goguenarde et soldatesque; on l’admire et on le craint.

Si Adrienne Lecouvreur avait le cœur libre lorsque, de 1717 à 1720, elle opposait à d’Argental la belle résistance que nous savons, si elle était profondément sincère, lorsqu’elle se déclarait dégoûtée et guérie de l’amour, il est fort probable que, lorsqu'elle écri-

de cette blessure courut et, quoique démenti, il s’appuie sur des témoignages trop circonstanciés pour n’avoir pas leur raison d’être. Saint-René Taillandier discute et accepte le principal de ces témoignages. J’ai pu moi-même, dans une visite à Chambord, recueillir une tradition ininterrompue parmi les habitants du château et suivre le trajet du maréchal, par un escalier secret et les fossés, depuis sa chambre à coucher jusqu’au lieu du combat.

ADRIENNE LECOUVREUR

vait, en 1721, sa belle lettre à Mme de Ferriol, elle avait déjà renoncé en faveur de Maurice de Saxe à ses résolutions de ne plus aimer et qu’une vive passion lui rendait le courage facile pour repousser la poursuite obstinée du pauvre d’Argental. Car elle s’était donnée tout entière à Maurice, et cet amour ne devait cesser qu'avec sa vie : elle était destinée à mourir dix ans après, en pleine passion et peut-être à cause de cette passion. Elle aima avec la tendresse et le sérieux qui faisaient le fond de sa nature, avec un dévouement et une abnégation auxquels ses contemporains rendirent pleine justice; mais celui qui en était l’objet ne sut pas apprécier ces qualités à leur valeur.

Je me reprocherais de ne pas citer dans leur texte les renseignements que Lemontey nous donne sur la manière dont elle sut le former et le polir. C’est une jolie page de style académique, solennelle, comme le voulait alors le genre, mais fine, et qui, dans son charme vieillot, a toujours sa valeur positive ;

Sous l’enveloppe du Sarmate , Adrienne découvrit le héros et entreprit de polir le soldat. Elle avait alors trente ans, âge favorable d’expérience et de passion, qui rend la femme aussi habile à plaire que prompte à aimer. Comme au temps de la chevalerie, ses soins , sa tendresse , ses sages conseils , initièrent son ami aux connaissances aimables, aux vertus bienveillantes, aux mœurs choisies qui, dans la suite, le naturalisèrent Français autant que ses victoires. A sa douce école, l’Achille d’Homère devint l’Achille de Racine. Elle orna son âme sans l’amollir, et modéra ce qu’on remarquait d’extraordinaire et de singulier dans la tournure de ses idées. Elle lui fit connaître notre langue, notre littérature, et lui inspira le goût de la

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poésie, de la musique, de la lecture, de tous les arts, et cette passion du théâtre qui le suivit jusque dans les camps. On peut dire du vainqueur de Fontenoy et de sa belle institutrice, qu’elle lui avait tout appris, hormis la guerre qu’il savait mieux que personne, et l’orthographe qu’il ne sut jamais F

Pendant quatre ans, de 17^1 à 17!2o, cette liaison dura sans autres incidents que les voyages de Maurice, les divers projets formés par lui ou pour lui, et l’agitation inquiète que Faction seule parvenait à régler dans cette nature de feu. Il étudiait à fond Fart de la guerre, avec ce mélange douloureux d’espérance et de dégoût que connaissent bien les militaires dans les longues périodes de paix. Entre temps, il jouait gros jeu, laissait entamer pour lui des pourparlers de mariage princier, menait en France des négociations diplomatiques pour le compte de son père, allait le voir à Dresde ou à Varsovie, sans dissimuler, en propos ou par lettres, l’impatience qui le dévorait. On devine ce que pouvait être, au contact de cette nature et de cette existence, l’état d’esprit d’Adrienne, de ce caractère tranquille et de ce cœur tendre. Où elle mettait le grand intérêt de sa vie, Maurice ne voyait qu’un passe-temps, simple épisode d’une carrière dont le but était ailleurs. Elle dut souffrir

1. L’orthographe de Maurice de Saxe était surprenante, en effet, même en un temps où l’on n’attachait aucune importance à ce genre de correction. Il répondait par le billet suivant à une ouverture en vue de l’Académie française : « 11 veule me fere de la cademie; sela miret comme une bage à un chas ». En revanche, il écrivait très agréablement; ses lettres sont charmantes de naturel, de verve et de pittoresque. — Adrienne Lecouvreur, elle, orthographiait avec une sûreté remarquable pour l’époque.

beaucoup, mais sa correspondance n’exprime aucune plainte positive, soit que, par fierté et pudeur, elle ait caché à ses meilleurs amis, comme d’Argental, des tristesses dont l’aveu n’aurait pu que les peiner doublement ; soit que nous n’ayons qu’un petit nombre des lettres écrites par elle et qu’une autre, la parti» amoureuse, reste encore à découvrir. Peut-être fautil rapporter à cette cause les accès d’humeur et de tristesse dont elle s’accusait en avouant qu'elle était impuissante à les maîtriser. Enfin, Maurice n’était certainement pas fidèle, et, s’il revenait toujours à celle qui lui avait fait de l’amitié un besoin encore plus impérieux que l’amour, c’était malgré bien des « passades », comme on disait alors. Une crise décisive dans sa carrière vint éprouver leur constance à tous deux par une longue séparation et fournir à Adrienne l’occasion d’un dévouement méritoire que nos mœurs n’admettraient plus, à Maurice celle de montrer au complet ce que valait chez lui l’homme d’entreprise hasardeuse et de coups de main.

Le duché de Courlande, constitué depuis le xvU siècle sous le protectorat de la Pologne, allait vaquer par la mort prévue et escomptée du duc Ferdinand, qui régnait au nom de sa nièce, Anna Ivanovna, veuve sans enfant. Bien des candidats étaient sur les rangs, s’offrant, en attendant l’ouverture de la succession, à épouser Anna Ivanovna. La cour de Pologne songea tout naturellement, par intérêt politique, à mettre en avant le comte de Saxe, fils du roi protecteur, et rien ne pouvait sourire davantage à Maurice que cette perspective d’une couronne à conquérir au prix de grands dangers, car, même élu par la Diète de Cour-

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lande, le nouveau duc devrait certainement maintenir son autorité, les armes à la main, contre les prétentions étrangères. Il partit donc pour la Pologne, s’occupa de recruter des partisans en Courlande, et ses avances furent aussi bien accueillies par la duchesse Anna que parles électeurs de la Diète. Un soir de mai 1726, il montait à cheval pour rejoindre ses partisans, lorsqu’il recevait de son père l’ordre de renoncer à sa candidature : des complications diplomatiques obligeaient Frédéric-Auguste à décourager l’ambition de son fils. Maurice passait outre et, quelques jours après, il était à Mittau, faisant sa cour à la duchesse. Mais, en même temps, il nouait une autre négociation matrimoniale, sans préjudice de la première. La grande-duchesse Élisabeth Petrovna, sur la description que l’ambassadeur de Saxe en Russie lui avait faite de Maurice, s’était éprise de lui et se déclarait prête à l’épouser. Ainsi Maurice pouvait choisir entre une nièce et une fille de Pierre le Grand et, s’il se fût décidé pour l’une ou pour l’autre, il serait devenu tsar de Russie, car elles furent toutes deux appelées à régner. Rien entendu, Anna et Élisabeth ignoraient entièrement le singulier jeu du héros, qui poursuivait sa double négociation avec beaucoup d’adresse, par lui-même à Mittau et par l’ambassadeur de son père à Saint-Pétersbourg. Du reste, une légion de femmes faisait des vœux pour lui et, directement ou indirectement, leur ardent enthousiasme s’employait à le servir; à Varsovie c’était la maréchale Viélinska, à Riga la comtesse Pociey. Il avait de grands besoins d’argent et son père ne pouvait lui faire parvenir sous main que de petites sommes. Sa

ADRIENNE LECOUVREUR

mère vendait ses bijoux pour lui venir eu aide, ce qui est dans l’ordre; mais, de Paris, Adrienne en faisait autant et lui envoyait une somme de 40 000 livres. La mère mise à paid, on ne s’étonne pas qu’un historien de Maurice rappelle le souvenir de don Juan et de sa fameuse liste, mille e tre. Pour suivre la comparaison, Adrienne, qui aurait pu se poser en Elvire vindicative, était, parmi ces victimes d’amour, la plus discrète et la plus résignée.

On sait la suite de l’aventure. Après de beaux débuts, elle tourna mal. Le 28 juin 1726, Maurice était élu duc de Courlande, et l’ambassadeur de Saxe eu Russie écrivait ; « Les femelles n’en dorment pas de joie; notre héros va faire bien des Actéons ». Le 19 août de l’année suivante, sans argent et sans soldats, abandonné par ses partisans qu’effrayaient les menaces de la Russie, désavoué par son père, que dominait de plus le comte de Flemming, sa tête mise à prix, renonçant à Anna comme à Élisabeth, il quittait son duché et reprenait le chemin de la France, ne retirant d’autre profit de cette expédition, où il avait risqué cent fois, avec la plus belle humeur, sa liberté et sa vie, qu’une réputation de héros à la hauteur de tous les événements. Adrienne. l’attendait, se doutant bien que ces deux années le lui avaient pris autrement que par l’absence, mais ne sachant pas au juste avec qui elle avait partagé le cœur de Maurice L

1. Elle s’attendait bien à ce qu’un mariage princier lui prît Maurice un jour ou l’autre, et elle se résignait à cette perspective; elle ne voulut jamais être un embarras dans la carrière de son « héros ». Voici comment elle parle d’un projet de ce genre : « Vous voulez savoir des nouvelles de notre héros.... Il est parti pour Dantzig, parce que son père le veut

ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’ART.

Il l’evenait et elle n’en demandait pas davantage. Il faut, du reste, rendre cette justice à Maurice qu’il n avait cessé de penser à elle et de le lui prouver. Nous le savons par une intéressante lettre qu’elle avait écrite, le 31 décembre 1726, au plus fort des événements, et qui montre avec quelle précision elle était informée de ce qui se passait en Courlande. A une époque où l’imagination féconde des nouvellistes parisiens dénaturait les événements les plus voisins et les plus faciles à connaître, on devine ce qu’elle devait broder sur cette lointaine aventure. La lettre d Adrienne est, au contraire, un exact résumé d’histoire, où se montrent également la sûreté d’information et la justesse de sens de cette comédienne, qui écrit comme un diplomate, malgré sa partialité amoureuse :

J ai été très longtemps sans recevoir des nouvelles, et puis j ai reçu neuf paquets en deux jours. Le charme est cessé, et, depuis, j’en reçois deux fois la semaine régulièrement. Il est impossible, quand on voit tous les détails de cette affaire, de n’être pas dans la dernière des impatiences

marier. A juger sans prévention de cette affaire, je n’ai pas d’opinion qu’elle réussisse; non que je la déconseille, ni que je me flatte : je fais mon devoir et par delà; mais cette alliance est telle qu’il est impossible qu’il ne s’y trouve de grandes difficultés des deux parts. J’attends cependant si on le fera passer plus loin; cela peut très bien arriver, et, sous prétexte de mariage, on peut négocier des choses dont le succès en tendrait 1 exécution plus facile. » Elle était un peu rassurée, du leste, par les idées bien connues de Maurice en matière de maiiage; il disait à Mme de Pompadour x qu’une femme n’était pas un meuble propre à un soldat une femme légitime s entend. La facilité avec laquelle il laissa tomber ses projets d’union avec les deux grandes-duchesses russes prouve bien cette répugnance matrimoniale.

ADRIENNE LECOUVREUR

contre le père; la conduite de l’un est aussi blâmable et inconcevable que celle de l’autre est intéressante et digne, et habile au milieu des revers. Mais que faire contre la force et la faiblesse honteuse d’un roi qui se laisse gouverner par le plus cruel ennemi de sa gloire, et par l’homme du monde le plus déchaîné contre ce üls dont il n’est pas digne? Assurément, ils ont autorisé tout ce qui lui était contraire par haine, par envie, ou par intérêt, et découragé ceux qui voulaient contribuer à une si belle entreprise. Les anciens rivaux, qu'un seul mot pouvait confondre, recommencent de plus belle, depuis la proscription prononcée par la diète et signée par le roi. Concevezvous que l’on ait pn signer un acte qui mette cette tête à prix?

Un père, pour un projet si noble, qu’il a approuvé d’abord et qui lui serait très utile à l’avenir ! L’ascendant du Flemming est insurmontable, ou plutôt il n’y a plus ni raison ni humanité dans cette àme. Tout cela est avec des circonstances qu’il m’est impossible de vous écrire, mais qui vous feraient redoubler d’estime et d’attachement pour le proscrit, de même que d’impatience, pour ne rien dire de plus, contre celui qui a tant de faiblesse; car il ne tenait qu’à lui, de l’aveu même de ses plus grands ennemis.

Les sujets menacés tiennent encore bon ; mais que feront-ils contre deux puissants royaumes et un aussi grand empire? Car les Prussiens sont unis aux Russes; tous deux dissimulent encore, mais il ne faut pas se flatter : je crois cette affaire manquée. L’Angleterre avait promis un secours qu’elle ne veut plus donner,, et prend pour prétexte que l’on ne peut pas manquer au roi père qui s’est déclaré si authentiquement opposé à la confirmation de celte élection. On se barricade dans la capitale et on ne veut pas abandonner des gens qui veulent périr pour défendre leurs droits et leur choix. Mais ils se feront tous écharper, s’ils persistent; ils seront attaqués de tous côtés, dès que les premiers auront commencé. Voilà la perspective où je suis dans un temps où l’on me témoigne plus d’affection et de confiance que jamais. Toute cette affaire ressemble par-

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faitement à un roman, et je meurs de crainte d’approcher de la catastrophe. En vérité, cela serait affreux et je ne puis vous dire à quel point j’en suis tourmentée.

Il n y a pas une ligne dans cette lettre qui ne s’appuie sur des faits exacts et que les biographes de Maurice de Saxe ne confirment par des documents d’archives.

Enfin, Maurice revient. Le 23 octobre 1728, Adrienne écrit à un ami avec sa réserve habituelle et une joie contenue dont l’intensité se devine : « Une personne, attendue depuis très longtemps, arrive enfin ce soir, selon les apparences en assez bonne santé. Un courrier vient de devancer, parce que la berline est cassée à trente lieues. On a fait partir une chaise, et ce soir on sera ici. »

La liaison reprit dès lors, telle que nous l’avons vue avant le départ pour la Courlande, mais certainement avec quelques orages. Maurice est triste de son échec, il s’ennuie, l’inaction lui pèse; on le voit moins à la cour et dans les lieux de plaisir; il passe son humeur chez Adrienne. Une fois au moins il se montra violent, et son injustice, d’autant plus vivement ressentie que d’Argental semble avoir été mêlé à l’affaire, arrachait à sa victime un superbe cri de douleur et de colère. Elle écrivait à un ami commun :

Je suis outrée de colère et d’affliction; j’ai fondu en larmes toute cette nuit. Peut-être y a-t-il de la déraison, puisque je n’ai rien à me reprocher, mais je ne puis supporter des injustices si peu méritées.... On me soupçonne ; on fait plus, on m’accuse; on fait pis encore, on me veut convaincre, et c’est sans me donner la facilité de me défendre, de sorte que si le hasard (ne) me veut faire apprendre

ADRIENNE LECOUVREUR

et découvrir ce qui se passe, je serai couverte de la plus horrible calomnie qui fut jamais , par un homme qui porte le nom de mon ami depuis dix ans. On ne veut pas que je vous le dise. Je respecte et j’aime tendrement celui qui m’en empêche, mais je n’y saurais tenir, je suis trop touchée, trop blessée et trop effrayée pour l’avenir, pour ne pas éclater, au moins avec vous. J’ai besoin de conseil. Un homme capable de cette noirceur peut très bien en imaginer d’autres; et, ce qui me désole le plus, c’est la nécessité de dissimuler. Il est naturel de crier contre la perfidie, et j’aimerais mieux la pardonner que d’être obligée de contraindre et ma douleur et mon sentiment. On a beau me dire que c’est sa façon de penser, qu’il ne compte point me faire tort en me confondant avec toutes les femmes. Je ne puis me faire à cette idée. Ce n’est pas là le langage qu’il m’a tenu depuis dix ans, et ce ne doit pas être là le prix de mon attention à lui plaire, et à m’en faire estimer, au moins selon ce que je mérite. Que me peut-on faire au bout du compte, que de me blesser mortellement dans ce qui m’est le plus sensible? Je puis détruire, en un instant, l’erreur dont il s'agit. Mais comment me consoler de l’intention de la noirceur? C’est un homme qui me doit connaître et qui me devrait aimer. Ce n’est point un soupçon échappé par hasard; c’est une confidence faite et détaillée à un homme qui n’a que de l’amitié pour moi, mais dont l’amitié m’est plus chère que toutes les passions du monde, dont l’estime m’est plus précieuse que ma vie, et dont la société m’est plus nécessaire que toutes les fortunes de l’univers. C’est devant lui que l’on me fait passer pour fausse et méprisable. Quoi qu’il dise, on atteste mon prétendu crime. O mon Dieu! qu’est-ce que nous?

S’il fallait en croire une anecdote racontée pour la première fois trente ans après la mort d’Adrienne par un écrivain sans grande antorité, et suspecte comme beaucoup d’histoires de ce genre Adrienne

1. Bastide, Lettre à M. Rousseau, au sujet de sa lettre à M. d' Alembert, 1759.

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aurait un jour, en plein théâtre, témoigné de façon vive son ressentiment contre Maurice, coupable d’une infidélité particulièrement scandaleuse ou pénible. Elle jouait le rôle de Phèdre, lorsqu’il entra dans la salle, au moment où elle disait à Hippolyte ;

A défaut de ton bras, prête-moi ton épée!

Furieuse à la vue du traître, elle aurait lancé l’épée « dans l’estomac du comte, à la vue de trois mille spectateurs ». M. Monval fait justement remarquer qu’il faut d’abord rabattre ceci, que la salle de la comédie, à cette époque, ne contenait que douze cents places. Je n'hésite pas pour ma part à regarder le reste de fhistoire comme aussi peu vrai que ce détail. L Adrienne que nous connaissons n’a rien de la cabotine à scandale imaginée par l’anecdotier. Tout ce qu’on peut admettre dans cet ordre de démonstrations publiques, comme ne contredisant pas son caractère de façon trop formelle, c’est l’application discrète, quoique directe, qu’elle fit à la duchesse de Bouillon de ces vers, dans la même pièce :

.... Je ne suis point de ces femmes hardies Qui, goûtant dans le crime une honteuse paix, Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.

Cet incident aurait été l’une des causes de la mort cf Adrienne. Scribe et M. Legouvé en ont fait une des principales scènes de leur drame et il leur a fourni un très beau coup de théâtre; mais, de leur fait, l’application sanglante de ces vers n’est plus mise en doute : on y voit le suprême motif d’une haine qui se

ADRIENNE LEGOUVREUR.

serait exaspérée jusqu’au crime. L’histoire est ici moins affirmative que la fiction. Elle ne fait qu’enregistrer cet incident comme une phase possible d’une catastrophe qui, après avoir vivement excité la pitié publique en son temps, est pour nous une énigme. Les recherches de M. Monval pouvaient faire espérer la solution de cette énigme, mais elle nous demeure, comme on va le voir, aussi obscure que pour les contemporains.

Adrienne mourut, après une très courte maladie, le 20 mars 1730. Cette mort fut-elle naturelle ou futelle le résultat d’un empoisonnement dont fauteur serait la duchesse de Bouillon ?

Jusqu’à l’étude consacrée à Adrienne par Sainte- Beuve, nous n’avions d’autre narration détaillée de sa hn qu une lettre écrite peu de jours après par Mlle Aïssé à Mme Calendrini. Sainte-Beuve a eu cei’tainement entre les mains un dossier, dont il va cire parlé tout à l’heure et où se trouvait, entre autres pièces, le procès-verbal de l’autopsie. Il conclut à une mort naturelle. M. Campardon a produit ensuite plusieurs pièces tirées des Archives nationales, où il est incidemment parlé de la mort d’Adrienne. M. Monval ajoute à la mention faite par Sainte-Beuve et aux documents de M. Campardon plusieurs pièces intéressantes conservées à la Bibliothèque de l’Arsenal, dans les papiers de la Bastille. Malheureusement, si ces divers documents précisent

KTÜDES DE littérature ET D’aRT.

des faits connus, elles n’apportent aucune preuve nouvelle. M. Monval le reconnaît, en le regrettant, mais il déclare que son opinion est faite : il croit à l’empoisonnement. Pour prononcer en connaissance de cause, il faudrait avoir un dossier qui contenait les pièces capitales de l’affaire. S’il n’a pas été volontairement détruit, ce dossier existe encore, car il était mentionné au mois de novembre 1849 comme faisant partie du cabinet de Pixerécourt ', et c’est au nombre des pièces qui le composent que se trouvait le procès-verbal d’autopsie dont parle Sainte-Beuve. Il est regrettable que l’illustre critique n’ait pas étudié ce dossier de plus près. En attendant qu’il se retrouve, je résume les renseignements dès maintenant acquis sur la mort d’Adrienne, en empruntant le plus possible à la lettre de Mlle Aïssé que sa parenté d’adoption avec d’Argental mettait en mesure d’être mieux informée que personne et qui, par surcroît, déclare elle-même tenir ce qu’elle raconte « d’une amie de la Lecouvreur ».

i. Ce dossier Pixerécourt, dont M. Monval donne l’énumération complète, comprenait douze pièces, dont six, au moins, seraient d’une importance capitale dans le débat, savoir : 1“ un rapport autographe et signé de C.-J. GeolTroy, de l’Académie des sciences, sur la nature des pilules saisies sur l’abbé Bouret (30 juillet 1729); 2° une copie du rapport des médecins chargés de faire l’autopsie du cadavre d’Adrienne Lecouvreur, en date du 21 mars 1730 ; 3" une lettre de M. de Maurepas, du 21 mars 1730, signée, adressée au lieutenant de police Hérault, relative à la mort d’Adrienne et aux mesures à prendre pour sa sépulture; 4“ une lettre du P. de Couvrigny, jésuite, confesseur de la Bastille, sur l’abbé Bouret et l’objet de l’accusation qu’il portait contre la duchesse de Bouillon; o» une lettre de la duchesse de Bouillon au lieutenant de police; 6" une lettre du duc de Bouillon, du 30 janvier 1730.

ADRIENNE LEGOUVREUR.

Mme de Bouillon , dit Mlle Aïssé, est capricieuse , violente, emportée, excessivement galante; ses goûts s’étendent depuis le prince jusqu’aux comédiens. Dans le mois dernier, elle se prit de fantaisie pour le comte de Saxe, qui n’en eut aucune pour elle. Ce n’est point qu’il se piquât de fidélité pour la Lecouvreur, qui est depuis longtemps sa véritable inclination, car il avait, avec cette passion, mille goûts passagers; mais il n’était ni flatté ni curieux de répondre aux emportements de Mme de Bouillon, qui fut outrée de voir ses charmes méprisés et qui ne mit pas en doute que la Lecouvreur ne fût l’obstacle qui s’opposait à la passion que le comte devait naturellement avoir pour elle.

Ce portrait de Mme de Bouillon n’est que trop exact. A une époque où nombre de grandes dames avaient beaucoup de fantaisies et se les passaient toutes, même les plus humiliantes, sans causer trop d’étonnement, elle parvenait à lasser l’indulgence de l’opinion. Elle avait pour amant en titre le comte de Clermont, mais elle donnait fort dans le comédien et on lui avait prêté successivement, à la Comédie- Française, Quinault-Dufresne et le jeune Grandval, à l’Opéra le chanteur Tribou. S’il faut en croire l’abbé Aunillon, familier de la duchesse, et contrairement au récit d’Aïssé, le comte de Saxe aurait tout fait pour réussir auprès de la duchesse, qui, pour dérouler les soupçons d’Adrienne, se serait montrée fort gracieuse et prévenante envers sa rivale b Ne rete-

1. Je signale à M. Mon val une erreur dans les renseignemenls qu’il donne, d’après Aunillon, sur les relations d’Adrienne et de la duchesse à ce moment. 11 dit que Mme de Bouillon passa quelques jours avec Adrienne , dans une « maison de chasse « que Maurice possédait à huit lieues de Paris et où il les aurait invitées toutes deux pendant les fêtes

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nous que ce dernier renseignement, le reste important peu, et laissons continuer Aïssé ;

Pour détruire cet obstacle , elle résolut de se défaire de la comédienne. Elle fit faire des pastilles pour servir à cet horrible dessein, et elle choisit un jeune abbé qu’elle ne connaissait point, pour être l’instrument de sa vengeance. Cet abbé a le talent de peindre. Il fut abordé par deux hommes, aux Tuileries, qui lui proposèrent, après une conversation assez longue et qui roulait sur sa pauvreté, de le tirer de sa misère et de s’insinuer, à la faveur de son habileté à peindre, chez la Lecouvreur, et de lui faire manger des pastilles qu’on lui donnerait. Le pauvre abbé se défendit beaucoup sur la noirceur du crime : les deux hommes lui répondirent qu’il ne dépendait plus de lui de refuser, qu’il lui en coûterait la vie s’il n’exécutait pas ce qu’on lui demandait. L’abbé, effrayé, promit tout. On le conduisit chez Mme de Bouillon qui lui confirma les promesses et les menaces, et lui remit les pastilles. L’abbé demanda quelques jours pour l’exécution de ces projets. Mlle Lecouvreur l’eçoit un jour, en rentrant chez elle, ...une lettre anonyme par où on la prie instamment de venir seule, ou avec quelqu’un de sûr, au jardin du Luxembourg, et qu’au cinquième arbre d’une des grandes allées elle trouvera un homme qui avait des choses de la dernière conséquence à lui apprendre. Comme c’était précisément l’heure du rendezvous, elle remonte en carrosse et y va.... Elle trouve l’abbé qui l’aborde et lui raconte l’odieuse commission dont il

(te Pâques 1729. Aunillon ne parle pas de ce séjour simultané; il dit au contraire, en termes exprès, que, tandis qu’Adrienne était à la campagne avec Maurice, la duchesse était restée à Paris. — La maison de chasse dont il s’agit est sans doute le château de la Grange, situé entre Villeneuve-Saint-Georges et Villecresnes, à six lieues de Paris, un peu moins loin qu’Aunillon ne le dit. C’était, en effet, un rendez-vous de chasse, bâti par Louis XIII. Maurice possédait aussi, dans la même région, plus près de Paris, le domaine du Piple, qui touche Boissy-Saint-Léger et Gros-Bois. C’est à Pontoise, chez la duchesse, qu’Adrienne et sa rivale se trouvèrent ensemble.

ADRIENNE LEGOUVREUR.

est chargé, et qu’il est incapable d’un crime comme celuilà; mais qu’il est dans une grande perplexité, parce qu’il était sûr d’être assassiné. La Lecouvreur lui dit qu’il fallait, pour la sûreté de l’un et de l’autre, dénoncer toute cette affaire au lieutenant de police. L’abbé répondit qu’il craignait, en le faisant, de se faire des ennemis qui étaient trop puissants pour qu’il y pût résister, mais que, du moment qu’elle croyait cette précaution nécessaire pour sa vie, il ne balancerait point à soutenir ce qu’il lui avait dit. La Lecouvreur le mena dans son carrosse chez M. Hérault, qui, sur l’exposition du fait, demanda à l’abbé les pastilles et les jeta à un chien qui creva un quart d’heure après.... M. Hérault continua à le questionner et lui demanda s’il oserait s’exposer à soutenir cette affaire ; ’abbé lui répondit qu’il pouvait le faire mettre en prison et le confronter avec Mme de Bouillon,

Le lieutenant de police le renvoya et fit instruire le cardinal (de Fleury) de cette aventure. Celui-ci fut très irrité : il voulait, dans les premiers moments, qu’on instruisît cette affaire avec beaucoup de sévérité; mais les parents et les amis de la maison de Bouillon persuadèrent le cardinal de ne point mettre au jour une chose aussi scandaleuse que celle-là, et l’on parvint à l’assoupir. Au bout de quelques mois, on ne sait ni par où ni comment cette aventure fut publique. Elle fît un bruit horrible. Le beaufrère de Mme de Bouillon en parla à son frère, et lui dit qu’il fallait absolument que sa femme se lavât d’un pareil soupçon et qu’il devait demander une lettre de cachet pour faire enfermer l’abbé. Il ne fut pas difficile d’obtenir cette lettre de cachet : on arrêta le pauvre malheureux et on lui fît beaucoup de menaces et bien des promesses, s’il voulait se dédire. On lui proposa toutes sortes d’expédients, comme de folie ou de passion pour la Lecouvreur qui l’a engagé à faire cette fable pour s’en faire aimer. Rien ne l’ébranla, et il ne varia jamais dans ses réponses. On le garda en prison. La Lecouvreur écrivit au père de l’abbé qui demeurait en province et qui ignorait le malheur de son fils. Le pauvre homme vint tout de suit à Paris, sollicita et demanda que l’on fit le procès dans les formes à

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son fils OU qu’on lui rendît la liberté. Il s’adressa au cardinal, qui demanda à Mme de Bouillon si elle voulait que l’on instruisît cette affaire, parce qu’on ne pouvait le retenir en prison sans cela. Mme de Bouillon redoutait les éclaircissements; et, comme elle ne pouvait le faire assassiner à la Bastille, elle consentit à son élargissement. Pendant deux mois que le père est resté à Paris, on n’a rien dit au füs. Le père étant retourné chez lui, l’abbé a eu l’imprudence de rester à Paris. 11 a disparu tout d’un coup; on ne sait s’il est mort; on n’en entend plus parler.

Voilà, certes, une étrange histoire, digne d’un roman de Ponson du Terrail ou d’Émile Gaboriau; elle est vraie, néanmoins, dans ses parties essentielles, et Sainte-Beuve se trompe en n’y voyant que le résumé des « rumeurs populaires », comme aussi en ajoutant trop de confiance aux renseignements contraires donnés par l’abbé Aunillon, dont il constate lui-même les rapports avec l’hôtel de Bouillon b Les documents produits par M. Monval démontrent, au contraire, qu’Aïssé ne s’est trompée que sur des points de détail et sur le sort final de l’abbé.

Cet abbé, un petit bossu, s’appelait Bouret; il était peintre miniaturiste et grand amateur de théâtre.

i. Sainte-Beuve prend trop au sérieux cet abbé Aunillon, qui s’est constitué l’avocat de la duchesse et plaide non-coupable avec la partialité de son office et beaucoup de maladresse. Il était « galant homme », dit-il; tenons-le simplement pour un homme galant. En effet, ses mémoires {Mémoires de la vie galante, politique et littéraire de Vabbé Aunillon Delaunay du Gué, 1808) ne nous montrent en lui qu’une sorte de Casanova au petit pied, racontant des succès faciles avec quelque agrément et beaucoup de fatuité; au demeurant, mouche du coche et hâbleur. 11 fut quelque temps « ambassadeur auprès de l’électeur de Cologne », ou quelque chose d’approchant; c’est le point culminant d’une carrière toute de plaisir et de parasitisme.

ADIUENNE LECOUVREüR.

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Enfermé d’abord, non pas à la Bastille, où il ne lut envoyé que plus tard, mais à Saint-Lazare, il résulte de ses dépositions très détaillées qu’il aurait eu avec la duchesse de Bouillon les pourparlers dont il s’agit, avec cette différence qu’il aurait été mis en rapport avec elle avant le conciliabule des Tuileries, et non après. Ce n’est pas le lieutenant de police Hérault qui fit sur un chien l’expérience dont parle Aissé, mais le chimiste Geoffroy, de l’Académie des sciences, chargé d’étudier le poison. Dans son rapport, que Sainte- Beuve a consulté, Geoffroy déclarait que « quelquesunes des pastilles parurent douteuses, mais que la quantité n’était pas suffisante pour permettre de constater les expériences et d’asseoir un jugement ». C’est le langage d’un homme qni ne veut pas se compromettre. Dans la correspondance d’Adrienne se trouve un fragment de lettre adressée à Hérault et dans laquelle elle dit au sujet de Bouret : « Je lui ai parlé et fait parler souvent et longtemps, et toujonrs il a répondu avec suite et ingénuité. Ce n’est pas que je désire qu’il dise vrai; j’ai cent fois plus de raisons pour souhaiter qu’il soit fou. Eh ! plut à Dieu qu il n’y eût qu’à solliciter sa grâce! Mais, s’il est innocent, songez, monsieur, quel intérêt je dois prendre à ses jours, et combien cette incertitude est cruelle pour moi. » Elle meurt sur ces entrefaites et Bouret est transféré à la Bastille. Là, il persiste dans ses déclarations et un billet du P. de Couvrigny, jésuite, confesseur de la prison, au lieutenant de police, contient ceci : « Il paraît très ferme à soutenir qu il ne fait pas de calomnie contre les autres, mais qu’il n’en peut pas faire aussi contre lui-meme; la chose est

2üü ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D’aRT.

bien terrible et sérieuse ». Ce billet est du 18 mai 1730. Toujours détenu à la date du 8 juillet 1730 — et sou arrestation était du 29 juillet 1729, — Bouret écrivait de son côté à Hérault : « Pour me départir de ce cfue j’ai avancé, la mort avec toutes ses horreurs a beau se présenter devant mes yeux, je la préférerai à me calomnier moi-même ; quel intérêt, pour quelle raison me serais-je jeté dans un labyrinthe pareil à celui où je suis? » Mais, le 24 août suivant, il change complètement de système et écrit à Hérault : « Comme vous m’avez fait l’honneur de m’ordonner de dire la vérité touchant Mme la duchesse de Bouillon, je me rends à vos ordres. La voici. L’envie que j’avais de connaître la Lecouvreur m’a fait imaginer un moyen pour avoir entrée chez elle.... Je vous déclare que Mme la duchesse est innocente de tout ce que j’ai dit.... Pardonnez à un misérable qui n’a pour crime que la cervelle brouillée et beaucoup d’imprudence. » Après cette rétractation, le malheureux dut attendre plus de neuf mois sa mise en liberté : il ne fut relâché que le 3 juin 1731.

Il est bien difficile d’appliquer à ces renseighemenls une conclusion motivée et il u’en peut sortir qu’une opinion purement morale pour ou contre la duchesse de Bouillon. Que Bouret ait inventé cette étrange histoire afin d’obtenir accès chez Adrienne, c’est possible, quoique le moyen fût aussi dangereux qu’incertain, et que, d’autre part, le projet attribué par lui à la duchesse de Bouillon ne soit pas inadmissible, chez une femme vicieuse et méchante, amoureuse et déséquilibrée, comme il y en eut plus d’une au moment de l’affaire des poisons, comme il v en a tou-

ADKIENNE LECÜUVREUR.

jours eu et comme il y en aura toujours. Si Bouret a menti et s’il a persisté dans son système une fois adopté, il n’y aurait encore là rien de contraire à la pratique courante de l’instmction criminelle ; mais il a persisté bien longtemps, même après la mort d’Adrienne, sans intérêt visible, et malgré la perspective qu’une rétractation lui rendrait la liberté. Enfin, l’enquête judiciaire fut bien incomplète et menée avec une singulière mollesse. La justice semble n’avoir eu d’autre but que d’obtenir de Bouret une rétractation; ce résultat une fois acquis, on le relâche — après s’être assuré de son silence par un prolongement de détention, — comme si la délation calomnieuse n’était pas un crime. Quant à la famille de Bouillon, elle s’est contentée à bon marché. Si la duchesse était innocente, il n’y avait qu’un moyen de le faire reconnaître, c'était d’instruire régulièrement le procès de Bouret L 11 ne pouvait être question, en

1. L’abbé Aunillon le sent bien, et il donne de la conduite des Bouillon cette explication embarrassée : « Bouret eût été punissable*et digne du dernier supplice pour une calomnie si avérée, si on avait pu soupçonner qu’il fût lui-même de mauvaise foi. Mais quelques circonstances d'e ses interrogatoires ne prouvèrent que trop qu’une autre personne de considération, qu’il est inutile de nommer, avait fait jouer cette machine, non à la vérité pour faire empoisonner la Lecouvreur, mais pour perdre de l’éputation la malheureuse duchesse. Par malheur pour elle, de très fortes considérations arrêtèrent tous ceux qui étaient aussi intéressés qu’elle à rendre sa justification publique: ce qui ne pouvait se faire qu’en dénonçant au public et à la justice même celle qui était, en effet, coupable d’une telle noirceur. La duchesse fut donc obligée de se contenter de l’aveu que fit le peintre qu’il ne l’avait jamais vue, ni peinte, ni connue, lorsqu’il lui fut confronté en présence de toutes les personnes qui prenaient intérêt à cette affaire; et elle n’eut d’autre consolation que le témoignage de sa propre

ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRT.

procédant d’autre sorte, d’éviter le scandale, car il avait eu lieu, ni de le renouveler, car la duchesse continuait à être soupçonnée. Elle le fut toujours et elle l’est encore.

Qu’Aclrienne ait été l’objet d’une tentative d’empoisonnement, ce n’est donc pas démontré, mais c’est possible et même, si l’on veut, probable. Ce qui est encore moins certain, c’est que cette tentative ait été renouvelée par la duchesse et que la comédienne soit morte des suites. Ecoutons encore Mlle Aïssé ;

Depuis cela , la Découvreur a été sur ses gardes. Un jour, à la Comédie, après la grande pièce, Mme de Bouillon lui envoya dire de venir dans sa loge. La Découvreur fut extrêmement surpidse et répondit qu’elle était dans un déshabillé qui ne lui permettait pas de paraître devant elle. La duchesse envoya une seconde fois. A cette semonce, elle lui répondit que, si elle lui pardonnait de paraître, le public ne lui pardonnerait pas ; mais qu’elle se tiendrait sur son passage , quand elle sortirait , pour lui obéir. Mme de Bouillon lui fit dire de n’y point manquer, et, en sortant, elle la trouva, lui fit toutes sortes de caresses, lui donna beaucoup de louanges sur son jeu et l’assura qu’elle avait eu un plaisir infini à lui voir exécuter aussi bien le rôle qu’elle avait joué. Quelque temps après, la Découvreur se trouva mal au milieu d’une pièce que l’on ne put achever. Quand le comédien vint en faire compliment , tout le parterre demanda de ses nouvelles avec empressement. Depuis ce jour , elle a dépéri et maigri hoi'riblement. Enfin, le dernier jour qu’elle a joué, elle faisait Jocaste dans VOEdipe de Voltaire. Le rôle est assez fort. Avant de commencer, il lui prit une dyssenterie si forte que, pendant la pièce, elle fut vingt fois à la garde-robe

conscience, et la conviction de ses amis et de sa famille. » Nous avons, par M. Monval, l’analyse des interrogatoires de Bouret; il n’y a rien de ce que laisse entendre Aiinillon.

ADRIENNE LECOUVREUR

et rendait le sang pur. Elle faisait pitié de l’abattement et de la faiblesse dont elle était; et, quoique j’ignorasse son incommodité, je dis deux ou trois fois à Mme de Parabère qu’elle me faisait grand’pitié. Entre les deux pièces on nous dit son mal. Ce qui nous surprit, c’est qu’elle reparut dans la petite pièce et joua, dans le Florentin, un rôle très long et très difficile, et dont elle s’acquitta à merveille, et où elle paraissait se divertir elle-même. On lui sut un gré infini d’avoir continué pour que l’on ne dît pas, comme on l’avait fait autrefois, qu’elle avait été empoisonnée. La pauvre créature s’en alla chez elle, et quatre jours après, à une heure après midi, elle mourut, lorsqu’on la croyait hors d’affaire. Elle eut des convulsions, chose qui n’arrive jamais dans les dyssenteries : elle finit comme une chandelle. On l’a ouverte ; on lui a trouvé les entrailles gangrenées. On prétend qu’elle a été empoisonnée dans un lavement.... Tout le public a une grande compassion de sa misérable fin. Si la dame soupçonnée fût venue à la Comédie dans ces entrefaites, elle aurait été chassée du spectacle. Elle a eu le front d’envoyer à la porte de la Lecouvreur, tous les jours, savoir de ses nouvelles.

Si, véritablement, la duchesse de Bouillon avait voulu empoisonner Adrienne, elle payait d’une rare effronterie en accablant sa victime manquée de ses démonstrations hypocrites, et la comédienne dut en ressentir beaucoup d’indignation et de mépris; mais qu’à la suite de cette soirée elle ait renouvelé la tenlative, rien ne le prouve, rien ne l’indique; tout ferait plutôt croire le contraire. Gomme le dit Sainte-Beuve, le moment aurait été mal choisi : soupçonnée depuis plusieurs mois et très tourmentée par la rumeur publique, Bouret encore sous les verrous et l’instructiou toujours pendante, la plus simple prudence commandait à la duchesse d'attendre, si décidée au crime (ju’elle pût être et si vive que fût sa haine.

ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRT.

Ce qui est plus certain, c’est que, depuis de longues années, la santé d’Adrieiiue était des plus mauvaises et qu’elle l’éloignait souvent du théâtre. Dans sa correspondance, ses plaintes à cet égard sont continuelles. On a vu ce qu’elle écrivait de Strasbourg à Clavel; dès 1720, elle écrivait de même à son ami d’ Argentai, en voyage à l’étranger : « Je n’ai pas eu douze heures de santé depuis que je vous ai vu ». Elle parle d’une « insupportable fatigue » qui l’accable sans cesse; elle dit, dans une lettre non datée : « Je ne me porte point bien du tout. Ma santé me désespère et je ne suis pas maitresse de la tristesse qu’elle m’inspire. Je trouve qu’il est plus difficile de prendre son parti sur une langueur éternelle que sur une maladie bien vive et bien déclarée. » Ainsi préoccupée et hantée par l’idée de la mort, se soignant (dle-rnême avec rimprudence et l'excès habituel en pareil cas, toide maladie sérieuse devait lui être fatale. Elle était sujette à des maux d'entrailles; déjà, en 1725-1726, elle avait failli mourir d’une dyssenterie, dont elle ne réchappa que contre l’opinion des médecins. Or, c’est à une dysseiiterie qu'elle succomba, après avoir pris des remèdes violents à haidu dose. Aïssé raconte qu’elle eut des convulsions, et ajoute que cela n'arrive jamais en pareil cas. Elle se trompait; les violentes douleurs d'eutrailles sont souvent accompagnées d'accidents convulsifs. Tout, dans cette triste fin, permet de conclure à une mort naturelle, rien ne confirme la pensée d’un empoisonnement.

Nous venons de voir Adrienne, au théâtre, luttant contre son mal, dominant ses souffrances et termi-

ADRIENNE LECOUVREUR

uanl la représentation à force d’énergie. Par les dépositions de ses domestiques, nous la retrouvons chez elle, achevant de mourir. En rentrant de la Comédie, elle s’était mise an lit pour ne plus se relever et les médecins aussitôt appelés l’avaient « condamnée à la mort ». Elle souffrit quatre jours. Pendant ce temps, le comte de Saxe, d’x\rgental et Voltaire étaient près d’elle. C'était le mardi 14 mars qu’elle s’était trouvée souffrante; le lundi 20, elle rendit le dernier soupir, entre une heure et trois heures de l’après-midi. « Lorsqu’elle mourut, dit sa femme de chambre, le sieur comte de Saxe, le sieur Voltaire et le sieur Faget, chirurgien, étaient chez elle et furent présents à sa mort, et ils s’en furent presque aussitôt. On donna sur-le-champ avis de cette mort à d’Argental, qui vint à l'instant. » Des trois amis de la dernière heure, celid-ci était certainement le plus attaché à la morte; il ne voulut pas la voir pour conserver son image belle et vivante; il n’entra pas dans la chambre mortuaire, mais il s’installa dans la maison, se fit apporter les clefs d’Adrienne,sa cassette et se mit en devoir d’exécuter ses dernières volontés. Il savait, en effet, que, le 7 avril de l’année précédente, elle avait pris des dispositions par lesquelles elle le nommait légataire universel et exécuteur testamentaire. Ce legs n’était qu'un fidéicommis, au moyen duquel elle assurait sa fortune à ses deux filles, à l’exclusion de sa sœur, dont elle avait à se plaindre, mais à qui, cependant, elle laissait oGO livres de rente viagère, avec une somme de 4000 livres une fois payée. Cette mission fut pour d’Argental une cause de sérieux ennuis qu’il supporta avec beaucoup

ÉTUDES DE LITTÉUATURE ET d’aUT.

de patience et de fermeté. Quelques mois plus tard, cité en justice par la sœur pour détournement d’actif et, semble-t-il, menacé de cliantage, il lui en coûtait 20 000 livres pour obtenir un désistement.

En attendant, une série de faits de plus en plus odieux se passaient à propos de la mort d’Adrienne et autour de son cadavre. La curiosité, l’avidité, le fanatisme entraient en scène. C’étaient d’abord les voisins, les petites gens du quartier, dont plusieurs, excités par la sœur d’Adrieune, avaient pris parti pour la parente pauvre contre la parente riche. Ils voulaient entrer, voir la morte, donner l’eau bénite ; ils assiégeaient la porte, et l’on avait grand’peine à les empêcher de monter. Les domestiques faisaient main basse sur ce qu’ils pouvaient prendre : une montre anglaise de valeur, sans doute un cadeau rapporté de Londres par d’Argental, disparaissait de la chambre mortuaire et n’était pas retrouvée. Aux derniers moments, le curé de Saint-Sulpice ‘ avait été appelé. C’était Languet de Gergy, un des prêtres les plus intolérants, les plus maladroits et les plus entêtés d’un temps c[ui en comptait beaucoup trop de ce genre. Il aurait, paraît-il, exhorté Adrienne à faire « un acte de repentir des scandales de sa profession » et à signer la promesse de renoncer au théâtre, que le clergé exigeait, en pareil cas, avant d’accorder les derniers sacrements. Adrienne aurait refusé, et l’on ajoute que, fatiguée des instances du prêtre, révoltée contre la mort, contre le destin et

1. Ou l’un de ses vicaires, selon d’Argental; mais c’est tout comme.

ADRIENNE LECOUVREUR. 207

contre Dieu, elle aurait tendu les bras vers un buste de Maurice en disant :

Voilà mon univers, mon espoir et mes dieux!

Si cette parole désespérée a été prononcée par la mourante, elle lui assurait la rancune implacable d’un prêtre comme Languet ; on va voir que cette rancune ne lui fit pas défaut. Le 21 mars au matin, l’autopsie du corps était faite, à la demande des amis d’Adrienne, et concluait à une mort naturelle. Il ne restait plus qu’à rendre les derniers devoirs à la morte. De service religieux, il ne pouvait en être question après le refus opposé à Languet; c’était le droit du prêtre de ne pas admettre dans l’église le corps de celle qui, morte dans l’impénitence finale, s’était retranchée du nombre des fidèles. Malheureusement, l’autorité ecclésiastique s’étendait aussi sur les cimetières et pouvait les fermer à ceux qu’elle condamnait. Adrieniie fut donc enterrée hors du cimetière de sa paroisse, dans des circonstances particulièrement révoltantes et dont il n’y a pas d’autre exemple. Par ordre du ministre Maurepas, transmis au lieutenant de police Hérault, dans la journée du 21 mars, le corps devait être inhumé la nuit suivante, pour éviter le scandale L Voltaire

1. Sainte-Beuve résume ainsi la lettre de Maurepas : « M. de Maurepas écrivit au lieutenant de police que l’intention du cardinal de Fleury n’était point d’entrer dans cette aiïaire de la sépulture ecclésiastique, mais de s’en rapporter à ce que feraient l’archevêque de Paris et le curé de Saint-Sulpice :

« S’ils persistent à la lui refuser comme il y a apparence,

« écrivait-il, il faudra la faire enlever la nuit et enterrer avec « le moins de scandale que faire se pourra. »

ETUDES DE LITTÉRATURE ET D’aRT.

nous donne le procès-verbal en vers de cette opération, qui fut hideuse. Dans une épître à Falkener, il rappelle les honneurs pompeux rendus à deux actrices anglaises, tandis, ajoute-t-il,

.... Que l’aimable Lecouvreur,

A qui j’ai fermé la paupière,

N’a pas eu même la faveur De deux cierges et d’une bière,

Et que M. de Laubinière Porta la nuit, par charité,

Ce corps autrefois si vanté.

Dans un vieux fiacre empaqueté,

Vers le bord de notre rivière.

Cela n’est pas mise en scène poétique, mais rapport exact. A minuit, le corps d’Adrienne, sans cercueil, fut descendu dans un fiacre par deux portefaix, puis, accompagné du Laubinière dont il s’agit et d’une escouade du guet, il fut transporté dans un terrain vague, au milieu des chantiers, près de la Seine, et enfoui sous un lit de chaux vive L Sauf

1. <> La légende, dit M. Monval, paraît avoir définitivement adopté le n” 115 actuel de la rue de Grenelle. » — La plus ancienne version remonte à 1733; elle s’appuie sur une édition de Zaïre et le témoignage de Des Boulmiers; elle désigne l’endroit sous le nom de « la Grenouillère ", c’est-à-dire, selon Lemontey, « à l’angle sud-est des rues de Grenelle et de Bourgogne ». — Lemontey ajoute que d’Argental, brisé par l’âge, s’y fit conduire en 1786, « lorsqu’on découvrit le lieu où les restes d’Adrienne avaient été déposés ». Le vieillard composa un huitain, assez médiocre, et le fit graver sur une table de marbre, « scellée par ses soins dans la muraille voisine ». Cette plaque, dit M. Monval, « est encore conservée par Mme de Jouvencel, propriétaire actuelle de la maison n» 115 de la rue de Grenelle ». Si quelqu’un devait avoir des renseignements précis sur le lieu de la sépulture d’Adrienne, c’était assurément d’Argental. Michelet dramatise encore cet enterrement : « Les chiens, les protestants, écrit-il, étaient enterrés

ADRIENNE LECOUVRBUR.

Voltaire, les contemporains ne semblent pas s’être émus autrement de l’abominable injure ainsi faite à une morte, qui avait été une femme d’élite et une artiste de grand talent. Le lendemain la Comédiefrançaise tenait nne assemblée extraordinaire; Voltaire, d’après la tradition, assistait à la séance et il pressa les comédiens de déclarer <( qu'ils n’exerceraient plus leur profession, jusqu’à ce qu’on traitât les pensionnaires du roi comme les autres citoyens qui n’ont pas l’honneur d’appartenir à Sa Majesté ». Ils s’y engagèrent, mais il n’en fut que cela. Le 24 avait lieu la clôture annuelle du théâtre pour la semaine sainte et le compliment d’usage était prononcé par Grandval; c est Voltaire qui l’avait rédigé. Ce compliment associait le public aux regrets de (( cette actrice inimitable, qui avait presque inventé l’art de parler au cœur et de mettre du sentiment et de la vérité où l’on ne mettait guère auparavant que de la pompe et de la déclamation »; il rappelait « qu’elle faisait l’ornement de la société comme celui du théâtre ». Peu après, le même Voltaire composait, sur la mort d’Adrienne, un poème qui demeure 1 honneur de tous deux. Il avait une sensibilité vive, mais restreinte : il ressentait l’enthousiasme et l’indignation, la colère et le mépris, c’est-à-dire les

aux chanUei’s. Dans un quarlier désert alors, aux coins des rues de Bourgogne et Grenelle, un chantier se trouvait là. Il était fermé à cette heure. Mais comment revenir et où aller? L’unique expédient fut d’écarter la borne du coin, et de mettre dessous le corps. Sale et infâme sépulture, que rien ne signalait, qui, jusqu’à la Révolution, resta là, recevant l’ignorant affront du passant. >> Les écrits du temps ne font aucune mention de la borne déplacée.

210 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRT.

sentiments qui partent de la tête plutôt que du cœur; cette fois, son cœur parla et ses larmes coulèrent :

Que direz-vous, race future,

Lorsque vous apprendrez la flétrissante injure Qu’à ces arts désolés font des hommes cruels!

Ils privent de la sépulture Celle qui dans la Grèce aurait eu des autels.

Quand elle était au monde, ils soupiraient pour elle;

Je les ai vus soumis, autour d’elle empressés :

Sitôt qu’elle n’est plus, elle est donc criminelle!

Elle a charmé le monde et vous l’en punissez!

Ainsi, des trois amis d’Adrienne, d 'Argentai, Voltaire et Maurice, deux lui étaient lidèles après sa mort comme durant sa vie. D’ Argentai, sans crainte de compromettre son caractère de magistrat, prenait le soin que l’on a vu de ses intérêts posthumes, et cette conduite, dit Aïssé, était « approuvée des gens sages »; Voltaire mettait au service de sa mémoire toute son émotion d’homme et de poète. Et Maurice, que lit-il? Nous ne savons que ceci, c’est que, à peine sorti de chez sa maîtresse, dont il venait de recevoir le soupir, « il envoya chercher le carrosse et les deux chevaux de Mlle Lecouvreur, comme lui appartenant ». C’était, à vrai dire, pour les vendre et en verser le prix à la succession ; précaution d’homme de cheval, qui ne voulait pas que ces bêtes eussent à souffrir dans le désarroi de la maison mortuaire. Il n’en reste pas moins qu’il s’inquiéta plus de l’équipage d’Adrienne que de son cadavre. Certes le comte de Saxe n’était pas encore le général victorieux qui usera et. abusera de son crédit pour imposer, non seulement le respect de ses droits, mais encore celui de ses moindres intérêts et d’un orgueil parfois puéril.

ADRIENNE LECOUVREüR. 2H

Mais il était déjà très écouté des ministres et l’on savait que ses colères étaient terribles. S’il eût parlé pour le cadavre d’Adrienne, il lui eût épargné le traitement que l’on a vu. Supposons, pour l’honneur d un homme, qui, dans son monstrueux égoïsme de « demi-dieu », avait l’ame haute, que la mesure de police, prise au plus vite, ne lui laissa pas le temps d’intervenir; mais ajoutons que, si sa douleur fut vive, il ne fut pas long à se consoler, car il reprit immédiatement sa carrière galante h

Ce que 1 on vient de lire sur Adrienne Lecouvreur était en partie connu; la postérité n'avait pas attendu jusqu’au temps où nous sommes pour voir en elle une actrice de premier ordre, une femme qui mérita, par ses qualités d’esprit et de caractère, par sa distinction et son charme, de commencer la ruine du préjugé contre les gens de théâtre, une victime de la passion et de la destinée. Sa correspondance permet, cependant, de préciser quelques traits intéressants de son caiactere, de son esprit et de sa carrière.

11 en résulte, d'abord, que cette comédienne avait tout le talent et tout le mérite qui peuvent exister dans sa profession, sans les défauts qu’elle risque

1. Sa liaison avec Adrienne Lecouvreur est le seul épisode attachant pour nous de cette carrière trop prolongée, ou il ne se montra guère plus à son honneur, tour à tour brutal sournois et berné. Son aventure avec Mme Favart, notamment’' est le plus déplaisant mélange de grossièreté et de fourberieon peut voir, à ce sujet, G. Desnoiresterres. Épicuriens e\ Ijettrés, 1889.

de donner ; aucune actrice ne fut moins prétentieuse, moins affectée, moins bruyante; chez cette favorite du public, il n’y a pas trace de cabotinage. Comme femme, pouvant vivre à sa guise, elle paya un tribut particulièrement douloureux aux hasards de la vie, mais en déployant de rares qualités morales; elle eut toutes les vertus de la femme, sauf une, qui lui était impossible, car il lui manquait ce qui la crée et la soutient ; elle en eut aussi auxquelles son sexe n'est pas obligé; elle fut « un honnête homme ». En pleine Régence, dans une époque de relâchement moral et de scepticisme, elle sut préserver en elle tout ce que le persiflage tournait en raillerie; elle crut à l’amour et à l'amitié, à la générosité et au dévouement, au sérieux de la vie. française et femme à la mode, elle ne craignit pas le ridicule et ne lit aux défauts de son temps aucun sacrifice essentiel ; alors que la distinction consistait à se régler sur de méchants modèles, elle fut un caractère original. Morte en sortant du théâtre, comme Molière, elle montrait à la dernière heure, au milieu dhoiiibles souffrances, un courage de martyr ; victime peut-être d’un crime, elle laissait en mourant à son ennemie un déshonneur éternel et, déplaçant les rangs, elle mettait dans le souvenir des hommes une comédienne bien au-dessus d’une princesse du sang; victime du fanatisme religieux, elle donnait un argument de plus à ceux qui voudront bientôt assurer à tous la liberté de conscience et le respect dans la mort.

Et voilà qu’aujour d’hui elle nous est révélée comme écrivain. Ce serait sortir du ton et lui attribuer après sa mort une prétention qu’elle eôt repoussée de son

ADIUENNE LECOUVREUR.

vivant, si l’on rappelait à son sujet les grands noms de la littérature épistolaire, ceux d’une Sévigné ou d’une Du Deffand : cette correspondance roule sur des sentiments ou des faits trop ordinaires pour qu’il y ait à placer son auteur à côté des femmes qui nous ont laissé des révélations sur la nature humaine et la vie sociale. Il suffira de dire que ses qualités d’esprit valaient celles de son caractère, qu’elle a écrit plusieurs pages exquises, qu'à deux reprises l’émotion lui a fait rencontrer l’éloquence; qu'elle a employé excellemment la langue excellente de son temps, cette langue de transition qui n'a plus l’allure traînante qu’évitaient au grand siècle les grands écrivains, mais où s’empêtraient facilement les autres, qui n'a pas non plus l’allure sautillante et la sécheresse de l’époque suivante, langue aisée, vive, limpide, qu'écrivaient, comme le rappelle Sainte-Beuve, les Caylus, les Staal et les Aïssé. C’est à coté d’elles que nous pouvons placer Adrienne, et voilà son nom inscrit dans l’hisloire littéraire comme il l’était dans l’histoire dramatique. Mais l’intérêt personnel de ces lettres est bien supérieur encore à leur valeur littéraire. En nous révélant la façon de penser et de sentir d’Adrienne Lecouvreur, elles ajoutent à l’éclat de la comédienne le charme d’une nature exquise. Ce qu'il y a de meilleur dans ces lettres, c’est elle-même.

Septembre 1892.

Messieurs,

En étudiant avec vous, l’an dernier, l’histoire de la littérature française au xviii® siècle, je me proposais surtout de mettre en lumière ce qui mérite de durer encore dans l’œuvre de ce temps. En effet, si les grands noms et les titres célèbres y sont nombreux, rares déjà sont les livres qui restent dans les lectures habituelles ; sauf les lettrés de profession, on connaît plus les titres de ces livres qu’on ne les pratique. En revanche, les idées du siècle, dégagées des œuvres qui les exprimaient et comme vivant de leur vie propre, ne cessent de nous intéresser, de nous passionner, d’être l’objet quotidien de nos controverses. C’est donc, avec quelques œuvres assurées de durer, sur ces idées qu’avait porté notre enquête. Parmi ces dernières, je vous ai signalé à plusieurs reprises des germes que l’avenir devait faire lever et, qui, tantôt lancés par de grands écrivains en toute

1. Leçon d’ouverlure du cours de littérature française, à la Faculté des lettres de Paris, le 9 décembre 1892.

ÉTUDES DE littérature ET D’ART.

connaissance de cause , tantôt ensevelis et comme perdus dans des œuvres mort-nées, ont attendu longtemps l’heure favorable pour éclore. Arrivés à la fin du siècle, nous pouvons constater déjà la floraison commençante des plantes sorties de ces germes; la période littéraire qui s’appelle d’un mot illustre et consacré, mais peu clair et mal fait, le romcintisnie , s’ouvre déjà si nettement, que plusieurs des écrivains qui appartiennent encore au xviii® siècle par la chronologie, traduisent de manière évidente l’esprit d’un temps nouveau.

Il nous est donc permis de dire que les origines du romantisme sont en partie dans le xviih siècle, et aussi qu’elles sont françaises, ciu’elles continuent la tradition nationale au lieu de l’interrompre. Ce n’était pas l’avis des premiers romantiques et, par exemple, en signalant l’antithèse que les littératures du Nord opposent aux littératures du Midi, Mme de Staël croyait faire une révélation à l’esprit français et lui indiquer une direction nouvelle ; comme aussi, l’auteur de la préface de Cromwell, en rédigeant la poétique du drame, ne semblait pas se douter qu’il continuait une entreprise commencée depuis un demi-siècle. Il est permis de dire aujourd’hui, sans diminuer leur mérite d’initiateurs, qu’ils se trompaient tous les deux. Ce qu’ils croyaient créer avait déjà commencé de naître. Rien ne se crée plus, non seulement dans la nature, mais dans la littérature et dans l’art; rien ne commence, tout se continue. Le rôle du génie, c’est, non pas, comme il le croit par une constante illusion, de faire quelque chose avec rien, mais de combiner d’une manière nouvelle des

éléments fort anciens et toujours les mêmes. Non seulement les idées du romantisme, mais, en partie, ses genres et ses formes existaient avant les manifestes où il proclamait ses ambitions.

Je voudrais, en commençant avec vous l’étude du romantisme, préciser ces origines françaises, et, en poursuivant cette étude, ramener constamment votre attention sur les points de départ cpie nous avons relevés ensemble à travers le xviii'' siècle. Nous continuerons par là une œuvre de justice ; plus le XVIII® siècle est contesté, plus il importe d’examiner ses titres avec scrupule et, puisqu’il doit abandonner beaucoup, de lui conserver ce qu’il doit retenir. Nous rendrons ainsi à l’esprit français un mérite de renouvellement spontané qui est souvent méconnu; en distinguant ce qu’il y eut de national dans le mouvement romantique, nous restreindrons d’autant la part de l'influence étrangère; sans partialité de patriotisme, nous trouverons, je crois, une nouvelle preuve que notre pays, si prompt à saluer et à grandir ce qui passe ses frontières, que ce soit d’origine italienne ou espagnole, allemande ou anglaise, voire Scandinave, cette fois encore a moins reçu que tiré de son propre fonds.

Dans une enquête de ce genre, ce qui importe avant tout, c’est de savoir exactement ce que l’on cherche. Il nous faut donc une définition du romantisme.

218 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D’aRT.

Cette définition, si nous la voulons claire, courte et complète, nous la demanderions vainement aux initiateurs, aux maîtres ou aux critiques de l’école. Rappelez-vous les plus célèbres de celles qu’ils ont données. Mme de Staël considère « la poésie classique comme celle des anciens, et la poésie romantique comme celle qui tient de quelque manière aux traditions chevaleresques ‘ Le romantisme est en partie cela, mais en partie seulement, car ses œuvres les plus marquantes échappent à cette définition ; il n’y a rien de « chevaleresque » dans Antony et Marion Delorme^ le Lac et la Tristesse d’Olympio^ la Confession d'un enfant du siècle et Indiana. Nous pouvons en dire autant de l’opposition qu’établit Mme de Staël entre les littératures du Nord et celles du Midi : l’enthousiasme pour l’Orient, le soleil et la couleur, tout cela n’est guère septentrional et l’on ne saurait oublier qu’une grande part des premières Méditations de Lamartine est inspirée par des souvenirs d’Italie, que les Orientales datent de la jeunesse de Victor Hugo et que Alfred de Musset débute par les Contes d'Espagne et d'Italie. Pour Chateaubriand, la littérature nouvelle, ce doit être le retour à la foi et aux institutions chrétiennes; en effet, elle est d’abord, à son exemple, monarchique et religieuse, mais cela ne dure guère et bientôt elle s’inspire d’idées toutes contraires, l'esprit « humanitaire », la théorie du progrès, l’amour de la liberté. Stendhal, tirailleur d’avant-garde et logicien ami des formules, croit dégager le caractère principal des deux écoles en

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